Livre au courant des eaux sa race virjjinale
La légère vapeur qui borde le ruisseau,
Dans ses humides flancs porte un printemps nouveau
Et les plantes, les fleurs, sur la terre arrosée
Semblent pleuvoir du ciel dans des flots de rosée.
Sur l'aiguille mobile, interprète du temps. Les hôtes des cités mesurent leurs instans ; L'airain qui retentit dans leurs sombres demeures, Vient seul les avertir de la fuite des heures; Sur les monts, dans les bois, à la voûte des cieux, Le temps trace aux hameaux son cours silencieux. Tous ses pas sont marqués sur le sol des prairies; Et les filles de mai dans les plaines fleuries, Aux rayons du matin, à la chaleur du jour Fermant leur sein humide et l'ouvrant tour à tour. Ont mesuré la marche et l'emploi des journées^
Et compté du printemps les heures fortunées.
Mais un jour, au moment où s'éveillaient les fleurs , Combien ces champs émus ont vu couler de pleurs ! Long-temps , long-temps encor, d'une touchante histoire , Long-temps, l'écho des bois gardera la mémoire.
L'exemple du hameau , l'amour de ses parens ,
Estelle seize fois avait vu le printemps ,
Et , sous les yeux charmés d'une mère chérie ,
Croissait parmi les fleurs qui couvraient la prairie.
Le jeune Némorin touchait à l'âge heureux
Où l'amour dans nos cœurs verse ses premiers feux.
A peine il voyait fuir les beaux jours de l'enfance :
Les ormeaux fraternels plantés à sa naissance ,
De leur jeune feuillage ombrageant les coteaux ,
Avaient vu dix-neuf fois reverdir leurs rameaux.
Nourris au même toit , une flamme inconnue Tout-à-coup s'alluma dans leur ame ingénue ;
C'était aux jours d'avril, lorsque dans nos vallons Reverdissent les prés, fleurissent les gazons. Le doux aspect des champs redoublait leur ivresse ; La forêt du hameau qui les voyait sans cesse, Sous ses ombrages verts écoutait leurs accens, Et savait les secrets de leurs cœurs innocens. Leurs noms étaient tracés sur les tiges nouvelles, Et leurs jeunes amours devaient croître avec elles ; Sur la sincérité de leurs tendres penchans, Souvent ils consultaient les simples fleurs des champs, Et de leurs sentimens, aimable et doux emblème. Chaque fleur a son tour répondait : Je vous aime. Ainsi Flore rendait des oracles d'amour.
Les mortels vertueux dont ils tenaient le jour Voyaient dans leurs enfans revivre leur jeunesse. Et, secondant leurs vœux, partageant leur ivresse, Souriaient à l'hymen qui devait les unir ; Hélas ! ils ignoraient le cruel avenir !
Chaque matin, à l'heure où sur l'Iiumblc chaumière, Le jour versait en paix sa douteuse lumière , Et dorait de ses feux les bois et les vallons, Quand les fleurs s'éveillaient à ses premiers rayons, Dans le riant bocage, à leurs amours fidèle, On voyait Némorin suivre les pas d'Estelle ; Il la suivait encore au moment où les fleurs, Voilant le doux éclat de leurs fraîches couleurs , Annonçaient aux pasteurs la fin de la journée , Et s'endormaient le soir sur leur tige inclinée.
Un jour, 6 jour fatal ! assis au bord des eaux. Tous deux, les yeux fixés vers le ciel des hameaux, De leurs vœux ingénus ils devançaient la fêle Où les roses d'hymen devaient orner leur tête. Cédant aux doux transports d'un vertueux penchant , Némorin souriait à ce tableau touchant.
Les beaux jours du printemps succédant aux orages, Apportent moins de joie aux hôtes des bocages , Que l'espoir d'un hymen si long-temps désiré
N'apportait de bonheur à son cœur enivré. En détournant les yeux, la bergère pensive Soupirait : la pudeur de son ame naïve Trahissait les secrets d'un innocent amour, Et brillait sur son front comme un rayon du jour.
Tout était calme aux champs. Sous un ciel sans nuage
Les zéphirs murmuraient à travers le feuillage ;
L'abeille bourdonnait sous les aulnes fleuris ,
La colombe fidèle , aux échos attendris ,
Racontait son malheur, épouse désolée ,
Que les beaux jours de mai n'avaient point consolée !
Soudain l'air s'obscurcit : sur les monts , dans les bois ,
Le terrible ouragan fait entendre sa voix ;
Le jour fuit; escorté des vents et du tonnerre,
Un nuage brûlant vole et couvre la terre !
Estelle et Némorin, éperdus et tremblans,
Veulent fuir : mais qui peut devancer les autans?
Sous des cieux irrités qui peut fuir la tempête ?
La nue en feu s'approche et gronde sur leur tète ;
CHAM rilKMlKK.
Et tous deux vers le Dieu, seul appui des humains,
Elèvent en pleurant leurs innocentes mains.
Du vieux chêne des bois qui brave au loin l'orage,
Ils implorent en vain le tutélaire ombrage —
La foudre brille, éclate — 6 malheureux amans,
Dieu seul a vu l'effroi de vos derniers momens!...
Trop fragile destin ! Ainsi dans la prairie Sous la laulx des pasteurs la fleur tombe flétrie. Pourquoi nos jours heureux, hélas I déjà trop courts, Sont-ils si près du deuil qui doit durer toujours ?
Dans le même cercueil tous deux doivent descendre ; C'est le même gazon qui couvrira leur cendre ; Et d'un hymen funèbre allumant le flambeau , Le deuil de leurs parens les unit au tombeau. Ils ne reverront plus ni la claire fontaine , Ni les ombrages verts de la forêt prochaine ; Ils ne reverront plus les fleurs dont le réveil Marquait les pas du temps et le cours du soleil ;
Dans les vallons du ciel , immortelles demeures ,
Les filles du printemps ne comptent plus leurs heures ,
Et de réternité le céleste avenir
N'est pour eux qu'un beau jour qui ne doit point finir.
ARGUMENT
Invocation aux mœurs et aux beaux jours de l'àijc d'or. — Tableau des iiialbeurs qui affligent les laboureurs et les babitans des campagnes. — La gelée d'avril, la sécheresse de l'été, l'orage et la grêle. — Plaintes de Philomèle poiu' son nid détruit. — Les maladies des ti'oupeaux. — Les ravages de la guene dans les champs. — Les maux de la guerre réparés par le Printemps. — Pensées sur l'ordre toujours renaissant dans la nature. — Le cimetière de campagne. — Malheurs de Rousseau pendant sa vie et après sa mort. — Les tombeaux de Saint-Denis. — Les mânes de Louis XVI errans sans sépulture. — L'arrêt de mort du Proscrit. — Sa fuite dans le Jura. — Sou invocation au soleil. — Invocation à l'amitié. — Prédictions sur la chute de la tyrannie. — Le retour de l'émigré dans le pays qui l'a vu naître. — Son arrivée au milieu de la nuit sur les ruines de sou château.
CHANÏ DEUXIEME.
O jours du siècle d'or ! ô mœurs des premiers âges ! Pourquoi n'êtes-vous plus que de vaines images? Pour nous tout est changé. Dans cet âge d'airain , Le ciel même au printemps n'est pas toujours serein ; Le plaisir a son deuil , la paix a ses alarmes : Oui , le sage a dit vrai , l'homme est né pour les larmes ; Au miUeu des chagrins dont il est accablé, Hélas! tout son bonheur est d'être consolé.
Oh ! si dans ces vallons la fortune ennemie Par de nouveaux malheurs poursuit encor ma vie , Je ne veux point du ciel accuser les rigueurs : S'il me reste un ami pour essuyer mes pleurs , Tous mes voeux sont comblés. O fortune trompeuse ! Je ne regrette point ta faveur dangereuse ; Hors les biens toujours vrais que donne l'amitié, Le sort m'a tout ravi ; mais j'ai tout oublié.
Hélas! sur cette terre au crime abandonnée,
Quel mortel oserait plaindre sa destinée.
Quand les pleurs ont coulé sous le chaume innocent î
Que de fois les rigueurs d'un hiver renaissant Et des beaux jours d'avril les perfides gelées Ont plongé dans le deuil ces précoces vallées ! Ces bords avaient revu Philomèle, et sa voix Appelait le printemps dans les champs, dans les bois ; Les cieux étaient sereins, et, de fleurs couronnée, La terre soiuriait au berceau de l'année.
Soudain la nuit descend, et des lointains climats Les autans orageux , escortés des frimas , Reviemient en grondant et ravagent la plaine Que Zéphir ranimait de sa féconde haleine. Méditant leurs complots loin des regards du jour, Aux champs du Simoïs, tels les Grecs, de retour. Portèrent la terreur dans les remparts de Troie, Où renaissaient la paix, l'espérance et la joie.
Le givre couvre au loin les arbres du vallon ;
Où brillait une fleur pend un âpre glaçon ;
La neige éblouissante a blanchi la prairie ;
De Cérès, de Bacchus la couronne est flétrie ;
Parmi d'épais brouillards s'avançant dans les airs ,
Le soleil du printemps luit au sein des hivers.
Le villageois s'éveille, et sa vue affligée
A méconnu la plaine autour de lui changée ;
11 cherche l'arbre en fleurs, ornement des coteaux.
Et les épis naissans, promis à ses travaux.
Souvent quand le printemps reprenait sa parure, Tous les feux du cancer menaçaient la nature ; Aux champs tout languissait ; au bord même des eaux, Expiraient lentement les fleurs , les arbrisseaux ; L'ombre fuyait les bois, et la terre embrasée Implorait vainement la pluie et la rosée. Les marais, les étangs, dans leurs lits desséchés. Voyaient leurs joncs fangeux dans la poudre couchés ; Les fleuves retenaient le tribut de leurs ondes, Et le flambeau du jour, sur leurs rives fécondes, Détruisant ses bienfaits, dévorait les moissons Et les germes éclos au feu de ses rayons.
Tout-à-coup, au foyer de la nue éclatante S'enflamme le bithume et la vapeiu" brûlante ; Des nuages de feu, de livides éclairs Sillonnent l'horizon, se croisent dans les airs. Et la grêle orageuse et la rapide ondée Descendent à grand bruit sur la plaine inondée ; Le torrent s'enfle, gronde, et dans ses flots pressés
Roule au loin du printemps les débris dispersés.
