DE SAINT-ANGE
Proserpine et ses sœurs se pressent autour d'elle ;
Qui peut craindre Cyane et ses chastes attraits !
Cyane est chère aux bois, elle est chère à Cérès.
Les jeunes déités que trompe son image,
Ecoutent de Vénus le perfide langage;
Hélas ! et sans songer aux pièges de l'amour,
Se répandent au loin dans les bois d'alentour.
Les unes, loin des champs et des plaines connues,
A la cime des monts se montrent suspendues ;
Les autres dans les prés errant au bord des eaux ,
Parcourent les vallons, gravissent les coteaux,
Et des bosquets touffus cherchent le doux ombrage ;
De vallon en vallon, de bocage en bocage
L'écho vif et joyeux répète leurs accens.
Des abeilles d'Hybla tels les essaims naissans,
Lorsqu'enfermés long-temps dans le tronc d'un vieux chêne ,
Ils ont repris l'essor sous les lois de leur reine.
S'égarent à l'envi sur les coteaux voisins
Où le thym les invite à d'utiles larcins;
Sans s'arrêter jamais, leur troupe diligente
Visite chaque fleur, vole vers chaque plante ; L'air retentit au loin d'un doux frémissement.
Ainsi des déités vole l'essaim charmant.
L'Enna qui voit errer dans ses vertes campag^nes
La fille de Cérès et ses jeunes compa{jnes,
Les suit partout de l'œil et sourit à leurs jeux ;
Près de son antre vert, elles vont sous ses yeux
Dépouiller le lilas que la pourpre colore
Et le jeune églantier dont la fleur vient d'éclore ;
De l'éclat du pavot l'une orne sa beauté.
L'autre unit avec art, sur son sein agité.
L'iris au front d'azur, la jonquille odorante.
Et le lis plus brillant que l'aube blanchissante.
Tout est cueilli; leurs mains vous moissonnent aussi,
Myrte heureux de Vénus, tendre et pâle souci,
Triste narcisse, et toi dont la feuille est empreinte
Des regrets d'Apollon et du sang d'Hyacinthe.
Proserpine, au milieu de ses nombreuses sœurs,
Suit partout le Zéphire errant parmi les fleurs,
Et de ses pas légers, sur les monts, dans la plaine,
Effleure les gazons qui se courbent à peine.
L'ivresse du plaisir et l'ardeur du soleil
Font d'un plus vif éclat briller son teint vermeil ;
Elle cueille les lis et la rose nouvelle,
Et la reine des fleurs est moins brillante qu'elle.
Elle assemble en bouquets, elle arrange en festons,
La dépouille des près, la parure des monts,
Prophétique signal de l'hymen qui s'apprête,
Elle en couvre son sein, elle en pare sa tête,
Elle orne sa beauté pour l'avare Achéron !
Et Yénus, poursuivant sa noire trahison.
Des grâces, des plaisirs et des jeux entourée.
Invoque des enfers la puissance abhorrée;
Elle charme les cœurs qu'elle veut désoler,
Et se rit en secret des pleurs qui vont couler.
Tout-à-coup, 6 surprise ! un bruit, un bruit horrible. Vient du vallon d'Enna frapper l'écho paisible ,
Le Spergus de ses eaux voit le cristal troublé ,
Jusqu'en ses fondemens la Sicile a tremblé.
Au signal de Vénus, le dieu du noir rivage
Sous les rocs de l'Etna cherche un étroit passage
Qui conduise son char vers l'empire du jour ;
Impatient de fuir le ténébreux séjour,
Rien ne peut l'arrêter ; il marche, et le tonnerre
Semble gronder au loin dans les flancs de la terre.
Le dieu du feu pâlit dans ses noirs arsenaux;
Le cyclope, au milieu de ses brûlans fourneaux,
D'épouvante et d'horreur sent son ame glacée,
Fuit et laisse tomber la foudre commencée ;
A travers les volcans allumés sous ses pas,
Parmi les rocs brisés qui volent en éclat.
