‹ Le printemps d'un proscritChapitre 15 sur 32 · DE PROSERPINE · texte numérisé non relu

DE PROSERPINE

pumr en ^rois €l)ant9.

En relisant les auteurs latins, je me suis arrêté surtout aux passages qui offraient des situations intéressantes. Quelques métamorphoses d'Ovide, et les chants qui nous restent d'un poëme de Claudien , m'ont donné l'idée de traiter l'Enlèvement de Proserpine , dont la peinture et la sculpture se sont emparées avec succès parmi les modernes. Je connais toute la défaveur qui est attachée aux sujets mythologiques; je sais qu'on est las d'entendre parler de Jupiter , de Neptune, de Pluton, et de tous les autres dieux de la fable : mais il m'a semblé que, lorsque les fictions puisées dans la mythologie exprimaient des passions et des sentimens , elles avaient moins vieilli , et qu'on

pouvait encore les employer. Vénus nous représenlc l'Amour et l'empire qu'il exerce sur les cœurs *, Proserpine n'est autre chose qu'une jeune fille enlevée à ses parens ; Pluton est un ravisseur dont la fable ne nous offre pas seule des exemples ; Cérès n'est qu'une mère tendre et désolée : ce sont là des personnages tels que la scène nous les représente tous les jours ; ce sont des tableaux où le cœur humain se retrouve partout; et la poésie, en rappelant ainsi la fable, ne cesse point d'être Xexpression de la société.

Le sujet de l'Enlèvement de Proserpine est à la fois gracieux et touchant ; et , s'il n'intéresse point sous ma plume , j'avoue que la faute n'en est point aux dieux ni aux déesses dont je viens de parler.

Je me suis borné à chanter l'Enlèvement de Proserpine, me proposant de traiter séparément la Douleur de Cérès, ses Voyages et sa Descente aux Enfers. La prévention qu'on a aujourd'hui contre les sujets mythologiques a été pour moi une raison pour être simple et précis, et pour ne donner qu'un fragment de mon travail : j'ai d'ailleurs été retenu par une autre crainte. Quand Proserpine est enlevée, quand elle est mariée à Pluton, l'action est finie; et si le récit était poussé plus loin, on y trouverait réellement deux poëmes , l'un dont Proserpine serait riiéroïnc , et l'autre dont la douleui' de Cérès aurait fourni le sujet.

Claudien n'a pas évité cet écueil; aussi ce qui nous reste de son ouvrage est-il rempli de confusion : tantôt on s'intéresse à Proserpine, tantôt à Cérès; il ne célèbre pas plus lune que l'autre. Il lavait senti luimême : aussi le titre qu'il a donné à son poëme est celui qu'il aurait donné à une dissertation sur le même sujet; il ne l'a point intitulé Rapt us Proserpinœ , l'Enlèvement de Proserpine, mais de Raptii Proserpinœ, de Proserpine, ou sur l'Enlèvement de Proserpine,

Claudien a un autre tort, c'est celui d'avoir employé les formes gigantesques de l'épopée pour traiter un sujet simple et gracieux, qui offre partout des contrastes et qui est fécond en tableaux. Les Muses n'avaient pas besoin ici du conseil des dieux et de la puissance de Jupiter pour arriver à un dénoùment. Claudien était doué d'une imagination brillante et avait beaucoup d'esprit, on peut dire même qu'il en avait monstrueusement; mais il est arrivé dans un temps de corruption et de décadence , dans ces temps où les mœurs dégénèrent , où les esprits n'ont plus la véritable mesure des choses , où les poëtes se plaisent à mettre de la pompe et de l'emphase dans lem's expressions, à mesure que les caractères perdent de leur élévation et de leur grandeur. Ses vers sont pleins d'images ingénieuses ; mais il est rare qu'il ne gâte pas

ses tableaux par Texagération de ses couleurs : la lecture en est très-seduisante et très-dangereuse. Quoique je n'aie point suivi la marche de Claudien, je l'ai imité en quelques passages , mais je l'ai toujours fait avec une grande réserve. L'étude de Virgile m'a défendu de la séduction; et si l'on trouve que je n'ai point blessé dans mon poëme les règles du goût et du bon sens , je serai assez payé de mon travail.

