QUELQUES OBSERVATIONS
Quelques littérateurs ont pensé que la poésie descriptive n'est point un genre; cela peut être vrai, si on prend la définition à la rigueur ; cependant il a paru dans notre siècle des poëmes descriptifs et qui ne sont que descriptifs : au reste , je n élèverai pas une dispute de mots ; mes idées ne portent point sur une définition plus ou moins rigoureuse.
On a dit encore que la poésie descriptive , si elle est un genre, n'est point un genre nouveau. Je sais trèsbien que la poésie a toujours eu pour objet de peindre et de décrire ; mais si le genre n'est pas nouveau , il a du moins été traité d une manière nouvelle ; la poésie
descriptive chez les modernes n'est point ce qu'elle était chez les anciens ; les modernes reconnaissent sans doute ce précepte d'Horace, ut pictura poesis., mais leur école est différente, et c'est d'après cette différence que j'ai cru devoir hasarder quelques observations.
M. de Chateaubriand, dans son bel ouvrage du Génie du Chiistianisme, attribue l'origine de la poésie descriptive , telle qu'elle est cultivée parmi les modernes , à la religion chrétienne qui a renversé les autels du paganisme, et qui , en détruisant le charme attaché aux fables mythologiques , a réduit les poètes à chercher la source de l'intérêt dans la vérité et l'exactitude de leurs tableaux. Dès qu'on eut cessé de croire aux Nymphes , aux Dryades , à Flore , à Pomone , et à toutes les divinités champêtres, les images vagues de la mythologie durent être moins fréquemment employées dans les poésies bucoliques ; les poètes durent s'appliquer à peindre les objets dans les rapports qu'ils avaient avec la nature, et non point dans les rapports qu'ils pouvaient avoir avec la croyance du peuple. Delà l'origine de la poésie descriptive. La conséquence paraît naturelle , elle est cependant démentie par l'expérience. On n'a pas vu les progrès du genre descriptif suivre de près ou de loin les progrès du christianisme. Les anatlîêmes lancés contre les dieux de la mytholo-
gie n'ont point fait autorité pour les poètes chrétiens, même dans les siècles de la plus grande ferveur. Les poètes ont continué à employer les idées profanes du paganisme; quelques-uns même n'ont pas craint de mêler les images mythologiques aux images sacrées ; et plus d'une fois les divinités fabuleuses ont été invoquées dans des poëmes consacrés à chanter les louanges du vrai Dieu. A mesure que le goût s'est perfectionné, la poésie a renoncé à ce mélange bizaiTe; mais la mythologie n'en a pas été pour cela bannie du langage poétique, principalement dans les compositions qui ont pour objet les tableaux de la nature. Il n'est presque point de vers descriptifs chez les modernes , où la Fable n'ait été employée avec quelque avantage. Il serait difficile de lire cent vers de suite sur la campagne , où il ne soit point cjuestion de Flore, de Pomone, des Sylvains ou des Nymphes. Il est vrai que les divinités mythologi([ues ne réveillent plus pour nous l'idée d'une croyance religieuse ; mais leurs noms servent encore à rappeler d'une manière heureuse les objets dont la poésie nous retrace l'image. Je sais cjue dans notre siècle on a reproché aux poètes l'usage qu'ils faisaient de la mythologie : ils en ont peut-être abusé ; mais le mauvais goût aurait-il donc le droit de flétrir tout ce qu'il touche ! Que deviendraient les beaux -arts, que resterait -il à faire au
génie , s'il fallait renoncer à toutes les choses dont on abuse ?
Avant d'aller plus loin , je dois m'arrêter ici à quelques considérations générales sur la marche de l'esprit humain , et sur les progrès et la décadence du goût, chez tous les peuples qui ont cultivé les arts. Dans lenfance des lumières chez les nations , comme dans l'enfance de la vie humaine , les hommes ont toujours un penchant pour le merveilleux. A l'âge de maturité , ce penchant pour le merveilleux se trouve dirigé et rectifié pai^ le goût et par la raison ; c'est alors qu'il produit les chefs-d'œuvre. Mah il arrive bientôt une époque où l'esprit humain , refroidi sur les choses qui l'avaient le plus frappé, est plus entraîné par l'envie de connaître que par le besoin d'être ému. L'exactitude des idées est préférée au charme des images; le goût pour le merveilleux fait place au besoin de raisonner et d'analyser. A mesure que les esprits deviennent plus froids, plus méthodiques et plus raisonneurs, le champ de la poésie se trouve plus rétréci. Les sources auxquelles le génie puise ses plus sublimes conceptions se trouvent taries par une suite de l'indifférence publique pour les choses merveilleuses ; la poésie devient plus timide; elle perd presque toutes les beautés qui tiennent aux nobles élans de l'imagination. Tout ce qui s'élève au-dessus de la sphère
commune paraît gigantesque , et, par conséquent, de mauvais goût. Tout ce qui est héroïque n'intéresse plus aussi vivement, parce qu'on n'admire plus rien.
Qu'arrive-t-il alors? Comme les poètes veulent encore intéresser , et qu'ils ne peuvent intéresser (ju'en offrant des images inattendues et qui excitent l'émotion de la surprise , ils emploient dans les détails ce même merveilleux que leurs prédécesseurs avaient employé dans l'ordonnance et la conceplion de leurs ouvrages. Pour sacrifier à l'esprit de leur siècle ils donneront à chaque pensée, en particulier, ce qu'ils n'auront pu donner à l'ensemble et à l'invention. Les machines épiques seront tout-à7fait abandonnées , et cette faculté de l'esprit qui invente et qui organise sera réduite à se cacher dans le minutieux arrangement des phrases , semblable , si j'ose parler ainsi , à ces dieux de la Fable qui furent chassés de l'Olympe où ils présidaient à l'ordre de l'univers, et qui se réfugièrent en Egypte dans les plantes et dans les animaux.
Cette espèce de répugnance à voir les choses dans leur ensemble n'est pas étrangère à nos sciences modernes; la physique générale est presque abandonnée , tandis que la })hysique expérimentale , qui porte sur des fails isolés, est cultivée avec beaucoup de succès; cet esprit de détail, ce caractère d'iso-
lement a passé jusque dans nos mœurs , ou plutôt c'est parce qu'il était déjà dans nos mœurs qu'il s'est introduit dans la littérature et dans les arts. En morale, comme en politique, nous ne considérons que les surfaces ; étrangers au passé et à l'avenir, nous ne voyons que l'instant où nous sommes , notre attention se promène sans cesse d'objets en objets ; et si elle se fixe sur un seul , elle n'y remarque jamais qu'un point isolé. Voilà pourquoi les hommes ont eu dans notre siècle * des idées si rétrécies sur la Divinité, sur la vertu , sur la patrie ; voilà pourquoi le goût a dégénéré en littérature.
