‹ Le printemps d'un proscritChapitre 20 sur 32 · LETTRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE DEUXIÈME

Paris, lo juin 1802.

Lorsque les sociétés se corrompent , et cjue les sentiniens de la nature s'efTacent du cœur humain , la religion dispose encore des hommes à la pitié , et je dois dii'e ici c[ue la religion chrétienne est plus propre qu'aucune autre à maintenir cette bienveillance réciproque. La religion chrétienne nous montre sans cesse un Dieu de miséricorde ; la plupart de ses cérémonies donnent à la pitié ur.e sorte de solennité touchante ; je ne crains pas d'ajouter qu'elle est favorable à l'humanité, par cette austérité même que la philosophie lui a reprochée. Elle rappelle l'homme à la pitié , en entretenant dans son cœur cet état de mélancolie qui le dispose à aimer ses semblables et à s'attendrir sur leurs maux. Aux yeux de l'homme religieux, le malheur a quelque chose d'auguste et de divin. La vue de l'infortune, de la pauvreté, rappelle ù un catholique l'origine du culte de ses ancêtres. Notre religion est née sous le chaume des pêcheurs, elle s'est propagée au milieu des persécutions ; ses autels furent d'abord plac<"s dans

tics tombeaux. En même temps que sa doctrine nous ordonne d'aider les malheureux , ses annales et la vie de ses premiers apôtres ntws offrent des exemples et des expressions pathétiques pour consoler l'infortune. Placez auprès du lit d'un malade , dans l'humble retraite du pauvre , le plus éloquent des philosophes : il fera , comme Sénèque , des sophismes à perte de vue sur la vanité des richesses , et sur la fra{jilité des biens de la vie ; le pauvre ne sera point consolé ; le malade ne sourira point à son consolateur. Mettez à la place de l'éloquent Sénèque, le plus simple des vicaires de paroisse : il portera, d'un seul mot, la consolation dans l'ame de ces malheureux. « Vous êtes pauvres, leur dira-t-il, les premiers apôtres de votre Dieu l'ont été comme vous ; vous souffrez , le Dieu que nous adorons a souffert aussi. » Qui consolera cet infortuné qui marche au supplice qu'il n'a peut-être point mérité ? Ce n'est pas la philosophie , qui ne lui citera point d'exemples, et qui n'a point d'espérance à lui donner. Cette tâche sublime est encore réservée au ministre de rEvan{^ile ; il ouvrira le ciel et l'avenir à celui que le présent accable , et qui n'a plus d'espoir sur la terre ; il lui montrera le Dieu des chrétiens sur la croix , et le triomphe du repentir ou de l'innocence dans ime autre vie. Vous avez, Monsieur, développé cette idée dans votre troisième chant ; et les vers où vous représentez la reli- {^ion , encourageant et consolant une famille malheureuse , m'ont toujours rempli de la plus vive émotion.

Quand la religion ne serait pas prouvée par les miracles , par l'excellence de sa doctrine et par le témoignage

des siècles , il me suffirait , pour y croire , de lui avoir vu essuyer une seule des lamies qui ont coulé dans les jours malheureux de notre révolution. Par elle , les cachots étaient moins affreux, les chaînes moins pesantes, l'approche de l'échafaud jnoins horrihle ; combien de malheureux durent la vie aux secours ordonnés par elle ! Combien de proscrits, abandonnés de tous ceux qui leur étaient chers , durent un asile à ses inspirations bienfaisantes ! Elle entretenait ainsi le feu sacré de la pitié au milieu des horreurs de la tyrannie , et c'est à elle peut-être que nous devons , dans les derniers temps , d'avoir consersé quelque chose de la nature humaine.

