LETTRE TROISIÈME
Paris, i5 octobre 1802.
Les sophistes n'ont pas plus pardonné à la pitié qu'aux autres sentimens. Ils ont cherché à défigurer cette première vertu sociale , en en faisant le résultat d'une réflexion sur nous-mêmes , et en attribuant son principe à l'intérêt personnel. Ils n'ont pas vu que le sentiment de la pitié est un sentiment indépendant de celui qui l'éprouve , comme de celui qui en est l'objet , et que nous ne sommes pas plus les maîtres d'y résister , à l'aspect du malheur , que nous ne sommes les maîtres de ne pas éprouver un sentiment d'admiration à la vue d'une scène sublime. Ils n'ont pas voulu voir qu'il nous arrive de verser des larmes sur une situation dans laquelle nous savons fort bien que nous ne nous trouverons jamais ; que le sentiment de la pitié, quoi qu'en ait dit le bon La Fontaine , existe dans les enfans qui n'ont jamais réfléchi sur les rapports d'une situation à une autre ; qu'il existe dans ceux qui sont le moins susceptibles de songer à leur intérêt personnel , et dans les hommes qui n'ont plus rien à espérer ou à craindre pour
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l'ux-mêmes ; que le sentiment de la pitié est subit et imprévu ; qu'il entre clans le cœur humain comme la surprise , et qu'il est impossible de le comprimer ou de le modifier. Dans l'âge où nous sommes le plus entraînés par les affections naturelles , on remarque que la pitié a plus d'empire sur notre ame ; mais , à mesure que nos divers sentimens se combinent les uns avec les autres , que notre réflexion embrasse un plus grand nombre d'objets, que nous réfléchissons plus sur notre intérêt personnel , alors nous devenons moins accessibles à la pitié.
Ce qui prouve encore que la pitié n'est point le fruit de la réflexion , et qu'elle est un sentiment purement naturel , c'est la simplicité du langage qu'on lui a prêté chez toutes les nations. Dans toutes les langues on trouve des expressions consacrées à la pitié ; ces expressions ne sont jamais que des exclamations , de simples monosyllabes , qui ne se trouvent dans aucun dictionnaire , mais qui n'en sont pas moins entendues de tous les hommes. Pour intéresser dans les tableaux de la pitié , la première règle , la seule règle chez toutes les nations et dans toutes les circonstances , c'est d'être simple et naturel. Voyez dans Homère le vieux Priam prosterné aux pieds d'Achille , et lui redemandant le corps de son fils. Ce tableau est touchant et pathétique , parce qu'il est présenté avec une grande simplicité. Surchargez ce tableau d'ornemens ; ajoutez-y des nuances plus riches , des couleurs plus brillantes , et l'effet sera tout-à-fait manqué. La pitié semble se défier de tout ce qui a l'air de l'appareil et de la prétention. Dans les siècles où le goût est corrompu on peut
faire applaudir une maxime fausse , une image ampoulée , on peut subjuguer l'esprit, émouvoir les sens, tromper l'imagination , mais on ne trompe point la pitié.
La mode , qui a tant d'empire sur nos goûts et même sur nos sentimens , ne peut jamais rien sur le sentiment de la pitié. Le genre pathétique et sentimental dans les arts est indépendant des circonstances, des lieux et des usap^es. Les tableaux qui ont arraché des larmes, il y a deux ou trois mille ans , en arracheront de même aujourd'hui. Euripide et Sophocle n'ont rien perdu de leur force et de leur énergie ; tous les sujets tragiques de l'antiquité , qui ont été transportés sur notre scène, sont toujours propres à exciter une grande émotion , tandis que les sujets pris dans les comédies et dans les mœurs des anciens ont presque toujours paru froids et dépourvus de l'intérêt qu'ils eurent chez d'autres peuples et dans d'autres siècles.
