‹ Le printemps d'un proscritChapitre 10 sur 32 · TROISIÈME NOTE · texte numérisé non relu

TROISIÈME NOTE

Et, taudis que l'Auster dans sou cours orageux Poi-le à l'arbi-e ignoré sur des rives lointaines Les germes qu'il reçut des arbres de nos plaines.

Le volage Zéphir, doux messager des fleurs, Emporle de l'amour les gages créateurs, Et sème dans les cliamps leur poussière odorante. Des filles du printemps postérité brillante.

Ces découvertes de la botanique sont ingénieuses , et sont susceptibles d'être enrichies des images de la poésie. On peut cependant reprocher à quelques poètes modernes d'avoir été trop loin dans leurs fictions. Qu'on me permette de rappeler ce que j'ai dit ailleurs du poëte Darwin.

« Les journaux anglais, en annonçant la mort de Darwin , lui assignent une place distinguée parmi les poêles de leur nation ; ils citent surtout comme un chef-d'œuvre son poëmc qui a pour litre : les Amours des Plantes. Le titre de cet ouvrage a piqué ma curiosité, et je me suis empressé de le lire , persuadé qu'il méritait tous les éloges qu'on lui a donnés. J'ai été complètement trompé, et je me crois, en conscience, obligé d'en avertir le public.

» Le système sexuel de Linné a servi de base à ce poëme. Ce système, développé dans nos écoles, était susceptible d'être embelli par des fictions brillantes : l'idée en est très-poétique ; cl les anciens , sans connaître la nature comme nous , semblaient déjà avoir pressenti cette découverte ingénieuse ; mais ils avaient su s'arrêter aux limites fixées par le goût et la raison. Daphné changée en laurier , Clytie en tournesol , Thisbé en mûrier , présentent une fiction très-heureuse : ces fictions ne passent point les bornes de la vraisemblance poétique , et elles ont de plus l'avantage de donner aux tableaux de la nature des couleurs plus touchantes et plus animées. A l'aspect d'une plante que l'imagination des poètes représente comme avant élé autrefois un amant, une sœur, un frère mal-

lieiireux , nous sommes plus portés à lui prêter les sentimens «[ui nous animent, et nous nous y intéressons davantage. Cette méthode était trop sage pour le poëte Darwin, qui a dédaigné les exemples des anciens , et qui a voulu nous donner une nature de sa création. Ovide, qu'il appelle avec raison le plus grand magicien de la cour d'Auguste , avait métamorphosé les hommes en plantes ; le poëte anglais métamorphose , au contraire, les plantes en hommes. D'après les anciens, l'ame de Daphné , de Clytie , de Pyrame, dormait , pour ainsi dire, ensevelie dans un arbre ou dans une fleiir. Darwin fait sortir ces illustres morts de leurs poétiques cercueils ; il les ranime, il les ressuscite tous; il peuple les champs et les bois de leurs ombres : dans son poëme, les filles du Zéphire ne sont plus que des revenans et ses tableaux sont une véritable fantasmagorie.

» Non-seulement il donne des sentimens aux plantes , mais il leur donne un visage et des formes humaines ; il leur prête toutes les passions et tous les usages des peuples civilisés ; il donne aux fleurs les caprices et les ridicules de nos petites maîtresses ; il donne partout un masque aux arbres des forêts ; il met partout du rouge à la nature; ce qui fait entièrement perdre de vue le spectacle des champs et des bois, ce qui fait croire à chaque page que le poëte a voulu peindre les hommes , et qu'il a pris ses personnages à Tivoli ou dans un bal de l'Opéra. Nous allons citer au hasard quelques exemples de ses métamorphoses. Le poëte Darwin veut-il parler de lu rose? « Y^a. pensive Alcée . dit-il, est consumée de vains désirs : seni- » blahle ci la malheureuse Ht'loïse, elle aime et gémit. » On ne sait pas trop ce que cette belle phrase veut dire; mais ou apprend dans les notes que les fleurs doubles qui font l'admiration des fleuristes, sont regardées, par les botanistes, comme

des productions monstrueuses. Dans ces sortes de fleurs, toutes les étamines sont changées en pétales, et elles sont stériles : telle est \a pcnsiï'e Alcce, autrement dite la belle rose trémière. Cette note ne nous explique pas bien clairement pourquoi la rose ressemble à Héloïse ; le poète aurait du au moins nous dire quel est l'Abeilard de ce joli monstre végétal.

» Passons à une autre : « La tête noncbalamment appuyée » sur son bras, Papavera repose dans une mélancolique apa- » thie; les songes fugitifs et les visions scintillantes de l'ima- » gination se montrent sous mille formes, passent légèrement » au-dessus de sa tète , avec le brillant et la rapidité des » éclairs : fixés par enchantement sur la pelouse veloutée qui » l'entoure, des jeunes gens sensibles et des beautés touchan- » tes soupirent avec douceur, fléchissent humblement les »> genoux et le regardent d'un œil suppliant. » Vous me demandez , mon cher lecteur, quel est ce Papm'era, qui se présente avec tant d'éclat, et qui semble être quelque sorcier ou quelque fée de l'empire végétal. Je vais vous satisfaire; mais donnez-moi le temps de recourir aux notes ; car on ne comprend rien au poème, qu'en lisant les commentaires. Ce poète Darwin ressemble presque aux ventrilocjues ; on les voit, on est auprès d'eux dans un salon ; et, lorsqu'on veut les entendre , on est obligé de prêter l'oreille à la porte ou à la cheminée : or, j'apprends dans les notes que Papavera ^ entoure de jeunes gens sensibles et de beautés touchantes , est tout bonnement le pavot des jardins.

