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Des imssions de- l'âme, art

Ond^voT't II et Glisson.

Réaction contre le mécanisme de Descartes. — L'Université de Cambridge foyer de dynamisme et de vitalisme.— Henri More. — Natures plastiques de Cudworth. — Comment Cudworth modifie les deux catégories cartésiennes de l'étendue et delà pensée. — Définition et rôle des natures plastiques. — Différence entre l'art des natures plastiques et l'art humain ou divin. — Action raisonnable sans raison des natures plastiques. — De la nature physique dans l'homme. — Objection contrôla cféfinition de l'âme par Descartes.

— Multitude de choses dans l'âme dont l'âme ne s'aperçoit pas.

— Nécessité d'une force vitale agissant sans conscience. — La force vitale puissance de l'âme. — Jugement sur les natures plastiques. — Glisson. — Identification de ridée de substance avec celle de force. — Vie substantielle de la nature. — Facultés de cette vie substantielle. — Différence de ces facultés et des facultés de l'homme et des animaux. — La vie et les facultés de la nature sont la racine de la vie et des facultés d'un ordre supérieur. — Les âmes des animaux modes de la vie universelle.

— Substantialité de l'âme raisonnable. — La vie matérielle dérivation de la vie spirituelle. — Objection contre l'hypolbèse do la succession de deux âmes dans l' homme.

Les protestations n'ont pas manqué, parmi les partisans de l'ancienne philosophie, contre le mécanisme de Descartes ; mais nous ne mentionnerons que celles qui se rattachent à un ordre nouveau d'idées et de recherches \ L'Université de Cambridge, avec ses ten-

1. Citons cependant Morin, professeur de mathématiques au collège royal. Morin attribue à un esprit immatériel de la semence de

dances platoniciennes, a été, au dix-septième siècle, comme un foyer de dynamisme et de vitalisme. Disons quelques mots d'Henri More, d'abord l'admirateur, sinon le disciple de Descartes et ensuite, après sa mort, un de ses plus violents adversaires. Il lui reproche d'avoir placé l'essence de l'esprit dans la pensée qui, suivant lui, n'en est qu'un attribut. Si la pensée était l'essence de l'esprit, elle appartiendrait à tous les esprits et elle se montrerait dans .la nature entière, car il n'y a pas un seul phénomène qui ne se rattache à quelque principe spirituel.

Au-dessous de Dieu, il distribue dans la nature quatre classes d'esprits qui, comme une chaîne immense, l'embrassent tout entière. C'est d abord l'esprit du monde, spiritus mundanus, où sont renfermées les lois et les formes séminales de tous les êtres. L'esprit du monde est une force entièrement privée de perception et de liberté, répandue dans toute la nature, ayant dans ses attributions tous les phénomènes qui ne peuvent s'expliquer par les lois de la mécanique. Henri More, qui a été un des plus vifs adversaires de l'automatisme, donne aux bêtes des âmes douées de l'instinct et de la sensation avec un commencement de perception. Au-dessus. des âmes des brutes sont les âmes humaines qui, à la sensation,

chaque chose la lormc substantielle des corps composés, et il estime que rien au monde n'est plus absurde que de prétendre expliquer par le seul mouvement des atomes les qualités particulières de chaque espèce : Nihil absurdius cogitari potest quam quod illa similitudo llorum, foliorum et fructuum ejusdem arboris in colore, odore, sapore et conformalione prodeat ex solo motu atomorum a quo sunt situs et ordo ipsarum, etc. (D?'$sertat?o??es, p. fin.)

H EN Kl MORE

c'est-à-dire à ce qu'il y ado plus «'levé dans les brutes, joignent la raison. Enfin, au-dessus des âmes humaines, il admet des âmes angéliques l.