Ce que je viens de dire me donne l'occasion de remarquer que le genre de la plaisanterie est relatif; il se rapporte aux mœurs , aux usages particuliers , aux idées reçues d'une nation ; la plupart des idées plaisantes d'Aristophane, de Plaute et de Térence , sont perdues pour nous ; on ne plaisante plus aujourd'hui comme on plaisantait au siècle de Voiture ; il n'est pas jusqu'à l'aimable gaieté d'Addisson qui n'ait pris un air de vétusté qui la rend moins piquante pour le vulgaire des lecteurs. Mais le genre pathétique ne change point ; il traverse les siècles sans s'altérer et sans rien perdre de son éclat. On pourrait comparer la pitié comme mobile du beau dans les arts , à ce dieu que les
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anciens représentaient comme un enfant , et que le temps n'a point fait vieillir.
La pitié est en nous , si j'ose parler ainsi , un sentiment primitif. La compassion , dit le livre de Job , était avec moi dans le sein de ma mère. Elle ne saurait donc être considérée comme le produit de la réflexion : on est d'autant plus fondé à le croire , qu'on a dû remarquer qu'elle précède presque toujours les autres mouvemens de l'ame , et qu'elle donne souvent naissance à d'autres sentimens. La crainte, la frayeur, la colère, la jalousie, résultent quelquefois du sentiment de la compassion. La terreur , dont les critiques ont fait un mobile de la tragédie, a sa source dans la pitié. En effet, nous ne tremblerons point sur le sort d'un homme ou d'une famille malheureuse , si leur situation ne nous touche point , et si la compassion n'a pas disposé notre ame à partager les malheurs dont ils sont menacés.
Revenons donc aux moralistes , qui ont pensé que ce sentiment n'était que l'effet d'un retour sur soi-même , et que la compassion n'était pas une impression directe. Il est bien vrai que, pour compatir , il faut avoir soi-même l'idée de la douleur, parce qu'il est impossible de partager ce qu'on ne connaît point. Mais cette triste expérience ne manque à personne , et quoiqu'elle soit nécessaire à la naissance du sentiment de la pitié , il n'en est pas moins excité par la douleur d'autrui. Smith , dans sa Théorie des sentimens moraux, soutient une opinion contraire. La plupart de ses exemples sont pris dans les sensations physiques ; et cette manière de raisonner ne fait
que prouver davantage ce que je crois avoir déjà dit, que l'esprit d'analyse appliqué aux choses morales nous conduit insensiblement au matérialisme. Smith dit, entre autres choses, que les personnes dont la constitution est faible et les nerfs délicats, lorsqu'elles voient dans les rues les maux que certains mendians exposent aux regards , se plaignent d'éprouver une sensation douloureuse dans la partie de leur corps , correspondante à celle qui est affectée dans ces infortunés. 11 résulterait de cette citation, que l'homme n'est sensible qu'à l'espèce de douleur qu'il craint d'éprouver , ce qui est très-douteux ; et que les personnes d'une constitution forte, qui ont moins de maux à redouter, sont moins sensibles aux maux des autres : ce qui est absolument faux. Dans l'exemple cité par Smith, le sentiment qu'on éprouve ne tient pas à la compassion , mais seulement à la crainte ; celui qui souffre à l'aspect d'une plaie , et qui est physiquement affecté de la douleur qu'il voit éprouver aux antres , se trouve dans la même situation que ceux qui lisent un livre de médecine , et qui craignent d'avoir toutes les maladies dont on décrit les symptômes ; il est évident que la pitié n'est pour rien dans leur sensation.