Tout ce qui tend à refroidir les sentimens du cœur humain doit nuire aux arts d'imagination ; l'esprit d'analyse décolore tout à nos yeux ; ces grandes lumières dont notre siècle est si fier, ne conviennent point à la poésie , qui ne vit que d'erreurs et d'illusions , même en disant la vérité.
Tout le monde connaît l'Eve de Milton ; lorsqu'elle se réveille pour la première fois à la vie , elle s'étonne de tout ce qui l'environne ; elle s'étonne d'elle-même ; elle écoute le bruit d'une source -, elle croit voir dans l'onde un être semblable à elle -, elle ne sait rien ; elle n'a rien approfondi ; elle ne connaît des objets que les
* Il ue faut pas oublier qu'il s'agit ici de la fin du dix-huitième siècle.
impressions qu'elle en reçoit ; partout son regard est ébloui, et son ame est dans l'enchantement. Telle est la poésie. Elle n'approfondit ni les effets ni les causes ; elle est vivement frappée des objets qui l'entourent ; elle ne voit que ce que l'imagination bii fait voir; le monde est pour elle comme une féerie continuelle ; l'illusion embellit et anime tout à ses yeux ; lorsqu'elle entend les échos d'une foret, elle croit entendre la forêt elle - même ; lorsqu'elle raconte ses chagrins au désert , le désert a une ame pour s'attendrir avec elle , et une voix pour lui répondre. Son ignorance fait tout son charme , et ses erreurs mêmes sont les plus doux de ses attraits. Aussi n'exerce -t- elle son influence que dans les siècles où l'esprit humain ne cherche point à tout approfondir , elle n'est plus rien dans les siècles où l'on se vante de tout connaître : les esprits sont alors moins capables de l'apprécier, et elle n'a plus ses vives hiiages, pai^e qu'elle n'a plus ses illusions. Dans le siècle de l'imagination , c'est Eve, vêtue et pai^ée de son innocence -, dans le siècle de l'analyse, c'est encore Eve, mais c'est Eve après sa chute , c'est Eve qui a touché à l'arbre de la science, et qui a perdu sa beauté en perdant son ignorance et sa candeur.
Dans notre siècle les muscs ont rougi de leur ignorance aimable et de leur simplicité ingénue , et les images de la poésie ont été jetées au creuset comme
tout le reste. Non - seulement les poëtes ont renoncé au mérite des grandes conceptions, des inventions épiques, mais ils ont cessé d'imaginer, et surtout de sentir, deux choses sans lesquelles il n'y a point de véritable poésie. Les muses ont pris le ton dogmatique du siècle , elles ont préféré des maximes froides aux fictions ingénieuses -, elles ont oublié que leur première gloire est de plaire, d'intéresser, d'émouvoir; elles sont montées sur les tréteaux de la philosophie moderne ; elles ont voulu aussi enseigner quelque chose aux hommes ; la poésie didactique est devenue à la mode : ce genre est celui qui peut se passer le plus aisément des beautés qui naissent de l'invention et de l'ordre -, il est aussi celui qui est le plus susceptible de briller par les détails. Sans doute que la poésie didactique a son genre de beauté et d'intérêt ; Horace, Virgile, Boileau et Delille s'y sont fait une gloire immortelle; mais on est allé beaucoup trop loin. Les poëtes didactiques se sont emparés de tous les sujets, et nous avons fini par voir un poëme qui avait pour sujet et pour titre , la Géométrie.
Cherchant toujours à marcher par des routes nouvelles, et dédaignant les routes suivies par les anciens, les poëtes se sont mis à décrire tout ce que la nature pouvait offrir à nos yeux; la poésie descriptive qui n'est pas un genre nouveau , mais qui n'est cependant
pas ce quelle était chez les anciens, s'est trouvée en harmonie avec notre siècle : on négligeait tous les arts, particulièrement ceux qui tiennent à l'esprit ; mais on cultivait encore avec succès ceux qui tiennent aux sens, tels que la musique et la peinture. La poésie descriptive était trop rapprochée de ces deux ai^ts, pour n'être pas accueillie comme eux ; elle tient d'ailleurs éminemment à l'esprit de détail , qui est le caractère de notre siècle, et qui suffisait sans doute pour lui attirer de nombreux encouragemens.
On s'est beaucoup élevé, dans les derniers temps, contre la poésie descriptive ; il me semble qu'il eut été plus sage de réprimer ses abus et d'arrêter ses écarts. Je regrette, plus que personne, que nos grands poëtes ne se soient pas exercés dans l'épopée ; mais pour les encourager à travailler dans ce genre , il faudrait avant tout leur rendre leurs dieux , leur olympe , leur enfer et toutes les machines merveilleuses sans lesquelles la poésie héroïque ne peut vivre. Le génie de la poésie est comme un aigle superbe à qui on a coupé les ailes ; on ue peut plus exiger qu'il prenne son essor vers les cieux ; nous sommes trop savans , trop éclairés , trop sages, trop raisonnables pour croire aux merveilles inventées par les poètes ; nous ne croyons guère que ce que nous avons vu , ce que nous avons touché ; la poésie n'ose plus hasarder ses mensonges, elle n'ose
plus dire des choses qui ne seraient point d'accord avec les témoignages des sens, et elle a mieux aimé décrire les scènes que nous avons sous les yeux.
Je suis loin de chercher à justifier le mauvais goût de notre siècle ; je déplore sincèrement la décadence de notre littérature ; mais en regrettant les biens que nous avons perdus , je pense qu'il ne faut pas se priver de ceux qui nous restent. L'histoire rapporte que dans un incendie qui détruisit les temples de Corinthe , les statues des dieux furent fondues par les flammes ; on recueillit les divers métaux qui avaient coulé au milieu des ruines embrasées ; on en composa un métal qui fut employé habilement parles sculpteurs; nous devons imiter les Corinthiens, et chercher parmi les débris ce qui nous reste encore.
Je sais que la poésie descriptive a ses défauts , mais il serait injuste de méconnaître ses avantages ; elle a souvent corrigé la sécheresse de la poésie didactique , en mêlant des descriptions riantes à des préceptes sévères et arides ; elle a souvent jeté des fleurs sur ces sciences exactes qui tendent à dessécher l'esprit humain ; et toutes les fois que le talent de décrire n'a pas été jusqu'à l'excès, il a porté le flambeau du goût , il a conservé le feu sacré de l'imagination jusque dans le sein de cette philosophie qui semblait avoir juré la destruction des beaux-arts.
