‹ Le printemps d'un proscritChapitre 19 sur 32 · LETTRE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

LETTRE PREMIÈRE

Paris, 2 mars r8o?.

Vous avez célébré et fait revivre la pitié dans vos vers ; il vous appartenait de chanter ce doux sentiment , à vous , Monsieur , qui avez fait passer dans notre langue le génie et l'ame de Virgile. Permettez que je mêle ici mon suffrage à ceux que vous avez le droit d'attendre du public ; j'ai éprouvé presque tous les malheurs qui sont le sujet de vos chants ; vos vers ont adouci l'amertume de mes souvenirs : en chantant l'infortune , vous la consolez ; et , parmi les larmes que vous m'avez fait répandre , il en est quelques-unes pour la reconnaissance.

Dans les tristes loisirs de l'exil , souvent dans la retraite , et privé de mes livres , je suis quelquefois descendu dans mon cœur; j'ai examiné les sentimens qui se rapportaient le plus à ma situation, et j'ai réfléchi sur la pitié. J'ose, Monsieur, vous adresser ici le résultat de mes réflexions. Je sais toute la défaveur qui m'attend, en traitant un sujet que vous avez traité ; mais il est des détails auxquels la poésie ne peut descendre , et ce sont ces détails dont je me suis occupé. Je cède, au reste, beaucoup plus à mon penchant qu'à un sentiment présomptueux de mes forces. Vous m'avez fait pleurer , et je n'ai plus d'amonr-propre ; vous combattez ré{joïsme, vous faites triompher l'humanité ; et , sans trop songer à ce qu'on pourra dire de ma témérité, je n'ai pu résister à l'envie de me ranger sous vos drapeaux.

Votre but , Monsieur , en chantant la pitié , est de la représenter comme la première des vertus sociales. L'origine que vous donnez ainsi à la société est beaucoup plus noble que celle que lui ont donnée les philosophes ; et votre hypothèse me seml^le plus ingénieuse et plus vraie que la plupart des systèmes qu'on a imaginés sur la formation du contrat social.

Ce sentiment , qui intéresse les hommes les uns aux autres , et qui , par son essence , renferme le principe d'un rapprochement , d'une association nécessaire , devait en effet être placé parmi les premiers liens de la société ; il doit même être compté au rang de ses principes conservateurs. Si, parmi les hommes, la somme des maux l'emporte toujours sur la somme des biens , si , dans les Etats

les mieux ordonnés , il se trouve encore un si grand nombre d'hommes qui ne participent point au bonheur qui semble leur être promis , quel sentiment peut offrir de plus douces compensations que celui qui tend à adoucir les rigueurs de l'infortune , et qui vient sans cesse au secours de ceux qui sont le plus mal partagés ? Quel sentiment est plus propre à maintenir l'équilibre dans l'état social , que celui qui nous aide à réparer les injustices du sort , et qui , dans les sociétés où les malheureux sont abandonnés , rend les citoyens plus généreux que la cité , et l'homme meilleur que les lois ?

La nature a donné aux êtres faibles plus de moyens de toucher les cœurs , et ces moyens leur ont toujours été donnés en proportion de leur fail)lesse. Les femmes pleurent plus facilement que les hommes , parce qu'elles sont plus faibles , et qu'elles ont plus souvent besoin d'invoquer dans les autres le sentiment de la pitié. L'enfant au berceau n'a que ses larmes pour appui ; il ne fait que pleurer; et la pitié a si peu de force pour lui résister, que l'enfant devient en quelque sorte, par ce sentiment, aussi fort que ceux qui l'entourent. A mesure que l'homme se fortifie , il perd la faculté des larmes , qui lui devient plus inutile.