Quand l'orage a cessé, quel deuil dans le bocage!
Qu'est devenu l'oiseau qui, sous l'épais feuillage,
Ne quittait point son nid aux rameaux suspendu !
L'oiseau, depuis ce jour, inquiet, éperdu,
Caché sous l'aulne en fleur, ou sous l'humble chaimille,
Pleure son doux asile et sa jeune famille ;
Rempli d'un noir chagrin qui partout le poursuit,
11 le raconte au jour, le répète à la nuit ;
Aux feux purs du matin quand la forêt s'éveille,
Il n'est point consolé ni par l'aube vermeille,
Ni par l'aspect des cieux où sourit le printemps.
.îeune oiseau, comme toi, j'ai connu les autans,
Et comme toi j'ai vu la foudre et la tempête
Disperser ma famille, éclater sur ma tête ;
Dans les cités en deuil j'eus les mêmes destins,
Et je veux le redire à ces vallons lointains ;
Oui, dans ces bois toulfus où gémit Philoraèle,
Dès l'aube chaque jour je gémirai comme elle,
Et les échos des monts, par mes chants attristés, Apprendront aux forêts les malheurs des cités.
Souvent dans ces hameaux, dans ces vertes prairies,
Un mal contagieux, fléau des bergeries,
Aux beaux jours du printemps fit languir les troupeaux.
Ni l'ombrage des bois, ni le cristal des eaux,
Ni les prés arrosés par les pleurs de l'Aurore,
Rien ne peut adoucir le mal qui les dévore ;
La génisse plaintive, errant dans les vallons,
Effleure avec dégoût la pointe des gazons ;
La chèvre a du cytise oublié le feuillage ;
Le fier taureau languit dans son gras pâturage ;
Et poussant dans les airs un long mugissement.
L'œil baissé, vers l'étable il revient lentement.
Naguère devançant les autans dans la plaine,
Le rapide coursier expire sur l'arène ;
Le bœuf, que presse en vain l'impuissant aiguillon,
Cède à son mal, succombe, et meurt sur son sillon ;
Le soir le laboureur gagne seul sa chaumière.
Et sous son toit désert déplorant sa misère, Pleure les compagnons de ses nombreux travaux.
Un jour, le bronze en feu gronda sur ces coteaux,
Et des lacs d'alentour la nymphe épouvantée
Cacha dans ses roseaux son urne ensanglantée ;
Séjour des doux plaisirs, de l'innocente paix.
Ces champs, ces bois ont vu la guerre et ses forfaits ;
L'hirondelle revint, et sur ce mont stérile
Elle chercha la tour qui lui servait d'asile ;
Ses hôtes n'étaient plus ; et le fidèle oiseau
Voltigeait sous ces ifs autour de leur tombeau.
Dès-lors en cette enceinte, au milieu des ténèbres,
Apparurent, dit-on, des fantômes funèbres;
Dés bergers les ont vus, et dans l'ombre des bois
L'ëcho répète encor leurs lamentables voix.
A travers ces buissons, sous leur touffe épineuse
La couleuvre a caché sa famille hideuse,
La mousse des déserts couvre ces vieux débris;
Et le sage, pensif, sur la colline assis,
De la guerre et des ans déplore les outrâmes.
Mais le temps, qui partout promène ses ravages,
Dans son cours éternel ramenant les saisons,
Fait renaître les fleurs et l'espoir des moissons.
Bientôt la paix sourit autour de la chaumière ;
Le soleil, dans les flots de sa vive lumière,
Sur les monts, dans les champs par lui fertilisés,
Verse l'oubli des maux que la guerre a causés.
En vain Mars a long-temps fait gronder son tonnerre :
Deux printemps ont suffi pour consoler la terre.
De l'éternel chaos chaque jour renaissant.
L'ordre de l'univers, d'un Dieu juste et puissant
Ainsi montre partout la sagesse suprême ;
Ordre toujours changeant, quoique toujours le même,
Il renouvelle , efface ou détruit dans son cours
Les êtres et les temps qui renaissent toujours.
La mort, de noirs chagrins et d'un long deuil suivie.
Va répandre en tous lieux les germes de la vie;
Sous les chênes vieillis, le tendre rejeton.
Honneur futur des bois, perce l'humble gazon ; Du débris des saisons naît la rose vermeille ; Le jeune enfant, semblable à l'aube qui s'éveille, Espoir d'un nouveau siècle et d'un monde nouveau, Sur la tombe des morts sourit dans son berceau.
Sous ces débris couverts d'une mousse légère,
Sous cet antique ormeau, dont l'abri solitaire
Répand sur l'horizon un deuil religieux.
Reposent du hameau les rustiques aïeux :
Bravant les vains mépris de la foule insensée,
.Jamais l'ambition ne troubla leur pensée.
Peut-être en ce cercueil, d'humbles fleurs entouré.
Dort un fils d'Apollon, d'Apollon ignoré.
Un héros dont le bras eût fixé la victoire.
Qui n'a point su combattre et qui mourut sans gloire ;
Un Cromwell, un Sylla, du hameau dédaigné.
Qui respecta les lois, et qui n'a point régné.
Ainsi, vain ornement d'une rive inconnue,
La rose du désert rougit sans être vue ;
Et l'or, roi des métaux, cache en des souterrains Son éclat trop funeste au repos des humains.
La terre, si long-temps à leurs efforts docile, Les reçut dans son sein qu'ils ont rendu fertile. Ces ormes, ces cyprès que leurs mains ont plantés, Protègent leurs tombeaux des méchans respectés ; Le printemps qu'ils aimaient, sur leur urne sacrée Verse ses dons rians, sa fraîcheur éthérée. L'air exhale autour d'eux le doux parfum des fleurs.
Heureux qui dédaigna la gloire et les grandeurs ! Ainsi que la vertu la gloire a ses victimes ; Le temple des honneurs est entouré d'abîmes ; Et la postérité, qu'appellent tous nos vœux. Ne retient que les noms d'illustres malheureux.
Qui n'a pas plaint l'auteur d'Emile et de Julie! Ce Rousseau, malheureux par son propre génie I Suivant d'un faux esprit l'instinct capricieux.
Triste ennemi des arts, et célèbre par eux,
Fuyant, cherchant l'éclat qu'il redoute et qu'il aime,
Vain jouet des humains, du sort et de lui-môme,
De la pubhque envie objet infortuné ,
Il n'a pas rni asile, et meurt abandonné !
A peine chez les morts il commence à descendre,
Qu'à son île chérie on arrache sa cendre ;
Son froid cercueil, souillé d'un odieux encens,
Reçoit du Panthéon les honneurs flétrissans ;
Et sur l'échafaud même, invoquant sa mémoire.
Les bourreaux l'ont forcé de rougir de sa gloire.
Infortuné ! la gloire éternise ses maux ,
Et la tombe immobile est pour lui sans repos.
Aux murs de Saint-Denis, dans cette église antique Qui montre au loin ses tours et son clocher gothique, Vingt rois dormaient en paix dans le même cercueil ; La gloire, en ce séjour de splendeur et de deuil, Souriait sur le marbre à leurs ombres royales. Et des règnes passés retraçait les annales :
Où sont ces monumens si chers à nos aïeux, Ces restes des vieux temps, promis à nos neveux ! Turenne, Duguesclin, vos ombres désolées Désertent en pleurant ces pompeux mausolées ; Et vos rois, exhumés par la main des bourreaux , Sont descendus deux fois dans la nuit des tombeaux.
Nous avons tous connu dans l'éclat de sa gloire Ce roi dont nos enfans béniront la mémoire ; Son ombre erre plaintive autour de ces palais. Témoins de sa splendeur, témoins de ses bienfaits ; Et , quand le crime heureux obtient l'apothéose, Je cherche en vain la tombe où la vertu repose ! Sa poussière ignorée est le jouet des vents ; Un peuple aveugle insulte à ses mânes errans ; Et quand Janvier, ouvrant les portes de l'année , Ramène de sa mort la fatale journée, Ses bourreaux vont offrir à leurs dieux inliumains Ce sang pur et sacré qui souille encor leurs mains.
Le supplice a son culte et le meurtre a sa fête ! Détourne, ô Dieu, les maux que ce jour nous apprête ! Rien ne peut des tyrans désarmer le courroux ; Tout a subi leur loi, tout tombe sous leurs coups. Le meurtre accroît encor leurs fureurs meurtrières ; Les palais dans leur chute entraînent les chaumières, Et la foudre a frappé jusqu'au frêle roseau.
Hélas ! j'ouvris les yeux sous ce règne nouveau ;
A peine citoyen j'ai perdu ma patrie,
Et j'ai connu la mort sans connaître la vie.
Du meilleur de nos rois j'avais plaint les malheurs ;
Et devant mes bourreaux, accusé par mes pleurs,
En vain d'un Dieu puissant j'implorai la justice ;
Je voyais devant moi s'apprêter mon supplice ;
Faible et chargé de fers , de moment en moment
Je voyais le trépas s'avancer lentement.
Tous ceux qui m'étaient chers, tous ceux dont la sagesse
Eclaira ma raison et guida ma jeunesse,
A mon ame attristée étaient toujours présens ,
Et j'étais entouré de mes amis absens.
Du fond de ma prison * , à mon heure dernière,
O Soleil ! dans les cieux je cherchais ta lumière.
A tout ce que j'aimai j'adressais mes adieux ;
Bords fortunés de l'Ain ! vallons délicieux !
O bois dont mon enfance aima le doux ombrage !
Vous mêliez à mon deuil votre riante image ;
Et mes tristes pensers, en ces affreux instans,
Se détournaient vers vous et cherchaient le printemps.
Mais, ô bonté du ciel ! l'amitié magnanime Au glaive inexorable arrache sa victime. Je fuis , et du Jura les antres ignorés M'offrent contre la mort leurs asiles sacrés. Sur des rochers déserts, noir séjour des orages, Je retrouvai la paix dans leurs grottes sauvages, La paix que ma patrie, hélas ! ne connaît plus.
* J'étais alors en prison dans le lieu même où l'Académie française tient ses séances.
CHANT DEUXIEME. 7â
Là, le proscrit caché parmi ces pins touffus,
Foulant ces rocs altiers et leur cime hardie,
Comme son horizon sent son ame agrandie.