Comme un sombre torrent le dieu des morts s'avance.
Et l'Etna voit sortir, de son cratère immense.
Un monstre, effroi du jour. Les astres radieux,
A son horrible aspect, égarés dans les cieux,
Ont pris loin de la terre une route nouvelle ;
Ses fiers <;oursiers nourris dans la nuit éternelle.
Lorsqu'ils ont vu le jour et son brillant flambeau, Reculent à leur tour devant un ciel nouveau ; Mais bientôt ranimés par la main qui les guide, Ils franchissent les airs d'un vol prompt et rapide ; Pressés par la terreur qui règne aux sombres bords, Leur flanc est déchiré, le sang rougit leur mors ; Ils vomissent des flots de soufre et de bitume, Et les champs sont couverts de leur brûlante écume. Parmi les déités des forêts et des eaux, Le dieu des sombres bords, du sommet des coteaux, A reconnu sa proie ; il a vu la déesse Que Vénus a promise à sa farouche ivresse : Semblable à l'ouragan qui gronde autour des monts, Le char du dieu descend, roule dans les vallons : Tout tremble, tout frémit ; les nymphes des bocages Vont cacher leur effroi dans les antres sauvages; Et dans leur cours troublé, les fleuves suspendus Ouvrent leur sein humide à leurs dieux éperdus. Seule au milieu des champs, Proserpine éplorée Au tvran des enfers sans défense est livrée ;
O spectacle effrayant ! d'une plaintive voix Elle appelle les dieux et les nymphes des bois ; Les nymphes et les dieux, tout est sourd, et la plaine S'ébranle et retentit sous le char qui l'entraîne.
Le char s'élève et fend les campagnes de l'air,
Et Vénus le poursuit de son sourire amer.
Bientôt, prenant l'essor vers Paphos, vers Cythère,
Elle va s'applaudir des chagrins d'une mère.
Et conter dans sa cour par quels nouveaux exploits
L'indomptable Achéron roule enfin sous ses lois.
Debout, sur le sommet de sa verte colline,
Alors l'Enna, touché du sort de Proserpine,
Et s'adressant au dieu du funèbre Achéron :
« De quel droit troublez-vous la paix de ce vallon ?
» Dans les plaines du jour quelle fureur barbare
» Vous a conduit si loin des rives du Ténare ?
» L'empire de la nuit ne vous suffit-il pas :
» Si l'hymen vous sourit dans vos vastes Etats,
» Ne pouvez-vous trouver une épouse fidèle ?
» Faut-il donc, ô Pluton ! qu'une jeune immortelle,
» Pour régner avec vous sur l'Ëi^Be odieux,
» Renonce pour jamais à la clarté des cieux ?
» Au plus puissant des dieux elle doit sa naissance ;
» Craignez de Jupiter la trop juste vengeance,
» Si sa fille est ravie à cet heureux séjour !
n Hélas ! c'est dans nos champs qu'elle a reçu le jour
» Quand Cérès, de retour sur ce bord solitaire,
» Viendra nous demander une fille si chère,
» Que lui répondrons-nous pour calmer sa douleur?
» Si le malheur des dieux peut toucher votre cœur,
» Respectez cette terre à Cérès consacrée,
» Et rendez à sa mère une fille éplorée. »
Pluton ne répond point : d'un regard foudroyant
Il hâte de son char l'essor prompt et bruyant;
Il vole et sème au loin le trouble et l'épouvante.
Zépliir quitte d'Enna la colline odorante,
Et court en murmurant apprendre aux lieux déserts,
Aux antres des forêts, aux rivages des mers.
Quel monstre a ravagé les fleurs qu'il fit éclore.