J'avoue qu'on peut citer des exemples plus concluans. La pitié paraît quelquefois un mouvement de réflexion sur nous-mêmes , mais alors elle se mêle à un autre sentiment qui domine dans notre ame, et dont on ne démêle que confusément les impressions. Une mère tendre s'intéressera plutôt au sort d'Egyste , qu'une autre femme qui ne sera point mère ou qui n'aimera point ses enfans ; le vif
sentiment qu'elle éprouve est en grande partie le produit d'un retour sur elle-même ; Egyste lui rappelle le souvenir de son propre fils ; toutes les alarmes d'une mère tendre et inquiète se réveillent en elle à l'aspect du fils de Mérope , dont les jours sont menacés ; il est aisé de voir que la tendresse maternelle l'emporte ici sur le sentiment de la pitié. Je vais citer encore d'autres exemples. On a remarqué que les femmes s'intéressaient toujours aux mallieurs causés par l'amour; leurs larmes ne sont pas tout-à-fait étrangères , en cette occasion , à l'idée qu'on souffre pour une cause qui est la leur. Dans ce cas, la pitié est un sentiment qui tient en quelque sorte à la reconnaissance ; c'est ce sentiment de bienveillance que nous éprouvons envers ceux qui ont fait quelque chose qui nous est agréable. Les jeunes filles qui lisent des romans , ne manquent jamais de se mettre à la place d'une héroïne malheureuse ; en pleurant sur l'infortune d'un être imaginaire , elles ne font , je l'avoue , que pleurer sur elles-mêmes. Cet exemple est plutôt une exception qu'une autorité. La pitié est ici un sentiment où l'on semble s'être préparé , pour lequel l'esprit s'est en quelque sorte arrangé , dans l'unique vue d'augmenter ses jouissances. La jeime fille ne s'est pas mise à la place de l'héroïne , parce que celle-ci est malheureuse, mais parce qu'elle est belle, parce qu'elle est dans une situation attrayante , parce qu'elle aime ou qu'elle est aimée. Une fois qu'on s'est identifié avec les personnages, quand les malheurs arrivent il faut bien qu'on les éprouve soi-même. Ici l'amour propre ne fait que tomber dans son propre piège, et
la pitié n'est point le premier mobile de l'attendrissement. Au reste , on ne peut pas raisonner d'après les romans. Je ne veux point d'ailleurs parler ici de la pitié qu'on éprouve un livre à la main. Il est une pitié, fdle de l'imagination , qui ne ressemble pas toujours à celle que la nature a placée dans le cœur de l'homme . La révolution nous a laissé plus d'une preuve de cette vérité ; combien d'hommes , dans les époques les plus désastreuses , ont vu de sang-froid périr des milliers de victimes , et sont partis de la place des exécutions pour aller pleurer au théâtre !
Saint Augustin fait à ce sujet une observation judicieuse et profonde : « Le plaisir, dit -il, que la pitié nous fait éprouver au spectacle , consiste dans les larmes que nous répandons. Mais lorsqu'il s'agit d'un malheur réel , il n'y a pour nous de plaisir que lorsque nous l'avons soulagé. » En effet, nous pleurons au théâtre sur les malheurs d'OEdipe , et quoique nous ne songions point à le secourir , nos pleurs sont pour nous une jouissance ; qu'on nous présente un homme aussi malheureux qu'OEdipe , qu'il se montre à nous dans une situation ordinaire , nous pleurerons aussi , mais nos larmes ne seront point douces comme les premières ; nous ne serons satisfaits que lorsque nous aurons pu soulager les maux sur lesquels nous pleurons : dans le premier cas , c'est une pitié stérile , dans le second, c'est un sentiment qui agit. Les larmes que nous fait verser un roman ou une tragédie sont comme ces vapeurs légères qui s'évaporent dans les airs sans laisser aucune trace de leur passage ; mais les pleurs qui accompagnent la pitié agissante sont, pour nous servir d'une
image orientale , comme la rosée qui descend du ciel , et qui donne la vie à tout ce qui l'entoure ; ainsi donc la véritable pitié est celle qu'on ressent à l'aspect d'un malheureux dont la vue nous frappe , au récit d'un malheur réel dont l'idée nous touche , et qui fait naître en nous le besoin de le soulager. On ne se met point alors à la place de l'infortuné ; il en coûterait trop à ce même amour-propre dont on veut faire le mobile de la pitié ; l'ame n'est frappée que de l'idée d'un malheur étranger.