Je ne veux pas dire cependant que l'esprit religieux ait essuyé toutes les larmes de la révolution ; depuis long-temps la religion avait perdu son influence sur l'esprit du peuple. 11 arrive pour toutes les sociétés humaines une époque fatale où la mémoire des ancêtres n'est plus révérée , où les peuples dédaignent les institutions religieuses ; cette époque voit bientôt se tarir la source des sentimens et des vertus qui tendent à réunir les hommes. Dès que la corruption a détruit le respect des générations pour celles qui les ont précédées , lorsque l'incrédulité a fermé le livre de la morale divine , ce livre dont les pages étaient écrites dans les cieux , afin que tout le monde pût y lire ; les exemples de la vertu et l'expérience des siècles se trouvent perdus pour l'âge présent; et les peuples, privés du guide de la religion (jui leur servait de point de ralliement , s'égarent dans la nuit des théories et des systèmes. Chaque génération reste isolée au milieu des siècles , chaque peuple est isolé dans

l'univers , chaque homme reste seul au milieu de sa nation , chacun se fait des principes conformes à ses passions , à ses goûts , à ses idées ; tout rentre dans les limites de l'intérêt personnel ; l'anarchie s'introduit dans le monde moral , et menace l'ordre politique ; toutes les affections , hornées à une sphère étroite , n'ont plus ce développement qui les élève à l'héroïsme , et la pitié , l'humanité , tous les sentimens dont l'effet se dirige hors de l'être qui les éprouve , se trouvent , par leur nature même , bannis du cœur humain.

Lorsque les hommes sont arrivés à cet état de corruption , qui étouffe en eux la pitié , ils ne manquent pas d'en affecter encore le langage ; ils inventent même de nouvelles expressions ^ pour caractériser les scntimens ; ils décorent des plus beaux mots les moindres devoirs : rien n'est plus touchant que leur conversation , mais ils n'en deviennent point meilleurs ; il faut toujours se défier de ceux qui affectent la bonté , et de ceux qui exagèrent les scntimens; l'affectation de la vertu est le premier de tous les vices, et .l'exagération est le mensonge de ceux qui ne sentent rien. Il semble que ces hommes si bons , si généreux , et surtout si polis , tremblent d'être vus de trop près et d'être devinés. Ils se cachent sous l'emphase des hyperboles ; une politesse étudiée et féconde en belles maximes , laisse entre eux un espace toujours désert , et le langage des scntimens affectueux dégénère en un froid jargon , auquel on ne saurait •

' Les mots de bienfaisance et de pliilanlropie n'ont été employés que dans le siècle dernier.

attacher aucun sens. On ne voit que des {^ens qui parlent d'un sentiment qu'ils n'éprouvent point ; ils sont toujours désolés , désespérés , pour la moindre chose qui vous arrive ; nouveaux pharisiens , ils écriraient volontiers le mot de sensibilité sur les franges de leurs habits ; et , par une dérision cruelle , tandis que la douleur reste sans consolation , que l'infortuné demeure sans secours , le mot d'humanité est dans toutes les bouches ; on le répète dans toutes les tribunes , il est dans tous les livres , les bourreaux le prononcent du haut des échafauds ; et , lorsque des milliers de victimes expirent sur l'autel des furies , tout un peuple chante en chœur des hymnes à la pitié.

Pour comble de mallieur , la société né manque jamais alors d'être inondée d'une foule de sophistes qui décomposent le cœur humain , et qui expliquent tout par des chiffres ; ils veulent tout analyser ; ils veulent rendi'e compte de tout, et le charme des idées morales s'évanouit sous la sécheresse de leur doctrine. Donnez une rose à ces hommes qui veulent toujours procéder par l'analyse 5 ils n'admireront ni ses couleurs , ni son parfum : ils voudront vous dire de quoi elle est composée ; ils la jetteront au creuset, et ce ne sera plus cette fleur qui charmait les regards et l'odorat. C'est ainsi que les sophistes ont traité le cœur humain. Les larmes ne sont plus pour eux qu'une vapeur légère , qui s'échappe par une combinaison physique , et l'homme qui pleure n'est plus qu'une espèce d'alambic , dont ils calculent froidement tous les résultats. Lorsque cette doctrine s'accrédite , on ne croit plus qu'au témoignage des sens , les sensations prennent

la place des sentimens ; et toutes les idées ont une pente rapide et funeste vers le matérialisme.