A l'ange du pardon qui veille dans les cieux,
Là, j'offrais tous mes maux, j'adressais tous mes vœux,
Et, portant mes pensers aux lieux où le carnage
Irritait les partis et redoul^lait leur rage,
Des vainqueurs, des vaincus je plaignais les fureurs ;
Et ce n'est pas sur moi que je versais des pleurs I
Quelquefois aux rayons de l'aube matinale.
Quand du char du soleil la pompe triomphale
Dorait d'un feu naissant les rochers d'alentour.
Je disais : « O Soleil ! astre éclatant du jour,
» Roi des mondes semés dans ta vaste carrière,
» Aux combats inhumains tu prêtes ta lumière,
» Hélas ! et la vertu que le crime poursuit
» Demande son salut aux ombres de la nuit.
» De tes feux les plus purs la montagne étincelle ;
» Les cieux brillent en paix de ta splendeur nouvelle :
» Les bois harmonieux t'annoncent aux vallons,
» Et le désert sourit à tes premiers rayons.
» Pourquoi donc, ô Soleil ! ta clarté renaissante
» Porte-t-elle aux cités le trouljle et l'épouvante?
» La nuit sombre avait mis une trêve à leurs maux ;
» Mais l'aurore déjà rappelle les bourreaux ;
» Et ramenant encor les terreurs de la veille,
» Le jour a réveillé le crime qui sommeille ;
» J'entends, j'entends le bruit des tambours menaçans.
n Je vois se relever les échafauds sanglans...
» O douleur j tout périt sous la hache homicide !
n Et la mère, et les fils, et la vierge timide
» Que les pleurs de l'amour redemandent en vain,
» De ce jour qui nous luit ne verront pas la fin. »
Tous les maux des humains, présens à ma pensée, Semblaient peser alors sur mon ame oppressée, Et l'aride rocher se mouillait de mes pleurs. Mais le soleil, des monts iranchissant les hauteurs Et chassant devant lui jusqu'au moindre nuage, D'un Dieu libérateur bientôt m'offrait l'image.
Mon cœur d'un noir chagrin languissait accablé ; Je regardais le ciel, et j'étais consolé.
Aujourd'hui *, retiré sur des bords moins sauvages,
A l'abri des tyrans, à l'abri des orages,
.T'ai vu les mœiu's des champs, et mon cœur peut encor
Dans ce siècle de fer rêver au siècle d'or.
Chaque jour l'Amitié vient essuyer mes larmes ;
L'Amitié, que ce nom dans l'exil a de charmes !
Il est si doux d'aimer ! IVIais on aime bien mieux
Alors qu'on est proscrit et qu'on est malheureux !
Oui , l'amitié s'épm'e au sein des pleurs nourrie,
Et croît comme la fleur dans l'humide prairie.
Plus je suis malheureux, plus j'aime tendi^ement ;
Chacun de mes malheurs me donne un sentiment.
O céleste Amitié ! toi qu'un Dieu nous envoie
Pom- souffrir en conunun nos chagrins, notre joie,
Puissant lien des cœurs ! oui , les lois de la paix
Je m'étais retiré alors daiis le Daiipiiiué.
Chez les peuples unis naîtront de tes bienfaits.
De nos vils oppresseurs la révolte impunie,
D'un Dieu juste a lassé la clémence infinie ;
Et leur pouvoir, aux yeux de l'univers trompe,
En vain étale encor son éclat usurpé ;
Il tombera, semblable à la vile poussière,
A la feuille flétrie, à la fange grossière,
Qui, lorsque la tempête ébranlait l'univers,
Un moment ont paru sur le trône des airs ;
Leur assemblage impur s'élève dans les nues.
Parcourt les régions que l'aigle a parcourues ;
Devance l'Aquilon dans son vol orageux,
Gronde avec la tempête et tonne avec les cieux ;
Mais quand les vents calmés rendent la paix au monde,
La poussière retombe avec la fange immonde :
Ainsi disparaîtra la splendeur des méchans ;
Et moi, loin des cités, dans le repos des champs,
Le front voilé, du ciel j'attendrai la justice.
Comme une jeune fleur, dont l'humide calice,
Du soleil qui s eloi^jne espérant le retour, Se referme, et languit dans l'attente du jour.
Mais, que vois-je au penchant de ces vertes collines?
Je foule sous mes pas de récentes ruines ;
Ces créneaux orgueilleux dans la poudre couchés,
Au sol qu'ils ombrageaient ces ormeaux arrachés,
La splendeur des hameaux en débris dispersée,
Viennent d'un nouveau deuil affliger ma pensée ;
O discorde fatale, 6 fléaux destructeurs,
En quel lieu n'auront point éclaté vos fureurs !
Un mortel dont Bellone admira le courage
Coulait en paix ses jours sur cet heureux rivage.
Habitant le château qu'habitaient ses aïeux.
Comme eux fuyant les rois, et les servant comme eux.
Descendu sans orgueil du char de la victoire,
Dans le calme des champs il oubliait sa gloire.
Fidèle à ses foyers, père de ses vassaux,
Son exemple souvent anima leurs travaux ;
Il veillait sur leurs mœms et partageait leurs peines.
Lorsqu'un fléau cruel vint désoler ces plaines, Quand l'hiver tout-à-coup, revenu sur ses pas. Couvrit les blés en fleurs de ses mortels frimas ; Sous un ciel embrasé, quand la grêle orageuse Détruisit du printemps l'espérance trompeuse. Alors contre un fermier en proie à son malheur, Il n'exerça jamais une avare rigueur.
Sous le chaume ignoré, que de fois l'indigence A reçu ses bienfaits, a béni sa présence ! Que de fois sa bonté répara par ses dons L'injustice du sort et les torts des saisons !
Mais soudain, ô douleur ! la discorde en furie Vient de son deuil sanglant menacer la patrie. Dans ces jours malheureux, sa bonté, sa vertu. Des complots des méchans ne l'ont point défendu. Au milieu des fureurs d'un peuple parricide, 11 a vu la révolte et la guerre homicide. Invoquant des tourmens et des crimes nouveaux, Secouer sur ces bords leurs horribles flambeaux.
Le fer des assassins a menacé sa vie ; Et dans l'embrasement d'un coupable incendie Il a vu s'écrouler ces tours, ces chapiteaux, Et ces toits si connus du pauvre des hameaux ! Entouré de brigands, il échappe à leur rage ; Loin du toit paternel qu'a souillé le carnage, Il fuit, et du sénat les décrets inhumains Le poursuivent encor chez les peuples lointains, Et l'aveugle terreur, de meurtre dégoûtante, L'inscrit au rang des morts sur sa liste sanglante. Telle est de ses travaux, de ses soins généreux L'ingrate récompense et le fruit malheureux!
Infortuné proscrit, aux rives étrangères,
Dix ans, de cour en cour il montra ses misères ;
Dans son exil, les rois qu'a servis sa valeur.
Les rois n'ont pas osé recueillir son malheur :
Il reporte ses vœux aux lieux qui l'ont vu naître.
Peut-être qu'égaré dans ce séjour champêtre,
Fidèle à son pays, Français malgré le sort,
Dans ses propres foyers il vient braver la mort. Vers ce lieu solitaire où le temple rustique Montrait l'orgueil pieux de son cloeher gothique, Hélas ! il cherche en vain le vénérable ormeau Qui tant de fois a vu le sénat du hameau, D'une voix solennelle annonçant la journée Où s'ouvraient les moissons, âge d'or de l'année. Et l'agreste Thé mis, la balance à la main, Du pauvre villageois réglant l'humble destin. Les bois qu'il a plantés n'ornent plus ce rivage; Cette antique forêt, qui de son vaste ombrage Protégea si long-temps le toit de ses aïeux. Ces chênes qui touchaient à la voûte des cieux. Comme lui sont tombés. Là, sur un sol stérile L'arbre de la terreur lève un front immobile; Et, banni des forêts, étend sur des débris Ses feuilles sans verdure et ses rameaux flétris.
Dans ces prés où le fleuve en paix roule ses ondes. Errent, sous d'autres lois, ses génisses fécondes ;
Là, son riant enclos, son fertile verger,
Étalent leurs trésors pour un maître étranger;
!\Iallieureux ! il revoit ce chaume solitaire
Qui bénissait son nom sous un règne prospère !
Il revoit cette tour et ce toit démoli
Où, par lui, l'indigent fut toujours accueilli.
Que les temps sont changés! Lorsqu'après un voyage
Il revenait, les cœurs volaient sur son passage.
Et ses enfans joyeux célébraient son retour.
Hélas ! il n'entend plus leurs doux concerts d'amour.
Sur ces débris muets vainement il appelle
Ses serviteurs chéris, son épouse fidèle;
Il appelle ses fils, aucun d'eiix ne l'entend;
Sur ces bords attristés personne ne l'attend.
Plus heureux ce héros dont le divin Homère
A chanté les exploits et la longue misère !
Il revint étranger dans son propre palais,
Et lorsqu'un peuple ingrat oubliait ses bienfaits,
Du moins son chien fidèle, en le voyant paraître,
Fit éclater sa joie et reconnut son maître.
Infortuné proscrit, le seul écho des bois S'attendrit sur tes maux et répond à ta voix. Ah ! ne perds point l'espoir; l'excès de ta niisère De notre ciel d'airain fléchira la colère. D'autres jours renaîtront sous des astres amis. En attendant ces jours par les destins promis, Aux mortels dont la main vient d'essuyer mes larmes Va confier ton deuil, va montrer tes alarmes; Et pour être accueilli de ces cœurs généreux. Parle au nom du malheur toujours sacré pour eux.
ARGUMENT
Description de la modeste retraite du Proscrit. — Le jardin potager. — Les vœux du Proscrit. — Ses loisirs studieux dans les champs. — Invocation aux grands écrivains et aux savans distingués de cette époque. — L'intérieur d'une grotte merveilleuse. — La tempête éclatant sur la cime des monts. — Tableau d'une fourmilière. — Vue des fleurs dans les bois. — Leurs mœurs et leurs destinées. — Invocation à la nature. — Dangers du faux-savoir par rapport au spectacle inspirant de la création. — Épisode de l'ermite retiré dans les montagnes ; ses bienfaits et sa mort.
Dieu ! lu le sais, malgré la fortune cruelle, Au parti malheureux mon cœur resta fidèle. Du pouvoir, des grandeurs, l'espoir ambitieux N'a jamais profané mon courage et mes vœux, Et je n'aspire point au temple de mémoire : Oui, je veux ignorer les honnem-s et la gloire, Et cultiver en paix les arts et l'amitié. D'un monde que j'oublie heureux d'être oublié !