Nous insisterons davantage sur la doctrine de Cudworth, son collègue au collège du Christ. Dans le grand ouvrage de Cudworth sur le système intellectuel du monde, nous n'avons à considérer ici que la dissertation sur les natures plastiques2. Les natures plastiques sont opposées au mécanisme de Descartes. Selon Descartes, il n'y a dans le monde que deux choses, l'étendue et la pensée. À cette division, qui supprime dans le monde l'activité et la vie, Cudworth en oppose une autre, dans laquelle il substitue à l'étendue les corps solides et résistants, et à la pensée les natures vivantes, capables d'agir par elles-mêmes. Ces natures, à leur tour, il les subdivise en deux classes, selon qu'elles agissent ou qu'elles n'agissent pas avec conscience. Dans cette seconde classe se trouvent les natures plastiques. Selon Cudworth, il est nécessaire d'admettre de semblables natures agissant dans la formation des corps en vue d'un but, quoique sans conscience, à cause de l'impuissance des lois de la mécanique à rendre compte de l'organisation et de la vie.

!. Voir dans le Dictionnaire des sciences philosophiques l'article de M. Franck sur Henri More.

2. The truc intellectual systern of the universe, in-folio de plus de 1,000 pages. C'est là qu'il expose sa doctrine sur les natures plastiques dans une Dissertation : Upon the plastic naturel que Moshcim a traduit ^dxNaturà genitrix. Cette Dissertation est intercalée entre le chap. m et le chap. iv du liv. 1. M. Janeta montré qu'on a faussement attribué à Cudworth l'hypothèse du médiateur plastique, et a rétabli le vrai caractère de sa doctrine sur les natures plastiques dans -;i,n Essai sur le médiateur plastique da Cudworth, Paris, 4860.

Quel est, en effet, celui qui, s'il considère avec attention ce qui se passe chez les animaux, ne sera pas persuadé qu'il y a chez eux quelque chose de supérieur à une sorte d'artifice mécanique? Qui ne sera obligé de supposer qu'il y a une cause spéciale pour enchaîner tous les fluides du corps, de manière à ce qu'ils conservent toujours la même forme et la même figure pour rétablir les pertes, pour rapprocher les parties déchirées , pour assimiler les aliments et les incorporer à la chair, pour faire naître les dents avec un si grand art, non-seulement aux enfants, mais même aux adultes, pour purger le corps de ce qui le souille et le détourner des choses qui lui sont nuisibles ? C'est cette nature qu'Hippocrate appelle le médecin des maladies ; c'est l'archée des alchimistes et de Paracelse, archée dont les remèdes ne sont que les serviteurs, et sans l'aide duquel ils n'auraient nulle vertu. Cette cause spéciale, cette nature qui préside à la formation et à la conservation des êtres organisés, Cudworth l'appelle nature plastique.

Pour faire bien comprendre ce que sont les natures plastiques et comment elles se distinguent de la pure étendue et de la pure pensée, il emprunte un certain nombre d'images à Aristote. Imaginez que le bois possède en lui-même le pouvoir de faire des vaisseaux, ou que l'art, qui est dans l'esprit de l'architecte, passe dans la matière, de sorte que la matière d'elle-même s'arrange en maison, ou encore que l'art du musicien passe dans son instrument et l'anime, semblable à une âme vivante, vous aurez une idée de la nature plastique, art vivant, principe intérieur qui anime la

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matière et qui, par son industrie propre, lui donne la forme et l'organisation.

L'art de la nature plastique se distingue de l'art humain et de l'art divin. L'art humain n'agit qu'en dehors de lui-même, il agit avec effort, il a besoin d'un instrument. La nature plastique, au contraire, agit en dedans , elle pénètre dans les entrailles des choses ; âme intérieure et vivante, elle les façonne sans bruit, sans effort, sans instrument. Jamais elle n'hésite dans son œuvre, jamais les forces ne lui manquent; elle ne délibère pas, quoiqu'elle n'agisse pas sans raison. Infaillible, comme cet art infini qui est en Dieu, elle demeure néanmoins infiniment au-dessous de lui, parce qu'elle est engagée dans la matière et n'agit pas d'ellemême, semblable à un artisan qui exécute les ordres de l'architecte suprême. La sagesse qui l'anime ne vient pas d'elle-même ; le but, en vue duquel elle agit, lui est imposé par une nature supérieure dont elle est l'instrument, comme la scie ou la hache entre les mains de l'ouvrier.