Cet esprit raisonneur et calculateur a contribué , beaucoup plus qu'on ne pense , aux désastres des sociétés. Toutes les sociétés sont dirigées par deux mobiles : la puissance de la force et la puissance morale ; la puissance morale se compose des illusions et des sentimens qui en treticnnent les liens de la confiance et de l'amour ; elle étaljlit des rapports invisibles entre les citoyens ; en environnant la politique de ses heureux prestiges , elle conduit à l'obéissance par le respect , à la vertu par le sentiment, à la gloire par le charme éblouissant qu'elle attache aux grandes entreprises. Heureux les peuples qui sont gouvernés par la puissance morale ! La chaîne du devoir y est plus facile à porter ; l'Etat y a moins de rigueurs à exercer et de trésors à répandre ; on y fait tout avec des croyances. Quoi qu'on en ait dit , la société doit avoir son coté mystérieux , comrtie la religion , et j'ai toujours pensé qu'il fallait quelquefois croire aux lois de la patrie , comme on croit aux préceptes de Dieu.

Je sais , Monsieur , qu'on va crier au fanatisme , à l'aveuglement ; on va m'accuser de défendre l'ignorance ; on va dire que je veux perpétuer l'erreur : comme si les sophistes avaient fait briller la lumière et avaient quelquefois découvert la vérité. Ils viennent toujours quand les peuples sont éclairés , et lorsqu'on n'a plus besoin d'eux. Ils se multiplièrent dans la Grèce , après le beau siècle d'Alexandre ; ils parurent à Rome après le siècle d'Auguste ; la plupart de ces derniers étaient des esclaves grecs ;

l'histoire nous apprend que les règnes sous lesquels les philosophes qu'on vendait autour du temple de Janus, trouvaient le plus d'acheteurs , n'ont pas été les plus heureux et les plus brillans. Nous avons vu reparaître les sophistes après le siècle de Louis XIV. Toutes les vérités morales avaient été proclamées avant eux, et la lumière qu'ils ont répandue n'a été pour nous que la clarté douteuse qui suit le jour et qui précède les ténèbres.

Je sais que notre âge a fait des découvertes aussi brillantes qu'utiles dans le monde physique ; mais j'ose dire qu'il fallait s'en tenir là, et ne point surtout porter la manie de l'analyse dans la science des choses morales. Dans le cours ordinaire de la vie, et même sur la scène politique , il est des choses qu'on fait mieux , lorsqu'on ne songe point à la cause qui nous fait agir, et l'homme est souvent porté à la vertu et à l'héroïsme par un mouvement irréfléchi. Si un savant allait raisonner sur les lois de l'équilibre parmi les hommes accoutumés à porter les plus lourds fardeaux , ils se moqueraient de lui. Il n'est presque point de situation où l'homme vertueux ne puisse se moquer de même de ceux qui s'obstinent à analyser ses devoirs et à disserter sur ses facultés morales. Allez philosopher avec ces soldats qui vont mourir pour la patrie ; si malheureusement on vous écoute , il ne restera personne sur le champ de bataille. Pour remplir nos devoirs envers la famille et envers la société , nous n'avons besoin que du sentiment ; pour être bon père , il suffît à un homme d'aimer ses cnfans ; pour être bon citoyen , il lui suffit d'aimer sa patrie , et la philosophie raisonneuse n'ap-

prend point à aimer. Si les femmes, Monsieur, ont conservé dans la révolution quelque chose de ce courage qui distinguait nos aïeux, si elles ont donné tant d'exemples sublimes d'humanité et de vertu , au milieu de la dépravation générale , c'est évidemment parce qu'elles raisonnent beaucoup moins qu'elles ne sentent ; et lorsque vous leur dites , d'une manière si touchante ,

Sans le faste imposant de l'âpreté stoïque, Où donc aviez- vous pris celle force héroïque?

chacune d'elles pourrait vous répondre qu'elle l'a prise dans son cœur , dans ce cœur qui ne sut qu'aimer , et qui resta toujours fermé à la fausse lumière de l'analyse.