On peut faire la même observation , par rapport aux rangs de la société. Les hommes qui sont dans les rangs élevés pleurent moins facilement , lors même qu'ils éprouvent quelque malheur. La douleur est plus apparente dans les dernières classes du peuple, et les larmes coulent plus aisément sous le chaume que sous les voûtes de marbre

de nos palais. Si un peintre représentait dans un tableau un homme puissant , pleurant sur ses maux, au milieu de l'appareil de sa puissance , il ferait un contre-sens qui ne manquerait pas de choquer tous les spectateurs. Timante , peintre grec , dans un tableau du sacrifice d'Iphigënie , avait représenté Ulysse et Calchas fondant en pleurs ; mais il n'avait pas voulu qu'on vît les larmes d'Agamemnon : le roi des rois était représenté le visage couvert d'un voile. Les larmes ne siéent point à la majesté et à la force. Jupiter ne pleure point dans l'Olympe ; un héros comme Hercule pleure fort rarement. Il est vrai qu'Homère fait pleurer Achille ; mais les larmes poétiques de ce héros n'ont pu trouver grâce devant le judicieux Platon. On voit rarement pleurer les conquérans , les maîtres de la terre. Il n'en est pas de même de l'être faible dans l'état social ; il a sans cesse besoin d'intéresser les autres hommes qui peuvent plus que lui , et la force expansive de sa douleur est en raison de sa propre impuissance : ordre admirable , dans lequel la faiblesse a son empire , qui fait céder la force elle-même ; où l'infortune a son pouvoir , qui balance quelquefois l'éclat de la prospérité !

Je sais que ces idées ont dû perdre quelque chose de leur réalité dans les temps modernes. La Pitié , qui avait des autels chez les anciens, n'en a plus parmi nous. Dans l'enfance du monde, dans les jours où la terre commençait à se couvrir d'habitans , un homme ne fut jamais indifférent pour un autre homme ; l'humanité fut alors la première des vertus, et l'axiome, res est sacra miser, lut long-temps gravé dans les cœurs , avant qu'il fût écrit dans

les livres des sages. La pitié rappelait chez les anciens l'idée de toutes les vertus, et le mot de pietas exprimait à la fois l'intérêt qu'on porte au malheur, le respect pour les dieux , l'amour pour les parens , le dévouement à la patrie. Les poëmes d'Homère sont remplis des scènes attendrissantes de la pitié ; dans les fictions des premiers poètes, les larmes furent représentées comme les messagères des dieux sur la terre ; un poëte de l'antiquité cache des larmes dans la ceinture de Vénus , pour montrer que la mère des amours ne règne pas moins par les pleurs que par les grâces et les ris. Le sentiment de l'amour commence quelquefois par la pitié. Les peintres ont souvent donné des pleurs à la beauté pour la rendre plus intéressante. L'art oratoire et l'art dramatique ne furent souvent que l'art de faire verser des larmes. Lorsque la poésie des premiers âges a voulu embellir l'Aurore, elle n'a cru pouvoir mieux faire que de lui donner des pleurs ; les pleurs eurent toujours le don de plaire et d'intéresser. Ainsi la Pitié prétait ses larmes au génie; elle présidait à la naissance des arts , et veillait à la conservation des mœurs.

Cette bienveillance réciproque, qui émane du sentiment de la pitié , contribua long-temps au bonheur des sociétés ; mais, en toute chose , il est un but qu'il est dangereux de dépasser. L'habitude que les hommes contractèrent, de se réunir en trop grand nombre dans les mêmes lieux , diminua le penchant qui tendait à les rapprocher ; peu à peu le sentiment moral de la pitié s'affaiblit, et l'égoïsme prit naissance dans les cités populeuses. A force de rester au milieu d'un grand nombre d'hommes , on s'inté-

