‹ Le printemps d'un proscritChapitre 30 sur 32 · ET DE LA BONTE · texte numérisé non relu

ET DE LA BONTE

nuisible. L'homme sensible peut être bon , mais il est possible qu'il ne le soit pas toujours ; l'homme que la nature a fait bon , le sera clans toutes les situations de la vie : l'homme sensible , pour faire le bien , a besoin d'être averti par une émotion généreuse ; l'homme bon n'a qu'à se laisser faire , il ne s'égare jamais en suivant son penchant.

La sensibilité peut développer toutes les qualités morales ; mais elle peut aussi réveiller toutes les passions : l'homme doué de sensibilité sentira plus vivement les images de la vertu ; mais il sera sulDJugué plus facilement par les images du vice. Par la raison qu'il est plus accessible à l'amour , il sera plus accessible à la haine. Il peut être le meilleur des hommes , mais il peut devenir le plus méchant. Avec la sensibilité on peut faire des heureux ; on peut aussi faire verser des larmes : l'homme qui est né bon fera le bonheur de tous ceux qui l'entourent , sans faire jamais le malheur de personne. C'est le génie de la bonté qui a dicté aux hommes cette maxime : Ne faites point aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit. Elle lui a dit plus encore : Faites à autrui le bien que vous voudriez qu'on vous fit à vous-mêmes.

La sensibilité , il est vrai , peut faire naître des affections plus vives que la bonté ; mais lorsque ces affections se fixent sur un objet , elles deviennent souvent un sentiment exclusif : « Tu seras pour moi l'univers , » dit l'homme sensible à la femme qu'il adore , et il ne voit plus rien autre sur la terre. .Te ne sais si je me trompe , mais il me semble qu'il y a dans la sensibilité quelque chose qui tient de

ré{joïsme. Il n'en est pas de même de la bonté qui fait naître des affections plus douces et pour qui rien n'est étranger ; elle s'étend à tous les êtres ; elle se montre partout où on a besoin d'elle ; elle ressemljle en cela à la Providence qui embrasse tout de son regard bienfaisant , qui visite l'homme dans sa douleur , et qui donne la pâture aux petits des oiseaux ; aussi on n'a jamais dit de Dieu qu'il était sensible ; et pour l'honorer dignement , les hommes l'ont surnommé XElre souverainement bon.

La sensibilité n'est pas toujours la même ; elle suit les différens périodes de la vie humaine ; dans la jeunesse , elle est plus vive ; sa vivacité se ralentit dans l'âge mûr ; elle s'éteint dans la vieillesse. L'inaltérable bonté ne change point ; toujours la même , elle accompagne l'homme depuis le berceau jusqu'au cercueil, cherchant toujours à essuyer des larmes, et semant les bienfaits sur son passage.

La sensibilité tient de fort près aux passions , et elle a quelque chose du caractère qui les distingue ; elle est quelquefois vive et brusque comme la colère ; aveugle et capricieuse comme l'amour , elle va toujours avec \di fille du logis ; elle se nourrit souvent de visions et de chimères; les sentimens qu'elle fait naître sont quelquefois incertains et changeans ; plus ils sont violens , moins ils sont durables. Il y a six mois que je rencontrai un homme trèssensible qui venait de perdre sa femme ; il me serait impossible de peindre sa douleur. Il avait fait tendre tous ses appartemens en noir ; il avait à côté de son lit le cœur de la défunte dans une urne funèbre ; on ne pouvait l'arracher à ce triste spectacle, et tous ses amis étaient persuadés

Page 1