Qu'on mette au creuset de l'analyse ces croix, ces cordons , ces rubans qui entretiennent le respect du peuple pour l'autorité , qui servent d'attribut à la gloire , qui paient les services rendus à la patrie ; ce ne seront plus que des morceaux de métal et d'étoffe , et la société aura perdu son mobile le plus puissant. C'est ainsi que les phi losophes raisonneurs , en discutant , en cherchant à approfondir toutes les institutions , ont mis à découvert les racines de l'arbre social, et qu'ils ont imprudemment porté la cognée dans les conduits secrets où la nature avait placé la sève vivifiante.

On demandait a Louis XIV comment il récompenserait les services du maréchal de Villars. «Je saurai, dit le » monarque , lui trouver une récompense digne de lui. » En effet , le roi de France permit au maréchal de paraître à

son lever une demi-heure avant les autres , et le vainqueur de Denain crut tous ses exploits payés par cette faveur. On ne pourra s'empêcher d'avouer ici que cette espèce d'enchantement politique , ce mobile des {grandes actions , est une merveille de l'ordre social ; moins nous sommes aujourd'hui accessibles à de pareilles idées, plus nous devons en sentir le prix , et plus nous devons les regretter ; car il n'est personne à qui il ne parut fort commode de ne payer à l'État qu'un tribut d'admiration , et de donner des éloges au lieu de donner son argent. Heureuse la société qui peut acquitter les services rendus par la magie des illusions , et récompenser les chefs-d'œuvre du génie , les exploits de la valeur avec quelques distinctions , qui font le bonheur de ceux qui les obtiennent sans rien ôter au bonheur des autres !

La morale, parmi les hommes, a, comme la politique, ses rubans et sa broderie ; ce sont les illusions , et je n'entends , par illusion , que la manière d'envisager les choses sous leurs formes les plus attachantes. Le grand Pascal a comparé cette vie à une prison; pourquoi ne chercherionsnous pas à embellir la nudité de cette sombre demeure par des tableaux consolans , par des images riantes ? Sur cette terre , que l'Ecriture appelle si justement une vallée de larmes, la félicité n'est pas toujours dans ce qui existe, mais elle est quelquefois dans ce que nous croyons , dans ce que nous imaginons ; j'allais presque dire dans ce que nous rêvons. Je me rappelle à ce sujet une des allégories les plus ingénieuses de l'antiquité. L'Amour aima Psyché, et la fit transporter par Zéphire dans un lieu plein de délices,

où elle demeura long-temps avec lui sans le connaître; elle voulut le voir; elle approcha la lampe fatale, et l'Amour disparut pour toujours. Il n'est pas inutile de faire observer que le mot Psyché signifie ame dans la langue grecque. L'antiquité a peut-être voulu prouver, par cette allégorie, que l'ame voyait s'évanouir ses plus doux sentimens, à mesure qu'elle cherchait à en pénétrer l'objet. On va me reprocher de placer le bonheur dans des idées chimériques ; mais il ne faut pas croire que les illusions dont je parle soient une chose purement imajpnaire : elles sont le plus souvent une peinture fidèle qui nous montre les objets sous des couleurs animées. Ce ciel qui nous éclaire , cette terre que nous habitons , ne brillent-ils pas à nos regards de l'éclat magique des prestiges? Voyez les plaines se parer, au milieu du printemps , des couleurs les plus brillantes ; voyez l'arc-en-ciel s'élever en voûte d'émeraude et d'azur du sein d'une atmosphère orageuse : toutes ces merveilles ne sont , aux yeux du physicien , qu'un jeu de la lumière solaire ; mais elles consolent et parent la terre , elles charment tous les êtres vivans. Ainsi , les illusions animent et embellissent le monde moral ; elles sont des sentimens réels qui peuvent nous rendre meilleurs ou plus heureux ; elles ôtent à la vérité ce qu'elle a de trop austère ; elles donnent de nouveaux charmes à la vertu.

