ET DE LA BONTÉ
On parle sans cesse dans notre siècle de sensibilité ; c'est un grand mot , et je soupçonne qu'on ne le répète si souvent que parce qu'on ne l'entend pas. La bonté au contraire s'entend aisément ; c'est un sentiment très-naturel , et voilà sans doute poiu-quoi il n'est point à la mode comme l'autre : tout le monde veut être sensible , mais personne ne se soucie d'être bon. C'est ce qui m'a fait naître l'idée de faire un parallèle entre la bonté et la sensibilité. Ces discussions morales peuvent avoir leur agrément et leur prix comme les discussions littéraires ; le cœur humain est aussi un livre classique qu'on ne saurait étudier avec trop de discernement , et peut-être est-il aussi utile de savoir si un sentiment est préférable à un autre , que de savoir si Corneille est au-dessus de Racine , ou Virgile au-dessus d'Homère.
Je consulte les oracles du siècle dernier , et ils me répondent que la sensibilité n'est autre chose que la faculté de sentir. Je ne suis pas beaucoup plus avancé ; car cette faculté s'étend à tout le règne animal , et même au genre végétal. L'homme et l'insecte qui rampe sous ses pieds ont la faculté de sentir. D'après cette définition , la sensibilité est dans les plantes, et la sensitive en est le plus parfait modèle. C'est en vain que j'ai recours aux anciens; les anciens n'ont dans leurs langues aucun mot qui réponde au mot de sensibilité : c'est une invention moderne , et je vois même que ce mot n'a été adopté parmi nous que depuis qu'on s'est mis à expliquer les sentimens par les sensations. Il faudra donc nous en rapporter aux plus sages des sages de notre temps pour la définition de ce mot nouveau. La sensibilité , disent-ils , est une disposition de l'ame qui la rend facile à être émue , à être touchée. J'aime beaucoup mieux cette explication : elle fait au moins sortir l'homme du règne végétal , elle l'abaisse moins à ses propres yeux.
La bonté, disent les moralistes, consiste en deux points : le premier, ne pas faire de mal à nos semblables ; le second, leur faire du bien. Cette définition n'est pas très-précise , mais elle est propre cependant à faire naître des idées justes. On voit déjà qu'il v a quelque chose de plus réel dans la bonté que dans la sensibilité ; l'une est une vertu , et l'autre n'est qu'une disposition à la vertu : la sensibilité est la faculté d'être ému ; mais comme on peut être ému en bien ou en mal , la sensibilité peut devenir une disposition généreuse, mais elle peut devenir aussi une disposition dangereuse et