ARGUMENT

Exposition. — Invocation au dieu des champs. — Cérès est partie pour la Phrygie. — Éducation', innocence et bonheur de Proserpiue. — Vénus conçoit le projet de la livrer à Pluton. — Descente de Vénus aux enfers ; son discours. — L'enfer est ému. — Vénus revient en Sicile ; elle prend la fii^ure de Cyane , et elle réveille Proserpine. — Proserpine se lève et suit Vénus dans le vallon d'Eniia. — Phiton s'apprête à sortir des enfers.

Naguère, quand Bellone, en sa marche sanglante

Portait dans nos remparts le trouble et l'épouvante,

Quand la discorde impie, agitant ses flambeaux,

Désolait les cités, menaçait les hameaux.

Jeune encor, dans l'exil et dans le deuil nourrie,

Ma Muse déplorait les maux de ma patrie,

Et sur les monts déserts, dans les bois gémissans.

Faisait dire aux échos ses douloureux accens :

Aujourd'hui que la paix du ciel est descendue. Que la patrie enfin à nos vœux est rendue, Et respire à l'abri des complots des méchans, Un mallieur étranger sollicite mes chants. Fidèle aux dieux des bois, à la pitié fidèle, Je redis les chagrins d'une jeune immortelle- La fille de Cérès me demande des pleurs. Aux champs de la Sicile elle cueillait des fleurs; Tout-à-coup dans les bras d'un ravisseur barbare, Malheureuse, elle a vu les rives du Ténarc, Et gémit sous les lois d'un hymen odieux Que n'a point éclairé la lumière des cieux. Oh ! combien, dans ce jour de douleur et d'alai'mes, Les domaines de Flore ont vu couler de larmes ! Quel deuil couvrit les monts, attrista les forêts ! O vous qui partagez les honneurs de Cérès, Dieux des prés et des champs, et vous dieux des bocages, Vous qui m'avez reçu dans vos grottes sauvages. Prêtez encor l'oreille aux accens de ma voix, Et répétez mes chants dans les antres des bois!

CÉRÈs avait quitté les champs de la Sicile,

Et les mers de Tirrène, et leur rive fertile,

Des beaux vallons d'Enna le fortuné séjour,

Et Proserpine, objet de son plus tendre amour.

En quittant la Sicile : « O ma fille, dit-elle,

I) Vers la mère des dieux un soin pieux m'appelle ;

» Dans les bois de l'Etna, sous leurs berceaux épais,

» Goûtez les doux loisirs d'une innocente paix ;

» Et vous, ô Dieux! veillez sur ma fille chérie I

» C'est à vous, Dieux d'Enna, que mon cœur la confie ! »

Les vallons, les coteaux, les forêts et les champs,

Retentirent au loin de ces adieux touchans ;

Zéphire les porta sur les ondes émues,

Et l'écho les redit aux plages inconnues ;

Les nymphes {^gémissaient dans les bois d'alentour.

Et de sa mère absente espérant le retour.

Vers le penchant des monts, dans l'ombre et le silence,

Aux lieux même où Cérès éleva son enfance,

Proserpine croissait en grâces, en beauté.

Elle voyait au loin, sous un ciel irrité,

L'énorme Pélion de ses roches fumantes

Ecraser des géans les têtes menaçantes ;

Tandis qu'un ciel brillant d'or, de pourpre et d'azur,

Versait sur sa retraite un jour tranquille et pur,

Et que les jeunes pins, doux présens de Cybèle,

Lui prêtaient leur ombrage et croissaient avec elle.

Sur les pas des zéphirs qui courbaient les moissons.

Chaque jour la déesse, errant dans les vallons,

Des épis maternels composait sa parure.

Et foulant dans les prés les fleurs et la verdure,

Aimait à contempler, sur le bord des ruisseaux,

Son image imprimée au cristal de leurs eaux-;

Les dieux des bois sacrés et les dieux des prairies.

Souvent l'accompagnaient dans les plaines fleuries;

Flore enviait l'éclat de ses attraits naissans.

Les Faunes souriaient à ses jeux innocens ;

Fille de Jupiter, dans le ciel, sur la terre.

