QUELQUES OBSERVATIONS
Il y a vingt ans que la France reçut le plus bel hommage qu'une nation puisse recevoir des peuples ses voisins ; l'Académie de Berlin proposa cette question à résoudre : Quelles sont les causes de l'universalité de la Langue française ? Les savans de tous les pays de l'Europe envoyèrent leurs mémoires, et la langue de Racine eut l'honneur d'être louée dans plusieurs langues étrangères.
Deux, mémoires furent couronnés , celui de INI. de Rivarol et celui d'un écrivain allemand , M. Schwab. Cette question offre beaucoup de considérations nouvelles; je vais les rappeler en peu de mots , et indiquer ici quelquesunes des causes de l'universalité de la langue française.
En Europe , tous les hommes qu'on appelle la bonne compagnie ont des rapports entre eux , quelle que soit la
nation à laquelle ils appartiennent. Rapprochés par l'éducation , ils ont les mêmes goûts ; ils recherchent les mêmes jouissances ; ils ont les mêmes opinions sur beaucoup de * choses ; ils forment pour ainsi dire un peuple choisi au milieu des autres peuples : il était nécessaire qu'ils parlassent la même langue ; la langue française s'est trouvée réunir un grand nombre d'avantages ; elle est devenue la langue de la bonne compagnie en Europe.
Lorsqu'on examine la construction et l'esprit de la langue française , il est facile de se convaincre qu'elle est plus claire que toutes les autres, et par conséquent plus propre à être l'interprète des hommes entre eux.
Le français nomme d'abord le sujet du discours, ensuite le verbe qui est l'action , et enfin l'objet de cette action. Cette marche est celle de la raison ; elle appartient exclusivement à la langue française. Ce caractère de notre langue a passé dans notre littérature ; on a exigé dans un livre la méthode qui est exigée pour la construction d'une phrase ; on a voulu que les ouvrages de nos écrivains participassent de la régularité de notre langue : dès-lors tout a été clair , tout a été méthodique dans nos conversations comme dans nos écrits ; et l'Europe a été facilement disposée a apprendre la langue du peuple qui s'exprimait avec le plus de méthode et de clarté.
La langue française , admettant peu d'inversions , est moins variée dans ses tournures que les langues anciennes ; mais les styles y sont mieux classés. La langue latine est beaucoup plus riche et plus harmonieuse ; la langue française me paraît beaucoup plus propre à exprimer tour à
tour les idées sublimes et les idées simples. I^a première a (juelque chose de la sévérité des Romains ; la seconde tient de la mobilité du caractère français. La langue latine s'était formée au milieu du sénat et dans les assemblées d'un peuple républicain ; la lan(jue française s'est formée à la cour et dans les assemblées choisies. L'une a une dignité plus soutenue , et elle a moins de ces délicatesses qui forment le langage de la bonne compagnie : l'autre prend plus aisément tous les tons ; elle a dans les mots qui la composent quelque chose de cette hiérarchie qui distingue le gouvernement sous lequel elle est née. Elle a ses expressions nobles , ses expressions familières , ses tournures choisies /ses tournures populaires ; ses momens d'appareil, ses momens d'abandon et de négligence. La langue latine est souvent sublime et toujours élégante sous la plume de Virgile et de Cicéron ; mais elle n'est familière et naïve ni dans les faljles de Phèdre , ni dans les poésies de Tibulle , ni même dans les comédies de Térence. C'était peut-être à la langue française seule qu'il appartenait d'exprimer tour à tour les grandes pensées de Bossuet , l'aimalDle abandon de madame de Sévigné , et les grâces ingénues de La Fontaine.
On lui a reproché de la stérilité ; plusieurs écrivains veulent à toute force l'enrichir : mais tant de richesses ne manqueraient pas de la corrompre : elle a toujours suffi au génie ; et si elle résiste à la médiocrité , c'est , à notre avis , un de ses plus grands avantages. Ses trésors sont placés comme dans un sanctuaire dont le vulgaire des auteurs ne peut pas approcher; elle accorde toutes ses faveurs au
talent , et, de concert avec la nature , elle semble dire aux hommes médiocres : N'écrivez pas.
Au reste , si notre langue est quelquefois stérile pour ceux qui l'écrivent , elle est beaucoup plus riche pour ceux qui la parlent : elle se prête par conséquent au besoin du plus grand nombre : aucune langue n'a plus de finesses dans le dialogue , n'offre plus de ressources pour la conversation.