resse moins à leur sort; on se recherche plus par le besoin récipi'oque de se distraire que par celui d'éprouver de tendres affections : on y calcule trop le parti qu'on peut tirer de ses Semblables , pour qu'on s'occupe de l'idée de les soulager. Les habitans d'une grande ville , tout occupés de l'unique affaire d'avancer leur fortune, se regardent entre eux comme des concurrens , et non comme des êtres de la même origine ; ils ne sont guère occupés , d'après cela , que des moyens de se nuire et de se surpasser. Un homme marchant à côté d'un autre homme qui se précipite au même but que lui , n'est frappé que de l'idée d'un obstacle à vaincre , d'une difficulté à surmonter. Je n'ai jamais pu me figurer une grande cité, qu'en me la i-ep résentant sous l'image d'un torrent où les vagues , entraînées par une pente commune, se choquent et se brisent , tantôt s'abîment, tantôt se montrent à la surface, et n'ont aucun lien qui les unisse : ainsi , les passions , qui font mouvoir une population nombreuse , se croisent et se heurtent sans cesse. Les hommes se suivent, se déplacent, se montrent, et disparaissent presque au même instant ; ils marchent ensemble, mais ils ne tiennent point les uns aux autres ; ils n'ont presque rien de commun que la pente qui les emporte ; ils ne sont réunis par aucun sentiment , ils ne connaissent point la pitié.

Personne , Monsieur , n'a mieux senti que vous cette vérité ; aussi dans votre poëme vous célébrez d'abord la pitié dans les campagnes. Vous n'avez pas de grands malheurs à peindre ; mais vos tableaux n'en sont pas moins pathétiques ; ce qui prouve qu'on s'attendrit plus facile-

ment par des images champêtres , et que la Pitié a spécialement placé son culte dans les champs. Dans les autres parties de votre ouvrage , vous peignez les malheurs des cités , dans les alarmes des guerres civiles et dans les fléaux d'une révolution. Ce n'est plus cette pitié touchante qui insph'ait la muse champêtre , c'est un sentiment mêlé d'horreur, qui fait éprouver une impression douloureuse et pénible ; les malheurs y sont trop accumulés , pour que la pitié ne dégénère pas souvent en un sentiment vague. La pitié est plus touchante dans les champs , parce que les idées y sont plus simples ; on pourrait ajouter que les objets sur lesquels peut s'exercer la pitié , y sont plus saillans et plus distincts , par leur contraste avec l'ordre qui règne dans les saisons , et l'harmonie inaltérable de la nature. Bernardin de Saint-Pierre observe que le sentiment de l'innocence est le premier mobile de la pitié ; cette idée peut encore nous servir à expliquer pourquoi la pitié a conservé des impressions plus vives dans les champs que dans les villes. En effet, les mœurs des champs sont en général moins corrompues. Quand Virgile veut peindre les guerres civiles qui avaient désolé l'empire romain sous les triumvirs, il se place à la campagne, et ne montre que le simple Mélibée , fuyant loin du champ paternel. Il nous aurait peut-être moins intéressés , en peignant le deuil et l'effroi de la capitale du monde. Les malheurs d'une grande cité n'offrent point de contraste pour l'esprit, point de repos pour l'ame, et la monotonie du tableau nuit à l'effet ; les mallieurs qu'on éprouve dans une ville populeuse , et surtout dans une ville cor-

rompue, semblent plus mérités, et la pitié paraît avoir moins à gémir.

L'accumulation des événemens malheureux , la multiplicité confuse des infortunes , ne fait que jeter le trouble dans nos sentimens et dans nos pensées. La compassion est comme l'amitié ou comme l'amour qui ont besoin de voir et de distinj^^uer l'objet de leurs tendres préférences. Si la pitié pouvait suffire à tous les mallieurs qui arrivent ou qui sont arrivés de notre temps , il n'y aurait point de livre au monde qui dût nous arracher autant de larmes que le Moniteur ; cependant cette lecture nous laisse toujours dans une froide indifférence ; pourquoi ! ce n'est pas seulement parce que le malheur s'y trouve toujours à côté du crime , mais parce que toutes les infortunes y sont confondues, et que la pitié ne peut se reconnaître dans cette horrible confusion. La pitié ne s'exerce d'ailleurs que sur la nature vivante. Il faut au mallieur une figure humaine, il faut qu'il nous offre une image de la vie, pour nous intéresser, et pour n'être pas une stérile abstraction. Permettez-moi , Monsieur , une comparaison prise dans les objets les plus tristes qui puissent s'offrir à notre esprit. Il est peu de personnes à Paris qui n'aient visité les catacombes de Sainte-Geneviève. Deux millions d'ossemens informes sont entassés dans cette enceinte lugubre ! Que de chagrins , que de passions malheureuses, que de misères ont troublé la vie de cette foule d'hommes qui ne sont plus qu'un amas confus d'os et de poussière ! Rien cependant ne nous rappelle ici les peines de notre vie passagère ; ce spectacle, comme la vallée d'Ezéchiel, ne réveille en