Hors de ces bords chéris rien ne pouvait lui plaire ; Elle ne voyait point, sous la voûte des cieux, De plus riches trésors, de biens plus précieux Que l'aspect des coteaux où se plaisait l'Aurore, Que l'azur des beaux jours et les présens de Flore. Elle ignorait l'amour et ses charmes trompeurs ; Ne cherchant que les bois et n'aimant que les fleurs, Fidèle aux dieux des champs, aux nymphes des fontaines. Elle fuyait l'hymen, et sa pompe et ses chaînes.

Secondé par Latone, en vain le dieu du jour Fait briller ses trésors, offre, avec son amour, Et la blanche Paros, et la riche Amiclée, Et son char, ornement de la voûte étoilée ; En vain, pour la charmer et captiver son cœur, Le dieu qui des héros anime la valeur. Vient offrir les lauriers, parure de la gloire. Et le Rhodope altier, si cher à la victoire : Sa naïve candeur a dédaigné leurs vœux ; A la blanche Paros, à la pompe des cieux.

A l'éclat des lauriers, la déesse préfère

Les plaisirs de son âge et l'amour de sa mère,

L'Etna, ses. bois touffus et leurs ombrages frais.

Heureuse au sein des bois, doux séjour de la paix,

Heureuse, si Vénus dans sa haine perfide,

Hélas! eût pris pitié d'une vierge timide.

Et pour elle aux enfers n'eût fait choix d'un époux !

Mais Vénus porte un cœur implacable et jaloux ;

Elle a vu ses autels et sa gloire outragée.

Et d'un cruel affront brûle d'être vengée.

Naguère les mortels, égarés dans les bois,

Charmés de ses bienfaits, dociles à ses lois,

Au sein des voluptés adoraient son empire.

Et sans frein se livraient aux penchans qu'elle inspire.

Mais Cérès leur apprit, pour obtenir ses dons,

A tracer lentement de pénibles sillons ;

Elle forma leurs mœurs, éclaira leur rudesse,

Et du sein du travail fit naître la .sagesse.

Depuis ce jour heureux, leurs cœurs reconnaissans

CHANT PREMIER. KSI

A Cybèle, à Cérès adressaient leur encens,

Et négligeaient Paphos, Amathonte et Cythère.

Vénus veut s'en venger sur le cœur d'une mère :

Lorsque loin de sa fille, un soin tendre et pieux

Doit arrêter encor Cérès sous d'autres cieux,

Elle veut, triomphant d'une vierge innocente,

Préparer un long deuil à la déesse absente,

Et rangeant sous ses lois Proserpine et Pluton,

Désoler la Sicile et dompter l'Achéron.

Elle vole aux enfers; dans l'ardeur qui l'anime,

Ses regards sans effroi contemplent leur abîme.

L'Érèbe, noir séjour du deuil, du désespoii',

La reçoit dans son sein, et s'étonne de voir

Et les jeunes Amours et les Grâces légères,

Folâtres déités au Cocyte étrangères.

Elle voit accourir les mânes désolés,

Du banquet de la vie à jamais exilés ;

Ceux qu'enchaîna l'hymen et que la mort jalouse

A frappés dans les bras d'une fidèle épouse ;

Ceux qu'un funeste amour conduisit au tombeau ;

Les enfans que le sort ravit à leur berceau, Tendres fleurs qu'au matin l'autan a desséchées, Et du sein maternel en naissant arrachées ; Mais, détournant les yeux de ce triste séjour, Elle arrive au palais où Pluton tient sa cour, Et s'adresse en ces mots au dieu du noir rivage ; « Un empire sans borne est votre heureux partage ; » L'Ercbe insatiable y range sous vos lois » Les temps et les saisons, les peuples et les rois, » Et sur tout l'univers étend votre puissance; » Cependant, au milieu de cet empire immense, » Quand de votre pouvoir tous les dieux sont jaloux, » Vous ignorez cncor les plaisirs les plus doux : » De funèbres cyprès forment votre couronne ; » Dans un palais désert le deuil vous environne, » Et jamais le regard d'une jeune beauté » N'adoucit, ne charma votre cœur attristé. » Au sein des flots émus, dans sa couche azurée, » Le dieu des mers reçut Ja fille de Nérée, » Et s'applaudit de voir dans son humide cour,

CHANT PREMIEK. l.s;5

» Croître de jeunes dieux, gages de son amour :

» Jupiter, fatigué de lancer le tonnerre,

>» De gouverner l'Olympe et d'effrayer la terre,

» Dans les bras de Junon, son épouse et sa sœur,

» Se plaît à fuir des cieux l'importune splendeur.