O toi qui m'as reçu, simple et douce retraite, Tu n'obtiendras jamais l'encens d'un grand poëte ! Ton modeste jardin où se bornent mes vœux, Soutiendrait mal l'éclat d'un vers riche et pompeux. De son étroite enceinte, à Morel inconnue. Le froid compas n'a point dessiné l'avenue; Londres, qui par ses goûts follement adoptés, Asservit nos jardins, ainsi que nos cités. N'a point fait en ce lieu triompher son génie. L'art ne s'y montre point, la mode en est bannie. On n'y voit point ces rocs à grands frais élevés, Ni ces vieujv monumens récemment achevés. Ni ces ponts traversant un fleuve, où l'œil à peine Découvre un filet d'eau qui se perd dans la plaine. Là ne se montrent point ces fastueux omieaux, A la file rangés et courbés en berceaux; Ni ces plants étrangers, ces arbres sans patrie, Ravis à l'Amérique, exilés de l'Asie.
Pomone chaque année y voit l'abricotier De ses fruits jaunissans couvrir l'humble espalier;
La framboise pourprée et la rouge groseille, La pèche au frais duvet, à la robe vermeille, La prune diaprée, y brillent tour à tour Des couleurs de l'aurore et de l'azur du jour. A. l'ombre du cacis, chargé d'un fruit d'ébène, La fraise laisse voir sa rougeur incertaine. Plus loin, le cerisier montre aux yeux éblouis Ses fruits mûrs suspendus en groupes de rubis, Tandis que près de-là, parmi l'herbe touffue. Le fertile arbre-nain se dérobe à la vue : Semblable à ce mortel bienfaisant et discret. Qui ne se laisse voir que par le bien qu'il fait. Modeste favori de Pomone et de Flore, On voit déjà ses fruits, quand on le cherche encore. Ici, l'api vermeil et ses nombreuses sœurs Etalent du printemps les plus vives couleurs. Plus loin, l'arbre où mûrit la poire succulente, S'inclinant sous le poids de sa branche pendante. Vient inviter la main et fixer les regards.
88 LE PRIiNTEMPS D'UN PROSCRIT.
Tout autour j'aperçois, sur vingt couches épars^ La pâle chicorée et la verte laitue; La citrouille au flanc large, à la feuille étendue; L'artichaut qui dans l'air lève un'front couronné,. Et le choux plus modeste, au Pinde dédaigné; Le melon qui mûrit sous un abri de verre. Et la patate, espoir du peuple en sa misère; L'oseille au vert foncé, le cardon épineux, Et l'oignon que le Nil mit au rang de ses dieux. Objet toujours nouveau d'une utile culture. Ce sol, sans luxe vain, mais non pas sans parure, Au doux trésor des fruits mêle l'éclat des fleurs. Là croît l'œillet, si fier de ses mille couleurs; Là naissent au hasard le muguet, la jonquille, Et des roses de mai la brillante famille; Le riche bouton d'or, et l'odorant jasmin; Le lis tout éclatant des feux purs du matin; Le tournesol, géant de l'empire de Flore, Et le tendre souci qu'un or pâle colore. Souci simple et modeste, à la cour de Cypris
En vain sur toi la rose obtient toujours le prix;
Ta fleur moins célébrée a pour moi plus de charmes.
L'aurore te forma de ses plus douces larmes;
Cher à l'humble pasteur, ton luxe villageois
Est à peine aperçu dans le jardin des rois;
Aux champs ton doux éclat plaît à la pâle automne;
La bergère pensive effeuille ta couronne ;
Et le sage Indien, pleurant siu- un cercueil,
De tes fraîches couleurs peint ses habits de deuil.
Dans les bois d'alentour, sous leurs vastes ombrages.
Je n'ai point vu des dieux les pompeuses images ;
L'ingénieux ciseau, sur le marbre ou l'airain,
N'y grava point les traits d'un Faune ou d'un Sylvain ;
Dieux des champs, dieux des bois, et toi, jeune Zéphire,
Vous êtes sans autels au sein de votre empire !
Mais l'hôte fortuné de ces paisibles lieux
A des trésors plus vrais, des dieux moins fabuleux.
Là j'ai trouvé d'Eden la candeur ingénue,
La vertu des vieux temps, dans le nôtre inconnue,
Les plaisirs innocens, l'heureux oubli des maux,
Et l'aimable santé, fille des doux travaux.
Oui, sous cet humble abri, près de cette onde pure,
Satisfait des seuls biens que donne la nature,
Pour jamais j'oublîrai le luxe des cités,
Et ces palais pompeux par le deuil habités.
Et ces vaines grandeurs qu'assiègent les alarmes,
Objet de tant de vœiLX, source de tant de larmes.
Le chaume du pasteur, l'amitié, les beaux jours,
Je ne veux rien de plus pour être heureux toujours.
L'aigle altier dans les cieux vole et brave l'orage.
Il plane sur la foudre; et l'abeille, plus sage.
Sur l'émail d'une fleur, sur l'aile des zéphirs.
Trouve à la fois son miel, sa gloire et ses plaisirs.
Les Muses cependant sous un chaume tranquille, Dans les champs, comme moi, trouveront un asile Et viendront abréger, en charmant mes ennuis, Et le vide des jours et la longueur des nuits.
Là mes livres chéris, amis toujours fidèles,
M'offriront des tableaux tout près de leurs modèles ;
Un Virgile à la main, parmi ces verts taillis,
Sous ces aulnes connus d'une autre Amaryllis,
Des essaims bourdonnant dans cet enclos rustique
Souvent je relirai l'histoire poétique.
Loin du champ paternel cultivé par ses mains,
De Mélibée errant je suivrai les destins.
Son fidèle troupeau, son humble toit de chaume,
Son jardin, ses vergers, son champêtre royaume.
Ont payé d'un soldat les barbares exploits.
Berger trop imprudent ! hélas ! combien de fois,
Le tonnerre grondant dans la forêt prochaine.
Le noir corbeau caché dans le creux d'un vieux chêne,
Prophétisa le sort qui l'accable aujourd'hui !
Pour moi, dans mon exil, moins à plaindre que lui,
Je n'irai point, fuyant le ciel de ma patrie.
Traîner des jours obscurs dans la froide Scythie,
Ou chercher en tremblant un asile ignoré
Chez l'orgueilleux Breton, du monde séparé.
Oh ! que ne puis-je voir dans mon humble retraite,
Du poëte romain l'élégant interprète !
C'est lui qui m'inspira le goût si pur des champs ;
Aux spectacles que j'aime il consacra ses chants:
Mariant son génie à celui de Virgile,
11 s'éleva, semblable à la vigne fertile
Qui s'unit à l'ormeau, devenu son appui,
Suit les mêmes penchans et s'élève avec lui.
11 a fui loin de nous, et sa muse exilée
Erre sur d'autres bords, plaintive et désolée.
A l'Europe effrayée elle dit nos mallieurs,
Et les crimes du peuple et ses longues erreurs.
Le jaloux étranger qui l'écoute et l'admire,
Applaudit à ses chants, les répète et soupire.
O vous, dont ma jeunesse écouta les leçons ! Saint-Lambert ! qui chantas la gloire des saisons ; Laliarpe ! qui du goût proclamas les oracles ; Sicard ! dont les travaux sont presque des miracles ; Suard! qui réunis, émule d'Adisson,
Le savoir à l'esprit, la grâce à la raison ;
Et vous, sages fameux, qui dans vos doctes veilles
Contemplez la nature, expliquez ses merveilles,
Qui lisez sur le front des astres radieux
L'ordre de l'univers et l'histoire des cieux !
Je ne vous verrai plus. Sur ces lointains rivages,
Des simples fleurs des champs j'ornerai vos images.
Quand des oiseaux joyeux les concerts éclatans
Apprendront aux forêts le retour du printemps,
Ma Muse au milieu d'eux, par leurs chants animée.
Répétera vos noms chers à la renommée ;
Et, dans ses doux transports, elle miira sa voix
A l'hymne harmonieux de ses frères des bois.
Ces antiques forêts, du vulgaire ignorées. Ces bois mystérieux et leurs ombres sacrées Rediront à mon cœur vos sublimes leçons.
Parmi les noirs sapins qui couronnent ces monts, Je verrai dans les airs la cascade orageuse
Tombant avec fracas sur la roche écumeuse, Et ses flots, divisés et poussés par les vents, Remontant en vapeur aux sources des torrens. À. travers ces rochers et sous leurs voûtes sombres, Des antres souterrains bravant les froides ombres, Loin des feux du soleil, aux lueurs d'un flambeau, J'irai, je descendrai dans un monde nouveau.
Là, montent dans les airs, sur des piUers magiques.
Des palais de granit et leurs vastes portiques ;
Là , partout s'offriront à mes regards charmés.
Les chefs-d'œuvre des arts que l'art n'a point formés.
Ouvrière féconde, et du ciseau rivale,
Ici la goutte d'eau tombant par intervalle.
Achève un moniunent par le temps commencé ;
Plus loin, nés de la pierre et du limon glacé.
Du sein des rocs obscurs sortent sous mille formes,
Des animaux sans vie, ou des géans énormes.
Ou du culte sacré les attributs pieux.
Ou des enfans de Mars les chars victorieux.
C'est parmi cet amas de bizarres trophées,
Que chaque jour, dit-on, se rassemblent les fées :
Tous ces êtres divers sont soumis à leurs lois ;
Tout naît, tout s'embellit, tout s'anime à leur voix.
Sous ce dôme éclatant d'une splendeur nouvelle.
Autour d'elles, partout le cristal étincelle ;
Il rayonne dans l'omlare, et présente à leurs yeux
Les astres de la nuit levés sous d'autres cieux.
A leur voix, sur les bords du ruisseau qui murmure,
Le granit a des bois imité la parure ;
Et le roc, s'allongeant en ormeaux, en cyprès.
De ses rameaux durcis couvre ces antres frais,
Ou montre à l'œil des fleurs en festons suspendues,
Guirlandes du printemps, au printemps inconnues.
Salut, antres secrets, mystérieux séjour 1
Loin des cruels humains, loin des regards du jour,
Souvent je reviendrai dans vos sombres retraites ;
Là, vos lambris cachés et vos grottes discrètes
Souvent répéteront mes timides concerts ;
Hélas ! plus d'un proscrit loin d'im monde pervers,
Au ilésert comme moi confiant ses alarmes, Sous vos dômes sacrés viendra cacher ses larmes.