Il est beaucoup de mots qui sont bannis des livres, et dont le langage familier s'est enrichi ; la langue française , née , comme nous l'avons dit , au milieu d'une cour , en a presque conservé les mœurs et les usages. Les mots ont aussi leur bonne et leur mauvaise fortune ; il en est (jui sont en faveur; il en est d'autres qui tombent dans la dis{]^ràce. S'ils ont été employés par le peuple , ils lui sont abandonnés , et ils se trouvent dégradés comme ces gentilshommes qui dérogeaient en se mésalliant. Les rangs sont assiégés par la mode ; et , comme la mode n'aime que ce qui est nouveau , les termes qui ont vieilli ne trouvent point de grâce auprès d'elle. Ce qui a vieilli n'est point français. Le style familier, beaucoup plus indulgent, a quelquefois profité heureusement de toutes ces disgrâces (les mots ; et la langue parlée se trouve ainsi beaucoup plus riche que la langue écrite.
La langue française est la plus propre à la conversation ; elle oflre , par conséquent , des moyens plus faciles de communication entre les hommes ; elle est plus claire et plus méthodique que toutes les autres ; elle prend aisément tous les tons. Son style familier abonde en tournures ingé-
nieuses : elle n'a point l'afféterie de la lan(jue italienne ; elle n'a point l'enflure de la lan{;ue espagnole ; elle a beaucoup moins d'exagération dans le style figuré , elle est soumise à des règles plus certaines , elle a moins de néologismes que la langue anglaise. Tous ces avantages ont dû lui mériter une honorable préférence sur ses rivales ; mais ce n'est pas toujours assez de mériter une chose pour l'obtenir. Nous allons parler des circonstances qui lui ont obtenu l'universalité en Europe.
La langue française a plusieurs avantages sur ses rivales ; elle ne doit cependant pas tous ses succès à elle-même. La société s'est trouvée plus avancée en France que partout ailleurs ; on y a connu plus tôt les convenances de la vie sociale , les sentimens du beau , du noble et du grand. Les Français ont devancé tous les autres peuples pour les jouissances du luxe , pour les productions de l'industrie , pour les progrès des sciences et des arts. Après la paix de Vervins , l'Europe * était encore plongée dans la barbarie , et la France civilisée dut être pour les autres nations un grand sujet d'étonnement ; elle attira naturellement leur attention , elle fixa nécessairement leurs regards ; elle leur fit adopter ses idées , et , avec elles , le langage dans lequel toutes les choses qui caractérisent un peuple civilisé, avaient reçu le nom qui leur était propre.
Si la nation française étonna les étrangers par les progrès de sa civilisation , elle dut aussi les attirer par la so-
'' L'Italie et l'Espagne, où les lettres avaient jeté un véritable éclat, ntonibaient dans l'ignorance et retournaient à la l)arbarie.
ciabilité de ses mœurs. Le Français a moins de ce caraclère parliculier à chaque pays, de ce caractère local qui exclut les relations d'un peuple à un autre. Les autres peuples qnjt des manières qu'ils ne perdent point : le Français , plus flexible , se plie plus aisément à toutes les idées , à tous les usa{|es ; il est l'homme de toutes les nations ; et c'est précisément parce qu'il n'a pas trop repoussé les manières de ses voisins , que ses voisins ont été plus disposés à adopter les siennes.
Tous les peuples ont leur orfjueil ; le Français n'a {juère que de la vanité , et il est des accommodemens avec la vanité , parce qu'elle ne porte que sur les petites choses. Chaque peuple vante sa prééminence ; l'un veut être le plus sajje, l'autre le plus riche ou le plus {jrand : le Français ne veut être que le plus aimable. Il s'était formé , dans le dernier siècle , une association d'hommes dont le but était de rabaisser la nation française à ses propres yeux ; shns cesse ils lui répétaient que ses lois manquaient de safjesse , que ses usages étaient ridicules , que son gouvernement était oppresseur : la nation elle-même applaudissait à ces orateurs sensés qui lui refusaient le don de la sagesse et de la raison ; mais elle n'aurait point applaudi , si on lui eut refusé le talent de plaire. Le talent de plaire est la grande prétention des Français ; c'est là qu'ils ont mis souvent tout leur patriotisme : ils ont aisément réussi à faire connaître leurs droits et leurs prétentions ; et l'Europe a parlé leur langue , comme elle a pris leurs manières , comme elle a suivi leurs modes.
Les relations de la politique ont achevé ce que lama-
bililé française avait si lieureusement commencé. Sous Louis XIV, la nation française se trouva tout-à-coup placée au premier rang des nations. L'Europe ne fut plus qu'une république fédérative, dont la France était en quelque sorte le chef- lieu. La langue française , sous Louis XIV , devini la langue de l'Europe , par la même raison que la langue latine avait été , sous Auguste , la langue du monde romain.
Tandis que nos généraux faisaient trembler à la fois l'Allemagne , la Hollande , l'Espagne , l'Italie , nos ambassadeurs donnaient le ton à toutes les cours , dictaient la loi à tous les cabinets. On se rappelle que les ministres français menacèrent de rompre les conférences de Francfort , si on n'y parlait pas la langue des vainqueurs. Ainsi la langue française se trouva associée à la gloire de nos armes ; ce ne fut plus que dans cette langue qu'on traita de la paix et de la guerre en Eui'ope.