» Vous seul, ô Dieu puissant! du fidèle hy menée,

» Vous n'osez recevoir la chaîne fortunée;

» Vous seul, vous dédaignez l'amour et ses faveurs.

» Ce dieu que vous fuyez est cher à tous les cœurs;

» Il donne à la beauté sa grâce enchanteresse,

» Â.U plaisir, au bonheur leur douce et tendre ivresse;

» Souvent des grandeurs même il vient charmer l'ennui;,

» Sans lui rien ne peut plaire, et tout plaît avec lui;

» De ses feux créateurs il anime le monde;

» Il féconde les airs, peuple la terre et l'onde;

» Tout reconnaît enfin le pouvoir de l'amour :

» Quand tout cède à ce dieu, cédez à votre tour.

» Aux champs de la Sicile, une jeune déesse

u Qu'éleva de Cérès l'orgueilleuse tendresse,

» Pour vous peut de l'hymen allumer le flambeau.

» Hàtez-vous, et témoin de cet hymen nouveau,

» Qu'au funèbre Achéron l'Olympe porte envie ;

» Qu'aux campagnes d'Enna Proserpine ravie,

)' Du sceptre des enfers porte avec vous le poids,

» Aux mânes consolés fasse adorer vos lois,

» Et vous environnant des plus douces images,

» Enchante à vos regards le deuil des noirs rivages. »

Ainsi parlait Vénus ; des accens de sa voix L'asile du silence a retenti trois fois ; Dans les enfers émus, dans leurs sombres abîmes, La Parque inexorable et ses pâles victimes Invoquent l'hyménée, implorent le destin ; Les mânes fortunés qui, sous un ciel serein. De l'heureux Elysée habitent les bocages. Foulant des prés fleuris, sous de rians ombrages, Célèbrent Proserpine et ses jeunes attraits; Et Pluton, que l'Amour a blessé de ses traits. Au fond de son palais s'attendrit et soupire.

Fière d'avoir soumis l'enfer à son empire, Loin des mânes charmés qui la suivent des yeux, Vénus prend son essor vers les plaines des cieux ; Et des mers de Tirrène atteignant le rivage, Vole vers la forêt dont le discret ombrage Cache à tous les regards la fille de Cérès. Là, de ses noirs complots méditant les apprêts, Et le cœur palpitant d'espérance et de joie, Elle attend en silence et veille sur sa proie. Ainsi, loin des hameaux le barbare oiseleiu", Recherche des taillis la sauvage épaisseur ; Près des lieux où gémit la colombe innocente, Où du chantre des bois la famille imprudente Est prête à s'emparer du domaine des airs, 11 s'avance à pas lents sous les feuillages verts ; Là, sans bruit et caché dans une ombre perfide, Attentif, il observe et suit d'un œil avide L'oiseau qui, s'éloignant de l'arbre paternel. Voltige et va tomber dans son piège cruel.

18G L'EiSLEVEMENT DE PROSERPINE.

Déjà la nuit fuyait devant l'aube naissante ; Les feux du jour épars sur l'onde étincelante De la mer d'Ionie avaient blanchi les flots ; De légères vapeurs errant au bord des eaux, Retombaient dans les champs en brillante rosée, Et les fleurs renaissaient sur la terre arrosée ; Déjà resplendissait, sur la cime des monts, L'astre qui de Cérès fait jaimir les moissons. Et d'un regard d'amour voit l'heureuse Sicile. Cependant Prose rpine, en sa couche tranquille, D'un sommeil innocent savourait le repos ; Mille songes légers, couronnés de pavots, Se jouaient autour d'elle, et leur troupe volage Des fleurs, son seul amour, lui retraçait l'image. A la clarté du jour qui luit sur les forets, Vénus quitte les bois et leurs antres secrets. Et s'arrête au séjour où la jeune déesse Des songes caressans goûtait encor l'ivresse. O douleur ! Proserpine, à son fatal réveil, Pour la dernière fois va revoir le soleil.