Quelquefois, égaré sur ces monts sourcilleux, J'entendrai sous mes pas, dans leur lit ténébreux, Les grands fleuves roulant le trésor de leurs ondes , S'échapper à grand bruit de leurs sources profondes ; Ou, sous ces pins assis, je verrai sans effroi La foudre et la tempête éclater près de moi. Soudain l'air s'obscurcit, et dans l'espace immense Un bruit sourd des forêts interrompt le silence ; 11 s'approche, il redouble, et sur les monts errant, Monte, descend, s'élève et roule en murmurant. Le troupeau consterné, qui prévoit la tempête. Annonce en mugissant l'orage qui s'apprête ; L'oiseau triste et muet fuit la cime des monts. Et cherche un sûr abri dans le creux des vallons. L'immobile sapin sur son rocher sauvage, Au bruit lointain des vents sent frémir son feuillage, Et d'un dernier rayon son front étincelant,
S'incline sous le poids d'un ciel noir et brûlant.
Bientôt le jour a fui, l'éclair pâle et livide
Dans les airs embrasés trace un sillon rapide ;
Et sous les bois toufFus prolong^eant sa clarté,
Fait briller de la nuit l'afFreuse obscurité.
Les tourbillons errans se heurtent, se confondent,
Les cieux grondent ; les bois, les vallons leur répondent ;
La foudre en longs sillons tombe u coups redoublés
Sur les rocs menaçans, sur les monts ébranlés ;
Les frimas éternels qui couronnaient leurs cimes
S'écroulent à grand bruit au fond des noirs abîmes ;
Et les pins, lés rochers, dispersés en éclats.
Dans le lit des torrens roulent avec fracas.
L'orage au loin s'étend, et, du haut des montagnes. Comme une vaste mer va couvrir les campagnes ; La foudre, menaçant les vallons, les coteaux, Tombe sur les cités, gronde sur les hameaux. Et des jeunes pasteurs la troupe consternée Croit voir de l'univers la dernière journée.
Mortels, rassurez-vous : clans la voûte des cicux Rrille en signe de paix un cercle radieux ; Dieu puissant ! ta présence a dissipé la nue, Et ta foudre se tait dans l'immense étendue ! Tu parles ; le soleil sur le trône des airs, De ses feux entouré, se montre à l'univers, Tel qu'il parut aux cieux quand sa clarté féconde De l'horrible chaos perça la nuit profonde, Et que son disque d'or, échappé de ta main, Ouvrit au jour naissant les portes du matin.
C'est ainsi qu'à ses lois la nature fidèle.
Sans fin poursuit son cours et sa marche éternelle ;
Du fougueux ouragan le fléau passager
Peut troubler les saisons sans jamais les changer.
Grand Dieu, lorsqu'aux cités l'ignorance barbare,
Le liideux despotisme et la licence avare,
Ont des âges fameux dévoré la splendeur.
Bravant les aquilons et leur vaine fureur.
Ces monts disent encor ta puissance et ta gloire,
Et des siècles éteints conservent la mémoire ! Ces rochers, où des vents vient mourir le courroux ; Ces vastes monumens, vainqueurs du temps jaloux ; Ces forêts qui jadis ont vu sous leur ombrage Les faisceaux des Romains, les armes de Carthage ; Ces monts où l'Océan a marqué son chemin, Et semé les débris qu'il roulait dans son sein, A travers la tempête et la foudre qui gronde Déroulent à mes yeux les annales du monde.
Parfois, fuyant les bords où grondent les torrens, .Te suivrai les ruisseaux dans la prairie errans ; Et loin des monts al tiers, qu'ont noircis les orages, J'irai chercher en paix de plus douces images.
Quelquefois, arrêté dans le creux d'un vallon. Abaissant mes regards jusqu'à l'humble buisson, Des insectes divers les peuplades nombreuses M'offriront le tableau des cités orageuses : Là, sur un vil gazon l'insecte a sa fierté,
rUniversïtaa^**\ B»LIOTHECA j
Ce peuple a son orgueil, ces rois leur majesté ;
Là les jours écoulés ont aussi leur histoire ;
Il est là des héros qui rêvent à la gloire ;
Il est là des tyrans, jaloux de leur pouvoir,
Qui régnent tout un jour, qu'on détrône le soir.
Tandis que des partis l'amljition superbe
Usurpe un grain de sable, et dispute un brin d'herbe,
Le voyageur distrait renverse sous ses pas
Vingt empires fameux qu'il ne soupçonnait pas.
Quelquefois m'égarant sous un riant oml^rage, Tandis que les oiseaux, cachés dans le feuillage, Charmeront les échos ranimés à leur voix, J'observerai les fleurs, peuple muet des bois. Charmes de l'amitié, délices du poëte, De nos plus doux penchans la fleur est l'interprète ! La fleur donne le miel, annonce le printemps ; Comme l'homme elle passe et meurt en peu d'instans ! Et plus heureuse au sein du vallon solitaire, Elle rend doucement ses feuilles à la terre ;
CHANT TROISIEME. lOl
ÎVIais son frêle destin n'est pas sans avenir ;
Son parfum lui survit comme un doux souvenir ;
Elle couronne encor, selon l'antique usage,
La coupe du banquet, les cheveux blancs du sage,
Et souvent accompagne à son dernier séjour,
La vierge qui sommeille et n'a brillé qu'un jour!
O spectacles des champs, si chers à ma pensée ! Dans les cœurs vertueux votre image est tracée ; Mais chez un peuple en proie aux fureurs des médians Tous les cœurs sont femiés à vos tableaux touchans. Ainsi l'azur des cieux et les fleurs du rivage Au cristal d'une eau pure impriment leur image ; Mais l'émail du printemps, le tendre azur des cieux, Ne sont point réfléchis sur les flots orageux.
Nature! ame du monde, en tous lieux répandue, Providence des champs, aux cités méconnue, Veille sur mon asile, accepte mon encens, Et préside à mes goùls ainsi tju'à mes accens !
Montre-moi ta splendeur, et découvre à ma vue Tes mystères cachés et ta grâce inconnue : Mais si mon cœur renonce à chérir tes bienfaits, Rends-moi mon ignorance, et garde tes secrets.
Des systèmes menteurs invoquant l'imposture,
Hélas ! j'ai cru long-temps connaître la nature :
Mais l'orgueil insensé qu'aveugle mi vain savoir.
Cherche à l'approfondir et ne sait point la voir.
Le sage dans les champs vit toujours avec elle ;
Et, fidèle à ses lois, à son culte fidèle.
Voit toutes ses beautés, et sent tous ses bienfaits.
La nature modeste et simple en ses attraits,
Ressemble à la bergère, à la vierge craintive
Montrant son chaste cœur et sa grâce naïve
Au berger qui la suit dans les bois, dans les champs.
Qui sut long-temps lui plaire et sut l'aimer long-temps.
Que je plains le savant qui ne voit dans la rose Que les sucs végétaux dont la fleur se compose !
CHANT TROISIEME. IO:î
Pour lui Flore a perdu ses parfums, ses couleurs,
Et l'iVurore jamais n'a répandu de pleurs.
Dans l'immense horizon que son regard embrasse,
Un compas à la main, il ne voit que l'espace;
Dans ce ciel étoile, dans ces globes de feu,
Son cœur froid et distrait n'aperçoit point un Dieu ;
Vain savant, il n'a lu dans son erreur profonde
Qu'un feuillet détaché du grand livre du monde !
L'homme n'a que des sens ; l'ame n'existe pas.
S'il ne peut l'asservir à son triste compas.
Les talens, les beaux-arts, qui charment notre vie,
L'aimable illusion, la tendre rêverie.
Les doux rapports des cœurs sont pour lui sans attraits,
Il ne les a point vus au fond de ses creusets ;
Rien n'est vrai , rien n'est faux ; le bonheur n'est qu'un songe ,
La vertu qu'un vain nom, l'amitié qu'un mensonge;
Oui, pour lui tout est mort. En sa cruelle erreur.
Le néant qu'il invoque est déjà dans son cœur.
Vu letour du printemps, quand tout se renouvelle,
Quand tout prend une vie, une lornio nouvelle,
lOi LE PRliNTEMPS DVN PROSCRIT.
Dans son sommeil stupide il demeure engourdi. 11 dit dans son orgueil ; J'ai tout approfondi. Ainsi l'oiseau des nuits, de ses regards funèbres, S'applaudit de percer les voiles des ténèbres ; ÎMais lorsqu'aux jours d'été , les bois mélodieux Célèbrent du matin le lever radieux.
Lui, caché tristement dans sa retraite obscure, Ne voit point le soleil, et maudit la nature.
Le sage a moins d'orgueil : d'un œil religieux
Il revoit les saisons, il contemple les cieux ;
Et dans son cœur soumis, au nom d'un vain système,
il n'interroge point la sagesse suprême ;
Il chérit les humains, déplore leurs travers :
Témoin de leurs fureurs, dans cet âge pervers.
Sous l'aile de son Dieu, c'est pour eux qu'il l'implore,
Et souvent il les fuit pour les aimer encore.
Tel, dit-on, se montra cet ermite pieux
Qui, sur ce mont stérile où se bornaient ses vœux,
Aux sauvages forêts fit bénir sa présence.
Vivant loin des humains, soulagea l'indigence ; Et sous un simple abri, des autans respecté, Du sein des bois déserts servit l'humanité. Hélas ! il avait vu les mœurs d'un siècle impie ; Le sophisme menteur que l'erreur déifie ; L'altier raisonnement armé contre les cieux ; L'oubli des vieilles lois, le mépris des aïeux ; Le cynisme effronté, la révolte impunie, Et la religion de tous les cœurs bannie. Ce spectacle odieux alarma sa vertu ; Loin d'un monde insensé qu'il avait trop connu, Et sous ces noirs sapins fondant son ermitage. Il n'eut plus d'autre abri qu'une grotte sauvage. Là des rocs menaçans élevaient jusqu'aux cieux Leur cime inaccessible et leur front sourcilleux ; * Au-dessous un torrent, né du sein de l'orage. Précipitait son cours : triste et fidèle image De ce monde bruyant qu'Alvar avait quitté. De ce sommet désert, par lui seul habité. Tranquille, il contemplait les passions des hommes,
Et les vaines grandeurs de la terre où nous sommes.