J'ai dit , en commcnçanL , que la poésie descriptive (en prenant le mot dans son acception générale) n'était point un genre nouveau ; l'art de décrire est aussi ancien que lart des vers. Tous les poètes grecs et latins nous en ont laissé des modèles ; on pourrait même dire que Virgile a inspii'é la plupart des poètes qui , parmi les modernes, se sont distingués dans la poésie descriptive ; c'est lui qui a donné à Vanière Vidée du P?œdnim tiisticiwic[u[ n'est autre chose qu'une longue paraphrase des Géorgiques ; le poëte romain regrette dans son quatrième livre de ne pouvoir chanter les domaines de Flore; ces regrets poétiques nous ont valu le poëme des Jardins du pèreRapin, qui s'est placé quelquefois à côté de son modèle ; Thomson et quelques autres qui sont venus ensuite , n'ont pas été aussi heureux dans leurs imitations de Vii^gile ; mais il est aisé de voir qu'ils ont souvent cherché à le suivre ; le poëte que nous devons regarder comme le chef de la nouvelle école, a commencé par traduire les Géorgiques et c'est là qu'il a formé le grand talent qu'il a montré dans ses descriptions de la nature ; nos poètes descriptifs sont en quelque sorte comme la famille du cygne de Mantoue. Il faut convenir que cette famille a un peu dégénéré, qu'elle a pris d'autres mœurs, un autre caractère, une physionomie différente, mais il faut dire aussi qu'elle ne dément pas toujours son illustre origine.
On ne doit pas d'ailleurs trop s'étonner que l'art de décrire ait éprouvé quelques modifications chez les modernes. A mesure qu'on a connu davantage la nature, les rapports des êtres mieux observés se sont multipliés sous nos yeux, et nous ont ouvert une source de sensations nouvelles ; chaque détail s'est embelli, et a pris pour nous un degré d'importance qu'il n'avait point auparavant. Chaque être en particulier a excité notre attention , et les merveilles qu'on y a découvertes ont pu fournir de nouvelles couleurs à la poésie.
On pourrait ajouter que la nature n'a rien d'absolu dans ses aspects et dans les tableaux qu'elle nous présente ; nous envisageons toujours les objets selon nos passions , nos goûts et nos habitudes. Mais nos passions , nos goûts et nos habitudes ne sont pas toujours les mêmes ; chaque âge , chaque peuple , chaque siècle peut avoir une manière différente de voir les mêmes choses , et lorsque la manière de voir les objets a changé , la manière de les décrire et de les peindre doit changer aussi sous quelques rapports.
Les anciens étaient beaucoup plus près que nous de la vie pastorale ; ils vivaient beaucoup plus à la campagne ; ils l'aimaient davantage ; ils y étaient attachés par des liens plus forts et plus durables. Accoutumés
aux soins de lagiiculture, et cherchant toujours, dans leurs plaisirs, un but d'utilité , ils n'envisageaient la nature champêtre que sous le rapport des avantages que l'homme peut en tirer. Les modernes, moins occupés de ce qui peut être utile , et surtout les poëtes, qui ne paraissent guère à la campagne que comme des voyageurs ou des spectateurs oisifs, n'envisagent la nature que sous le ra]:)port des agrémens qu'elle procure. Les uns y cherchaient des plaisirs simples , des richesses réelles ; les autres n'y cherchent guère que des vues pittoresques et des images qui puissent éblouir : voulez- vous mieux sentir cette différence dans la manière d'envisager les mêmes objets? lisez les Géorgiqiies de Virgile et celles de M. Delille; \Homme des Champs chez les Romains et sous le règne d'Auguste , est un agriculteur qui veut être utile aux hommes , et qui emprunte le langage de la poésie pour leur enseigner les préceptes de son art ; X Homme des Champs au dix - huitième siècle est un peintre aimable , qui cherche moins à instruire qu'à amuser ses lecteurs , qui parle plutôt des plaisirs que des travaux de la campagne , qui donne peu de préceptes, et qui fait passer sous nos yeux un grand nombre de tableaux. Je ne comparerai point les deux poëtes, chacun a mis dans sa composition le caractère de son propre génie ; mais dans la manière d'envisager
la nature , ils ont dû céder, l'un et lautre , au goût dominant du siècle où ils ont vécu.
Il est à remarquer que la civilisation a commencé dans les campagnes -, elle a passé ensuite des champs dans les villes, et les citadins ont fini par faire prévaloir leurs goûts et leur manière de voir. A mesure que le luxe a étalé son éclat, les choses utiles ont perdu de leur prix dans l'opinion des hommes. Ils sont devenus ingrats pour l'art qui les nourrit ; la plupart des occupations, des travaux champêtres, sont regardés aujourd'hui comme indignes d'inspirer le génie des poètes. Un grand nombre de mots consacrés à l'agriculture sont bannis du langage poétique; il est vrai que le traducteur des Géorgiqiies en a remis quelques-uns en honneur ; mais il ne fallait rien moins que l'ascendant d'un grand talent pour faire accueillir une innovation si contraire à notre superbe délicatesse , et la surprise même que cette innovation a causée prouve que notre manière de voir est bien différente de celle des anciens.
Je ne puis cependant m'empêcher de convenir que les anciens avaient un grand avantage sur les modernes; en considérant la nature sous le rapport des biens réels que Thomme peut en tirer, ils avaient dans leurs descriptions un objet plus fixe et plus déterminé ; les tableaux que Virgile fait de la nature sont toujours
motivés ; s'il décrit le printemps , c'est pour annoncer que les travaux champêtres vont commencer ; s'il décrit les campagnes , c'est pour nous rappeler les moissons ; si sa muse nous parle des prairies , elle songe aux troupeaux ; le poëte nous présente quelquefois des vues pittorescpies, mais ces vues pittoresques sont toujours amenées par une situation ou par quelque chose qui montre l'homme au milieu de ses descriptions ; peint-il une grotte et le frais ombrage des bois? deux bergers sont assis sur le gazon, et se disputent le prix du chant ; peint-il le pampre touffu et les vastes forêts? ces objets sont gravés sur une coupe , chef-d'œuvre d'Alcimédon.
Les poètes modernes qui ne cherchent qu'à nous éblouir , ont quelque chose de plus vague dans leurs descriptions. Leur muse erre sans cesse dans l'univers ; elle est tantôt sous le brûlant équateur, tantôt sous le pôle glacé , elle vole vers le ciel , elle traverse l'Océan , elle parcourt toutes les merveilles de la nature, et elle cherche dans tous les êtres le côté qui peut frapper nos regards. Jamais aucun objet d'utihté ne la diinge dans son brillant essor.
La muse des anciens, pom' me servir d'une comparaison tirée des images champêtres, ressemble à l'abeille qui ne vole que sur les fleurs dont elle peut extraire son miel ; la muse des modernes ressemble au
papillon, qui éblouit par ses couleurs, qui vole des bois à la prairie, qui n'a point de but dans ses courses, et qui va partout où l'entraîne son volage caprice, il serait difficile de ne pas reconnaître ici tous les avantages que les anciens ont sur nous; mais sans blesser les goûts de notre siècle, sans trop s'éloigner de nos mœurs et de notre manière de voir et d'envisager la nature, il nous semble qu'on peut donner un but plus déterminé à notre poésie descriptive.
