‹ Le printemps d'un proscritChapitre 22 sur 32 · A UN PHILOSOPHE · texte numérisé non relu

A UN PHILOSOPHE

Permettez-moi, mon cher philosophe, de vous adresser quelques réflexions sur les préjugés. Nous laisserons là les injures , s'il est possil^le , il est question de nous entendre , et les injures n'éclaircissent rien. Il faut d'abord poser la question, et surtout être d'accord sur la définition des mots : on sait combien les mots mal entendus nous ont fait de mal , et vous me permettrez d'avoir recours au dictionnaire , avant même de consulter les lumières du siècle. Dumarsais a fait deux volumes contre les préjugés; il commence par faire entendre que les préjugés sont toujours des erreurs , et des erreurs ridicules et dangereuses ; il part de-là pour déclamer contre toutes les religions et toute espèce de gouvernemens. Je ne sais si vous adoptez la définition de Dumarsais, et si vous estimez

beaucoup son Essai sur les Préjugés ; mais je suis bien aise de vous dire que le grand Frédéric l'a réfuté , et que Voltaire ' n'a jamais pu le lire. Si on consulte l'étymologie des mots, les préjugés ne sont autre chose que des opinions généralement reçues sur un point qu'on n'a point approfondi ; ce sont des jugemens portés avant l'examen : cette définition est simple , on ne peut en contester la vérité, et nous partirons de-là , si vous le trouvez bon.

On peut diviser les préjugés en deux sortes : les préjugés qui tiennent à la vie domestique , et ceux qui tiennent à la société en général. Examinons d'abord les préjugés de l'homme en particulier. L'homme , dès son enfance, apprend à aimer ses parens, à respecter les décrets de la Providence qui l'a créé; sa faible raison n'est pas capable d'examiner ces premières idées de l'ordre social ; ses sentimens et ses opinions ne sont que des préjugés; mais ces préjugés sont des vérités utiles à son bonheur. Quand il arrive à un âge plus avancé, il est sans cesse entraîné par l'autorité et par l'exemple de ceux qui l'ont précédé. Après avoir pris les sentimens de sa nourrice, il adopte les idées de son gouverneur ; il fait ce qu'ont fait ses aïeux ; il suit les usages étal^lis dans le monde où il vit. Dans ses études, dans ses affaires, et jusque dans ses plaisirs , il vit du produit des siècles; ses actions les plus indifférentes sont une imitation, et toute sa vie est en quelque sorte un lieu-commun, une répétition irréfléchie de ce qu'il a vu faire, de ce qu'il a lu,

' Voyez la Correspondance de Foliaire avec le roi de Prusse, année

de ce qu'il a entendu dire. Sans doute qu'en adoptant ainsi les idées des autres , il s'expose à quelques erreurs ; il a cependant pour lui l'expérience de plusieurs générations et d'un g^rand nombre d'hommes éclairés. L'inconvénient , d'ailleurs , serait bien plus grand , s'il n'adoptait aucune idée reçue, s'il ne vivait qu'avec le fonds particulier de sa raison. Qu'on se figure un homme cherchant à n'avoir point de préjugés , et forcé par conséquent d'examiner le motif des usages les plus répandus , des idées les plus familières , des actions les plus simples ; il sera embarrassé à chaque pas ; tout ce que l'expérience et le temps ont consacré sera perdu pour lui ; il ne sera pas plus avancé qu'un sauvage qui sort pour la première fois des forêts , et qui n'a jamais entendu parler d'une société policée.

Je ne parle ici , Monsieur, que d'un seul homme; mais, s'il arrivait à tous les hommes composant une société , de porter sur toutes les choses de la vie , sur tous les motifs qui déterminent la plupart de nos actions et de nos sentimens, un œil sévèrement scrutateur, il est aisé de se figurer la bigarrure et le désordre qui en résulteraient ; il est probable que chacun se ferait une opinion à sa mode, et tous les membres d'une même société seraient bientôt étrangers les uns aux autres. On admire un écrivain qui est original dans ses écrits; mais on se moque avec raison d'un homme qui est original dans le commerce habituel de la vie. Les préjugés et les usages établis fixent les rapports des hommes entre eux, ils leur servent de point de ralliement , et ils doublent souvent leurs moyens intellectuels. Les préjugés , a dit Fontenelle , sont le supplément de la rai-

son; ce qui manque d un côté on le retrouve de l'autre.