Et quel deuil a flétri les campagnes de Flore. Les dieux et les mortels, les champs et les cités, Et les nymphes en pleurs, el les bois attristés, Implorent la pitié du monarque barbare; Mais qui peut attendrir le maître du Tartare ! Déjà son char franchit le sommet des coteaux; Tel un loup que la faim rend l'effroi des troupeaux, Sous les yeux des pasteurs, plein d'une horrible joie. Emporte vers les monts son innocente proie ; Chargé d'un doux trésor, tel le dieu des enfers Regagne de l'Etna les gouffres entrouverts. Et de ce jour de deuil faisant un jour de fête, A l'éternelle nuit court montrer sa conquête.
ARGUMENT
Plaintes de Proserpine. — Pliiton veut la consoler. — Discoui-s de Pluton; .«.on arrivée sur les bords du Styx. — La joie franche des enfers à l'aspect de Proserpine. — Pompe et fête des enfers. — Mariage de Proserpine et de Pluton.
pROSERPiNE entraînée au séjour ténébreux, Détourne vers le ciel un regard douloureux ; Ses yeux mouillés de pleurs se reportent encore Vers les coteaux lointains où resplendit l'aurore ; Elle voit de l'Enna les tranquilles vallons ; Et sous des pins touffus, vers le penchant des monts, Doux séjour du repos, de l'ombre et du silence. Découvre l'humble toit qui cacha son enfance :
« Adieu, vallons charraans où j'ai reçu le jour ;
» Adieu, dit-elle, adieu, je vous perds sans retour ;
» Adieu, nymphes des bois, et vous dieux des fontaines,
» Vainement les zéphirs, de leurs douces haleines,
» Féconderont les prés, embaumeront les airs ;
» Vous ne me verrez plus sous vos bocages verts,
» Je ne reverrai plus les domaines de Flore !
» O trop funeste hymen ! 6 destin que j'abhorre !
» Pour mériter mon sort, qu'ai-je donc fait aux dieux?
» Tendres fleurs que j'aimai, vous qui parez ces lieux,
» L'amour que j'ai pour vous, hélas! fut tout mon crime;
» Quand le ciel m'abandonne au ténébreux abîme,
» Quand l'Érèbe odieux me choisit un époux,
» O Cérès! ô ma mère ! en quels lieux êtes-vous?
n De retour sur ces bords pleins de deuil et d'alarmes,
» Qui charmera vos maux, qui séchera vos larmes?
» Pour sauver votre fille et pour briser ses fers,
» Qui vous enseignera le chemin des enfers ? »
Elle dit, et des monts, qui tremblent et qui grondent,
A ses cris prolongés les cavernes répondent,
Les champs de la lumière ont fui loin de ses yeux, Et la dernière aurore a reçu ses adieux. Hélas 1 déjà livrée au deuil du noir rivage, Les larmes ont flétri les lis de son visage ; Son front n'est plus orné du long voile de lin Qui couvrait ses cheveux et flottait sur son sein ; Loin d'Enna, loin du jour, loin de tout ce qu'elle aime. Hélas ! elle a perdu, dans son désordre extrême, Son plus riche trésor, ces guirlandes de fleurs Qui paraient sa beauté de leurs fraîches couleurs ; Ces fleurs que le zéphire et que l'aube nouvelle Naguère dans les prés ont fait naître pour elle. Les roses et les lis, échappés de ses mains, Tombent et des enfers parsèment les chemins, Noirs sentiers, ignorés du zéphir, de l'aurore, Et qui jamais n'ont vu les richesses de Flore.
A cet aspect, le dieu de l'Erèbe indompté D'un transport inconnu sent son cœur agité : De sa jeune captive il contemple les charmes,
Admire sa candeur, prend pitié de ses larmes ;
Sur les gouffres profonds, de ses coursiers fougueux
Il arrête un moment l'essor impétueux ;
Et déposant du Styx la fierté menaçante,
Le dieu tombe aux genoux d'une vierge tremblante.
Tel l'Auster descendu du noir sommet des monts.
De son aile brûlante effleure les gazons.