CHANT PKEMIEU. 187

Déjà brillait au ciel l'astre de Cythérée ;

Vénus loin des amours, et d'humbles fleurs parée,

Se cache sous les traits d'une nymphe des bois ;

Et prenant de Cyane et la forme et la voix :

« O fille de Cérès ! suivez-moi, lui dit-elle ;

» Dans les champs d'alentour l'aurore vous appelle ;

» Écoutez les oiseaux dont les joyeux accens

» Ont réveillé l'écho des bois retentissans.

» Du fond des chênes creux, voyez la jeune abeille,

» Vers le lis blanchissant, vers la rose vermeille,

» Voler, et dans les prés devancer le zéphir.

» Suivez-moi : le printemps vous invite à cueillir

» Ses fleurs, dans un beau jour, sous un beau ciel écloscs,

» Et l'Enna vous attend sous ses berceaux de roses. »

Proserpine à ces mots ouvre un œil languissant ;

Elle voit dans les cieux l'éclat du jour naissant.

Elle voit le printemps , et son ame ingénue

Ressent près de Vénus une ardeur inconnue :

O puissante Vénus ! ô mère de l'Amour I

Qui peut te résister à l'aspect d'un beau jour I

Jeune, belle et semblable à l'aube matinale,

Proserpine a quitté sa couche virginale ;

Sur son front où se peint l'innocente candeur.

Sur son sein qui du lis surpasse la blancheur,

Zéphir fait ondoyer sa blonde chevelure ;

Un long- voile de lin, sa plus riche pai'ure.

Brodé par les Amours, par les Grâces tissu.

Que des mains de Vénus la déesse a reçu,

Descendant mollement sur sa robe flottante,

Laisse voir les contours de sa taille élégante ;

L'aiguille sur ce voile avec art dessina

Le doux aspect des bois et des vallons d'Enna.

Là, dans des prés fleuris, déjeunes immortelles

Dépouillent le printemps de ses roses nouvelles ;

Là, folâtrent en paix les Amours et les Jeux :

Ici, l'orage gronde et fait trembler les cieux;

Plus loin, le dieu des morts, vaincu par un sourire.

De l'Amour, d'un enfant a reconnu l'empire.

Vers le Styx, des mortels et des dieux redouté,

Il conduit en triomphe une jeune beauté ;

L'Achéron la reçoit sur sa rive étonnée, Et l'empire des morts va fêter l'hy menée.

Sur ce riche travail, prophétique présent,

La déesse promène un reg^ard innocent;

Elle admire comment l'aiguille industrieuse

Traça de tant d'objets l'image merveilleuse :

Elle aime à contempler, dans ces divers tableaux,

Cet enfant qui du Styx sut enchaîner les flots.

Sur la jeune captive, aux enfers descendue.

D'un air triste et pensif elle arrête sa vue ;

Sur la toile plaintive elle l'entend gémir,

Et voyant l' Achéron tout prêt à l'engloutir,

Voyant les deux troublés et les nymphes en larmes,

S'étonne que l'Amour ait causé tant d'alarmes.

Mais déjà le soleil, sur son char radieux.

De l'astre du matin a fait pâlir les feux.

Et dans un ciel serein poursuivant sa carrière,

Jusqu'aux antres secrets a porté sa lumière ;

La fille de Cérès va quitter sans retour

Des vallons de l'Etna le tranquille séjour ;

Auprès d'elle elle voit la déesse de Gnide,

Et croit voir une nymphe innocente et timide ,

Cependant de l'amour ô pouvoir inconnu !

Tous ses sens sont troublés ; tout son cœur est ému ;

Une vive rougeur colore son visage.

Ainsi la jeune fleur, ornement du bocage,

Se réveille et rougit aux premiers feux du jour.

Sans prévoir son malheur, sans connaître l'amour,

Elle hésite, elle craint : mais Vénus la rassure ;

Imprudente ! elle part : ô trop fatal augure !