Le règne brillant de Louis XIV acheva de consolider l'empire de la langue française. L'esprit de chevalerie qui s'était conservé à la cour, contribua à former cette politesse exquise , cette urbanité délicate , cette émulation de grandeur et de générosité , dont il est resté quelque chose dans nos romans. Cet esprit de chevalerie adoucit le ton de rudesse que les Français devaient avoir contracté dans les camps. L'Europe vit alors un phénomène assez rare parmi les nations : la victoire fut polie, et la force devint aimable. Le règne de Louis XIV ne fut qu'une longue fête à laquelle lous les plaisirs et tous les arts furent invités : les étrangers accoururent pour voir tant de merveilles, et les vaincus ou-
blièrent leurs délaites, pour apprendre les hymnes des vainqueurs.
On songea alors à établLr des communications plus faciles entre les peuples. On augmenta le nombre des grandes routes; Louis XIV multiplia les postes. Alors la mode, dont le trône était à Paris , fit plus promptement adopter ses lois. Les lumières se répandirent plus rapidement ; la France eut la première l'idée des journaux ; ils circulèrent dans toute l'Europe , et la renommée se chargea d'apprendre la langue française aux. étrangers.
Louis XIV, cherchant à faire des conquêtes dans tous les genres , alla chercher les savans , les gens de lettres , les artistes, chez toutes les nations , pour les associer à la magnificence de son règne ; les savans , les gens de lettres , les artistes étrangers , comblés des bienfaits du roi de France , devinrent Français , et la reconnaissance parla notre langue.
Encouragées en France et en Europe , toutes les Muses parlèrent français , comme elles avaient parlé autrefois grec et latin ; toute l'antiquité sembla tout-à-coup revivre dans notre langue ; dès-lors la langue française fut fixée , et le peuple, qui passait pour le plus inconstant et le plus léger, fut le seul qui eût une langue invariable. Elle devint le centre du goût , le dépôt des lumières , la source de toutes les jouissances de l'esprit : tous ceux qui voulurent être éclairés ou le paraître , apprirent la langue française ; elle entra dans l'éducation; elle devint pour l'Europe une langue classique comme celle des Grecs et des Romains.
Après le siècle de Louis XIV , la langue française con-
tinua à se répandre en Europe ; son empire devint chaque jour plus étendu ; le {joiit commença à se corrompre , mais les grands modèles étaient restés.
La langue française , qui avait répandu toutes les idées de la civilisation , proclama bientôt toutes les erreurs du philosophisme. L'ascendant des Français était si fort en Europe, que les nouveautés les plus dangereuses s'accréditèrent sous leur nom ; et les peuples qui s'étaient éclairés avec la France, sous le siècle de Louis XIV, voulurent aussi s'égarer et se corrompre avec elle , dans le siècle suivant. Les étrangers apprirent la langue française pour lire l'Encyclopédie, comme ils l'avaient apprise pour lire Racine. En Hollande, en Suisse, dans la plupart des villes d'Allemagne , il s'était établi des imprimeries françaises , sans cesse ouvertes aux. apôtres d'une philosophie séditieuse : les brochures , les libelles philosophiques circulaient en Europe , et tous étaient écrits en français. Ainsi , notre langue, qui avait dû son empire au goût et à la raison, dut aussi quelque chose à la corruption des lumières.
Tel était l'état des choses lorsque la révolution a comuiencé, et la langue française n'a fait qu'accroître son em- ]iire au milieu de nos troubles politiques ; les nouveaux succès qu'elle a obtenus en cette circonstance sont assez étonnans pour lixer un moment notre attention. La révolution française fut sans doute un grand événement pour l'Europe : conune la France était depuis long-temps le centre de toutes les combinaisons politiques , elle dut en ce moment attirer tous les regards. La révolution retentit d'abord chez tous les peuples étrangers : chacun voulut
la connaître , les uns pour en profiter , les autres pour s'en défendre. On eût dit qu'il n'y avait plus qu'un seul peuple et une seule ville en Europe : on ne parlait que de Paris , on ne voyait que la France. L'enthousiasme , la crainte , la curiosité , la surprise , imposèrent partout la nécessité d'apprendre la lanjjue française.
Le grand spectacle de la révolution donnait aux étrangers une sorte d'impatience d'apprendre notre langue , et la révolution elle-même vint bientôt leur en faciliter les moyens. Un grand nombre de Français avaient été obligés de fuir leur patrie : comme ils appartenaient à la classe éclairée de la nation , ils firent adopter notre goût et nos manières. La plupart des ecclésiastiques , chargés parmi nous de l'éducation , furent accueillis chez les peuples voisins : ils y portèrent le goût de nos auteurs classiques ; ils payèrent les bienfaits par des lumières, et souvent la langue française fut le gage et le prix de l'hospitalité.