Et boit parmi les fleurs la rosée et la pluie ;
Tel de son noir manteau doucement il essuie
Les pleurs de la beauté qui, rebelle à ses feux,
Le repousse, rougit et détourne les yeux.
« O vous qu'avec transport mon amour a choisie !
» Lui dit alors le dieu d'une voix adoucie ;
» Croyez-moi, cet hymen aujourd'hui plein de deuil,
» A votre cœur un jour donnera quelque orgueil.
» Jupiter est mon frère, et par droit de naiissance
» Je commande au chaos dont l'empire est immense.
» L'univers reconnaît mon pouvoir souverain,
» Et je règne partout où règne le destin.
» Près de moi votre sort peut encor faire envie.
n La lumière à vos yeux ne sera point ravie :
» Bientôt vous reverrez, dans un autre séjour,
» Les astres de la nuit et les astres du jour,
» Et l'aurore brillante et fraîche de rosée,
» Versant son doux éclat sur l'heureux Elysée.
» Là revivent, au sein d'une éternelle paix,
» Ceux qui de l'âge d'or ont goûté les bienfaits ;
» Cet âge fortuné pour nous renaît sans cesse.
» Dans ces lieux à jamais témoins de ma tendresse,
» Votre oreille entendra d'harmonieux concerts,
» Vos yeux charmés verront des bosquets toujours verts,
» Des antres toujours frais, des fleurs toujours nouvelles.
» Là, vous pourrez cueillir des roses immortelles
» Que le riant Enna ne vous offrit jamais.
» Là, je veux vous montrer, au lond d'un bois épais,
» Un arbre dont la tige, honneur de la nature,
» Etale d'un fruit d'or l'éclatante parure ;
» Cet arbre radieux vous sera consacré.
» Là, couronné de fruits, de guirlandes paré,
» Pour vous le doux printemps remplira ses promesses ;
218 L'ENLEVEMENT DE PROSEKPLNE.
» Et près de lui l'automne accroîtra ses richesses. » Là, toutes les saisons viendront charmer vos yeux. » C'est peu ; tout ce qui vit sous la voûte des cieux, » Depuis l'aigle qui plane au séjour du tonnerre, » Jusqu'à l'insecte obscur qui rampe sur la terre, » Connaîtront votre empire et recevront vos lois ; » Que dis-je ! vous verrez les plus puissans des rois, » Dépouillés et tombés de leur grandeur suprême, » Dans la foule à vos pieds ramper sans diadème. » Votre seule équité dictera mes arrêts, » Flétrira les mécliîuis, punira les forfaits, » Et de vous la vertu recevra sa couronne. » Près de moi désormais, assise sur mon trône, » Bannissez ces chagrins qui blessent votre époux, » Et livrez votre cœur à des transports plus doux ; » Au puissant Achéron ôtez, donnez des chaînes ; » Que tout l'enfer soumis à vos lois souveraines » Se courbe sous un sceptre affermi dans vos mains, » Et que vos volontés soient l'ordre des destins. » C'est ainsi qu'il rassure une vierge timide,
CHANT TROISIEME. 2iU
Et de ses noirs coursiers pressant l'essor rapide.
Il laisse loin de lui la limite des cieux.
Dans des gouffres sans fond, dans des lacs ténébreux,
Parmi les feux ardens, sous la lave fumante,
Il s'enfonce, il poursuit sa marche triomphante,
Et traverse à grand bruit l'abîme épouvante.
Bientôt s'offre à ses yeux le fleuve redouté.
Qui de ses flots dormans, de ses replis funèbres
Enveloppe neuf fois l'empire des ténèbres.
Les mânes vers le Styx marchent à flots pressés,
Plus nombreux mille fois, dans l'abime entassés.
Que l'herbe par la faulx enlevée aux prairies,
Ou les feuilles des bois que l'automne a flétries ;
A l'aspect de leur roi qui revient auprès d'eux.