nous que les austères pensées de la mort ; il ne nous inspire qu'une sombre rêverie qui n'a rien de commun avec la pitié. Pour en revenir au Moniteur, ce grand registre de nos misères publiques , ne pourrait-on pas dire que les victimes de la révolution s'y trouvent entassées pêlemêle , comme les débris de la mort dans les catacombes de Sainte-Geneviève ? C'est pour cette raison sans doute qu'elles ne font point couler les larmes de la compassion.

J'ai dit plus baut que la corruption qu'on trouve plus fréquemment dans les cités que dans les campagnes, est contraire au développement des sentimens les plus affectueux du cœur humain ; cette observation , IMonsieur, me parait venir merveilleusement à l'appui de votre bypotbèse, sur l'utile influence de la pitié dans l'état social. En effet , on a dû remarquer que ce sentiment se manifeste beaucoup moins vivement en faveur des êtres dangereux et nuisibles à la société. Nous plaignons le maUieureux qui vient d'être condamné à mort ; mais il suffît de nous rappeler son crime pour étouffer en nous les émotions de la pitié. Voyez expirer Néron ; si vous ignorez ses forfaits , vous déplorerez sa destinée ; mais vos larmes ne couleront point, si vous avez lu Suétone ou Tacite. La pitié tient essentiellement au sentiment de la justice ; et c'est sous ce rapport qu'elle doit être placée parmi les principes conservateurs de l'ordre social.

Dans les siècles moins corrompus , dans les lieux où l'homme est meilleur, la pitié a plus d'empire ; elle se tait, dès que l'homme se déprave ; elle fuit les lieux où l'on alniso des institutions sociales. Quand la population des

files tend à se corrompre, la pitié se retire dans la solitude ; c'est là qu'elle trouve des cœurs moins indignes des plaisirs qu'elle fait éprouver.

Ce n'est pas cependant qu'une population comme celle de nos (i^randes villes soit tout-à-fait incompatible avec l'idée de la solitude; mais cette solitude n'est autre chose que l'isolement, et tient plus qu'on ne croit à l'insouciance de l'état sauvage. Beaucoup de gens vivent seuls au milieu de la foule ; ils n'ont pas pour cela les qualités de la vie retirée. Les autres se répandent dans ce )nonde tumultueux ; ils sont au milieu du bruit, et leur cœur ne les a jamais avertis de la présence de leurs semblables. Il n'en est pas de même dans la retraite des champs ; on peut y vivre dans la solitude , mais l'ame n'y est point solitaire ; elle s'y entoure à loisir d'objets chéris ; les senlimens affectueux y trouvent moins de sujets de distraction ; on y aime mieux; on y aime plus lonjy-temps; un homme y est toujours compté poiu' fjuelque chose, et l'infortune y perd plus rarement ses droits à la pitié. C'est surtout dans les champs , et surtout bien loin de Paris , que les sentimens conservent toute leur délicatesse ; la délicatesse est à l'humanité , ce que la grâce est à la beauté. Souvent un regard, un mot, est un acte de bienfaisance. Dans les villes , au contraire , on connaît moins le sentiment des convenances : l'amour-propre est le mobile du bien comme du mal ; on y prodigue des bienfaits de la même manière qu'on y prodigue les outrages , et les hommes n'v connaissent point la douce expansion , l'abandon généreux , la cordialité franche , les heureux sentimens que la Provi-

deiicc nous a donnés pour nous secourir les uns et les autres , et qu'elle a tirés des trésors de sa bonté pour le maintien de l'ordre social.