Trois fois l'Etna mugit, et les bois gémissans

Trois fois ont répété de lugubres accens ;

Mais elle n'entend point cette voix menaçante :

Vers les lieux dont l'aspect la ravit et l'enchante,

Elle suit Dionée, hélas ! et ne sait pas

Quel abîme effrayant est ouvert sous ses pas.

Par l'amour enflammé, dans sa barbare joie L'Érèbe impatient attend déjà sa proie.

Environné de feux et d'éclairs menaçans,

Pluton presse à grand bruit ses coursiers hennissans,

Et son char a déjà franchi les rives sombres.

Les fantômes hideux et le peuple des ombres

L'accompagnent des yeux et font des vœux pour lui ;

L'Averne qui l'implore et dont il est l'appui,

Craint de rester un jour sans monarque et sans maître ;

Hélas I ce jour cruel, ce jour qui vient de naître

Doit bientôt éclairer un spectacle odieux,

Et l'enfer va souiller la lumière des cieux.

ARGUMENT

Marche de Proserpine et des Nymphes vers l'Enna. — Le dieu d'Erma les voit et appelle le Zéphir. — Discours de l'Enna au Zéphir. — Zéphir vole dans la campagne, et fait naître des fleurs sous les pas des déesses. — Les déesses se répandent dans la plaine et dans les vallons. — L'Etna est ébranlé. — Pluton se montre à la lumière; Proserpine est en son pouvoir. — Discours de l'Enna à Pluton. — Deuil et plaintes des Nymphes et des dieux de la Sicile. — Retour de Pluton aux enfers.

Qui n'a connu l'amour et son cruel empire ? Hélas ! souvent les pleurs naissent de son sourire ; Sa parole est naïve et son abord flatteur ; Mais l'enfer est caché sous son myrte imposteur.

Sans prévoir son destin, d'un pas lent et timide, La fille de Cérès suit la reine de Gnidc ; L'Enna resplendissant des feux purs du matin, Déjà s'offre à ses yeux, dans l'horizon lointain.

Pour former un cortège à la jeune immortelle, Bientôt de toutes parts accourent auprès d'elle, Les nymphes des forêts et les nymphes des eaux : Le front paré de fleurs, couronné de roseaux, Les unes de Crinise abandonnent les ondes, Les autres l'Aréthuse et ses grottes profondes ; Les nymphes que Diane assemble sous ses lois. Quittent le bord des mers, sortent du fond des bois. Désertent les coteaux, descendent des montagnes, Et se joignent en foule à leurs jeunes compagnes,

A leur gauche, l'Etna lançait jusques aux cieux Et ses rocs enflammés et ses torrens de feux ; Un mugissement sourd, précurseur des orages, Sortait des antres creux et des forêts sauvages. Et la foudre grondait sur la cime des monts. Le calme cependant régnait dans les vallons. Les lacs dormaient en paix, et leur onde immobile Réfléchissait l'éclat d'im ciel pur et tranquille. Loin de l'Etna grondant, image des enfers,

Les bois harmonieux et les bocages verts,

Et la plaine fleurie où brille la rosée,

Montraient l'aspect riant du paisible Elysée.

Du haut d'une colline où le jeune printemps

Etale à l'œil charmé ses tributs éclatans,

L'Enna des déités voit la troupe brillante ;

Sur son urne penché, d'une voix indolente,

Il appelle Zéphire endormi dans les bois :

« O toi ! qui sur ces bords où je donne des lois,

» Partages mon empire et fécondes les roses,

» Hâte-toi de quitter la grotte où tu reposes ;

» Tu vois les déités qui s'avancent vers nous ;

1) Répands sous mes berceaux les parfums les plus doux,

» Verse-moi les trésors de l'heureuse Arabie ;

» Des vallons aux coteaux, des bois à la prairie,

» Vole et conserve au jour la fraicheur du matin ;

» Que dans nos champs le lis, et la rose et le thym

» Attirent sur tes pas les jeunes immortelles ;

» Qu'à l'envi Proserpine et ses nymphes fidèles

» Dépouillent nos bosquets de myrtes et de fleurs,

» Et que leur front divin brille de mes couleurs. »

Il dit, et le Zéphir, dans les plaines riantes,

Déploie en se jouant ses ailes odorantes ;

Partout où le conduit son vol capricieux

Une douce vapeur s'exhale vers les cieux.