Tandis que de malheureux exilés répandaient partout notre langue , les armées françaises pénétraient en Italie, en Hollande , en Allemagne ; elles y ont séjourné longtemps ; elles s'y sont mêlées avec les peuples qu'elles avaient vaincus; et, comme les Français n'apprennent point les langues étrangères , on a été obligé d'apprendre la leu}\ Plusieurs contrées voisines , par une suite du succès de nos armes , sont devenues françaises , et notre langue est devenue pour elles une langue nationale.
Ainsi toutes les circonstances , tous les événemens se sont réunis pour assurer l'empire de la langue française : elle a profité de la civilisation du siècle de Louis XIV et
SUR LA LANGUE FRANÇAISE. 3-2î)
(le la corruption de l'âge suivant ; elle a profité tour à tour de nos lumières et de nos erreurs , des infortunes de la révolution et de 1 éclat de nos victoires : elle a porté partout ses conquêtes ; elle n'a plus , si l'on peut parler ainsi , qu'à rég-ner sur elle-même.
La langue française a plusieurs symptômes de corruption , elle a plusieurs écueils à redouter : le premier et le plus dangereux de tous , c'est la foule des grammaires et des dictionnaires qui paraissent chaque jour. Plus il y a de grammairiens dans un pays , plus la langue se détériore : il me semljle voir plusieurs médecins auprès d'un malade ; ils ont tous un avis différent , et ils ne font qu'augmenter le mal , en cherchant à le réparer. Les grammairiens se regardent comme autant de législateurs du langage; et l'on sait que la quantité des législateurs nuit à la bonté des lois : ils ne tiennent aucun compte de l'usage , parce qu'ils veulent donner du nouveau ; dès-lors la contusion s'établit , et la langue n'a plus rien de fixe.
La langue française , qui recevait ses lois d'une société choisie , les a reçues pendant quelque temps de tout le monde ; les savans lui ont donné des tennes techniques qui n'ont fait que l'appauvrir ; chaque profession , chaque classe du peuple lui a donné quelque chose , et la bonne compagnie ne lui a plus rien donné. Quelques partisans de la littérature allemande et de la littérature anglaise oui cherché à introduire parmi nous les tournures et l'esprii de ces deux langues étrangères; le germanisme et l'anglicisme ont eiivahi notre littérature : beaucoup de nos oi:vrages modernes ressemblent à des traductions littérales tic
rallemand et de l'anjjlais. Ronsard avait étouffé notre langue à son berceau , en parlant en français grec et latin ; quelques écrivains de notre siècle veulent précipiter son déclin, en la mêlant à des idiomes étrangers.
Un des fléaux les plus dangereux pour la langue française , est sans doute cet esprit d'innovation qui s'est introduit partout , et qui s'est emparé de notre littérature. Les défenseurs du goût nous avaient souvent répété cette maxime heureuse et sage : Ce qui est inusilc n'est pas français. Beaucoup d'écrivains modernes n'ont point tenu compte de cette maxime ; et, pour qu'on adoptât leurs idées nouvelles, ils ont cherché à détruire le respect qu'on conservait encore pour ceux qui les avaient précédés. Une langue, dont la clarté et la raison sont le principal caractère , est devenue sous leur plume une langue inintelligible et bizarre. Parmi les plus dangereux ennemis du langage français , on doit compter certains poètes modernes qui sont occupés jour et nuit à tourmenter les mots pour en tirer un autre sens que celui qui leur est propre ; semblables à des jardiniers dont le caprice bizarre s'efforcerait de faire croître des oranges sur un chêne, ou des roses sur un cyprès. Ils dénaturent tout dans leur pénible enthousiasme, et, si leurs efforts obtiennent quelque succès , la langue de Boileau ne sera plus qu'une langue morte; nous serons obligés de traduire les chefs-d'œuvre du siècle de Louis XIV , comme on traduit ceux du siècle d'Auguste.
Alors la langue française cessera d'être une langue univei-selle en Europe ; car les étrangers n'apprendront plus ujie langue qui ne sera point fixée , et qu'il leur faudrait de
nouveau apprendre tous les dix ans. Que faut-il donc faire pour conserver à la langue française sa prééminence ? Il faut que tous les gens de goût se liguent contre ces novateurs , contre ces factieux littéraires qui veulent faire une révolution dans le langage ; il faut se rallier autour des bons modèles , et montrer sans cesse aux étrangers les chefsd'œuvre du grand siècle : ce sont là nos véritables richesses , les véritables titres de notre gloire : quelques circonstances passagères ont pu contribuer à répandre notre langue en Europe , mais nos bons écrivains peuvent seuls rendre son empire durable.