Si notre pitié était produite par un mouvement de réflexion sur nous-mêmes, il est évident que nous ne nous intéresserions qu'aux êtres qui se rapprochent le plus de nous , et aux situations qui ont plus de rapport avec celle où nous nous trouvons. Il nous arrive cependant le contraire; les hommes les plus corrompus sont touchés du sort de la vertu aux prises avec l'infortune ; les cœurs les plus indifférens à l'amour se laissent amollir à la vue de la beauté malheureuse ; l'infortune des hommes élevés en rang nous touche davantage que celle des hommes nés dans la classe vulgaire : dans ces exemples , la situation sur laquelle nous pleurons n'a point de rapports avec la nôtre.
Non-seulement nous nous attendiissons sur le sort de ceux qui sont placés loin de nous et au-dessus de nous dans l'ordre moral et politique , mais nous pleurons sur les êtres qui sont au-dessous de nous dans l'échelle de la nature; nous sommes touchés du sort des animaux. Quelquefois en me promenant dans les vallons des Alpes, j'ai vu une colombe emportée entre les serres d'un vau-
tour ; les cris d'un faible oiseau aux prises avec le féroce tyran des airs , excitaient en moi les plus vives émotions de la pitié, et j'éprouvais presque le même sentiment que si j'avais vu une jeune épouse arrachée à sa famille par un ravisseur Ijarbare, On connaît le goût de plusieurs peuples de l'Europe pour les combats des animaux; ce genre de spectacle n'a pas seulement de l'attrait pour eux y>arce qu'ils y voient le triomphe de la force ; mais la vue de la faiblesse qui succombe y remplit les cœurs d'une émotion attachante , et le charme de la pitié conduit le peuple à ces représentations grossières comme il nous conduit à la tragédie.
11 me semble , Monsieur , que je devrais conclure de tous ces raisonnemens , que les sophistes ne connaissent pas le cœur humain ; et , lorsqu'ils attribuent la pitié à l'intérêt personnel , on devrait peut-être se contenter de les comparer à cet étranger qui , voyant pleurer Édelmone dans Othello , attribuait ses larmes à ce qu'elle avait perdu son mouchoir. Puisque nous en sommes aux comparaisons, ne pourrait-on pas ajouter que ceux qui veulent à toute force décomposer et expliquer ainsi la nature humaine, sont comme ces commentateurs qui se plaisent à donner un sens détourné aux auteurs anciens , et qui voient sans cesse dans Homère ou dans Yir{;ile des choses auxquelles Virgile et Homère n'ont jamais songé ; ils connaissent toutes les intentions du génie , ils voient à merveille tout ce qu'il y a de caché dans le plan d'un poëme ; ils ont découvert l'esprit allégorique de chaque page, de chaque ligne; il est très-probable cependant que si l'auteur eût
travaillé d'après leurs idées , il n'aurait fait qu'un mauvais ouvragée ; les sophistes ont raisonné de même sur le cœur humain, et j'aime à croire que la Providence n'a rien fait d'après eux. La pitié , disent-ils , n'est qu'une combinaison cachée de l'intérêt personnel ; mais dans quel temps s'aimat-on davantage qu'aujourd'hui ? Dans quel temps sacrifiat-on davantage à l'idole du moi humain? On pourrait croire, d'après leur doctrine , que jamais la pitié ne fit des impressions plus profondes. L'expérience cependant nous prouve qu'elle n'eut jamais moins d'empire sur les cœurs. J'ai jeté les yeux autour de moi , dit un écrivain * qui peignait les mœurs du siècle dernier, et j'ai vu quelques vertus générales, résultat de l'esprit qui combine, plus que du cœur qui s'abandonne , remplacer cette multitude de vertus particulières qu'enfante la pitié , la pitié toujours inquiète , toujours active , la pitié qui ne calcule rien pour le soulagement de l'espèce humaine , mais qui se tourmente auprès de l'homme malheureux , qui souffre à côté de la douleur, et qui ne s'apaise que lorsqu'elle est apaisée.