Les poètes didactiques ont pour objet, comme on sait , d'enseigner quelque chose aux hommes ; mais il ne faut pas que cette prétention les rende trop vains. Dans le siècle où nous sommes , quelles idées peuventils nous donner qui n'aient été mieux développées par d'autres ? Le plus petit traité d'agriculture en apprendra toujours plus que la lecture des Géorgiques ; si les poètes doivent avoir dans leurs compositions un but d'utilité , c'est bien moins pour l'intérêt de l'art qu'ils enseignent, que pour l'intérêt de celui qu'ils cultivent. Les préceptes qu'ils donnent, sont comme un fil régulateur qui dirige leur marche, et qui fait rapporter toutes leurs idées à une idée principale ; ces préceptes sont un moyen pour eux d'établir l'ordre dans leurs tableaux, et de mettre dans leurs ouvrages cette unité que la nature a mise dans les siens ; ainsi , nous ne demandons pas aux poètes de nous apprendre des
choses que nous savons déjà , mais nous exigeons d'eux qu ils mettent de la régularité et de la méthode dans lem^s poëmes : or, ne leur est-il pas possible de suppléer au défaut des préceptes, par des situations heureuses , et si les muses doivent avoir pour but de faire aimer plutôt que d'apprendre ce quelles décrivent, si elles doivent renoncer à éclairer les hommes, ne peuvent-elles pas chercher à les intéresser et à les émouvoir? Nous affectons un dédain superbe pour les détails de l'agriculture ; mais ne pourra-t-on point nous plaire encore, en nous rappelant nos goûts, nos mœurs, nos passions, nos sentimens, et en nous montrant, si on peut parler ainsi, la nature à travers le cœur humain ? Les leçons de la morale qui naissent de toutes les scènes de la création , ne seront-elles pas un but suffisant , et nos poètes s'écarteront-ils des règles du goût, lorsque, sans rien enseigner, ils nous offriront toujours dans leurs tableaux l'homme, qui est le roi de l'univers, et lorsqu'à l'exemple du psalmiste, ils feront chanter aux bois et aux collines les louanges du Créateur ?
La meilleure manière de plaire aux hommes , c'est de leur parler d'eux ; les anciens les intéressaient en leur montrant ce qui leur était utile ; on peut nous plaire encore en nous montrant ce que nous aimons , et en réveillant nos sentimens les plus chers. Les
poètes descriptifs ne doivent jamais perdre de vue cette idée ; elle est presque toute la poétique de l'art de décrire, tel qu'il est adopté chez les modernes. Ainsi , le poëte, en décrivant la nature, doit l'envisager par rapport au lecteur , ou plutôt au spectateur : ce n'est point assez de m'offrir un beau paysage, il faut encore qu'il soit en harmonie avec moi , que son aspect réveille un sentiment noble et délicat , et que mon cœur puisse s'y intéresser. Ronsard et Dubartas, dans le seizième siècle, Saint-Amant, dans le dix-septième ont cultivé la poésie descriptive; ils nous en ont laissé des modèles tout différens de ceux des anciens , et qui se rapprochent un peu du genre qui a été adopté parmi nous ; mais leurs tableaux manquent leur effet , parce qu'ils rappellent sans cesse la nature à des idées basses et triviales ; ils placent l'homme dans leurs descriptions , mais ils n'établissent que des rapports humilians , en quelque sorte , pour Ihumanité et pour la nature elle-même , en puisant les termes de leurs comparaisons dans les choses les plus communes et les plus grossières.
Dubartas, dans son poëme de la Semaine, où il chante la création du monde , appelle les vents les postillons d'Eole, et les poissons les bourgeois de l'empire liquide. Ronsard a été beaucoup plus loin encore que Dubartas. Il a fait un hymne sur chaque saison de
Tannée. Il prête sans cesse aux objets qu'il décrit les mœurs domestiques et les idées les plus familières de l'homme. Les saisons , personnifiées dans ses tableaux , parlent et agissent comme le feraient les femmes de la dernière classe du peuple. Dans la description de Tété, qui est surtout remarquable par la bizarrerie des conceptions , la nature est représentée, par Ronsard , comme une femme débauchée , et le soleil comme un homme à bonnes fortunes.
L'amoiireuse Nature était un jour fâchée
De se voir sans rien faire auprès du Temps couchée.
<■ Au lieu de me répoudi'e ( dit-elle ) , il ronfle , et je ne puis » En tirer seulement un haiser en trois nuits.
» Bref, j'ai délibéré de me donner plaisir; » Auprès de mon mari je ne veux plus gésir;
" Quant à moi , je suis franche ; et déesse , j'estime » Autant un fils bàtai'd comme un fils légitime.
A la naissance de l'hiver, Ronsard fait arriver tous les vents du nord ; les pa?rains de Verifant arrivent de leurs côtés , et le ciel enfariné les champs de neige et de grêle. On est toujours tenté de croire que Ronsard a eu l'intention de faire une parodie ; il parle très-sérieusement. Mais laissons là Ronsard et Dubartas ,
et venons aux modernes, venons surtout à M. Delille, qui a su nous donner à la fois des préceptes et des modèles dans plusieurs genres. Le quatrième chant des Géorgiqiies françaises est une poétique complète du genre descriptif. Je vais citer ici quelquesuns des vers dans lesquels il conseille aux poètes d'intéresser l'homme à leurs tableaux :
Même aux eaux, même aux fleurs, même aux arbres muets,
La poésie encore, avec art mensongère,
Ne peut-elle prêter une ame imaginaire?
Tout semble concourir à cette illusion^
Voyez l'eau caressante embrasser le gazon;
Ces arbres s'élancer, ces vignes tortueuses
Embrasser les ormeaux de leurs mains amoureuses;
Et , refusant les sucs d'un terrain ennemi ,
Ces racines courir vers un sol plus ami.
Ce mouvement des eaux , et cet instinct des plantes
Suffit pour enhardir vos fictions brillantes ;
Donnez-leur donc l'essor. Que le jeune bouton Espère le zéphyre et craigne l'acpiilon. A ce lis altéré versez l'eau qu'il implore; Formez dans ses beaux ans l'arbre docile encore; Que ce troue, enrichi de rameaux adoptés, Admire son ombrage et ses fruits empnmtés; Et , si le jeune cep prodigue son feuillage, Demandez grâce au fer en faveur de son âge. Alois, dans ces objets croyant voir mes égaux, La douce sympathie , à leurs biens , à leurs maux , Trouve mon cœur sensible ; et votre heureuse adresse Me surprend pour \m arbre un moment de tendresse.
POESIE DESCKIPTIVE. Of
Ici , riiiiagination est réglée par le goùl et la raison : les rapports que le poëte établit entre la nature et l'homme , sont tous puisés dans les sentimens les plus nobles et les plus délicats ; le spectateur aime à se voir dans ce tableau , et le sujet du tableau n a rien à perdre dans la comparaison.