« Deux sœurs aimables, les belles Avena, conduisent leurs » troupeaux dans les plaines qui bordent la Twed. Elles se » promènent d'un pied léger le long de la rive sinueuse; et , » mêlant leur voix argentine au son du chalumeau champê- » tre , elles éveillent les échos par des chants qu'Amour ins-

NOTES. loi

>) pire , et dont la mélodie est analogue à leurs chastes dé- » sirs.» Je vais chercher le sens à cet amphigouri dans les notes, et là je lis que les graminées , telles que l'avoine , ont pour tiges des chalumeaux entrecoupés par des noeuds, et que les feuilles sont un excellent fourrage. J'ai été d'abord étonné de voir cet appareil poéti([ue déployé pour l'avoine, qui peut être, il est vrai, un excellent fourrage, mais qui avait été jusqu'ici oubliée, même par les poètes allemands, qui ont coutume de parler de tout dans leurs descriptions. Mon étonnement a cessé , quand j'ai vu que Darwin embouchait aussi la trompette pour le chardon, pour la belle Dtpsaca^ qui se retire d'un pas languissant dans le fond des vallées, et qui implore la rosée d'une voix affaiblie. Quatre jeunes SyU'ains , touchés de ses plaintes, lui présentent une eau pure dans des vases de cristal ; lieureuse et pénétrée de reconnaissance en recevant ce trésor de leurs mains , elle mouille avec grâce ses lèvres de corail dans la liqueur bienfaisante , qui ranime sa force et ses attraits.

» Le lecteur n'aura pas sans doute manqué d'observer ici que Darwin met l'avoine et le chardon beaucoup au-dessus de la rose , dont il ne dit qu'un mot. On sait que ce poëte était en Angleterre un partisan enragé de l'égalité ; il est très-possible qu'il eiît l'intention de détrôner la reine des jardins , et de faire une révolution dans l'empire végétal. Le chardon , dans le poëme de Darwin , a pris la place de la rose , du lis , du laurier, comme nous avons vu parmi nous , à certaines époques, le vice et l'ignorance usurper la place de la vertu et du talent. En faveur de la nouveauté , on passerait peut-être au poëte cette petite révolution , si on pouvait comprendre au moins quelques passages de son livre; mais tout y est inintelligible pour les lecteurs vulgaires , et même pour les botanistes.

Je n'ai cité que quelques exemples , et j'aurais pu en citer mille.

» Les Amours des Plantes me rappellent le calendrier de Fabre d'Eglantine , où l'on avait mis des légumes à la place des saints. Tel homme qui s'appelait Pierre ou Joseph , prenait le nom du chou ou du navet. Darwin a mis dans son poëme les hommes à la place des légumes.

» Les Amours des Plantes ont eu trois éditions en Angleterre ; j'en suis effrayé pour le goût et même pour la raison ; il est à craindre qu'on ne s'en tienne pas là. Vous verrez qu'on finira par trouver dans les plantes les Caractères de Théophraste et de La Bruyère : les fleurs auront leurs Avares, leurs Misantropes, leur Philinte^ leurs Femmes savantes^ leurs Précieuses ridicules ; déjà elles se passionnent , elles se parlent , elles finiront par s'écrire ; et nous verrons des romans en forme de lettres, où nous aurons à nous attendrir sur les malheurs de la pervenche ou de la marjolaine. Les arbres des forêts deviendront des personnages importans ; les bois auront leurs Athénées et leurs sociétés savantes ; la poésie nous y présentera des mathématiciens , des idéologues, et , qui pis est , des philosophes. Je ne sais quel fou a dit, dans le siècle dernier, que chaque animal avait à son tour le sceptre de la nature ; le dix-neuvième siècle ira beaucoup plus loin , il associera les plantes à l'empire de l'homme :

Chaque espèce, à son tour, aréi;né sur la terre. Et le règne des choux est à la fin venu.

» Ces réflexions peuvent faire rire, mais elles ont cependant un côté sérieux. J'ai remarqué qu'on avait beaucoup de penchant à adopter les systèmes les plus bizarres ; et plus d'un

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philosophe qui refuse une ame au roi de la nature, paraît fort disposé à en donner une aux animaux et aux êtres les plus matériels. L'idée du sexe des plantes n'est pas nouvelle ; on n'en a jamais tant parlé qu'aujourd'hui , et l'on peut en deviner la raison. Beaucoup de gens s'extasient sans cesse sur les sentimens qui unissent les plantes ; ils en parlent très-sérieusement , et non point comme les peintres et les poètes. Où veulent-ils nous conduire ? A nous faire croire que la matière pense , qu'elle sent , et que l'homme qui pense et qui sent , n'est aussi que matière. Ils ne croient point à la poésie , quand elle chante les louanges de Dieu ; mais ils sont toujours prêls à croire aux fictions les plus absurdes , quand elles viennent à l'appui de leur système plus absurde encore.

» Le poëme des Amours des Plantes a donné lieu à un autre poëme, qui a pour titre : Les Amours des Angles. Ce dernier poëme est une parodie fort plaisante de celui de Darwin, qui paraît être lui-même une parodie. Les Amours des Plantes ont été traduites en Fiançais; le traducteur paraît être un homme de goût, si on en juge par son discours préliminaire et par la pureté de son stvle : je regrette qu'il n'ait pas mieux employé son talent. »

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