Il est des circonstances où la pitié s'élève jusqu'à l'héroïsme de la g<^érosité. Alors , sans doute , elle n'a rien de commun avec les inspirations de l'égoïsme. Le tableau le plus touchant que puissent nous offrir les vertus de l'homme , c'est de voir un être faible protégé par un être faible comme lui , le malheur s'oubliant lui-même , et portant des consolations au malheur. Voyez ce jeune enfant ,
' M. Bergasse.
créature fragile et sans force , qui va secourir un autre enfant , aux prises avec quelque danger , ou qui essuie tendrement les larmes de son jeune compagnon. Qui ne versera des pleurs en voyant la faiblesse qui s'émeut pour d'autres craintes que les siennes , l'infortune qui s'attendrit sur d'autres maux que ceux qu'elle souffre ? Il y a quelque temps qu'un éboulement de terre ensevelit tout vivans plus de deux cents ouvriers qui travaillaient à une mine de charbon dans les environs de Liège. On fit d'incroyables efforts pour les sauver; ils restèrent pendant plusieurs jours en présence de la mort ; chaque incident de cette catastroplie horrible arrachait des pleurs ; j'avoue que ce qui m'avait le plus touché au milieu de tant de scènes de désespoir, c'est la douleur d'un jeune homme de quinze ou seize ans ; cet infortuné se consolait de mourir , mais dans les angoisses du trépas il prenait pitié d'une pauvre sœur, pour laquelle il avait amassé une petite somme d'argent : « Qui la lui fera parvenir ? s'écriait-il , qui pourra désormais travailler pour elle et la consoler dans sa misère ! » Cette seule pensée l'occupait , elle était tout son chagrin. Qui oserait chercher dans ce magnanime oubli de soi-même les traces d'un sentiment personnel ? Qui refuserait de croire au généreux désintéressement de la pitié dans l'homme qui n'a plus d'espérance , et que le trépas environne de ses ombres funèbres?
Au reste , la doctrine que professent les philosophes modernes- n'est point nouvelle. Hobbes avait déjà soutenu que la pitié était un sentiment émané de l 'amour-propre ; la plupart des systèmes que le philosophisme a reproduits
dans notre siècle , avaient été professés dans des temps plus reculés , et c'est , à mon avis , une preuve que ces systèmes ne sont point vrais. Quand une fois une vérité essentielle a été reconnue, elle ne se perd point d'un siècle à un autre ; les hommes tiennent à ce qu'ils ont reconnu vrai. On a dit avec raison que le temps est le père de la vérité ; il respecte les découvertes utiles , les maximes sages , mais il entraîne dans son cours les frivolités et les erreurs. Les sopliistes profitent du moment où elles sont oubliées , pour les reproduire comme des choses nouvelles. On pourrait compter en politique comme en morale , quatre ou cinq paradoxes qui font sans cesse le tour du globe , qui promènent tour à tour dans toutes les contrées leurs poisons corrupteurs , et qui reparaissent à de certains intervalles conune les comètes et les météores orageux.
J'ai quelquefois réfléchi sur l'accueil prompt et facile que les pauvres humains font à l'erreur toutes les fois qu'elle se présente à eux pour la première fois, et je n'en ai pas été trop étonné. Lorsqu'on présente à notre esprit une idée ou un sentiment vrai , notre esprit n'en est pas toujours frappé ; nous portons tous avec nous le germe des vérités intellectuelles et morales , et ce qui est vrai nous paraît souvent commun , parce que nous le connaissons déjà : il n'en est pas de même de l'erreur ; comme elle est née hors de notre monde moral , comme elle n'a point de rapports directs avec ce qui est en nous, elle nous séduit par sa nouveauté , elle nous entraîne par la surprise qu'elle^ nous cause : la vérité est pour nous comme la physionomie
de nos amis que nous voyons tous les jours , et qui ne nous fait qu'une légère impression : l'erreur au contraire est une belle étrangère qui attire nos regards , et qui intéresse d'abord notre curiosité; mais on quitte bientôt la belle étrangère, et l'on revient à ses amis : tel est le sort de l'erreur et de la vérité.