Il ne faudrait pas cependant prendre trop à la lettic les préceptes du poëte , et sous prétexte d'intéresser rhomme, donner sans distinction les passions humaines à toutes les plantes et à tous les animaux : en cherchant à mettre de Tintérèt dans ses tableaux , on ne ferait qu'y répandre de la confusion. Darvin, poëte anglais, dans un poëme intitulé les Amours des plantes ^ a tout animé, tout personnifié; ses images ne font aucun effet , à force d'être répétées j et les rapports qu'il établit entre l'homme et la nature, sont si forcés, que la plupart de ses tableaux sont aussi ridicules que ceux de Dubartas et de Ronsard. La première règle est d'être intelligible, et en confondant ainsi toutes les idées , on finit par n'être plus entendu. Le poëte Darvin nous représente d'abord la belle Canna (le balisier d'Inde); on la reconnaît à sa taille majestueuse, à sa chevelure bouclée ; elle élève les yeux au ciel , et prononce le vceu solennel qui l'unit à l'objet de sa tendresse. Viennent ensuite l'aimable Callitmché , qui partage son amour entre deux vierges ; la belle
CoLiNA, aùnëe de deux frères bergers , portant le joli nom de Colin; le Genista (le genél) se promenant tranquilleînent à U ombre des bosquets de myrte, et entouré de dix frères qui se disputent la gloire de le rendre sensible ; la froide et réservée Carcuma (le safran des Indes), qui se refuse aux soins tendres et constans de son époux. Je ne finirais pas si je voulais citer tout ce qu'il y a de ridicule dans ce poëme, où toutes les plantes sont personnifiées. Ces sortes d'images ne sont que des travestissemens burlesques ; et l'auteur ressemble plus à un charlatan qui montre la nature dans une lanterne magique, qu'à un poëte qui veut nous intéresser à ce qu'il décrit.
Il est un autre excès dans lequel sont tombés la plupart des poëtes qui se sont livrés au genre descriptif. Sous le prétexte d'être exacts, ils ont voulu tout décrire ; leur Apollon ne peut rien voir qu'avec un microscope, et les nuances les plus imperceptibles ne leur ont point échappé; ils n'ont pas vu que la multiplicité des détails doit nuire à l'effet qu'ils veulent produire , et que l'intérêt ne saurait naître d'une foule de petits objets rassemblés , qui ne font que fatiguer la vue et l'attention. Les poëtes allemands sont presque tous tombés dans ce défaut; Thomson n'en est point exempt. La plupart de leurs tableaux champêtres sont moins des poëmes que des herbiers , ou
des nomenclalures d'hitoirc naturelle; ils semblent ne travailler que pour des botanistes , et le moindre de leurs torts est de ne pas parler la langue du plus grand nombre , la langue dans laquelle , comme l'a dit un homme de goût , tout ce qui a un caractère de beauté doit être exprimé :
N'imitez pas pourtant ces auteurs trop soigneux, Qui , des beautés des champs amans niiautieux , Préférant dans leurs vers Linnéiis à Virgile, Prodiguent des objets un détail inutile , Sur le plus vil insecte épuisent leurs pinceaux , Et, la loupe à la main, composent leurs tableaux. C'est un peintre sans goût, dont le soin ridicule, En peignant une femme , imite avec scrupule Ses ongles, ses cheveux, les taches de son sein.
On ne saurait trop répéter ce précepte : le naturaliste peut tout décrire , mais le poëte doit choisir les objets de ses tableaux. Les sciences qui ont pour but d'éclairer les hommes , peuvent tout embrasser ; mais la poésie, dont le but principal est d'émouvoir, doit se restreindre aux objets qui peuvent l'rapper l'imagination.
Les poëmes descriptifs sont, en poésie, ce que le paysage est dans la })einture ; et comme Fart du paysage, celui de décrire, lient moins au talent qui invente et qui dispose les grandes parties d'un tableau,
qu'au talent qui observe et qui compare les nuances des objets et les divers accidens de la nature ; il en résulte qu'on ne peut réussir dans ce genre qu'après avoir beaucoup observé. La plupai't des poètes descriptifs peignent la nature qu'ils ont vue dans les livres, et leurs descriptions manquent trop souvent de vérité. Le moyen le plus sûr d'être vrai dans ses images, c'est de voir ce qu'on veut peindre; on peint toujours plus fidèlement ce qu'on a sous les yeux. Mais ce n'est pas assez d'être exacts dans vos peintures ; il faut que la nature soit vivante sous vos pinceaux et revêtue des formes morales qui nous la font aimer ; je ne vous demande pas la description fidèle , la statistique scrupuleusement rimée des montagnes , des fleuves , des forêts ; je les connais comme vous ; mais je veux savoir ce que ces tableaux vous ont inspii'é, ce qu'ils ont dit à votre cœur et à votre imagination ; et pour me répondre, il faut que vous les ayez vus ; vos observations ne manqueront pas d'animer vos descriptions et de vous fournir des couleurs nouvelles ; chacun a sa manière de voir et de considérer un objet ; celui qui rendra compte des impressions qu'il a ressenties à la vue de la nature , ne peut manquer d'avoir un coloris original.
]Mais il me semble que j'ai déjà beaucoup trop parlé de la poésie descriptive ; on m'accusera de faire une
poétique tout exprès pour mon ouvrage , et je sens qu'il n'en vaut pas la peine. Je l'avais d'abord composé pour mes amis ; je n'avais point été entraîné par l'envie de décrire, mais par le besoin d'exprimer des sentimens qui m'étaient chers ; je rendais une situalion dans laquelle je me trouvais ; la nature m'avait consolé dans mon exil , je lui adressais mes chants -, je célébrais les bienfaits de l'amitié qui partageait mes chagrins. Je serais désolé qu'on ne trouvât pas dans mon poëme autre chose que des descriptions.
La reconnaissance a guidé ma plume, et j'ai voulu faire connaître des vertus dont la renommée ne parle point. Un des plus grands malheurs qu'ait causés la révolution, c'est d'avoir forcé la vertu à se dérober à tous les regards ; il existait encore des cœurs généreux et des âmes sensibles , mais les pleurs de l'humanité coulaient dans le silence; les hommes ont caché leurs actes de générosité, comme ils ont caché leurs trésors; ainsi l'exemple a été perdu, l'exemple qui est une morale vivante, et qui produit toujours plus d'mpression sur le peuple , que la morale qu'on trouve dans les livres ; le crime seul a osé se montrer ; la bienfaisance désintéressée, la bonté courageuse sont restées inconnues et oubliées. J'ai cherché, pour ce qui me regai'de, à répai^er cet oubli , en rappelant les procédés délicats et généreux dont j'ai été l'objet ; et c'est sous
ce rapport , bien plus que sous le rapport du goût en littérature, que je voudrais être pris pour modèle.