Là ses jours s'écoulaient en d'utiles travaux ;
Alentour de sa (j^rotte élevant leurs rameaux,
De jeunes ceps, produit d'une heureuse culture,
Étalèrent bientôt leurs fruits et leur verdure ;
Un sol ingrat connut les trésors des saisons ;
Le stérile rocher vit jaunir les moissons ;
Et parmi l^s frimas, loin des jardins de Flore,
Le désert s'étonna de voir des fleurs éclorc.
Un roc, couvert de mousse, avait formé l'autel
Où le pieux Alvar invoquait l'Eternel :
Là, chaque jour, à l'heure où l'aube radieuse
Réveillait du désert la voix harmonieuse.
Il mêlait sa prière aux hymnes des vallons ;
Le soir, quand le soleil se penchait vers les monts,
11 chantait l'Eternel ; et les Ibrêts antiques
Sous leurs dômes sacrés répétaient ses cantiques.
l^ne foule pieuse accourut ])our le voir,
Admira sa sagesse, implora son savoir, Et de sa vie austère, humble et laborieuse, Vint redire aux hameaux l'histoire merveilleuse. Le mortel vertueux qui l'avait entendu En sentait mieux encor le prix de la vertu ; Et celui qui, rebelle aux lois de la sagesse, Des folles passions avait connu l'ivresse. Allait lui confier le trouble de son cœur, Ecoutait ses discours, et revenait meilleur. Souvent des mallieureux il aida la misère, Et le pauvre, en quittant sa grotte hospitalière, Nourri par ses bienfaits, souvent dut s'étonner Qu'il ne possédât rien et pût encor donner.
L'ne cloche sonore, en son humble ermitage
Appelait l'étranger qu'avait surpris l'orage.
Près de l'âtre enfumé, dans son paisible abri.
Le soir il redisait à son hôte attendri.
Des lois de l'univers la sagesse éternelle,
Le Dieu juste et puissant dont la main paternelle
Pourvoit à nos Jjesoins, nous soulage en nos maux, Et donne la pâture aux petits des oiseaux ; Il redisait le inonde et sa gloire orageuse, Des aveugles humains la science trompeuse, Et l'orgueil insensé, source de leurs erreurs : L'étranger l'écoutait, les yeux mouillés de pleurs ; Aux cantiques d'Alvar il mêlait sa prière, Et disait dans son cœur ouvert à la lumière : « Dieu seul est bon, Dieu seul connaît la vérité ; » Sans lui tout est mensonge et tout est vanité. »
De retour dans les cieux, un jour l'aube naissante Éclaira des rochers la cime blanchissante ; Alvar ne parut point ; le triste écho des bois Dans les vallons muets n'entendit point sa voi\ ; Le voyageur, errant dans les forets sauvages, Près des abîmes sourds, au signal des orages, N'entendit plus l'airain retentir dans les airs : L'ermite bienfaisant, ange de ces déserts, Rappelé par le ciel avait quitté la terre.
Depuis ce jour fatal, sur ce mont solitaire,
Hélas ! on ne voit plus au retour des saisons
Ni le pampre verdir, ni jaunir les moissons ;
La grotte où l'étranger trouvait un sur asile,
Ne voit depuis ce jour sur son rocher stérile
Que l'orfraie et l'autour dans les Alpes errans ;
Ces bois n'entendent plus que la voix des torrens.
Que le vent qui gémit sous le sombre feuillage ;
Et l'humble croix, plantée au pied d'un roc sauvage,
Annonce au voyageur qu'un ermite pieux
Du sein de ces déserts est monté dans les cieux.
augument.
Invocation au soleil du printemps. — Le printemps commençant plus tard dans les hautes montagnes. — Les premiers jours de l'été. — La grange recevant l'herbe des prés. — L'horizon embrasée et la terre desséchée par les feux du jour. — Les travaux de la fourmi. — La couleuTre. — Les fruits changeant de couleur, — Bonheur de celui qui assiste à toutes les saisons de l'année. — Vœux formés par le Proscrit pour vivre au miheu des bergers et des laboureurs. — Rappel du Proscrit, et ses adieux à la paix des champs. — Description du soir. — Nouveaux adieux à ceux qui l'ont accueilli dans son exil. — La mort de Cicéron. — Description do la terreur. — Dernière espérance du Proscrit.
Quel talent, quel génie a dans ses nobles veilles Des simples fleurs des champs égalé les merveilles î Quel art imitera les concerts des oiseaux, Le murmure des vents et le doux bruit des eaux? Quel pinceau montrera, sur la toile fleurie, L'Aurore au front vermeil éveillant la prairie, Et, du haut de son char peint de riches couleurs. Dans le sein du Zéphir laissant tomber ses pleurs?
Soleil I toi dont l'éclat verse partout la vie, Sous le nom d'Apollon tu créas l'harmonie ; Par tes chants, par tes feux tu charmas l'univers. Et le dieu des saisons devint le dieu des vers. Pour chanter tes bienfaits, ta splendeur printanière, Prête-moi tes accords, verse-moi ta lumière ! Que ton feu créateur s'allume dans mon sein ; Que mes vers, à l'aspect de ton flambeau divin. Doux comme les Zéphirs, brillans comme l'Aurore, Naissent avec les fleurs qu'un ciel pur fait éclore !
Au milieu du printemps, le foujjueux aquilon
Sur les monts sourcilleux qui bordent l'horizon
Retenait les liivers et menaçait la plaine.
Mais les vents du raidi, de leur puissante haleine,
Dans les antres glacés ont vaincu les frimas.
Et l'hiver en grondant fuit vers d'autres climats.
Des chênes du Pila la verdure naissante
A déjà remplacé la neige éblouissante ;
L'écho long-temps muet de ces rochers déserts,
CHANT QUATRIEME. llo
Du printemps à son tour répète les concerts ; Et tandis que les monts sur leur cime éternelle Étalent les couleurs d'une Flore nouvelle, Le soleil en vainqueur règne seul dans les cieux ; Il ne laisse à la nuit qu'un empire douteux ; Et son char, escorté par les Heures brûlantes, A franchi du Lion les voûtes éclatantes.
L'épi sur les sillons mollement agité, Jaunit, et prend l'éclat des beaux jours de l'été ; La faulx retentissante enlève à la prairie L'herbe que le soleil de ses feux a mûrie ; L'essaim vif et joyeux des enfans des hameaux Sur les pas des faucheurs traîne de longs râteaux ; Et la grange reçoit sous sa voûte pressée Des vallons odorans la dépouille entassée.
Le soleil fait pâlir la cime des ormeaux ;
Les nymphes des étangs brûlent dans leurs roseaux ;
La bergère languit ; le feu qui la dévore
Lorsque son jus divin, doux charme de la vie, Portera dans les cœurs, à la ronde versé, L'espoir de l'avenir et l'oubli du passé.
Heureux qui, du printemps admirant la parure, Aux jours de l'espérance a connu la nature, Et la revoit encor dans sa fécondité I Tout concourt à sa joie, à sa félicité : C'est pour lui dans les champs que la fraîche rosée Descend en flots d'azur sur la terre embrasée. Que l'astre des beaux jours luit sous un ciel riant, Et que l'aube sourit aux portes d'Orient; C'est pour lui que les bois reprennent leur verdure, Que Pliilomèle chante et que Zéphir murmure, Et qu'au penchant des monts les limpides ruisseaux Roulent parmi les fleurs le cristal de leurs eaux. Oui, la terre est à lui; dans son humble chaumière. Il triomphe, il est roi de la nature entière; Chacune des saisons, prévenant ses désirs. Veille à tous ses besoins comme à tous ses plaisirs;
CHANT QUATRIEME. 1 j J
Pour lui chacun des vents dont la féconde haleine Anime les bosquets ou rajeunit la plaine, Renouvelant des champs le mobile tableau, Vient chargé d'un trésor et d'un tribut nouveau. Son jardin est paré des premiers dons de Flore ; Sous ses yeux la moisson d'un or pur se colore ; Il cueille en paix les fruits dont il a vu les fleurs ; Quand l'orageux hiver déchaîne ses fureurs, Son cœur jouit encor, sous son toit solitaire, Des beaux jours qu'il regrette et de ceux qu'il espère.
Oh ! que ne puis-je, hélas ! jouir d'un sort si doux ! Bergers de ces hameaux, que ne suis-je un de vous ! De vos toits enfumés la retraite profonde Remplirait tous mes vœux, serait pour moi le monde. Là, j'irais chaque jour sous cet antre écarté, Goûter en paix des bois la fraîche obscurité ; Là, chaque jour, à l'heure où la naissante aurore Eveille la prairie et la ruche sonore, J'entendrais sur ces rocs, de noirs sapins couverts,
Lorsque son jus divin, doux charme de la vie, Portera dans les cœurs, à la ronde versé, L'espoir de l'avenir et l'oubli du passé.
Heureux qui, du printemps admirant la parure. Aux jours de l'espérance a connu la nature, Et la revoit encor dans sa fécondité 1 Tout concourt à sa joie, à sa félicité : C'est pour lui dans les champs que la fraîche rosée Descend en flots d'azur sur la terre embrasée. Que l'astre des beaux jours luit sous un ciel riant, Et que l'aube sourit aux portes d'Orient; C'est pour lui que les bois reprennent leur verdure, Que Philoraèle chante et que Zéphir murmure, Et qu'au penchant des monts les limpides ruisseaux Roulent parmi les fleurs le cristal de leurs eaux. Oui, la terre est à lui; dans son humble chaumière, Il triomphe, il est roi de la nature entière; Chacune des saisons, prévenant ses désirs. Veille à tous ses besoins comme à tous ses plaisirs;
CHANT QUATRIEME. nu
Pour lui chacun des vents dont la féconde haleine Anime les bosquets ou rajeunit la plaine, Renouvelant des champs le mobile tableau, Vient chargé d'un trésor et d'un tribut nouveau. Son jardin est paré des premiers dons de Flore ; Sous ses yeux la moisson d'un or pur se colore ; Il cueille en paix les fruits dont il a vu les fleurs ; Quand l'orageux hiver déchaîne ses fureurs, Son cœur jouit encor, sous son toit solitaire, Des beaux jours qu'il regrette et de ceux qu'il espère.
Oh ! que ne puis-je, hélas ! jouir d'un sort si doux !
Bergers de ces hameaux, que ne suis-je un de vous !
De vos toits enfumés la retraite profonde
Remplirait tous mes vœux, serait pour moi le monde.