En approchant la lampe fatale du cœur humain , les philosophes ne nuiront pas seulement à notre bonheur; ils ôteront à la vertu son noble enthousiasme , son généreux orgueil ; l'incertitude s'introduira dans tous les esprits , l'indifférence dans tous les cœurs ; on arrivera

SLR LA PITIE. 279

même au point où il n'y aura plus rien d'absolument taux et d'absolument vrai , rien d'essentiellement mauvais et d'essentiellement bon ; la plupart des hommes qui seront avides de réputation, se montreront trcs-indifférens sur les moyens de parvenir à la célébrité ; et la louange , cette monnaie dont un peuple vertueux paie les bonnes actions , sera prodi{]uée au vice encore plus qu'à la vertu ; l'éducation prendra une direction nouvelle, et se portera vers un septicisme arrogant , qui apprendra aux hommes à ne rien admirer ; la vieillesse n'inspirera plus de respect, l'autorité paternelle sera méconnue , les jeunes gens , qui voudront être de profonds penseurs , se vanteront d'être désabusés sur l'amour, sur l'amitié * ; la vie humaine n'aura plus son printemps ; ce sexe , qui adoucit les mœurs , perdra son empire ; la beauté sera séduite sans être aimée, et les hommes regretteront jusqu'à la volupté.

Au milieu de ce désordre , l'argent sera la seule chose réelle; on le préférera à l'honneur, qui ne sera plus qu'une cliimère ; on ne croira plus qu'au bonheur qu'on peut voir et qu'on peut toucher ; ce qui amusera et flattera les sens , sera préféré à ce qui sera beau et honnête. Il est mille choses dont on rougira plus que de l'immoralité et de la bassesse , on altérera jusqu'au langage de la morale ; les expressions qui caractérisent les bonnes ou les mauvaises

■ Ou se rappelle ce mot de Foutciielle à l'âge de quatre-vingts ans : •« Je » suis effrayé de l'horril^le certitude que je tiouve à préseut partout. » On pourrait aujourd'hui dire la inèuie chose à vingt ans.

mœurs , auront perdu leur signification ^, et le moraliste qui voudra louer la vertu et censurer le vice sera embarrassé de trouver des mots qui puissent en rappeler l'idée ; le succès qui couronnera le crime en effacera l'horreur ; la foi du serment ne sera plus comptée pour rien ; la probité ne sera plus qu'une erreur : une mauivaise action qui aura tourné au désavanta{5;e de celui qui l'a commise, ne sera regardée que comme une faute , et ne prouvera plus autre chose qu'un défaut d'habileté. On verra des hommes se repentir d'avoir rendu quelque chose d'un dépôt ; et le remords ne sera plus que le regret d'avoir manqué une bonne occasion ^. Alors tous les rapports de la famille et de la cité se trouveront interrompus; il n'y aura plus d'opinion publique , on ne consultera plus que l'esprit des factions ; les hommes qui ne seront plus enchaînés par la puissance morale tomberont entre les mains de la force ; tous les liens de la confiance seront détruits , et la société sera gouvernée par la terreur.

Qui ne sera pas effrayé de ce tableau ? Mais au lieu de rechercher la véritable cause de tant de désordres, on m'accusera de défendre les préjugés ; oui , sans doute , je les défends , je dirai même qu'un peuple est souvent

' Depuis dix ans, les mots de scélérat, de hrigrand , X honnête homme u'ont plus aucun sens.

* J'ai souvent entendu dire : « Si je n'avais pas été un sot en telle occa- » sien, je serais bien plus riche que je ne le suis , mais je ne serai plus dupe » de ma bonne foi. » La pauvreté n'est point consolée par la conscience de sa vertu.