Un critique m'a accusé de parler trop de moi; mais je crois qu'on peut parler de ses malheurs sans amourpropre et sans que l'envie y prenne garde. Il est d'ailleurs beaucoup d'hommes qui se sont trouvés dans la même situation que moi, et l'histoire de mes proscriptions est malheureusement celle de tout le monde. On me reprochera peut-être d'avoir rappelé le souvenir de la révolution dans les tableaux de la campagne; mais dites-moi dans quel lieu de la terre, dans quelle situation de la vie, on peut jamais échapper aux souvenirs de la révolution ?
Virgile, dans la plus touchante de ses Eglogues, a peint les horreurs de la guerre civile , et quoique M. de Marmontel l'en ait blâmé, il me semble que l'exemple du poëte latin est une assez grande autorité pour me servir d'excuse. Un critique ingénieux a dit qu'il manquait un loup aux bergeries de M. de Florian ; grâce à la révolution, je me flatte qu il ne manquera rien à mon poëme champêtre. Je dois néanmoins faire remarquer que la révolution n'est point présente aux scènes que je décris. J'ai bien soin de ne la montrer que dans le lointain ; si la terreur et son affreux cortège m'avaient suivi au milieu des champs, mes tableaux n'auraient inspiré qu'un sentiment pé-
nible, et le printemps décrit dans mes vers aurait trop ressemblé à cette foret enchantée décrite par le Tasse, où les arbres poussaient de lugubres soupirs et se couvraient du sang qui sortait de leurs profondes blessures.
Ce petit ouvrage, auquel on donnera le titre de poëme ou d élégie, a été composé dans mon exil; je n'y fais allusion à personne ; je rappelle des époques désastreuses , comme l'histoire sans doute les rappellera. Je retrace des souvenirs; mais il n'est point dans mon intention, encore moins dans ma puissance, de réveiller des passions éteintes. Je suis bien pénétré de cette triste vérité , que notre malheureuse révolution est l'ouvrage de ceux qui l'ont défendue, et de ceux qui n'ont pas su la combattre. Il ne serait peutêtre que trop vrai de dire que nous nous sommes tous trompés ; il est temps enfin de juger les hommes sur leurs actions et non point sur leurs idées politiques ; de les juger d'après leur caractère, qui ne change point, et non sur leurs opinions , qui changent sans cesse. Celui qui a commis un crime sous les bannières d'un parti , est sans doute inexcusable ; mais celui qui n'a eu d'autre tort que de ne pas voii* la vérité dans un moment où tout le monde se trompait , doit trouver grâce pour son erreur, lorsqu'il pardonnera aux autres le tort qu'il a eu lui-même. J'ai été long-temps perse-
cuté, je déclare ici que je n'ai conservé de ressentiment contre personne , et j'ose croire que personne n'en conserve contre moi.
P. S. J'ai laissé cette dissertation telle que je l'avais faite en 1 802 et telle qu'elle a pai^u dans les éditions qui ont précédé celle-ci. Je parlerai seulement ici des fautes qu'on m'a reprochées ; la première est le défaut de plan ; je reconnais toute la justice d'une pareille censure, et je me contenterai de rappeler, pour mon excuse, qu'aucun esprit d'ordre n'a présidé à mon premier travail , et que j'ai fait unpoëme sans le savoir. On m'a reproché encore de n'avoir pas été tout-à-fait fidèle à mon titre , et d'avoir mêlé à la description du printemps des scènes et des tableaux de l'été ou de l'automne. Je n'ai eu en vue que de décrire la belle saison, et de montrer les plaisirs , les scènes paisibles de la campagne dans les beaux jours. Une censure plus grave et plus méritée est celle qui me reproche d'avoir rimé faiblement. Je n'ai rien à répondre à cette juste critique, mais si je ne craignais pas d'être accusé de créer des règles tout exprès pour justifier le peu que j'ai fait, j'oserais m'élever contre le respect exagéré qu'on a aujourd'hui pour la rime. Tout le monde sait que la rime s'est introduite dans les langues modernes, parce que ces langues manquaient de mélo-
die. Je suis loin de nier l'avantage que les poètes ont pu en tirer; mais en se montrant trop rigoureux sur les consonnances des vers, ne doit-on pas craindre la monotonie? A force de rechercher \ opulence des rimes, na-t-on pas appauvri la langue poétique, et ne se prive-t-on pas de lavantage de varier ses expressions? Voilà pour les uns, ma justification ; pour les autres, mon excuse : je suis loin de me présenter comme modèle ou comme autorité ; mais ce qu'il y a de certain, c'est que la poésie a perdu dans ces derniers temps quelque chose de sa popularité , et je crains que les entraves qu'elle se donne n'y aient eu quelque part. Pour les gens du métier, la difficulté vaincue est souvent un grand mérite; mais les gens du monde qui ne connaissent pas la difficulté , n'apprécient guère les efforts qu'on fait pour la vaincre. Je n'insisterai pas davantage , et je finirai cet avantpropos , en remerciant ceux de mes amis qui m'ont censuré, et qui m'ont aidé à corriger mes fautes.
LE PRITsTEMPS
pome en €luatrr Cliants.
ARGUMENT
Invocation au Printemps. — Vue générale des premiers jours du Printemps. — Le calme des champs opposé aux troubles de la révolution dans les villes , et surtout dans la capitale. — Portrait du sage qui habite la campagne. — Sa courageuse bienfaisance envers les malheureux, et les proscrits. — Les inspirations de la religion dans les solitudes champêtres. — Portrait d'un curé do village. — Cérémonies religieuses célébrées dans des lieux déserts. — Le Proscrit oublie Paris et ses spectacles pour ne s'occuper que des tableaux de la nature. — Vue du matin. — Hymen et fécondation des fleurs. — Horloge de Flore à l'usage des hameaux. — Amours d'Estelle et de Némorin : leur mort.
Qu'un autre des héros célèbre les exploits ,
Qu'il chante la puissance et les bienfaits des rois ;
Ami de leur pouvoir bien plus que de leur gloire ,
Qu'il encense à la fois Plutus et la Victoire :
Pour moi , je crains la pompe et l'éclat des grandeurs.
Elevé dans l'exil et nourri dans les pleurs ,
Tandis que la cUscorde ensanglante la terre ,
Je redis mes chagrins à l'écho solitaire.
3G LE PHIINTEMPS D'UN PIIOSCRIT.
Enfin je te revois , aimable et doux Printemps !
Je ehante tes bienfaits , inspire mes accens ;
Pare-moi de tes fleurs nouvellement écloses ;
Prête à mes doux pensers la fraîcbeur de tes roses ,
Et qu'à ta voix la paix , l'espoir consolateur,
A.insi que dans les champs renaissent dans mon cœur.