Là, j'irais chaque jour sous cet antre écarté,
Goûter en paix des bois la fraîche obscurité ;
Là, chaque jour, à l'heure où la naissante aurore
Eveille la prairie et la ruche sonore,
.l'entendrais sur ces rocs, de noirs sapins couverts,
La voix du bûcheron qui se perd dans les airs ; Tandis qu'autour de moi la colombe amoureuse Redirait aux échos sa plainte langoureuse. Caché dans ces hameaux parmi les fils des champs , Mon cœur eût adopté leurs rustiques penchans ; Là souvent, aux beaux jours, dans ces vertes campagnes, Au rivage des eaux, au penchant des montagnes, J'aurais du sein des bois veillé sur les troupeaux; Là, sous ces pampres verts, sous ces jeunes ormeaux, Dont les Zéphirs légers, de leurs douces haleines, Font mouvoir à leur gré les ombres incertaines. Tandis qu'un chien fidèle eût des bourgeons naissans Ecarté mes brebis, mes chevreaux bondissans , Ma Musc aurait chanté, d'humbles fleurs couronnée, Les bienfaits des saisons, la gloire de l'année. De l'heureux laboureur partageant les travaux, J'aurais soumis au joug ses robustes taureaux. Et, suivant du fermier la joyeuse famille. J'aurais pris tour à tour la bêche ou la faucille ; J'aurais fendu la glèbe et tracé des sillons,
Ou dépouillé les champs du trésor des moissons. Au bord des flots connus, près des claires fontaines^ Parmi les doux travaux qui fécondent ces plaines, Sans crainte, sans désirs, exempt de noirs chagrins, J'aurais vu s'écouler mes jours purs et sereins. Et sous un chaume obscur, ignoré de l'envie, La faulx seule du temps aurait tranché ma vie.
Hélas ! tel est le sort qu'appelaient tous mes vœux. Mais ces champs fortunés, ces champs aimés des ci eux, Ne me reverront plus, quand la fertile automne Viendra les enrichir des trésors de Pomone; Quand Bacchus, de ses dons mûris sur les coteaux. Du vigneron joyeux paira les longs travaux. Il ne me verra point, entonnant ses louanges, Accompagner le char des bruyantes vendanges. Le temps qui sur ses pas sème les noirs cyprès, Et change tous nos vœux en de mortels regrets, Emportant dans son cours nos plaisirs, nos années, Fuit, et presse le vol des heures fortunées.
Les beaux mois du printemps ont passé comme un jour;
Adieu, bosquets fleuris, adieu, riant séjour,
Adieu, soleil de mai; la fortune cruelle,
Loin de vous pour jamais aux cités me rappelle.
Ce sénat, qui long-temps régna par ses forfaits,
Vient me persécuter jusque par ses bienfaits.
Oui, barbares, je hais jusqu'à votre justice :
Votre loi qui m'absout commence mon supplice.
Dans les champs, loin de vous, je vivais consolé;
Mais, en me rappelant, vous m'avez exilé.
Ce n'est plus pour mes yeux que les fleurs vont éclore; Je n'assisterai plus au lever de l'aurore; j Et l'astre des beaux jours, à la ville étranger. Ne jettera sur moi qu'un regard passager. De ce riant séjour l'image retracée Demeurera long-temps dans ma triste pensée; Et mon cœur, las du bruit, ami du doux repos, Reviendra quelquefois errer sur ces coteaux. Ainsi, lorsqu'un mortel a vu les rives sombres.
S'échappant, nous dit-on, du noir séjour des ombres, Vers le déclin du jour ses mânes attendris Vont soupirer encore aux lieux qu'il a chéris.
Dans quelques mois, hélas! l'iraplaicable Borée Moissonnera la fleur pâle et décolorée; L'automne s'avançant sur son char pluvieux. Viendra d'un crêpe noir voiler l'éclat des cieux. L'hiver ramènera la triste rêverie; Et la feuille arrachée à sa tige flétrie, Triste fille des bois, vain jouet de» autans, M'offrira le tableau de mes destins errans. En butte aux coups du sort, j'irai loin de ces plaines Répandre d'autres pleurs et souffrir d'autres peines. Avant que le soleil ait achevé son tour, Déplorant mon destin, j'aurai fui sans retour Ce chaume hospitalier, cette rive chérie. Cette terre d'exil qui devint ma jjatrie.
Déjà l'astre du jour s'incline vers les monts :
Et Zéphire endormi clans le creux des vallons, S'éveille, et, parcourant la campagne embrasée, Yerse sur le gazon la féconde rosée :
Un vent frais fait rider la surface des eaux, Et courbe, en se jouant, la tête des roseaux.
Déjà l'ombre s'étend : ô frais et doux bocages ! Laissez-moi m'arrêter sous vos jeunes ombrages. Et que j'entende encor, pour la dernière fois. Le bruit de la cascade et les hymnes des bois.
De la cune des monts tout prêt à disparaître, Le jour sourit encore aux fleurs qu'il a fait naître. Sur ces toits élevés, d'un ciel tranquille et pur L'ardoise fait au loin étinceler l'azur ; Et le vitreau qui brille à la rive lointaine. D'un vaste embrasement allumé dans la plaine Montre aux regards trompés les feux éblouissons. Et ranime du jour les rayons pâlissans.
Le chantre du printemps, à ces vallons fidèle, Charme l'écho du soir de sa plainte nouvelle; Et caché dans les bois, dans les bosquets toutïus, Il chante des malheurs aux muses inconnus : Tandis que la forêt, à sa voix attentive. Redit ses doux accens et sa chanson plaintive, Au buisson épineux, au tronc des vieux ormeaux, La muette Arachné suspend ses longs réseaux; Un reste de clarté perce encor le feuillage, Glisse sur l'eau du fleuve et meurt sur le rivage; L'insecte qu'un soleil voit naître et voit périr. Aux derniers feux du jour vient briller et mourir. La caille, comme moi sur ces bords étrangère, Fait retentir les champs de sa voix printanière. Sorti de son terrier, le lapin imprudent Vient tomlser sous les coups du chasseur qui l'attend ; Et, par l'ombre du soir, la perdrix rassurée Redemande aux échos sa compagne égarée.
Quand la fraîcheur du soir descend sur les coteaux,
Le peuple des cités court oublier ses maux Dans ces brillans jardins, sous ces vastes portiques Qu'emljellissent des arts les prestiges magiques. Mille flambeaux, vainqueurs des ombres de la nuit, Renouvellent aux yeux l'éclat du jour qui fuit ; Le salpêtre s'allume, et la flamme élancée, En sillons rayonnans dans les airs dispersée, Remplit tout l'horizon, s'élève jusqu'aux cieux. Tonne, brille, et retombe en globes radieux; Tantôt elle s'élève en riches colonnades ; Tantôt elle jaiUit en brillantes cascades. Et tantôt c'est un fleuve, un torrent orageux Qui roule avec fracas son cristal sulfureux.
Mais à ce luxe vain, oh! combien je préfère Cette pompe du soir dont brille l'hémisphère ; Ces nuages légers qui d'un monde nouveau Montrent aux yeux surpris le magique tableau ! Là, traversant l'Ether et sa vague étendue, Le char ailé d'un dieu vient s'offrir à ma vue ;
Ici, c'est un monarque entouré de sa cour Qui s'assied triomphant sur le trône du jour ; Là s'étendent au loin des forêts inconnues, Des palais de saphir brillent au sein des nues ; Mille géans armés se heurtant dans les airs De leurs glaives d'azur font jaillir les éclairs.
Que j'aime de Morven le barde solitaire ! Quand le brouillard du soir se répand sur la terre Assis sur la colline où dorment ses aïeux, Il chante des héros les mânes belliqueux. Souvent du vieux Fingal l'ombre chère et sacrée Dans l'azur d'un nuage à ses yeux s'est montrée ; Lorsqu'au bruit sourd des vents le noir sapin frémit, Il croit voir Ithona qui dans l'ombre gémit. Ces antiques forêts, leurs mobiles ombrages, L'aspect changeant des lacs, des monts et des nuages, Rappellent h son cœur tout ce qu'il a chéri.
Oh ! qui pourra jamais voir, sans être attendri
128 LE PRINTEi>iPS D'UN PROSCRIT.
L'éclat demi-voilé de l'horizon plus sombre, Ce mélange confus du soleil et de l'ombre, Ces combats indécis de la nuit et du jour, Ces feux mourans épars sur les monts d'alentour. Ce couchant radieux que la pourpre colore, Précurseur de la nuit et frère de l'aurore, Ce ciel qui par degré se peint d'un gris obscur, Et le jour qui s'éteint sous un voile d'azur !
Mais déjà la lumière à la terre est ravie ; Image du bonheur, des plaisirs de la vie, Dont on sent mieux le prix quand on les a perdus. Dans les bois agités, les oiseaux éperdus Tremblent que le soleil, désertant ces rivages, Dans l'étemelle nuit n'ait laissé leurs bocages. Et leurs accens plaintifs font gémir les forêts. L'oiseau des nuits, «optant de ses antres secrets, Vient par ses cris aigus saluer les ténèbres. Allumant leurs flambeaux et leurs lampes funèbres, Les pâles vers-luisans, à travers les buissons.
CHANT QUATRIEME. j o.)
De hiille feux épars font briller les gazons. Des vapeurs de l'été la lueur phosphorique Me rappelle des morts l'ombre mélancolique , Et le front des sapins, balancés par les vents, Semble peupler les airs de fantômes mou vans.
O toi.' dont la clarté si chère au paysage.
Adoucit de la nuit le front triste et sauvage ;
Qui, sous les voiles noirs dont se couvrent les cieux,
Luit comme l'espérance au cœur des malheureux,
Si quelque fugitif s'égarait dans la plaine,
Viens prêter ta lumière à sa marche incertaine !
Au détour du vallon, au sein de la forêt,
Fais briller un rayon de ton flambeau discret I
O lune ! viens charmer mes tristes rêveries,
Viens consoler ces champs, ces bois et ces prairies !
Demain encor le jour viendra les visiter,
Et moi, c'est pour jamais que je vais les quitter.
Recevez mes adieux, vous ilont la main amie
Sema de quelques fleurs les chagrins de ma vie :
Que vos cœurs soient heureux des heureux qu'ils ont faits,
Et que le dieu des champs vous rende vos bienfaits ;
Que l'automne, étalant son éclat, ses richesses,
Du printemps envers vous acquitte les promesses.