Chaque arbre, chaque fleur s'éveille à son passage ;

Il fait rider les eaux et frémir le feuillage.

Reverdit les bosquets, parfume les gazons,

Et ranime l'éclat et des prés et des monts.

Jamais l'Enna ne vit tant de roses nouvelles.

De plus riches trésors et des moissons plus belles ;

Jamais dans les vallons, au penchant des coteaux.

Le printemps n'étala de plus rians tableaux.

La plaine offre aux regards les couleurs de l'aurore.

Et couverte des fleurs que Zéphir fait éclore,

Rivalise l'éclat de cet arc radieux

Qui brille dans la nue et partage les cieux.

La beauté de ces lieux aimés de la nature,

Surpasse encor des fleurs la brillante parure ;

Un mont dont le sommet ignoré des autans

Dans toutes les saisons voit le ciel du printemps,

S'abaisse doucement et s'unit à la plaine.

Parmi des rocs mousseux une claire fontaine

Bondit, s'échappe, tombe, et dans son cours errant

Arrose une prairie et fuit en murmurant ;

Au nord, une foret profonde et solitaire.

Quand l'ardeur du midi vient embraser la terre,

Oppose aux feux du jour sa fraîche obscurité.

Là, croissent à l'envi le troëne argenté.

Le myrte de Vénus et le pin de Cybèle,

Portant jusques aux cieux sa verdure éternelle ;

Le cyprès cher aux morts, le saule aux longs rameaux,

Le pampre qui s'élève au faîte des ormeaux,

L'oranger aux fruits d'or, le laurier prophétique.

Et le chêne orgueilleux de son ombrage antique.

Non loin de la forêt où mille oiseaux divers

De leurs hymnes bruyans font retentir les airs,

Le Spergus en silence étend ses eaux profondes

Vainement les marais au cristal de ses ondes Mêlent leur eau dormante et leur limon impur ; De ses flots transparens rien ne trouble l'azur ; Et le berger assis sur sa rive tranquille, Se plaît à contempler, dans une onde immobile, Les fronts altiers des bois par les vents agités.

Bientôt l'essaim bruyant des jeunes déités

S'élance avec transport dans les plaines fleuries :

« Allez, leur dit Vénus, allez, mes sœurs chéries;

» Cueillez, cueillez des fleurs, tandis qu'à l'orient

» L'aurore laisse voir son visage riant,

» Que son char suspendu dans la voûte azurée

» Verse encor du matin la fraîcheur éthérée,

» Et que le plus brillant des astres de sa cour

» Répand son doux éclat sur le berceau du jour. »

Elle dit : ses accens sur les monts retentissent,

Et dans leurs antres verts les Faunes applaudissent ;

Le Zéphir qui murmure en parcourant les bois.

Le bruit des clairs ruisseaux est moins doux que sa voixi

Et du plus noir courroux son ame est dévorée ; Parmi les jeunes fleurs dont la terre est parée, L'anémone qui naît et brille sous ses pas ^ Lui rappelle Adonis et son cruel trépas ; Elle-même a connu l'amour et ses alarmes; Mais en vain le Liban a vu couler ses larmes, Le souvenir récent de sa propre douleur. Sur des maiLx étrangers n'attendrit point son cœur. Sans soupçonner sa ruse et sa haine cruelle,

' Adonis, tué par un sanglier sur le mont Liban, fut changé par Vénus en anémone :

A peine de son char elle voit Adonis , Dans son sang qui ruisselle eu liquides rubis , Sans vie et sans couleur couché sur la verdure , Elle se précipite , observe sa blessure , Arrache ses cheveux, les voiles de son sein, Le frappe , le meurtrit , et s'écrie : « O destin ! Enfers, qui le cachez dans vos ombres funèbres, ' Son nom sera du moins sauvé de vos ténèbres! Je veux qu'un deuil public , fête de mes douleurs , Par des pleurs annuels solennise mes pleurs. Tu naîtras de son sang, belle et tendre anémone.»

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