Ce serait peut-être ici le cas de vous parler de l'influence du ridicule qui exerce tant d'empire parmi nous , et qui doit presque toute sa force aux préjugés ; il est comme une puissance invisible qui veille sans cesse à la garde des usages établis ; il réunit les esprits sous les lois de l'opinion , et il punit ceux qui refusent de s'y soumettre ; il est, permettez-moi une comparaison un peu commune, comme le chien vigilant du berger , qui erre sans cesse autour du troupeau , et qui ramène les brebis qui s'en écartent : il est vrai que le ridicule exerce plus souvent son empire au profit des bonnes manières cju'au profit des bonnes mœurs; il met de l'importance aux petites choses, et néglige souvent les grandes; il n'est pas sans rapports avec la mode ; il n'est puissant que dans les petits détails ; il est le fils ou le père de la vanité : il n'est rien , chez un peuple qui n'a que de l'orgueil ; il est souverain , partout où la vanité est le caractère dominant ; il est tout-puissant parmi nous , et toute votre philosophie , Monsieur, ne saurait vous en défendre.

Mais je ne m'arrêterai pas davantage sur ce point ; j'avoue même que la puissance du ridicule s'est beaucoup affaiblie depuis quelque temps ; il serait difficile de prononcer aujourd'hui sur les bonnes manières, et sur ceux qui s'en éloignent. L'amour de l'argent a pris dans le cœur humain la place qu'y occupait la vanité ; la révolution a détrôné le ridicule , et j'en suis fâché , parce qu'il était dans le monde comme une sorte de police correctionnelle , qui châtiait les insubordonnés , et maintenait la

rèjjle établie , en inspirant à tous une crainte salutaire.

.le ne sais pas, mon cher philosophe, si mes idées peuvent se concilier avec les vôtres ; mais je raisonne ici d'après la nature de l'homme ; toutes les fois qu'on ne part pas de ce point, on s'expose à tomber dans un faux système. Je sais qu'il est beaucoup de gens qui croient l'homme meilleur qu'il n'est , c'est de-là que nous vient cette fausse doctrine de perfectibilité et ce caractère de niaiserie attaché aux idées d'amélioration professées par certains philosophes. Quoi qu'on en dise, le doute cartésien ne saurait s'appliquer aux choses ordinaires de la vie; il ne saurait convenir en aucune circonstance à la multitude qui court les rues, ni à celle qui brille dans les salons ; outre que le doute neutralise nos facultés , il nuit essentiellement à notre bonheur. Rien n'est plus insupportable pour l'esprit humain que l'état d'incertitude ; l'ame cherche sans cesse un point d'appui sur lequel elle puisse se reposer. Les préjugés , ou les idées reçues , viennent souvent au secours de la faiblesse humaine , ils offrent à l'esprit quelque chose de positif, un point fixe sur lequel il peut appuyer ses décisions ; quand les préjugés ne serviraient qu'à tirer l'homme de l'état d'incertitude , ils auraient efficacement contribué à son repos comme à sa félicité.

Souvent les préjugés sont des sentimens , et les sentimens servent à nous rendre meilleurs et plus heureux; souvent la croyance est un véritable amour ; on aime déjà ou l'on est disposé à aimer ce qu'on croit avec confiance ; ceux qui ne croient à rien , n'aiment rien ; l'indifférence flétrit leur ame , et l'incrédulité désenchante tout à leurs

yeux. Les préjugés sont souvent les liens les plus doux et les plus attaclians de la famille ; ils donnent un nouveau eharrae aux noms de père , de frère et de fils ; l'amitié , l'amour , ont leurs préjugés tutélaires ; c'est peut-être aux préjugés que nous devons la fidélité de nos épouses, le respect pour la vieillesse, etc. Tous ces préjugés ne sont pas des erreurs , mais ils sont des sentimens dont on n'a point approfondi le motif.