Déjà les nuits d'hiver, moins tristes et moins sombres, Par degrés de la terre ont éloigné leurs ombres ; Et l'astre des saisons , marchant d'un pas égal , Rend au jour moins tardif son éclat matinal ; Avril a réveillé l'aurore paresseuse ; Et les enfans du Nord, dans leur fuite orageuse , Sur la cime des monts ont porté les frimas. L'astre heureux des beaux jours levé sur nos climats , Des chaînes de l'hiver affranchit ces rivages , Rajeunit les coteaux , les monts et les bocages , Fait verdir le gazon qui rit au bord des eaux , Et prépare les champs à ses bienfaits nouveaux ; L'hirondelle revient , et dans son vol agile
CHANT PKEMIER. 37
Retourne avec ses fils à son champêtre asile ;
Le doux gazouillement de l'oiseau voyageur
Anime et réjouit le toit du laboureur ;
Kt les bosquets joyeux , dès qu'il l'ont vu paraître ,
Kn chœur ont salué le printemps qui va naître.
.le ne reconnais plus l'aspect de ce vallon ,
Où roulaient les torrens , où grondait l'aquilon ;
INi ces chênes en deuil, qui voyaient sur leur tèle
S'amasser les frimas, éclater la tempête.
La sève emprisonnée en ses étroits canaux,
S'élève , se déploie et s'allonge en rameaux ;
La colline a repris sa robe de verdure ;
J'y cherche le ruisseau dont j'entends le murmure ;
Dans ces buissons épais , sous ces arbres toulîus ,
J'écoute les oiseaux , mais je ne les vois plus.
Tandis que chaque jour une pluie odorante
Tombe d'un ciel d'azur sur la plaine riante ,
L'humide perce-neige émaille les gazons ,
Et les arbres en fleurs blanchissent les vallons;
L'or brillant du genêt couvre l'humble bruyère ;
Le lis, roi des jardins , lève sa tête altière. L'épi , cher à Cérès , sur sa tige élancé , Cache l'or des moissons dans son sein hérissé ; Et l'aimable Espérance , à la terre rendue , Sur un trône de fleurs du ciel est descendue.
Dans un humble tissu long-temps emprisonné , Insecte parvenu , de lui-même étonné , L'agile papillon , de son aile brillante , Courtise chaque fleur, caresse chaque plante ; De jardin en jardin , de verger en verger, L'abeille en bourdonnant poursuit son vol léger ; Le zéphyr qui s'éveille au bord des flots limpides Effleure la prairie et les gazons humides , Et ranimant les fleurs , il dépose en leur sein La fraîcheur de la nuit , les parfums du matin. De l'aube radieuse aimable messagère , Loin de l'humble sillon , l'alouette légère Va saluer le jour, et dans l'azur des cieux Fait éclater la nue en sons mélodieux ;
Des épaisses forêts cherchant l'asile sombre ,
Le merle au bec doré vole et silfle dans l'ombre ;
Le corbeau sur les monts , dans leurs bois renaissans ,
Semble adoucir sa voix et ses rauques accens :
Des passereaux ardens l'innombrable famille
Fait résonner au loin la bruyante charmille.
La colombe attendrit les échos des forets ;
Amour, ame du monde , à tes charmes secrets
Tout cède ; chaque jour dès l'aurore naissante
Des bois harmonieux la voix retentissante
Du printemps qui t'est cher célèbre le retour ;
Et de chaque buisson sort un hymne d'amour.
O prodiges nouveaux ! sous ces rians ombrages
Les arts fils des cités sont connus des bocages ;
L'amour industrieux s'applaudit , et sa voix
Presse les doux travaux des artistes des bois.
La forêt voit partout , sous ses voûtes touffues ,
Les couches d'hyménée aux rameaux suspendues ,
Et l'hymen dans les champs, sur les monts, près des eaux ,
Veille dans les taillis, veille autour des ormeaux.
Loin du jour, loin du bruit , la timide fauvette Sous la blanche aubépine a choisi sa retraite ; Et du chêne des bois l'ombrage hospitalier Protège les amours du sauvage raonier. Le bouvreuil est caché sous la verte fougère ; Le linot au genêt , à la branche légère A confié son nid, et le faible arbrisseau S'incline mollement sous l'amoureux berceau. Le brillant églantier, sur sa tige nouvelle , Voit naître avec ses fleurs les fils de Philomèle , Chantres encor sans voix , qui doivent à leur tour Chanter dans les bosquets le printemps et l'amour.
Heureux qui , retiré sous un abri champêtre , Loin du choc des partis qu'il ne veut point connaître , Errant dans ces bosquets , caché sous leurs rameaux , Chaque année au printemps voit ces rians tableaux ! Il ne s'informe point quels bruits la renommée Va semer chaque jour dans l'Europe alarmée , Et se borne à savoir la marche des saisons,
Quel est le mois des fleurs et celui des moissons.
Etranger aux fléaux qui ravagent le monde,
Bienfaiteur des humains dans les champs qu'il féconde,
ïl nourrit les cités sans en être connu.
Fidèle à ses foyers, fidèle à sa vertu,
Il n'entendit jamais ces profanes maximes ,
Ces préceptes nouveaux , pères de nouveaux crimes ;
Il n'a point vu Paris et ses honteux travers.
O coupable Cité ! toi qui forgeas nos fers , Des rois , des nations , du ciel même chérie , Hélas ! tu fus long-temps l'orgueil de la patrie ! Tu reçus dans ton sein un monarque adoré ; Réponds-moi : qu'as-tu fait de ce dépôt sacré '.* Ton fleuve voit partout sur ses rives tremlilanles Du trône et des autels les ruines sanglantes.
L'homme n'a plus sa toi, ni le peuple ses mœurs; L'amour sacré des lois s'éteint dans tous les cœurs ; Rien ne peut apaiser la révolte homicide.
i2 LE PRINTEMPS D'UN PROSCRIT.
Ni détourner les coups de sa faulx parricide. La jeunesse succombe au sortir du berceau ; Vainement la vieillesse , aux portes du tombeau , Montre ses cheveux blancs ; et l'échalaud impie Dévore le printemps et l'hiver de la vie.
Que dis-je ! la terreur , évoquant les enters ,
De ses fléaux sanglans menace l'univers.
Sur les trônes des rois l'orage éclate et gronde ,
Le monde retentit de leur chute profonde ,
La terre échappe au joug des monarques puissans.
Le sage, plus heureux, sous ses bois renaissans, Loin des cités en deuil , contemple du rivage Tant d'immenses débris dispersés par l'orage ; Et , toujours calme , au sein des peuples agités , Jouit en paix des biens que Virgile a chantés. Pour lui le doux printemps revient toujours le même , Il est toujours aimé de ses voisins qu'il aime ; Tous ses plaisirs d'hier seront ceux d'aujour'hui :
L'univers est chan{»-é, rien n'est changé pour lui.