Le spectacle presque habituel de la misère qui règne dans les grandes villes , doit accoutumer lame à l'indifîérence. Une fois que les hommes ont cessé de nous intéresser, leur infortune n'est plus qu'une image odieuse qui blesse la vue , sans toucher le cœur ; l'esprit dirige encore ses spéculations vers l'humanité , mais c'est toujours l'humanité en général , et l'on sait que cela n'engage à rien. On s'attendrit encore à la lecture d'un roman , à la représentation d'un drame ; on aime à penser que les malheurs sur lesquels on pleure, sont imaginaires, et qu'ils n'imposent point l'obligation de les soulager ; mais on redoute la vue d'un malheur réel ; on s'en éloigne comme d'un objet incommode ; on le fuit comme un mal contagieux. Quelquefois votre malheur excite la compassion ; mais il faut que vous vous trouviez dans une situation piquante et dramatique ; vous ne ferez point répandre de larmes, si vous êtes malheureux comme tout le monde. Qu'un homme soit écrasé sous la chute d'une tuile, personne ne pleurera ; mais si un acteur expire en jouant la tragédie, sa mort deviendra le sujet d'un deuil public. Ainsi, il faut que l'infortune soit , en quelque sorte , encadrée, pour attirer les regards; la vaine curiosité, un frivole intérêt, devient la source de la pitié; c'est ce qui a fait dire sans doute que les gens du monde étaient difficiles en )nalheurs.

Le sentiment do In pitié n'est pas seulement étouffé par

le spectacle habituel de la misère , mais par le spectacle même du luxe qu'on étale dans les villes. Le luxe dirige insensiblement toutes les idées vers la richesse; c'est ce signe apparent de la félicité qu'on recherche , qu'on admire presque exclusivement ; il en résulte que l'infortune est abandonnée, et reste isolée dans un coin du tableau. L'idée de la pitié devient une idée injurieuse ; il n'est pas rare de voir des hommes se menacer de leur pitié, comme ils se menaceraient de leur colère ou de leur mépris. Aussi la honte fait-elle toujours plus pour cacher la misère , que l'humanité pour la secourir.

L'émulation de luxe qui règne dans les grandes cités intercepte les secours de la pitié entre les mains des riches. Les besoins qu'ils se sont faits ne sont pas moins impérieux que ceux que la nature leur a donnés : le superflu devient une chose d'une nécessité absolue , et l'envie de paraître avec éclat fait plus de malheureux que la mauvaise fortune. On a compté à Paris cent mille pauvres , ce calcul s'élèverait bien plus haut , si on comptait les pauvres que fait la vanité, ces mendians dorés à qui le vulgaire porte sottement envie. Quatre villages , dit quelque part Montesquieu, ne suffisent pas quelquefois pour enrichir un grand seignem- prêt à devenir misérable, ou un misérable prêt à devenir grand seigneur. Il est plus difficile d'enrichir la pauvreté de luxe que la pauvreté d'état. Il manque bien plus de choses aux haliilans de la Chaussée-d'Antin qu'à ceux du faubourg Saint-Marceau. Ceux que la fortune a favorisés se plaignent plus de ses rigueurs que ceux qu'elle accable. Comment la pitié serait-elle écoutée , dans une

ville où tout le monde se plaint , où tout le monde est [)auvre ?

A ces causes d'insensibilité et d'indifférence , s'en joignent beaucoup d'autres , surtout dans les momens de trouble. Quand le peuple a secoué le joug de l'autorité , beaucoup d'hommes profitent de cette occasion pour secouer celui de la reconnaissance , et ils ne manquent pas de prétextes pour voiler leur ingratitude des couleurs du bien public. C'est vainement qu'on viendra nous dire qu'il est grand, qu'il est beau de faire des ingrats; personne n'est jaloux de cette sorte de gloire. L'ingratitude est le vice qui déplaît le plus aux hommes, parce qu'il attaque ce qu'ils ont en eux de plus noble et de plus délicat, le sentiment de l'humanité.