Venons aux préjugés , considérés dans leurs rapports avec la société '. Les préjugés des nations existent principalement dans les usages d'un peuple et dans ses pensées habituelles sur la législation et la morale. Pour qu'une nation n'eut point de préjugés, il faudrait que les membres qui la composent pussent se réunir et discuter ensemble tout ce qui les concerne ; mais , mon cher philosophe , savez-vous , en pareille occurrence , ce qui vous arriverait ? Vous avez de vastes domaines , des jardins magnifiques ; vous philosophez fort commodément sous des lambris dorés; vous vantez même quelquefois la pauvreté à. vos splendides banquets ; eh bien ! ces nombreux ouvriers qui travaillent jour et nuit à entretenir votre luxe brillant, renonceraient tout-à-coup à leurs travaux, ils ne seraient plus occupés , comme vous , qu'à se débarrasser des préjugés , et ce ne serait pas pour eux une petite af-

' Tout ce que j'ai dit précédemment , et ce que je vais dire encore sur les rangs, les distinctions, les préjugés utiles à la société, a éprouvé de fortes contradictions dans le temps où j ai publié ces Lettres pour la première fois ; je ne sais point si mon opinion paraîtra plus raisonnable aujourd'hui.

faire : pendant la discussion , l'herbe croîtrait dans vos belles allées ; votre table serait mal servie , et vous ne dîneriez plus dans le Salo7i d' Apollon; c'est en vain que vous imploreriez les soins de votre cuisinier , il vous répondrait que la raison l'appelle, et qu'il est à la recherche de la vérité. Vos trésors même deviendraient inutiles en vos mains, car le fournisseur vous dirait que votre argent n'est que de la boue jaune, comme l'ont dit quelques moralistes , et que sa valeur n'est qu'un préjugé. N'étes-vous pas effrayé de cette conséquence , mon cher philosophe ; et en faveur de ce dernier préjugé, ne- vous déciderezvous point à faire grâce aux autres? Mais ce n'est pas tout : pour comble de malheur , l'homme du peuple , qui est entré plusieurs fois chez vous , qui y a vu de Idéaux meubles, de belles glaces, des fauteuils et un lit à la grecque, pourrait fort bien , tout en rêvant à la vérité , croire qu'il serait beaucoup mieux chez vous que dans la rue , et venir prendre votre place jusqu'à plus ample discussion , car la propriété est aussi un préjugé. Mais je suppose que tout se passât très-paisiblement ; que votre château ne tombât pas en ruines ; que votre cuisinier vous restât fidèle ; que votre or, en dépit de la raison, conservât sa valeur; que vous ne fussiez point chassé de votre maison , et que vous ne mourussiez point de faim ou de froid dans la rue ; je suppose de plus que tous les hommes s'assemblassent sans s'égorger , et qu'ils pussent s'entendre avant d'avoir bouleversé le monde ; toutes les difficultés ne seraient point résolues ; il resterait encore un très-grand enibarras. Il faudrait que chaque génération délibérât comme les précédentes , et qu'on re-

commençât sans cesse la société pour les nouveaux venus , qui craindraient d'avoir des préjugés , et qui voudraient aussi tout examiner par eux-mêmes.

Ne trouvez-vous pas , d'après cela , Monsieur , qu'il était sage de convenir de certains principes , de certaines maximes , avant que ces maximes et ces principes pussent être discutés ; c'est ainsi qu'il s'est formé dans chaque société des habitudes, qu'il s'est établi des usages qui se transmettent de génération en génération. Ces habitudes et ces usages ne sont autre chose que des préjugés qui lient , pour ainsi dire , les siècles entre eux , qui sont l'expression des suffrages tacites des citoyens, qui mettent de l'esprit de suite dans les affaires politiques , et qui conservent l'équilibre et l'ordre une fois établi.