plus malheureux d'avoir perdu ses préjugés que d'avoir perdu ses lois. L'expérience nous a prouvé qu'on peut faire mille lois en un jour ; mais les préjugés ne peuvent être que l'ouvrage de l'habitude et du temps. On ne décrète point les préjugés , on n'improvise point les institutions morales. On me dira que les préjugés sont des erreurs ; mais , en morale et en politique , ce qui est utile et bon est toujours vrai ; les préjugés , d'ailleurs , ne sont pas toujours des erreurs ; ils sont la plupart du temps des principes généralement convenus ; ils sont comme les vérités révélées de l'ordre politique et de l'ordre moral ; et , quand ils n'auraient d'autre avantage que d'épargner une discussion sur des choses qu'on ne peut définir , on pourrait les regarder comme très-utiles à la tranquillité et au bonheur des sociétés. Les préjugés nationaux sont presque toujours en harmonie avec les mœurs , et sont par-là l'expression des volontés domestiques d'une nation. Or , il est impossible qu'une nation veuille long-temps une chose qui lui serait funeste. Je sais qu'il est des préjugés parmi le peuple, qui nuisent aux progrès des lumières et de l'industrie; mais la plupart ne sont pas universellement accrédités, et, l'inconvénient qui résulte de quelques préjugés ne peut égaler celui qu'il y aurait à n'en point avoir du tout. Je pourrais pousser ce développement beaucoup plus loin , mais je dois revenir à mon sujet , et parler seulement des préjugés qui sont propres à entretenir parmi les hommes l'amour de l'humanité. Dans l'antiquité, les préjugés avaient partout établi des asiles où le malheur était sacré ; les autels de la Pitié, à Athènes, étaient défendus et protégés par leur

utile influence. De nos jours, il existe encore un préjuge en Turquie, qui fait croire au peuple qu'une maison où l'on a reçu un fou est une maison bénie du ciel. 11 n'est point de voyageur qui n'ait rencontré dans le Valais ces malheureuses créatures humaines qu'on appelle crétins, et qui sont privées de la plupart des facultés qui distinguent l'homme des animaux ; ils auraient peut-être été abandonnés par leurs semblables , mais les préjugés sont venus à leur secours , la famille dans laquelle naît un crétin est comblée de bénédictions , et ce malheureux , si maltraité par la nature , est sur la terre qui l'a vu naître , comme un personnage miraculeux, qui a été envoyé pour annoncer la bonté du ciel. Qui osera dire aux Turcs , qui osera dire aux Valaisins qu'ils se trompent? C'est la philosophie qui soutiendra que la vérité n'est jamais dangereuse. Philosophes, gardez vos vérités sublimes, et laissez-nous les erreurs qui nous consolent ; vos lumières sont admirables , mais elles coûtent trop à l'humanité , puisqu'elle est obligée de les payer du prix de la vertu et du bonheur des peuples.

A Dieu ne plaise cependant, Monsieur, que je veuille ici proscrire la philosophie, comme elle a proscrit elle-même ses adversaires ! Il est des philosophes dont j'honore les vertus; la philosophie peut être bonne en elle-même, mais malheureusement ses fausses maximes ont plus d'attrait pour le commun des hommes , que les vérités qu'elle enseigne. Le vulgaire , toujours entraîné par le charme de la nouveauté et par l'empire qu'ont naturellement sur son esprit les choses bizarres et originales , laisse là les préceptes utiles , accueille avec enthousiasme les paradoxes ,

semblable à ces peuples sauvages qui n'envient point aux voyageurs leurs trésors , et qui portent un œil avide sur quelques morceaux de verroterie et sur quelques pièces d'un faux métal. Quand la philosophie voudra renoncer à la manie d'entasser des systèmes , et à la manie plus dangereuse encore de raisonner sur tout , elle sera ce qu'elle était dans les premiers âges , elle redeviendra l'amour de la sagesse, elle fera la gloire et la consolation des hommes. La pliilosophie moderne peut avoir des vues utiles , mais la manie des systèmes gâte tout le bien qu'elle peut faire ; ses raisonnemens ne font que détruire les premières inspirations qui , dans nos actions comme dans les arts , sont la source de tout ce qu'il y a de véritablement beau. On me dira qu'il est nécessaire de discuter, de raisonner, pour s'éclairer et prendre le parti le plus sage : oui , sans doute ; mais , quand le parti est pris , quand les institutions sont en harmonie avec les mœurs , et qu'elles sont consacrées par le temps , il est inutile de raisonner : il est des choses d'ailleurs que le raisonnement ne saurait éclaircir. Il y a près d'mi siècle qu'on raisonne sur la liberté, sur l'égalité et sur les principes élémentaires de la morale et de la politique ; qu'est-il arrivé ? les choses qui étaient inintelligibles ne sont pas devenues plus claii'cs , et ce qui était clair est devenu inintelligible. Les philosophes disent qu'il faut partout faire briller la lumière ; je ne sais comment ils font , mais l'obscurité s'empare bientôt d'une discussion lorsqu'ils s'en mêlent. Au reste, qu'ils raisonnent tant qu'ils voudront sur les sciences humaines , ji' leur demande grâce pour le sentiment et pour la vertu. La