Elle est même au-dessous de l'art humain, parce qu'elle agit sans conscience et sans volonté, quoique avec ordre et en vue d'une fin. L'habitude et l'instinct peuvent nous faire comprendre cette action, raisonna* ble sans raison, qui est le propre des natures plastiques. Cudworth incline à admettre dans chaque nature plastique une sorte de pensée sourde, imparfaite et en quelque sorte engourdie, confuse image de la forme qu'elle doit réaliser dans la matière. Telle est la nature plastique, à égale distance, pour ainsi dire, d'un mouvement externe mécanique et de la pure pensée. C'est

une âme, mais une âme qui occupe le dernier degré parmi les âmes \

Ce que nous vtenons de dire s'applique à toutes les natures plastiques, sans exception, soit h la nature plastique universelle qui pénètre toutes les parties de la matière et qui est semblable à l'esprit du monde d'Henri More, soit aux natures plastiques particulières qui président à chaque être organisé. Considérons maintenant cette nature plastique qui préside dans riiomme à l'organisation et aux phénomènes de la vie.

On peut, selon Cudworth, solidement démontrer qu'il doit y avoir dans l'homme une pareille nature, une force vitale, agissant avec intelligence, quoique dépourvue de sens intérieur. Ici il attaque la définition de l'âme de Descartes, à peu près de la môme manière que Leibniz : « comment ces philosophes qui font consister la nature de l'âme dans la pensée, et la pensée dans une connaissance claire et distincte, peuvent-ils soutenir que les âmes des hommes plongés dans le sommeil, accablés par la léthargie et l'apoplexie, ou celle des enfants, qui sont encore dans le sein de leur mère, que ces âmes, dis-je, non-seulement pensent, et pensent sans interruption, mais encore ont conscience de leurs perceptions et de leurs sensations? I Eh quoi ! si ces âmes cessaient un instant de penser, elles cesseraient d'être , c'est là cependant ce qui résulte des principes de ces philosophes 2 ! » Selon Cudworth, comme selon Leibniz, il y a dans l'âme une

!. Parmi les partisans d'âmes vitales et plastiques, on peut citer aussi le Hollandais Hartsockcr. (Voir son éloge par Fontenelle.) 2» Trad. de M. Janet.

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foule de choses qu'elle possède sans s'en apercevoir. Le géomètre qui dort n'en a~t-il pas moins toute sa science, théorèmes, problèmes et figures, dans son esprit? Le musicien, pendant son sommeil, perd-il la mémoire des chants qu'il a appris? Dans le rêve, que de pensées, de discours, de mouvements dont on ne retrouve plus la trace au réveil 1 Dans la veille ellemême que de mouvements involontaires dont nous n'avons pas connaissance! Que d'actions animales accomplies à notre insu, sur lesquelles nous revenons par la réflexion ! Avons- nous toujours conscience de l'action même de l ame par laquelle nous remuons nos membres et nous pensons ?

De ces faits, qui nous semblent incontestables, Cud- Avorth conclut qu'il y a dans l'homme une force vitale, une sorte d'âme sans conscience. Quelle est la nature de cette force vitale et quels sont ses rapports avec l'âme raisonnable?

La puissance vitale étant une force, il suit, selon Cudworth, qu'elle n'a pas de corps, aucune force n'étant corporelle. Un corps est une masse étendue, douée de résistance et de réceptivité, mais qui manque d'efficace intérieure. Nul corps ne se meut soi-même et n'impose des lois à son mouvement. Mais y a-t-i] plusieurs principes de cette sorte, plusieurs principes immatériels dans l'homme, ou bien un seul? Comme nous croyons qu'une seule nature plastique préside à l'univers entier, a cause du concert de toutes ses parties, tout de même, selon Cudworth, et pour la même raison, nous devons croire qu'une nature unique préside à tout notre organisme.

Ce principe vital unique, immatériel et inconscient, est-il un être h part de l'âme, ou bien n'est-il qu'une de ses puissances? Cudworth se prononce en faveur de ce dernier parti. Puisqu'il y a, dit-il, dans les animaux un principe vital, supérieur à tout mécanisme, et que les êtres ne doivent pas être multipliés sans nécessité, je crois qu'il faut penser, avec Àristote, que ce principe est une partie de leur âme, ou une puissance inférieure, inconsciente d'elle-même, résidant dans leur âme 1 .