Je m'aperçois, Monsieur, que je disserte trop longuement ; vous m'accuserez d'avoir raisonné à mon tour sm' le sentiment. J'ai du, pour défendre la pitié, me servir des armes dont nos adversaires se servent pour l'attaquer. J'aurais pu me contenter peut-être de demander aux sophistes s'ils ont quelquefois éprouvé le sentiment de la pitié : s'ils ne l'ont point éprouvé, je les plains; mais s'ils ont été quelquefois sensibles aux malheurs de leurs semblables , qu'ils me répondent si le plaisir qu'ils ont ressenti en les soulageant ressemble aux misérables jouissances de l'amour-propre. Non, je ne croirai pas qu'un sentiment aussi pur ait une méprisable origine ; et si leurs froids calculs parvenaient à le démontrer , je leur dirais encore : Laissez-moi mon erreur , elle vaut mieux que la vérité que vous avez trouvée ; il me suffit de savoir que le plaisir que fait éprouver la pitié élève l'homme au-dessus de luimême : et je crois trop à la justice de la Providence pour penser qu'un sentiment qui n'a point un noble motif soit récompensé par elle d'un plaisir presque divin.
Je me hâte de finir cette discussion ; et , pour prouver que la pitié est , comme vous l'avez dit en beaux vers , la première des vertus sociales , je me bornerai à dire qu'elle est précisément la vertu opposée à l'égoïsme. La pitié tend
à rapprocher les hommes ; l'égoïsme tend à les isoler : la pitié rétalilit à la fois les liens de la famille et de la patrie ; 1 eg-oïsme ne respecte pas les nœuds les pins sacrés. La pitié est souvent le commencement de l'amitié , de l'amour et des sentimens affectueux ; elle élève l'ame quelquefois jusqu'à l'héroïsme. L'ég^oïsme étouffe toutes les affections généreuses ; il dessèche le cœur , il dégrade l'homme et détruit en lui le mohile du bien public. L'égoïsme introduit le désordre dans la société, il brise la chaîne sociale, il interrompt les rapports établis entre les citoyens. La pitié rétablit tout ; elle tient par sa nature au sentiment de l'ordre et de la justice ; elle tend par son essence à entretenir l'équilibre, et ce n'est pas sans raison, Monsieur, que vous l'appelez une seconde Providence. L'égoïsme fait principalement des progrès à l'époque marquée pour la décadence des empires ; la pitié au contraire n'obtient des autels que dans l'âge d'or des sociétés. Puisse , Monsieur, votre voix être entendue , et nous rappeler à cet âge d'or que les temps qui viennent de s'écouler n'ont rendu que trop fabuleux !
Le poëme de la Pitié, nous dira-t-on, rappelle quelques époques de la révolution , auxquelles il est dangereux de revenir , même par les souvenirs. Mais qui a pu oublier les malheurs de la révolution? Il serait fâcheux , sans doute , que les passions haineuses en gardassent la mémoire; mais quel inconvénient y a-t-il à ce que la pitié s'en souvienne ? Je suis bien loin de partager l'opinion de ceux qui prétendent qu'il faut tout oublier; l'expérience se compose de souvenirs , et la mémoire est ici un garant
de la sagesse. J'ai entendu dire quelquefois que e'était vouloir recommencer la révolution , que de rappeler les souvenirs des malheurs qu'elle a causés. Ce raisonnement paraît un pur sophisme, et je suis persuadé, au contraire, qu'il faut sans cesse se rappeler la révolution , pour que la révolution ne recommence pas. Je n'ai pas besoin de dire qu'après les troubles politiques, il est bien plus facile de gouverner un peuple qui se souvient qu'un peuple qui a oublié.