conscience de l'homme vertueux fait des raisonnemens bien plus sûrs que la philosophie , et l'héroïsme a son sublime instinct qui ne le trompe pas. La nature a mis dans l'ame et dans le caractère de celui qu'elle destine aux {grandes actions une sorte de verve semblable à celle qui crée les chefs-d'œuvre ; les actions d'un héros sont comme un beau poëme qui se compose par inspiration ; cette inspiration ne raisonne pas plus que le génie, elle ne s'apprend pas plus que le {joùt dans les arts. La grandeur morale ne se mesure point au compas, et l'arbre de la science du bien et du mal ne se jette pas au fourneau, comme les plantes sur lesquelles s'exerce la chimie : il ne s'agit pas d'expliquer l'homme , mais de le rendre meilleur. Que les philosophes ne s'occupent donc plus de nous dire en quoi consiste la morale , nous le savons aussi bien qu'eux ; mais qu'ils remplissent les cœurs de son feu sacré ; qu'ils ne se bornent plus à tracer des lignes de géométrie , pour nous enseigner le sentiment de la vertu , qui ne s'enseigne point , mais qu'ils nous montrent des tableaux sublimes et touchans où nous puissions la voir et l'admirer. Les premiers moralistes, ceux dont la morale s'est le mieux conservée parmi les hommes , sont les poètes. Horace nous dit qu'il trouve plus de sagesse dans Homère que dans Crantor. Dans les vers d'Homère , la sagesse est revêtue du charme qui la fait aimer , dans le philosophe elle ne se montre qu'au milieu de la sécheresse des raisonnemens. Parmi les philosophes il faut pourtant distinguer Platon , qui fait aussi aimer la vertu , parce que ses images sont toujours sublimes et touchantes ; il est poète comme

SLR LA PITIE. 285

Homère : aussi , tandis qu'il ne nous est resté qu'une idée vague des systèmes des sophistes , tous les amis de la morale lisent toujours avec délices les ouvrages du disciple de Socrate qui est encore pour nous le diviti Platon.

Quoi qu'on en dise , l'homme a besoin d'être pour ainsi dire transporté hors de lui-même pour devenir meilleur. Pourquoi les institutions religieuses en général le portentelles à la vertu? Je ne crois pas que ce soit seulement pour les préceptes qu'elles renferment ; mais je crois aussi qu'il y a dans l'esprit religieux quelque chose de poétique qui élève l'ame. Vous, Monsieur, qui avez chanté l'Imagination, vous connaissez mieux qu'un autre son empire sur le cœur humain ; elle préside souvent à nos sentimens ; elle prête un charme à tous nos plaisirs , elle embellit la nature elle-même , pourquoi n'embellirait-elle pas la vertu ? pourquoi ne prêterait-elle pas ses touchantes illusions à la morale ? Elle vous inspirait quand vous avez chanté les mœurs des champs , les vertus domestiques , et vous nous avez fait aimer tout ce que vous avez chanté. Vous ferez sans doute aimer aussi la Pitié , et c'est surtout en relisant vos ouvrages que nous redirons avec Horace qu'il y a plus de sagesse dans Homère que dans Chrysippe et Crantor.

Page 1