Ils cherchent en tremblant leur destin dans ses yeux ;
Et s'étonnent de voir sur son front répandue
Une sérénité du Tartare inconnue,
Proserpine parait, et sa jeune beauté Tempère des enfers la sombre majesté.
Ainsi lorsqu'une étoile, en sa marche égarée,
Se détache soudain de la voûte azurée.
Elle trace dans l'air de longs sillons de feux,
De sa clarté mourante elle remplit les cieux,
Et dans l'ombre achevant sa rapide carrière,
Tombe et prête à la nuit l'éclat de sa lumière.
Le peuple des tombeaux, morne et silencieux.
S'anime au doux aspect de la fille des dieux,
Et partout la beauté reçoit sur son passage
Et les vœux des enfers et leur funèbre hommage.
L'hydre horrible qui veille au séjour des tourmens,
Suspend à son abord ses affreux sifflemens ;
Sa présence a fléchi les Parques inhumaines,
Et les mânes captifs ont oublié leurs chaînes.
Elle avance, elle voit accourir sur ses pas
Les fantômes hideux, ministres du trépas ;
La Guerre au front d'airain qui se plait au carnage^
Et la Révolte impie, aveugle dans sa rage,
Et la Famine, effroi des peuples gémissans,
Et la Fièvre brûlante aux regards menaçans,
Et la Vieillesse enfin qui lentement succombe. Triste fille du Temps, pâle sœur de la Tombe. Couronnés de cyprès, parés d'affreux lambeaux, Et portant dans leurs mains de lugiilsres flambeaux, Ils forment un cortège à la jeune immortelle, Et les fronts indomptés s'inclinent devant elle. Le Phlégéton du sein de ses roseaux brûlans, Se lève, environné de feux étincelans.
Et partage en grondant leur farouche allégresse.
Tandis qu'autour de lui tout son peuplé s'empresse.
Le roi des morts s'avance, et suivi de sa cour,
Revoit de son palais le lugubre séjom\
D'un front calme il s'assied sur son trône d'ébène.
Et commande aux enfers de recevoir leur reine ;
Il commande : empressés d'obéir à ses lois,
Des esclaves nombreux accourent à sa voix.
Et du dieu triomphant proclamant la puissance.
Etalent ses trésors et sa magnificence.
Là, s'offrent aux regards, l'un sur l'autre entassés.
Les laniljeaux ëclatans des trônes renversés ;
Les couronnes des rois, les palmes de la (jloire
Et les sceptres tombés des mains de la victoire.
Par le temps effacés, confusément cpars,
Ici l'œil aperçoit les monumens des arts,
Chefs-d'œuvre des vieux ans, dépouilles des vieux âges.
Vingt siècles écoulés, au deuil des noirs rivages
Mêlent partout l'éclat de leurs riches débris,
Et le trône funèbre où Pluton est assis,
Déployant sa splendeur sous un ciel triste et somlîrc,
Semble l'astre des nuits qui rayonne dans l'ombre.
Partout l'or resplendit, et jamîiis le soleil.
D'un luxe plus pompeux n'éclaira l'appareil.
Bientôt une clarté bienfaisante et nouvelle Perce les profondeurs de la nuit éternelle ; Sous un ciel moins obscur, roulant en paix ses eaux, Partout l'heureux Léthé verse l'oubli des maux ; Etla douce espérance aux malheureux si chère Fait briller chez les morts sa lueur étranffère.
CHANT TROISIEMK.
Le trépas a cessé ses ravafjes cruels,
Et le ciseau fatal redouté des mortels,
Reste oisif dans les mains de la Parque étonnée,
O prodige nouveau ! pendant une journée
La terre ne vit point une famille en deuil,
Pleurer la mort d'un père et suivre son cercueil ;
Ce seul jour ne vit point, triste jouet des ondes,
Le nocher s'engloutir au sein des mers profondes ;
Ni les guerriers tomber dans le champ des comljats,
Ni les cités, des rois déplorer le trépas.