Outre ces natures particulières, qui résident dans l'homme et dans les animaux, qui les façonnent chacun dans leur genre, avec tant d'art, comme autant de petits mondes, Cudworth croit nécessaire d'admettre une nature de même espèce qui gouverne l'univers, qui fait que toutes ses parties conspirent et s'enchaînent par une sorte de parenté secrète. Cette nature universelle est une partie de l'âme du monde, qui est douée elle-même d'intelligence et de sentiment, ou quelque principe inférieur qui obéit aux ordres et aux décrets de cette âme supérieure.

Laissant de côté l'hypothèse de cette âme universelle, qui est comme un intermédiaire entre Dieu et le monde, nous retiendrons seulement de la doctrine de Cudworth, qu'il y a des natures plastiques, c'est-

i. Voici la traduction de Mosheim : « Igitur quum corporibu* animantium principium ejusmodi vitale omnique machinations prsestantius inesse videatur, rerunl vero gênera, nisi sic nécessitas jubeat, non sint amplificanda, equidem Aristoteli opinor non multum esse repugnandum qui illud /./$/> o? seu fxntov ?îïç 4u*?f certam mentis animalium illorum partent aut ignobiliorem potentiam quamdam, propriaeque virtutis ignaram qua? in animis eorum habitet. os><' exislimet. » § 22.

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à-dire des principes do vio et d'organisation dans tous les êtres vivants et organisés, que ces principes de \ io agissent raisonnablement en vue d'un but, quoique sans raison et sans volonté, qu'il y a un pareil principe, une force vitale dans l'homme, laquelle n'est pas un être à part, mais une partie, une puissance inférieure de son âme.

Ainsi les natures plastiques prennent leur place entre le pur mécanisme et la pure pensée et comblent la grande lacune du système de Descartes. L'impossibilité d'expliquer la vie par les seules lois de la mécanique, de supprimer l'existence d'âmes inférieures ou de forces vitales, la nécessité d'attribuer à l'homme, comme aux animaux, une force vitale, l'identité de cette force vitale et de l'âme pensante, voilà ce que Cudworth nous semble établir avec beaucoup de force contre Descartes et Gassendi, voilà par où il se montre à nous comme un précurseur de Stahl et de Leibniz.

Dans l'université de Cambridge, à la même époque, nous trouvons un autre précurseur de Leibniz, François Glisson. Glisson, célèbre médecin, mérite une place à côté de Cudworth, dans l'histoire générale de la métaphysique et dans l'histoire particulière de la question de la nature et clés attributions de l'âme. Il a traité de la natur de la substance, de l'âme et de la vie dans un ouvrage : De nattera substantif energetica seu de vita naturœ ejusque primis tribus facultatibm l. La forme tout à fait scolastique de

1. LoneUni, in-4, 1672. M. Cousin, qui n'a consacré qu'une note ù Glisson à la page 482 de la 4e édilion de son Histoire générale de la philosophie, 1867, conjecture que Leibniz, qui passa quelque temps à

l'ouvrage a contribué sans doute h l'oubli dans lequc il a été injustement laissé parla plupart des historiens de la philosophie moderne. Mais tes idées principales n'en sont pas moins remarquables, soit en ellesmêmes, soit par leur analogie avec certaines parties du système de Leibniz.

Glisson a entrepris de déterminer la nature de la substance, en opposition à Descartes, comme on le voit par la critique qu'il fait de ses lois du mouvement et de quelques-unes de ses vues sur les parties de la matière1. Comme Leibniz, il ne sépare pas l'idée de la substance de celle d'activité ou de force : non existimandum est tam nobilem entitatem, qualis est ens per se subsistens, esse inutilem et ad nullam opéra tionem natam. Quare in sua entitate naturam energetiçam a se naturaliter distinctam in vol vit, quœ principium operandi simpliciter primum respectu causarum secundarum est2. Ailleurs il dit encore, avec plus de force et de précision, ce qui subsiste à plus forte raison agit, le principe fondamental de l'existence substantielle et celui de l'action ne sont pas réellement distincts, mais des concepts incomplets d'une seule et même chose : quod vero subsistit a fortiori operatur... Nam principium fondamentale subsistendi et operandi non sunt duo realiter, aut ex parte rei distincta, sed tantum inadsequàti conceptus ejusdem. Posita ergo

Londres, en 1615, a dû connaître cei ouvrage et peut-être y puiser l'idée de sa théorie de la substance.

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