Il faut avouer aussi que, dans les derniers temps, le malheur s'est montré quelquefois indigne du sentiment de la pitié ; il est si peu d'hommes qui sachent résister à l'épreuve d'une longue adversité ! Combien au contraire n'en a-t-on pas vu à qui les revers ont arraché le secret de leur bassesse , et qui , dans leur chute , sont descendus beaucoup plus bas que leur fortune 1 Ils n'ont inspiré que le mépris , et ce mépris a été d'autant plus profond , qu'on est presque toujours plus exigeant envers les malheureux. Les jugemens de ceux qui voient d'en haut sont ordinairement plus sévères que les jufjemens de ceux qui regardent d'en bas ; et l'on se montre toujours ingénieux à trouver des fautes à ceux qui sont tombés dans l'infortune, sans doute pour se ménager des prétextes de ne pas les secourir. Les prétextes de ce genre n'ont malheureusement

pas manqué à l'indilférence ; et le malheur , eu perdant sa dignité, a perdu une partie de ses droits à la compassion.

J'ai quelquefois réfléchi sur la sévérité des ju{jemens qu'on porte envers les malheureux , et j'avoue que je n'ai pu en trouver la cause que dans la bizarrerie de l'esprit humain. .T'avais lu dans les historiens que les dames romaines, en applaudissant aux jeux sanglans des gladiateurs , exigeaient que les vaincus expirassent avec grâce. Ce trait m'avait toujours paru incroyal)le ; mais il a bien fallu le croire , quand j'en ai vu les exemples se multiplier dans nos sociétés modernes ; j'ai vu partout les hommes les plus pusillanimes , les plus incapables de supporter la douleur , reprocher aux malheureux de ne savoir ni souffrir ni mourir; j'ai vu dans les cercles les plus corrompus , des censeurs plus qu'indulgens pour eux-mêmes, blâmer sans pitié la conduite des hommes qui ont succombé , et parler sur ce point de manière à faire entendre que l'accomplissement des devoirs de l'humanité, comme certaines fonctions pénijjles, appartient spécialement aux malheureux , et que le soin de cultiver la vertu , comme celui de cultiver la terre et les arts utiles , doit être abandonné à cette foule misérable que le beau monde ne reçoit point et ne connaît point.

Une des idées les plus affligeantes , c'est de voir que les époques où les hommes ont le plus besoin du sentiment de la pitié , sont toujours celles où ce sentiment s'affaiblit davantage dans le cœur humain; et notre révolution offre plus d'une preuve de cette triste vérité ; en multipliant les sujets de nos larmes, elle semble avoir tari leur source.

SUR LA PITIE. 3fi3

Mais la Providence n'a pas voulu qu'au milieu d'une révolution qui étoulïait la voix de la pitié , le malheur restât tout-à-fait sans consolation , et le prétexte même qu'on a pris pour nous persécuter, a pu nous i'aire supporter la persécution. Nous avons souiïert pour une cause honorable; nous avons souflert pour tout ce qui nous était cher, et quand on soulfre pour la gloire , pour l'honneur , et pour ce qu'on aime le plus, on n'est jamais trop malheureux. Dans les fers, dans l'exil , au pied de l'échal'aud , j'ai souvent éprouvé un secret mouvement d'orgueil , qui adoucissait mes maux et soutenait mon courage. J'ai entendu plus d'une lois mes compagnons d'iniortune parler de leurs malheurs dans la révolution , comme un guerrier parlerait de ses exploits et des combats glorieux où il s'est trouvé.

La pauvreté même , qui est le malheur que les hommes supportent le moins , a trouvé des motiCs de consolation au miheu d'une révolution qui a changé toutes les propriétés. La manière dont nous avons vu accumuler tant de richesses a contribué , au moins pour quelque temps , a les considérer , et l'idée de la bassesse enrichie a consolé ceux que la révolution a ruinés. Plusieurs des hommes riches qui sont tonabés dans l'indig^ence , supportent leur nouvel état avec une résignation dont on ne les aurait pas crus capables.