Je crois avoir prouvé , Monsieur , que tous les hommes ne peuvent pas discuter les institutions morales et politiques ; mais je vois que cette considération ne vous arrêtera pas. Ne pourrait-on pas , me direz-vous , s'en rapporter aux philosophes? Je fous entends : vous voulez créer une suprématie d'opinion pour une certaine classe d'hommes privilégiés , et détruire des préjugés pour y substituer des systèmes. Vous voulez renverser de leur trône ceux qui gouvernent , pour y faire monter les philosophes. Je veux bien y consentir; mais je vous avertis qu'il est des philosophes qui ne joignent pas la pratique au précepte. « La » philosophie - pratique , dit l'auteur du livre contre les » préjugés , dépend du tempérament , de la circulation du » sang. » Vous voyez que nous ne serons pas plus avancés , et si vous nous donnez des philosophes pour nous

{jouverner , vous nous permettrez au moins de leur tâtcr le pouls , avant de les élever à l'empire. Le même Dumarsais ajoute une chose peu rassurante : il dit formellement que les cœurs dépravés ont souvent bien plus de pénétration et d'esprit , que les cœurs honnêtes et vertueux ; et c'est à ces cœurs dépravés qu'il paraît donner la préférence pour les découvertes en morale et en politique. Je vous avoue que je n'ai pas assez de fermeté pour ne pas être effrayé des conséquences d'une pareille opinion ; et , puisqu'il faut s'en rapporter à quelqu'un , j'aime autant m'en rapporter aux générations qui nous ont précédés : il y a peut-être plus de sagesse dans les siècles que dans les livres des philosophes. A votre compte , d'ailleurs , Monsieur , on aurait encore des préjugés ; on serait encore obligé d'admettre les opinions des philosophes sans les examiner. Ainsi donc , puisque l'espèce humaine est condamnée à avoir toujours des préjugés , ne seriezvous pas d'avis , mon cher philosophe , de garder ceux que nous avons , et de rester tout bonnement comme nous sommes ?

Une nation, d'ailleurs, ne peut guère renoncer à ses préju{;és, sans changer de mœurs ; et à force de changer de mœurs, on risque de n'en plus avoir. Il ne faut pas oublier que les mœurs, et les préjugés qui font partie des mœurs , sont , bien plus que les lois , l'expression de la volonté générale. On a vu des empires exister long-temps après avoir changé leurs lois; mais aucun empire , aucune monarchie, n'a survécu à l'anéantissement des mœurs et des préjugés. l-es citoyens n'ont souvent que des rapports éloignés avec

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les lois , mais leurs rapports avec les mœurs sont toujours directs et immédiats. Les mœurs et les usages sont toujours près de nous et avec nous; on pourrait dire qu'ils sont en nous. Il n'en est pas ainsi des lois , dont nous pouvons , jusqu'à un certain point , ignorer l'existence. Toutes les fois qu'on a changé une de nos constitutions , il n'est personne qui se soit plaint qu'on eut fait outrage à sa volonté; mais il n'en était pas de même des mœurs et des usages ; tout le monde se croyait vivement intéressé à leur conservation. Rien n'a été si facile que de détruire ce qu'avaient fait les légistes d'un autre temps ; mais les niveleurs ont toujours trouvé dans les coutumes nationales des obstacles insurmontables; les mœurs et la religion qui en est la sauve-garde , ont constamment résisté à leurs attaques ; et si on a pu reconstruire parmi nous l'édifice politique , c'est que les débris en avaient été conservés par l'influence des institutions morales , par les habitudes domestiques , en un mot , par les préjugés.

Tout ceci, mon cher philosophe, prouve qu'il n'est point de législation durable , que celle qui a sa garantie dans les mœurs , et qu'il n'est point de mœurs que celles qui sont confiées à la garde des préjugés. Il est dans l'Asie des peuples qui conservent leurs institutions depuis deux ou trois mille ans ; c'est que ces institutions sont des préjugés et des habitudes. Les Juifs conservent encore leur législation parmi nous : iMoïse leur donna des préjugés et des mœurs ; ces préjugés et ces mœurs furent toute leur législation.