Vous avez pris les sujets de quelques-uns de vos tableaux dans les rangs élevés et dans un ordre de choses qui n'existe plus parmi nous. Les hommes sages de tous les partis se garderont bien de vous en faire un reproche , et les gens de l'art vous sauront gré d'avoir pris un sujet qui donne un charme plus touchant à votre composition. Rien n'ajoute plus au pathétique d'une situation malheureuse , que l'idée d'une prospérité passée.
Il est tant d'hommes qui sont si près du mallieur , que leur infortune n'a pas droit de nous étonner ; mais la chute violente des hommes puissans doit nous intéresser davantage , parce qu'elle renferme l'idée d'un grand nombre d'infortunes ; Shakspeare exprime ainsi cette vérité : Lorsque le chcj d'une nation soupire , ses soupirs retentissent jusqu'aux extrémités de son royaume. Pourquoi donne-t-on plus de larmes au mallieur d'un père de famille? C'est qu'on songe à ses enfans et à tous ceux qui doivent partager son sort; par la même raison la chute d'un monarque doit donner à la pitié des émotions plus vives , lorsqu'on songe aux maux qu'elle entraîne pour tout un peuple.
La poésie , en célébrant un prince ou un héros malheureux , est presque toujours sûre d'intéresser en réveillant un grand nombre de séntimens divers. Les poètes peuvent ainsi rassembler une foule de traits épars , sous un seul point de vue, et embrasser toutes les parties de leur sujet sans renoncer à l'unité , qui n'est point , comme on l'a dit , une règle de convention , mais une loi dictée par la nature elle-même, pour tous les ouvrages où l'on se propose d'exciter un grand intérêt.
Outre l'attendrissement que nous cause la chute des grandeurs, elle nous fait éprouver le plaisir douloureux que l'esprit ressent toujours à l'aspect d'une ruine. On sait combien les images de la destruction ont d'attrait pour les hommes en général ; mais le sentiment qu'elles font naître , purement mélancolique , ne peut troubler le repos de personne. Le charme qu'on éprouve en contemplant une ruine, parait naître en nous principalement de l'idée de notre sécurité actuelle ; pour me servir de la pensée de Lucrèce , on jouit à la vue d'un malheur qu'on ne craint point d'éprouver. La pitié qui se mêle à ce sentiment , est elle-même un sentiment doux et modéré , qui exclut les passions violentes. Ses images peuvent toucher, mais non point exaspérer les cœurs. Les perturbateurs ne pleurent point , et le génie de la discorde ne s'est jamais attendri. Rien n'est plus propre au conti'aire à nous rassurer sur la cessation des troubles , que de voir qu'on prend enfin quelque intérêt aux images de la pitié. On ne pleure point sur le champ de bataille. Ce n'est que dans le calme qui succède au tumulte des armes, qu'on peut trouver des pleurs.
Les anciens étaient pénétrés de cette idée ; aussi représentaient-ils la déesse de la pitié avec une guirlande d'olivier.
Aujourd'hui , les partis ont mis bas les armes ; les souvenirs sont moins amers et moins déchirans ; nous sommes arrivés à ce terme des grandes douleurs , où l'on est enfin soulagé lorsqu'on a pu pleurer. L'humanité , Monsieur , vous devra la consolation d'avoir retrouvé des larmes ; l'autel de la pitié a été renversé parmi nous , mais votre poëme nous en tiendra lieu. Vous êtes enfin rendu aux vœux de la patrie, vous êtes revenu parmi nous, vous y avez trouvé la paix ; vous nous la ferez aimer , en nous présentant le tableau de ces jours orageux qui ne reviendront plus ; et je ne puis mieux vous comparer qu'à la colombe de la Genèse , qui revint dans l'arche pour annoncer à ce qui restait de l'espèce humaine, que la colère du ciel était apaisée.