La pauvreté, à la suite d'une révolution comme la nôti'c, se rattache à l'idée d'une bonne conduite; souvent ces mots seuls , je suis resté pauvre , ont suffi pour la justification d'un homme accusé au tribunal de l'opinion.

Ceux qui ont une ame élevée peuvent se consoler de cette manière. Il en est d'autres qui ont tout perdu dans le nouvel ordre de choses, et qui se consolent en se rappelant des temps chers à leur amour-propre. J'ai vu des hommes plus vains de leurs titres depuis qu'ils les ont perdus , qu'ils ne l'étaient dans tout l'éclat de leur fortune. J'ai vu de vieux serviteurs de la patrie sous les rois , sourire encore à leurs honneurs éclipsés , et s'écrier avec un secret orgueil : Voilà ce que fut autrefois le pauvre Bélisaire! Les souvenirs qui les environnent sont comme ces ruines augustes, qui parlent encore de la gloire des siècles écoulés. J'ai toujours remarqué qu'on n'oubliait jamais les faveurs de la fortune , mais qu'on oubliait aisément ses rigueurs. Quand la prospérité arrive, on ne voit que le présent ; quand le malheur vient , on a toujours le passé sous les yeux ; les gens qui ont fait fortune n'ont point de mémoire, et les malheureux sont pleins de souvenirs. Il faut avouer néanmoins que toutes les infortunes n'ont pas ainsi leur orgueil et leur gloire ; les souvenirs d'ailleurs ne consolent pas toujours , surtout lorsque l'espoir d'un heureux avenir nous abandonne. Tant que les passions généreuses soutiennent notre courage, elles nous laissent à peine sentir nos maux ; mais le temps marche vite , et dans sa fuite rapide il emporte nos illusions consolantes, il emporte jusqu'aux souvenirs du passé , et nous laisse en proie aux tristes réalités du présent. Chaque jour nous remarquons avec douleur que la pauvreté , un moment honorée parmi nous, commence à retomber dans l'avilissement. Le monde estime déjà beaucoup ceux (jui sont devenus riches; il mé-

prisera bientôt ceux qui sont devenus pauvres. 11 est une remarque qui n'échappera point aux historiens de notre siècle. Tant que l'exaltation des esprits a duré, personne n'a songé à s'enrichir ; chose incroyable ! au milieu de tant de crimes, on trouvait des exemples de probité et de désintéressement. Je me rappelle que dans l'horrible journée du 10 août , la multitude poussée à tous les excès de la révolte , et maîtresse du palais des rois , châtiait avec fureur les filous qui emportaient quelques meubles ; peu d'années après, on applaudissait à la fortune de ceux qui avaient pillé les royaumes. De tout temps on a déploré les crimes des révolutions ; mais ce qu'on n'a point assez déploré, c'est d'un côté cette foule de regrets qu'elles laissent après elles , de l'autre cet esprit de corruption et de cupidité qui les accompagne. Dans les trouilles politiques comme dans la guerre, tant que durent les discussions vives et les combats décisifs , on ne songe qu'à se défendre , on ne songe qu'à vaincre ; quand la victoire est remportée, les uns ne pensent plus qu'à leurs blessures, les autres courent au butin.

Notre révolution n'a présenté d'abord qu'une guerre entre les pauvres et les riches , l'affreux génie de la terreur s'est long-temps caché sous les haillons de la misère ; c'est toujours au nom de la classe indigente que la licence a dicté ses homicides arrêts ; le souvenir s'en est malheureusement conservé ; et ceux qui sont restés riches ne s'accoutument pas facilement à l'idée de ne voir qu'un infortuné dans un homme qui implore leur pitié. Je ne parle pas ici tles nouveaux riches, (|ui n'ont pas les mêmes motifs

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d'indifférence; les mis mettent autant de soins à cacher leur fortune qu'ils en ont mis à cacher les crimes qui les ont enrichis ; les autres , plus avides de paraître , ne songent qu'à faire savoir au public qu'ils ont changé d'état , et les moyens que leur offre la bienfaisance ne sauraient suffire à leur vanité.