11 faudrait bien se garder de conclurç de ce que nous venons de dire , que les préjugés sont favorables à la ty-

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rannie. Le souverain trouve, dans les préjugés, une {;arantie contre ses sujets ; mais les sujets , à leur tour, y trouvent une garantie contre le souverain. Voyez ces farouches despotes de l'Orient ; ils peuvent changer les formes de l'Etat à leur gré ; mais leur pouvoir est impuissant contre les préjugés. Ils peuvent , en fronçant le sourcil , faire trembler une province entière ; ils peuvent commander la mort de cent mille de leurs sujets ; mais leur trône risquerait de toml^er en poudre , s'ils exigeaient de leurs esclaves la moindre chose qui contrariât les habitudes nationales. L'histoire nous offre mille exemples de princes et de monarques chassés du trône pour avoir osé braver les préjugés ; et , sans remonter à l'antiquité , nous pouvons citer la dernière révolution anglaise qui a banni les Stuarts, et qui n'a été faite que par l'influence des préjugés nationaux , que .Jacques II n'avait pas assez respectés.

Je vous vois sourire, mon cher philosophe, et vous commencez à pardonner aux préjugés depuis que je vous ai appris qu'on peut en tirer parti contre les rois ; je profite du moment où je vous ai mis en bonne humeur, pour traiter une question épineuse, et pour vous parler encore de ces croix et de ces rubans qui vous ont si fort scandalisé dans mes premières lettres. Vous n'avez pas manqué de me citer les Grecs et les Romains , qui n'avaient ni croix ni cordons, et qui ont fait cependant de très-grandes choses. Je pourrais vous répondre que les Romains avaient leurs préjugés comme nous avons les nôtres ; et leurs armées , au grand scandale de la pliilosophic , durent plus d'une victoire aux poulets sacrés ; les vainqueurs n'avaient point.

il est vrai , des cordons de soie ni des croix d'or, mais leur courage était dirigée par un autre mobile ; ils avaient des décorations composées d'une autre matière. Je vous avoue que je ne tiens pas beaucoup à la qualité de l'étoffe ou du métal, et, si vous le voulez, j'adopterai la couronne de chêne qui sera encore meilleur marché ; mais vous conviendrez que des décorations, soit qu'on en tire la matière du règne végétal , soit qu'on la tire du règne minéral , sont dignes de quelque respect, et peuvent exercer une utile influence lorsqu'elles sont le prix du pr.triotisme , et qu'elles rappellent les souvenirs d'une époque glorieuse. Au reste , vous raisonnez conséqucmment à vos principes. Vous n'aimez pas les préjugés, et la gloire est peut-être le plus grand de tous.

En effet, la gloire mise au creuset de l'analyse philosophique , ne sera plus qu'une vaine fumée. Montaigne se moque de ceux qui suivent cette ombre fugitive , qui n'a 711 corps ni prise. « Je suis en dépit, ajoute-t-il, qu'elle ait » jamais pu entrer en l'entendement de l'homme , qui eut » cet honneur de porter le nom de philosophe. » Je n'examine point si Montaigne et les philosophes qui sont venus après lui, ont eu tort ou raison. On doit moins juger les préjugés et les usages en eux-mèn\es , que dans les résultats qu'ils ont pour le bonheur et la conservation des sociétés. Dès qu'une société peut tirer un grand avantage d'iine opinion accréditée , d'un usage établi , je crois que personne n'a le droit de s'en moquer; et , sans parler ici de la gloire, je pourrais citer un grand nombre de préjugés qui sont utiles aux peuples et aux gouvernemens.

Vous allez me répondre par des lieux-communs sur la vérité ; j'aime la vérité autant qu'un autre , mais il ne suffit pas de m'en parler vaguement , il faut me la faire voir , et c'est là qu'est la difficulté. Ni les rhéteurs, ni les poètes, ni les philosophes, ni moi, disait le plus sage des hommes , ne savons ce qui est vrai; savez-vous , mon cher philosophe , quel est l'homme qui n'a point de préjugés? Ce n'est pas assurément l'homme civilisé qui sait beaucoup de choses , mais le sauvage qui ne sait rien ; il n'a point ou presque point d'idées acquises , son esprit ne reçoit rien des autres hommes ; il a très-peu de maximes vraies ou fausses ; car il n'a point d'opinion ; entraîné par les besoins physiques , il s'accommode de toutes les femmes qui lui tombent sous la main ; il vit chaque jour de la proie qu'il peut attraper ; il mangera même , si la chasse et la pêche n'ont pas été favorables, la cuisse de son camarade mort , et il pourra se vanter , en faisant la digestion , d'être exempt de préjugés , d'être le plus grand des philosophes. Je suis presque honteux de vous le dire , mon cher philosophe , mais si l'homme civilisé l'emporte sur l'homme sauvage , c'est que le premier a sur le second l'avantage des préjugés , et si nous perdions un jour cet avantage , il ne nous resterait peut-être plus d'autre ressource que de nous réfugier dans les bois : je sais fort bien que c'est là que vous nous attendez , mais je vous avertis que vous aurez quelque peine à nous y gouverner. Nous avons résisté à toutes vos épreuves philosophiques , et les bois sans doute ne nous trouveront pas plus dociles. 11 y a long-temps d'ailleurs que les hommes ont perdu l'habitude de se nourrir de gland ; et je ne

