ÉPITRE
A MADAME ADELE •",
rouR l'inviter a se livrer aux charmes de la mélancolie.
Vous avez tous les dons pour plaire
Esprit, raison, grâce, beauté ;
On vante votre caractère,
Et l'on aime votre bonté.
Mais, hélas ! pour être accomplie,
11 vous manque une qualité ;
La divine Mélancolie,
Dont le charme fut si vanté,
Sur votre cœur a peu d'empire ;
Chacun sait trop qu'à la gaîté
Votre esprit est un peu porté ; Puisqu'enfin il faut vous le dire, Parfois on vous surprend à rire, Et c'est très-mal, en vérité.
Chez notre nation légère.
Je sais qu'on a ri quelquefois ;
Je me souviens que le parterre
Riait aux pièces de Molière ;
On riait chez l'humble bourg^eois.
On riait même chez les rois ;
IMais on a changé de méthode,
Et nos romanciers favoris
Viennent de mettre dans Paris
La Mélancolie à la mode.
J'ai vu planer sur nos salons
L'ombre du triste Jérémie ;
La vive Joie en est bannie,
On y pleure même en chansons ;
C'est par-là que notre âge brille ;
Le spleen fait partout des progrès :
On ne rit plus qu'à la Courtille Et chez les bourgeois du Marais.
Un cœur vraiment mélancolique Est un trésor bien précieux ; D'être tendre et bon on se pique, A verser des pleurs on s'applique :
C'est un état délicieux.
Si parfois l'Amitié murmure, Si l'on aime peu ses amis, Du genre humain on est épris, Et l'on adore la Nature.
On peut bien n'être pas ému Des maux de sa propre famille ; Mais, par la Nature vaincu.
On pleure sur une chenille :
C'est le comble de la vertu.
N'avez-vous pas vu dans la plaine S'écouler l'onde d'un ruisseau ?
La Nymphe, en sa marche incertaine,
Lentement sur la molle arène
Roule le cristal de son eau,
Sans savoir où son cours la mène.
Ainsi, d'un air triste et dolent,
La sensible Mélancolie
Cède à son génie indolent.
Et, dans sa vague rêverie,
Marche sans but et sans dessein,
Heureuse si dans son chemin,
Au sein d'une verte prairie.
Elle rencontre un beau chagrin ' I
Elle aime les vaines alarmes ; Son ombre la remplit d'effroi ; Souvent, sans trop savoir pourquoi, Elle verse un torrent de larmes :
' On demandait à une femme ce qu'elle regrettait de sa jeunesse : « Un beau chagrin , dit-elle , dans une prairie. ••
Aimable Adèle, croyez-moi, Montrez-vous sensible à ses charmes, Et vivez sous sa douce loi.
La voilà qui parait dans l'ombre, Portant un cyprès à la main ; Son teint est pâle, son air sombre ; Ses bras sont croisés sur son sein.
Fidèle aux lois qu'elle s'impose, Poussant des soupirs, des sanglots, Elle pleure sur des tombeaux Où nulle cendre ne repose ; Vers vous elle porte ses pas ; Comme elle est tendre, affectueuse!
Elle va tomber dans vos bras ; Mais toujours distraite et rêveuse.
Elle ne vous aperçoit pas.
Les grandes et vastes pensées Sur son iront paraissent tracées; Mais , sous cet austère maintien.
Souvent elle ne pense à rien ;
Son œil au ciel cherche la lune ,
Et craint d'y rencontrer le jour ;
L'aspect des Plaisirs l'importune ,
Les noirs Soucis forment sa cour ;
Toujours à la Tristesse en proie,
Ses beaux jours sont des jours de deuil :
Le Bonheur est son grand écueil ,
Son plus grand fléau , c'est la Joie.
L'Ennui l'accompagne, dit-on;
Mais , dans la bonne compagnie ,
On aime son triste génie ,
Et pour paraître du bon ton ,
Il faut bien parfois qu'on s'ennuie.
Aimable Adèle , abjurez donc
Cette gaîté , cette folie ,
Qui ne sied plus même à Thaiie ,
Et qui , pour plus d'une raison ,
Parmi nous n'est plus de saison.
A la triste Mélancolie Hâtez-vous de vous consacrer ; Vous que la reine d'Idalie De ses dons se plut à parer, Dans les pleurs passez votre vie :
Les beaux yeux sont faits pour pleurer. Si la gloire a pour vous des charmes , Vous la trouverez en pleurant ; Car l'un des beaux-arts , à présent , Est celui de verser des larmes :
Cultivez cet heureux talent.
Votre tâche sera pénible ; Mais enfin , pour être sensible , Faites comme tant d'autres font :
Plus d'un auteur mélancolique, S'efforçant d'être pathétique , Pleure à la sueur de son front.
Evitez toujours la présence
Des gens soupçonnés d'être heureux ;
Gardez un lugubre silence
Au milieu d'un cercle joyeux.
Ne vous abaissez point à lire
Une histoire , un conte amusant ,
Et gardez-vous surtout de rire
De quelque chose de plaisant.
Dans votre sombre rêverie,
Ne voyez jamais rien en beau ,
Et soyez , on vous en supplie ,
Triste comme un roman nouveau.
Un air de profonde tristesse
Peut vous tenir lieu de raison.
Négligez Socrate et Platon ,
Et tous les sages de la Grèce ;
Nos romans nous montrent sans cesse
Des prisons et des échafauds ;
Et c'est bien assez des bourreaux
Pour vous former à la sagesse.
Egarez-vous dans les tombeaux
Avec nos romanciers célèbres ;
Imaginez de vieux châteaux Peuplés de fantômes funèbres ; Pour les cœurs à grands sentimens , Les tableaux les plus effrayans Ont des beautés que rien n'efface ; La Mort même n'est pas sans grâce , Et les fantômes sont charmans.
Dans ces noirs pensers recueillie , Vous brillerez parmi les noms Des femmes qui dans nos salons Exercent la Mélancolie , Et , pour relever leurs attraits , Se couronnent de noirs cyprès.
Pâle , abattue et languissante , Vous aurez l'air d'une ombre errante ; Vous aurez l'air d'un revenant Echappé d'un drame allemand ; Vous voyant ainsi corrigée , On dira : Comme elle est changée !
Elle est changée à faire peur;
Ce qui lui fait beaucoup d'honneur.
Du bon ton elle est le modèle ; Grâces à la mode nouvelle , Les ris , les jeux , loin d'elle ont fui ; Et telle est la métamorphose, Que nos romanciers d'aujourd'hui Pourront en faire quelque chose.