Pénétrez dans l'asile du pauvre , vous ne verrez à ses ctkés que des gens plus pauvres encore que lui ; vous verrez toujours la misère consolée par la misère. Qu'un homme meure de faim dans la rue, vous ne verrez se rassembler autour de lui que des gens du peuple : je n'ai jamais vu un homme ou une femme descendre de voiture pour secourir un malheureux. Les gens qui vont en voiture ont bien d'autres choses à faire.

Je ne répéterai cependant point ici les plaintes banales qu'on a faites tant de fois contre l'égoïsme, pendant les époques orageuses de la révolution : elles étaient d'autant plus injustes, qu'elles se trouvaient presque toujours dans la bouche des égoïstes eux-mêmes. Il n'était plus temps de déclamer; tout le mal était fait, et l'égoïsme devenait une suite nécessaire de la situation violente où nous étions placés. Tous ceux qui n'étaient pas tourmentés par l'ambition ou par le fanatisme du moment , tremblaient pour eux-mêmes ; chacun sentait sa propre douleur , et gardait sa pitié pour soi. Il est dans l'homme un principe qui parle plus haut que tous les sentimens, c'est celui de sa conservation.

Je sais que la pitié , dans ces temps malheureux , s'est fait entendre encore quelquefois ; mais ce n'était plus cette

bienveillance naturelle qui s'étend à tous les hommes ; trop souvent elle prenait sa source dans l'esprit de faction. On ne pleurait pas sur les malheurs de l'humanité, mais sur les malheurs d'un parti. On ne s'attendrissait point sur votre infortune , parce que vous étiez un homme , mais seulement parce que vous aviez défendu une opinion. Au reste, nous n'avons pas le droit de nous montrer fort difficiles sur le sentiment de la pitié, et nous devons l'encourag^er partout où on le trouve , quels que soient sa cause et son motif. J'ai souvent gémi sur les maux que nous a causés l'esprit de parti ; mais j'avoue que je suis quelquefois tenté de les lui pardonner, quand je son{je qu'il est presque le seul mobile qui nous ait encore lait faire quelque bien , en conservant en nous le principe des affections {jénéreuses.

Je sais que l'esprit de parti a beaucoup contribué à dénaturer le cœur humain ; mais telle était notre situation , qu'il a fallu souvent chercher le bien dans le principe même du mal. 11 n'est pas d'ailleurs de chef de parti que le malheur n'ait quelquefois désarmé, et qui n'ait essuyé quelques larmes. J'ai vu , dans la révolution , des hommes capables tout à la fois de vous dénoncer à la tribune , et de vous donner chez eux un asile contre les fureurs de la multitude ; les hommes neutres , au contraire , semblables aux cadavres ran{jés dans les tombeaux , sont restés dans un état immobile ; on ne peut pas les accuser des crimes qu'on a commis; mais qu'ont-ils fait pour les prévenir ou les réparer? Ils n'ont eu qu'une vertu né(jativc; ils n'ont poursuivi ni sauvé personne ; leur amc ne fut jamais ouvei le

aux passions furieuses ; mais , au milieu de tant d'infortunes , ils n'ont jamais connu la pitié.

Vous ne croirez pas sans doute , Monsieur , que je fais ici l'apologie de l'esprit de parti ; ceux qui s'y sont livrés avec fureur et qui se sont souillés des plus noirs forfaits , sont inexcusables à mes yeux comme aux vôtres ; j'ai mis mon courage à les combattre; j'ai plus d'une fois été leur victime ; mais il est un grand nombre d'hommes qui se sont laissé entraîner par l'enthousiasme , sans se déshonorer par des crimes ; leur exaltation pouvait naître d'un sentiment généreux : dans les temps de calamité publique, l'erreur peut avoir une excuse , mais l'indifférence n'en a point.

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