Entretiens îïièt a physiques XI
DÉSCÀRTES. 207
est emprunté à Descartes:, Pour Bossuet, comme pour Descartes, le corps humain est une machine, dont les esprits animaux sont le grand ressort; la vie, la génération, la santé, la maladie et la mort, ne sont que des effets purement mécaniques. Chaque animal venant d'autres animaux déjà formés , il en reçoit du sang et des esprits déjà tout faits, ou mieux encore, dit-il, l'animal étant tiré des semences pleines d'esprits, le cerveau, par sa première conformation, en peut avoir assez pour exciter dans le cœur la première pulsation d'où viennent toutes les autres. « Quoi qu'il en soit, l'animal qui se forme venant d'un animal déjà formé, on peut aisémen t comprendre que le mouvement se continue de l'un à l'autre, et que le premier ressort dont Dieu a voulu que tout dépendît, étant une fois ébranlé, ce même mouvement s'entretient toujours. »
Pour expliquer la maladie et la mort, il a recours à la comparaison de ce qui se passe dans un orgue ou dans un moulin, soit que le ressort se rompe, soit que le moteur cesse, soit que le moteur et le mobile étant en état, l'action de l'un sur l'autre soit empêchée par quelque autre corps : « appliquant ceci au corps de l'homme, machine sans comparaison plus composée et plus délicate, mais, en ce que l'homme a de corporel, pure machine, on peut concevoir qu'il meurt, si les ressorts principaux se corrompent; si les esprits, qui sont le moteur, s'éloignenf, ou si les ressorts étant en état et les esprits prêts , le jeu en est empêché par quelque autre cause l. »
i. Chapi r, § t!.
Cependant il termine le chapitre. sur 'l'union de l'âme et du corps, de façon à faire croire qu'il n'était pas éloigné de comprendre la nécessité de rapporter les fonctions vitales à un principe supérieur au mécanisme, et d'attribuer ce principe à l'âme elle-même : « Il y a dans le corps humain une vertu supérieure à toute la masse du corps, aux esprits qui l'agitent, aux mouvements et aux impressions qu'il en reçoit. Cette vertu est dans lame, ou plutôt est l'âme elle-même qui, quoique d'une nature élevée au-dessus du corps, lui est unie toutefois par la puissance suprême qui a créé l'un et 1 autre. » Telle est cette vertu supérieure, méconnue par Descartes, avouée ici, à ce qu'il semble , par Bossuet , que nous attribuons à l'âme elle-même.
En rendant compte de tous les phénomènes par la structure des organes et par le jeu des liquides, le mécanisme de Descartes a pu favoriser les progrès de Tanatomie, mais non pas ceux de la physiologie; il a pu rendre service à la science moderne en bannissant ces archées, ces âmes imaginaires dont certains philosophes du seizième siècle avaient, pour ainsi dire, peuplé le corps humain ; mais, en même temps que ces entités imaginaires, Descartes a eu le tort de proscrire ce qu'il y a de plus réel au monde, à savoir la vie elle-même. A partir de Descartes, dans la plus part des écoles modernes, l'âme humaine, amoindrie et mutilée, cesse d'être un principe d'activité et de vie, pour n'être plus que le moi. La philosophie spiritualiste n'a gardé ni l'automatisme de l'animal ni celui du corps humain, mais, d'après Descartes,
elle s'était en général jusqu'à nos jours, prononcée, pour l'incompatibilité absolue entre l'âme pensante et les fonctions de la vie, pour l'identité de l'âme et du moi. Ainsi la philosophie cartésienne, d'une manière indirecte, et par une sorte de contre-coup, a favorisé le développement du double dynamisme, quoiqu'elle n'admette dans l'homme aucune autre dualité que celle de l'âme et du corps.
En effet, si Descartes est contre nous, en dépouiljant l'âme de la vie, il est avec nous contre toute pluralité ou dualité des âmes ou des principes dans la nature humaine. « Il n'y a en nous, dit-il, qu'une seule âme, et cette âme n'a en soi aucune diversité de parties ; la même qui est sensitive est raisonnable1. y> D'où vient qu'à cette âme unique, sensitive et raisonnable, il n'attribue pas la vie? Ce n'est pas qu'il donne la vie en partage à quelque autre âme ou quelque autre principe, c'est uniquement comme on vient de le voir, parce qu'il croit que la vie n'existe pas, ou, ce qui revient au même, qu'elle n'est qu'un pur mécanisme.