Au signal des partis vainement la tempête,,
Eclate à ses cotés , ou gronde sur sa tète ;
Sa vertu ne craint rien : du peuple révéré ,
Le chaume qui le couvre est un temple sacré ;
En contemplant le seuil de son toit solitaire ,
La pauvreté sourit et l'infortune espère ;
Les bois qu'il a plantés , sous leurs rameaux discrets
Des douleurs qu'il console ont voilé les secrets ;
Le p^e fugitif y cache ses alarmes ,
Et loin des factions , loin du fracas des armes ,
Pleure en paix sur les maux de l'État ébranlé.
D'un monde corrompu Dieu lui-même exilé ,
Sans temples , sans autels , près des mortels qu'il aime
A caché dans les champs sa majesté suprême ;
Lorsqu'aux cités l'enfer a son culte odieux ,
Les hymnes du désert montent seuls vers les cieux.
Quelquefois le hameau , que rassemble un saint zèle , Au Dieu dont il chérit la bonté paternelle Vient , au milieu des nuits , offrir au lieu d'encens Les vœux de l'innocence et les fleurs du printemps : L'écho redit aux bois leur timide prière.
Hélas ! qu'est devenu l'antique presbytère ,
Cette croix , ce clocher élancé vers les cieux ,
Et du temple sacré l'airain religieux ,
Et le saint du hameau, dont le vitreau (jothique
Montrait l'éclat pieux et l'image rustique ?
Ces murs où de Dieu même on proclamait les lois ,
D'un pasteur révéré n'entendent plus la voix.
Des paroles du ciel vénérable interprète ,
Le pasteur a quitté sa modeste retraite ,
Et , du sein des forêts , veille sur son troupeau.
Chaque jour rappelé par les vœux du hameau,
Le Fénélon rustique , aux fêtes solennelles ,
Vient visiter encor ces campagnes fidèles ;
Dans ces champs attristés , dans ce vallon désert ,
Il arrive, et le ciel à sa voix s'est ouvert. Sans se montrer armé du terrible anathéme, Le ministre d'un Dieu parait un Dieu lui-même. Ses divines leçons , son exemple touchant Rendent l'espoir au juste et la crainte au méchant : Sous un toit écarté , mystérieux asile , Sur le tronc d'un vieux chêne, orné de l'Évanfjile, Il reçoit les sermens des époux du hameau ; Au vieillard expirant il ouvre un ciel nouveau. Le vieillard , qui sourit à cette image auguste , Présente aux coups du sort le front calme du juste ; Et voit, sans être ému , le trépas s'avancer, Comme la fin d'un jour qui va recommencer.
Mais déjà l'homme saint , entraîné par son zèle, (3béit à la voix de son Dieu qui l'appelle ; Il part, il cherche ailleurs des cœurs à soulager, Des dangers à courir, des maux à partager. Il erre au sein des bois : ô nuit silencieuse ! Prête ton ombre amie à sa course pieuse !
S'il doit souffrir encore, ô Dieu ! sois son appui ; C'est la voix du hameau qui t'implore pour lui. De ses bourreaux qu'aveugle une rage inhumaine Que sa vertu du moins désarme enfin la haine ; Aux cachots échappé , vingt fois chargé de fers , Il prêche le pardon des maux qu'il a soufferts ; Et chez l'infortuné qui se plaît à l'entendre , Il va sécher les pleurs que d'autres font répandre : En fuyant à travers ces fertiles vallons , Pauvre et sans espérance il bénit les sillons , Seul au courroux céleste il s'offre pour victime , Et dans ce siècle impie où règne en paix le crime , Lorsqu'un destin cruel nous condamne à souffrir, Il nous apprend à vivre , et nous aide à mourir.
J'ai connu les hameaux , et ma voix ignorée N'y prêcha point d'un Dieu la parole sacrée; Sans consoler les champs , sans leur porter la paix , De l'hospitalité j'y connus les bienfaits. Sous ce toit ignoré qu'a respecté la guerre ,
CHANT PRE Ml EU. 47
En butte aux coups du sort , sans appui sur la terre , Quand sur moi la fortune épuisait ses rigueurs, J'ai trouvé des amis, un asile et des pleurs.
Loin d'un monde pervers, sous cet abri tranquille La vertu m'a reçu dans son modeste asile. Là son règne est plus doux, là son charme puissant Peut consoler encor le malheur innocent; Là son culte sacré ne cause point d'alarmes. O vous dont la bonté vient d'essuyer mes larmes, Puissé-je, 6 mes amis ! heureux hôtes des champs, Partager vos travaux, adopter vos penchans; Et, fixé pour jamais sur ces rives lointaines, Goûter tous vos plaisirs, sentir toutes vos peines ! Tel un arbre apporté des climats étrangers. S'élève auprès de l'arbre, enfant de nos verg^ers, Et, de son nouvel hôte embrassant le feuillage. Porte avec lui des fleurs, brave avec lui l'orage.
Non, Paris désormais ne sera rien pour moi.
O reine des cités ! exilé loin de toi,
Je bannis de mon cœur ton ima^^e effacée,
Et ta vieille splendeur mourra dans ma pensée :
Que m'importent tes arts et tes cirques pompeux ?
Les tragfiques récits d'un malheur fabuleux,
D'Achille ou de Priam les douleurs mensongères?
N'avons-nous pas assez de nos propres misères !
De nos mille tyrans déplorant les fureurs,
Pour les maux qu'ils ont faits je veux garder mes pleurs.
Chaque jour ces vallons et ces plaines riantes M'offriront du printemps les images changeantes ; wSur les monts rajeunis, aux bords fleuris des eaux, Je suivrai des saisons les mobiles tableaux. A l'heure où l'horizon lentement se colore, Des rayons du soleil qu'on ne voit point encore, Chaque jour éveillé par le coq des hameaux, Je verrai devant moi s'étendre les coteaux, S'allonger vers les cieux les montagnes lointaines, Et blanchir dans les bois la cime des vieux chênes.
CHANT PREMIER. i9
Le printemps te salue, 6 Dieu qui chaque jour Ordonnes au soleil de hâter son retour ! L'univers est rempli de ta flamme invisilale, La terre est animée, et la plante est sensible. L'hymen, par ses liens, par ses charmes secrets, Unit les fleurs des champs, les chênes des forêts. Tout fermente, tout vit : ces arbres, que la Fable Environna long-temps de son prestige aimable. Se souviennent encor qu'aux siècles fabuleux Ils furent des époux, des amans malheureux; Thisbé dans les bosquets cherche toujours Pyrame, Adonis pour Vénus a conservé sa flamme ; Clytie au dieu du jour adresse encor des vœux ; Et tandis que l'Auster dans son cours orageux, Porte à l'arbre croissant sur les rives prochaines. Les germes qu'il reçut des arbres de nos plaines, Le volage Zépliir, doux messager des fleurs. Emporte de l'Amour les gages créatem-s.
Et sème dans les champs leiu* poussière odorante. Des filles du printemps postérité brillante.
La pervenche fleurie, aux léf^ers papillons
Abandonne l'espoir de ses doux rejetons ;
Le narcisse, éveillé par l'aube matinale.