‹ Le printemps d'un proscritChapitre 18 sur 32 · TABLEAU D'UNE AUBERGE · texte numérisé non relu

TABLEAU D'UNE AUBERGE

Dans une même hôtellerie Cinquante voyageurs arrivent à la fois ; Tout retentit de leurs confuses voix ;

Chacun d'eux peste , jure , crie ,

Et sans façon admis dans ce triste séjour,

Se plaint en haletant des fatigues du jour.

Précédé d'une fille à la démarche lente ,

Chacun va visiter le modeste réduit

Où le sort le condamne à passer une nuit ;

Et voyant le grabat qui trompe son attente ,

Gronde tantôt l'hôtesse et tantôt la servante.

Bientôt la faim a mis tout le monde aux ahois ;

J'entends près du foyer crier le tourne-broche; L'airain propice a retenti deux fois , Et du souper déjà l'heure s'approche.

Le tumulte s'accroît. Au miUeu du fracas , Le maître du logis qu'un bonnet blanc décore , Au troisième signal de la cloche sonore , Sur deux rangs allongés fait aligner les plats.

Tandis que tout le monde arrive ,

Il sourit à chaque convive , Et regarde en pitié ceux qui ne soupent pas. Près du maigre festin on s'assemble avec joie ,

Et chacun se place au hasard :

Malheur à ceux qui viennent un peu tard ! Car des premiers venus le souper est la proie. Souvent un pauvre diable à ce festin admis Célèbre de Grimod * la doctrine savante, Et nous dit que Berchoux ^ est fort de ses amis ;

' Auteur de Y Almanach des Gourmands.

^ Auteur de la Gastronomie.

H se plaint sans pitié du mets qu'on lui présente ,

Et se plaît à montrer son dé(yoût, son ennui,

Pour faire croire aux gens qu'il soupe mieux chez lui.

Certain Gascon nous dit qu'aucun mets ne le tente ;

La table est mal servie et rien n'est à son fjré ,

Et trouvant tout mauvais , il a tout dévoré.

L'hôte , que rien n'étonne et que rien n'épouvante ,

Semblable au roc battu par la vague écumante ,

Reste debout, voit tout s'émouvoir,

Brave en paix les clameurs , et sourit à l'espoir

De rançonner bientôt la troupe mécontente.

Cependant , grâce au vin du crû ,

Le calembourg circule et la gaité s'anime ;

Chacun à discourir s'évertue et s'escrime.

Là , certain campagnard , par le coche venu ,

A tous ses compagnons , dont il n'est point connu ,

Révèle avec candeur le nom de sa famille ,

Les vertus de sa femme ou celles de sa fille ;

Plus loin , d'un air content et d'un ton ingénu ,

Dn rimeur indiscret dit les fruits de sa veine

A son voisin qui bâille et qui l'écoute à penie.

Un petit-maitre , en poste arrivé de Paris ,

Dit les modes du jour , rit du ton des provinces ,

Nous fait croire qu'il a du crédit chez les princes,

Se pare des bons mots chez Brunet applaudis ,

Et cite les acteurs du parterre chéris ;

Devant tous ces bourgeois sans façon il se vante,

Souvent il exagère , et parfois il invente.

Chacun des voyageurs conte ce qu'il a vu ; Tous parlent à la fois , aucun n'est entendu ;

L'un plaisante , et l'autre raisonne ; De mille cris divers l'hôtel bruyant résonne ; Si quelque doux minois arrive en ce moment , Tous nos beaux discoureurs se taisent à sa vue ;

Chacun sourit et prend un ton galant ;

Chacun veut plaire à la belle inconnue.

On veut surtout paraître du bon ton ;

Le cavalier méprise le piéton ; Et , fâché de n'avoir à mépriser personne ,

Contre tous les valets celui-ci gronde et tonne. La berline légère , et portant gens de cour , Rit de la diligence à la marche pesante ,

Et la diligence à son tour Regarde avec dédain la patache indigente.

On raille les nouveaux venus :

On s'observe et l'on s'examine ; Et trente voyageurs , l'un à l'autre inconnus , Se jugent tour à tour sur l'habit , sur la mine. Sans se connaître , on se cherche le soir,

Dès le lendemain on s'oublie , Et l'on se quitte enfin pour ne plus se revoir.

C'est le vrai miroir de la vie ; Et , sans avoir l'esprit fort pénétrant ,

Pour peu qu'on connaisse les hommes , On conviendra qu'une auberge est vraiment

L'image du monde où nous sommes.

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