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pense pas qu'ils atteignent jamais l'étal de perfection où nous voyons les ours , les loups et les renards qui vivent dans les forêts sans erreurs et sans préjugés.

Parlons un peu sérieusement, examinons les préjugés dans leurs résultats. « Les hommes sages , dit un écrivain » anglais , au lieu de se moquer des préjugés géné- » raux, emploient toute leur sagacité à découvrir la sa- » gesse cachée dans chacun. Ils regardent le préjugé » comme le vêtement delà raison qu'il ne faut pas laisser » à nu ; aller au fond des choses , c'est quelquefois dé- » pouiller la raison de sa parure , c'est lui ôter son expres- » sion naturelle , c'est lui ôter la vie. » En effet, un préjugé examiné d'après la raison qui l'a fait naître , a un motif qui donne de l'action à cette raison, et un attrait qui lui donne de la permanence. Le préjugé est d'une application soudaine dans l'occasion ; il détermine , avant tout , l'esprit à suivre avec constance , la route de la sagesse et de la vertu , et il n'abandonne pas l'homme aux dangers du scepticisme, du doute et de l'irrésolution. Le préjugé fait de la vertu une habitude et non pas une suite d'actions incohérentes : par le moyen enfin des bons préjugés , le devoir fait partie de notre propre nature ; et , sous ce rapport , quel que soit leur fondement , les préjugés doivent être regardés comme des mobiles précieux , comme des institutions utiles et nécessaires. Il y a douze ans ^ qu'on n'aurait pas pu faire comprendre cette pensée ; aujourd'hui

' Je crois devoir répéter ici que celte Lettre, à laquelle je ue change rien , a été imprimée pour la première fois en 1802.

([uc la société a été é})ranlée jusque clans ses fondemens , il est des vérités sociales qui n'ont besoin que d'être exposées. Il en est du corps politique comme du corps humain ; l'homme ne s'occupe guère des choses qui constituent l'état de santé lorsqu'il se porte bien ; il n'y songe que lorsque la maladie arrive ; la médecine ne fait ses expériences que sur les malades , et ce n'est qu'à l'ouverture du cadavre qu'elle aperçoit les conduits et les canaux où circulaient la santé et la vie. Ainsi la révolution, qui a décomposé le corps politique , nous a montré les moyens puissans , les ressorts secrets qui constituent la force des Etats, et que nous n'avions point aperçus quand ces Etats étaient florissans.

Voilà , mon cher philosophe , quelle est ma doctrine sur les préjugés. Il ne faut pas croire cependant que je les défende tous ; je regarde les préjugés comme des institutions morales : il peut se faire qu'il y en ait de dangereux ; mais ce n'est pas une raison pour n'en laisser subsister aucun ; de ce qu'il y a eu de mauvaises lois , on ne peut conclure qu'il faut vivre sans lois. Voltaire lui-même a dit qu'il était des préjugés qui faisaient la vertu.

Comme les préjugés tiennent immédiatement aux affections et aux volontés domestiques d'une nation , ceux qui sont nuisibles, ne tardent pas à être repoussés par ces mêmes affections et ces mêmes volontés qui les ont fait prévaloir. A mesure que les mœurs changent, les préjugés qui sont des opinions identifiées avec les mœurs changent bientôt à leur tour , et les peuples n'ont pas besoin pour cela du secours des philosophes.

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