TABLEAU D'UNE AUBERGE
Dans une même hôtellerie Cinquante voyageurs arrivent à la fois ; Tout retentit de leurs confuses voix ;
Chacun d'eux peste , jure , crie ,
Et sans façon admis dans ce triste séjour,
Se plaint en haletant des fatigues du jour.
Précédé d'une fille à la démarche lente ,
Chacun va visiter le modeste réduit
Où le sort le condamne à passer une nuit ;
Et voyant le grabat qui trompe son attente ,
Gronde tantôt l'hôtesse et tantôt la servante.
Bientôt la faim a mis tout le monde aux ahois ;
J'entends près du foyer crier le tourne-broche; L'airain propice a retenti deux fois , Et du souper déjà l'heure s'approche.
Le tumulte s'accroît. Au miUeu du fracas , Le maître du logis qu'un bonnet blanc décore , Au troisième signal de la cloche sonore , Sur deux rangs allongés fait aligner les plats.
Tandis que tout le monde arrive ,
Il sourit à chaque convive , Et regarde en pitié ceux qui ne soupent pas. Près du maigre festin on s'assemble avec joie ,
Et chacun se place au hasard :
Malheur à ceux qui viennent un peu tard ! Car des premiers venus le souper est la proie. Souvent un pauvre diable à ce festin admis Célèbre de Grimod * la doctrine savante, Et nous dit que Berchoux ^ est fort de ses amis ;
' Auteur de Y Almanach des Gourmands.
^ Auteur de la Gastronomie.
H se plaint sans pitié du mets qu'on lui présente ,
Et se plaît à montrer son dé(yoût, son ennui,
Pour faire croire aux gens qu'il soupe mieux chez lui.
Certain Gascon nous dit qu'aucun mets ne le tente ;
La table est mal servie et rien n'est à son fjré ,
Et trouvant tout mauvais , il a tout dévoré.
L'hôte , que rien n'étonne et que rien n'épouvante ,
Semblable au roc battu par la vague écumante ,
Reste debout, voit tout s'émouvoir,
Brave en paix les clameurs , et sourit à l'espoir
De rançonner bientôt la troupe mécontente.
Cependant , grâce au vin du crû ,
Le calembourg circule et la gaité s'anime ;
Chacun à discourir s'évertue et s'escrime.
Là , certain campagnard , par le coche venu ,
A tous ses compagnons , dont il n'est point connu ,
Révèle avec candeur le nom de sa famille ,
Les vertus de sa femme ou celles de sa fille ;
Plus loin , d'un air content et d'un ton ingénu ,
Dn rimeur indiscret dit les fruits de sa veine
A son voisin qui bâille et qui l'écoute à penie.
Un petit-maitre , en poste arrivé de Paris ,
Dit les modes du jour , rit du ton des provinces ,
Nous fait croire qu'il a du crédit chez les princes,
Se pare des bons mots chez Brunet applaudis ,
Et cite les acteurs du parterre chéris ;
Devant tous ces bourgeois sans façon il se vante,
Souvent il exagère , et parfois il invente.
Chacun des voyageurs conte ce qu'il a vu ; Tous parlent à la fois , aucun n'est entendu ;
L'un plaisante , et l'autre raisonne ; De mille cris divers l'hôtel bruyant résonne ; Si quelque doux minois arrive en ce moment , Tous nos beaux discoureurs se taisent à sa vue ;
Chacun sourit et prend un ton galant ;
Chacun veut plaire à la belle inconnue.
On veut surtout paraître du bon ton ;
Le cavalier méprise le piéton ; Et , fâché de n'avoir à mépriser personne ,
Contre tous les valets celui-ci gronde et tonne. La berline légère , et portant gens de cour , Rit de la diligence à la marche pesante ,
Et la diligence à son tour Regarde avec dédain la patache indigente.
On raille les nouveaux venus :
On s'observe et l'on s'examine ; Et trente voyageurs , l'un à l'autre inconnus , Se jugent tour à tour sur l'habit , sur la mine. Sans se connaître , on se cherche le soir,
Dès le lendemain on s'oublie , Et l'on se quitte enfin pour ne plus se revoir.
C'est le vrai miroir de la vie ; Et , sans avoir l'esprit fort pénétrant ,
Pour peu qu'on connaisse les hommes , On conviendra qu'une auberge est vraiment
L'image du monde où nous sommes.