Le Styx n'entendit plus sur son fatal rivage
Les mânes, de son onde implorer le passage ;
Sur la foi du destin, à la merci des eaux,
L'inflexible Caron, couronné de loseaux,
Et le front rayonnant d'une allégresse austère.
Laissa flotter en paix sa barque solitaire.
Sur la cour de Pluton, sur le trône éclatant. Où l'Hymen la conduit, où l'Erèbe l'attend, Proserpine un moment a reposé sa vue.
Mais en vain des enfers la splendeur inconnue
Remplit les sombres bords d'un éclat radieux;
Elle regrette encor la lumière des cieux,
Et des vallons d'Enna l'image retracée
D'un noir pressentiment vient troubler sa pensée.
Dans les bois de l'Enna, dans les champs d'alentour,
Peut-être en cet instant sa mère de retour,
Hélas ! la redemande aux nymphes des bocages,
Aux antres des forêts, à l'écho des rivages,
Et d'une voix plaintive implore en vain les Dieux.
Des pleurs à ce penser s'échappent de ses yeux,
Et dans son cœur en proie à la douleur amère
Rien ne peut effacer l'image d'une mère.
L'empire de la nuit, étonné de la voir.
L'éclat de la richesse et l'éclat du pouvoir.
L'âge d'or renaissant dans l'heureux Elysée,
De l'hydre des enfers la colère apaisée.
Et la Parque adoucie et l'Erèbe calmé,
Et le peuple des morts de ses attraits charmé,
De ses tristes pensers rien ne peut la distraire.
Cependant sur ces bords qu'un faible jour éclaire,
L'astre du soir paraît, et son disque argenté
Verse du haut des airs sa paisible clarté ;
Loin du jour, loin du bruit, l'hymen des rives sombres,
Pâle divinité que révèrent les ombres.
Voit la cour de Pluton entourer ses autels.
Ce n'est point cet hymen adoré des mortels,
Qui naquit des amours, partage leur ivresse,
Et porte à ses banquets la bruyante allégresse.
Triste enfant du Destin, l'enfer fut son berceau,
La Parque inexorable alluma son flambeau ;
Son front est couronné de guirlandes fiinèbres ;
Né sur les sombres bords, il aime leurs ténèbres ;
Austère, il fuit l'amour et sa volage ardeur.
Bientôt l'antique Nuit, sa compagne et sa sœur,
Sur les toits du palais a déployé ses voiles :
Des pavots à la main, le front paré d'étoiles.
Animant la pudeur aux doux embrassemens,
Elle unit les époux et reçoit leurs sermens.
22{) L'ENLÈVEMEx\T DE PROSERPINE.
Un cri s'est fait entendre au fond du noir abîme ; L'empire du trépas et s'ébranle et s'anime ; L'Erèbe a tressailli ; le peuple des tombeaux Célèbre l'hy menée et ses bienfaits nouveaux. L'onde n'insulte plus à la soif de Tantale ; Sisyphe est endormi sur sa roche fatale, Et l'enfer n'entend plus ses abîmes frémir, Ni ses fleuves {gronder, ni ses mânes gémir.
Ceux qui de l'Elysée habitent les demeures, Les sages, entourés des Grâces et des Heures, Du paisible sommeil négligent les douceurs. Sous leurs bocages verts, le front paré de fleurs, lis cliantent des époux l'union éternelle; Et d'échos en échos, sur sa rive fidèle, L'Achéron attendri répète leurs accords : « O Pluton, disaient-ils, ô roi des sombres bords, » Et vous que les enfers adoptent pour leur reine, » Par l'hymen fortuné dont le nœud vous enchaîne, » Unissez le Tartare, et la terre et les cieux ;
» A.UX mânes consolés donnez de nouveaux dieux ; » Gage de votre liymen, qu'une race nouvelle, » Puissante comme vous, comme vous immortelle, » De votre empire immense augmente la splendeur, » Et de Cérès un jour console la douleur. »