Sous vos bosquets rians, sous leurs ombrages frais,
Retenez l'Amitié, l'Innocence et la Paix;
Loin de l'œil des méchans, des clameurs du vulgaire,
Gardez votre bonheur, et que le sort prospère
De vos plus doux penchans resserrant les liens.
Ajoute à vos plaisirs ce qu'il retranche aux miens.
De |cet heureux séjour le souvenir fidèle
Me suivra sur les bords où le sort me rappelle ;
Aux heux où la Discorde, invoquant les enfers,
Fait siffler ses serpens, forge à grand bruit nos fers, Non, je n'oublîrai point vos riantes campagnes. Ni les troupeaux épars au penchant des montagnes. Ni le ruisseau limpide, au pied des monts errant. Qui baigne votre asile et fuit en murmurant ;
Ni ces ormes touffus, ce bois épais et sombre, Qui m'offrait chaque jour la fraîcheur de son ombre ; Ni le fidèle écho, qui, sous ces dômes verts, Aimait à répéter nos champêtres concerts. Là, le front couronné de roses bocagères, Ma Muse était sans art, ainsi que vos bergères ; En chantant vos vertus, je chantais mou bonlieur. Et mes vers sans effort s'échappaient de mon cœur. Adieu, concerts touchans, adieu, tendre délire, De mes tremblantes mains je sens tomber ma lyre. Le cœur encore ému du spectacle des champs, Quels tableaux douloureux vont s'offrir à mes chants! Ma Muse, qui n'a vu dans les jardins de Flore, Que les jeunes Zépliirs et la naissante Aurore, N'aura plus pour sujet de ses tristes concerts Que les fléaux sanglans qui couvrent l'univers. Hélas ! dans tous les temps la discorde et la guerre Ont troublé les cités, ont désolé la terre ; Chaque âge, chaque peuple a connu leurs fureurs : A la cité de Mars qui n'a donné des pleurs?
Qui n'a su de Sylla le règne parricide,
Et les jours abhorrés d'Antoine et de Lcpide?
Oh ! dans ces jours affreux, que de maux ont vençé
Les royaumes détruits, le monde ravagé !
Une torche à la main, la Discorde fatale
Accourt, et, pleine encor des fureurs de Pharsalc,
S'assied au Capitole, et de ses fils proscrits
Rome entend dans ses murs les lamentables cris :
Au moment de subir son horrible sentence,
L'un de sa maison d'Albe accuse l'opulence,
L'autre expie en mourant sa gloire et ses exploits.
Et de Rome et du ciel tous invoquent les lois ;
Mais les lois ni les dieux, rien ne peut les défendre :
La voix de la pitié ne se fait plus entendre ;
Le mont sacré n'a plus ses dieux libérateurs,
Et la tribune en deuil plem'e ses orateurs.
Alors, si de Clio le récit est fidèle,
La nature, immuable en sa marche éternelle,
Changea son cours ; alors les troupeaux dans les bois
Des pasteurs effrayés imitèrent la voix,
Et des loups, accourus des plus lointains rivages, Le Forum entendit les hurlemens sauvages; Dans les temples des dieux on vit pleurer l'airain ; La tempête éclata dans l'Olympe serein, Et la foudre du ciel, s'égarant dans les nues, De Jupiter tonnant renversa les statues.
Némésis, des bourreaux excitant les fureurs. Fit retentir partout ses horribles clameurs. Crémone l'entendit dans les champs où Virgile Invoquait jeune encor les muses de Sicile, Et chantait les troupeaux, les bois et Lycoris. Des temples, des palais dispersant les débris, La fille de l'enfer, des humains abhorrée, Foula d'un pied sanglant les vieux autels d'Astrée, Des antiques Sabins fit trembler les cités, Parcourut de l'Aufis les bords épouvantés. Et dans son vol bruyant traversant l'Ausonie, Vint couvrir d'un long deuil l'heureuse Campanie.
Des lois de la patrie organe révéré,
C'est là que Cicéron, des bourreaux ignoré,
Oubliant la tribune où sa mâle éloquence
Confondit les pervers et vengea l'innocence,
Déplorait des tyrans les complots inhumains.
Et la honte de Rome et les maux des Romains.
Il implorait les dieux ; mais bientôt la tempête
Menace l'univers et gronde sur sa tête.
O momens pleins d'horreur 1 jour de deuil et d'elîroi!
Le père des Romains, l'appui du peuple-roi,
Cicéron est proscrit! Une horde homicide
Court mériter le prix promis au parricide.
La déesse aux cent voix, qui naguère en tous lieux
Proclamait ses travaux et son nom glorieux,
Qui redit tant de fois son immortel génie,
Et de Catilina la révolte punie.
Lui porte en gémissant l'arrêt de son trépas.
Ses amis, dispersés en de lointains climats,
Fuyant des triumvirs l'implacable furie,
Sous des cieux étrangers invoquaient la patrie :
Contre l'aiTct cruel qui menace ses jours,
L'un court des dieux du Nil implorer le secours ;
L'autre, foulant en paix les débris de Carthage,
Attendrit l'Africain et le Maure sauvage ;
Et le sauveur de Rome, hélas! attend la mort,
Sans trouver un Romain qui pleure sur son sort !
D'esclaves désarmés une troupe fidèle,
Implorant des destins la justice immortelle,
Le pressait, en tremblant, d'échapper aux bourreaux ;
Messagers d'Apollon, de sauvages corbeaux.
De leur aspect sinistre effrayant sa retraite.
Viennent prophétiser son trépas qui s'apprête.
Où fuira-t-il? la mort suivra partout ses pas,
Et les champs et les monts sont couverts de soldats ;
L'orage gronde au loin sur les mers de Sicile,
Et le vaste univers pour lui n'a plus d'asile.
Soudain lorsque la nuit vient obscurcir les cieux,
La grande ombre de Rome apparaît à ses yeux ;
Pâle, défigurée, et de sang dégoûtante.
Elle élève avec peine une voix gémissante ;
Et poussant vers le ciel des soupirs douloureux : « Toi qui m'as défendue en des jours plus heureux, » Reconnais, ô mon fils ! la maîtresse du monde ; » Je t'entraîne avec moi dans ma chute profonde ; » Pleure sur les Romains, couvre ton front de deuil, » Nous descendrons tous deux dans le même cercueil. » Elle dit, et les bois dans l'horreur des ténèbres, Répètent ses accens et ses plaintes funèbres. Et l'écho va redire aux riva{jes lointains : « Malheur à l'univers et malheur aux Romains ! »
Rientôt doit s'accomplir le sinistre présage ;
Les soldats de Lépide, altérés de carnage,
Parcourent à grand bruit les bois, les champs déseris.
Et font trembler au loin le rivage des mers.
Lénas des meurtriers conduit la troupe impie ;
Lénas dont Cicéron a défendu la vie,
Et qui, vil instrument du plus noir attentat,
Va payer un bienfait par un assassinat.
Tout fuit à leur aspect. Cicéron immobile
Oppose à leur fureur un front calme et tranquille.
« Vous que Piome appelait à défendre ses lois,
» Fiers guerriers, leur dit-il, voilà donc vos exploits!
» Et toi qui des bourreaux as provoqué la rage,
» Sur un faible vieillard viens montrer ton courage ;
» Baigne-toi dans le sang des meilleurs citoyens ;
» Si j'ai sauvé tes jours tranche aujourd'hui les miens.
» Oui, j'ai défendu Rome, et c'est là tout mon crime;
» Lénas, en l'immolant, regarde ta victime,
» Et surtout souviens-toi que sous un règne affreux,
» Ceux qu'épargnent tes coups sont les plus malheureux. »
Il dit, et des soldats la troupe consternée
Frémit à sou aspect, et recule étonnée;
Les meurtriers tremblans ont cru voir devant eux,
Et la patrie en pleurs, et Rome, et tous ses dieux.
Et le glaive est toml^é de leurs mains parricides ;
IMais Lénas, gourmandant leurs courages timides.
Contre eux des triumvirs invoque le courroux ;
Lui-même il se prépare à diriger leurs coups,
Et soudain, frémissant et de honte et de rage,
Ils frappent leur victime en voilant leur visage :
Le plus grand des Romains, de Rome abandonné,
Implore en vain les dieux... Il meurt assassiné!
Du sein des bois émus sort un cri lamentable ;
Et bientôt, 6 douleur! ô spectacle effroyable!
La tribune déserte où naguère sa voix
Contre la tyrannie a fait tonner les lois,
Aux dieux du Capitole, à Rome épouvantée
Montre de Cicéron la tête ensanglantée.
Rome en ces jours affreux n'osa point le pleurer.
Les champs qui sous le fer le virent expirer,
Seuls alors de son nom gardèrent la mémoire,
Et l'écho des déserts parla seul de sa gloire.
Quand l'univers tremblait sous le joug des tyrans.
Les nymphes des forêts, les simples 'dieux des champs.
Pleurèrent dans les bois le trépas d'un grand homme,
Le Capitole en deuil et les destins de Rome.
Ainsi de la discorde éclataient les fureurs ; Ainsi l'antiquité répond à nos douleurs ;
En vain la grave histoire en ses sanglantes pages, Nous montre les malheurs et l'effroi des vieux âges ; Des forfaits d'autrefois les fidèles tableaux N'ont produit parmi nous que des forfaits nouveaux. Parcourant nos cités, la Discorde inhumaine Souffle au cœur des partis la vengeance et la haine ; Et de Rome imitant les barbares travers, Paris est à son tour l'effroi de l'univers.
Là règne la terreur, implacable furie.
Que les pleurs et le deuil n'ont jamais attendrie ; Là des tyrans d'un jour, esclaves révoltés, Tantôt persécuteurs, tantôt persécutés, Gouvernent en tremblant un peuple de victimes. Et le sceptre nouveau qu'ont usurpé leurs crimes, A grand bruit arraché de leurs sanglantes mains, Tombe de chute en chute aux derniers des humains.
Du savoir, des talens, la couronne est flétrie ; Le génie exilé cherche une autre patrie.
L'infortune a perdu ses généreux soutiens, Le peuple ses appuis, l'homme tous ses liens. Tandis qu'au temple saint, une horde abhorrée, Court ravir aux autels leur dépouille sacrée, Les palais, étonnés de leurs hôtes nouveaux, Des trônes renversés étalent les lambeaux, Et montrent aux cités que l'infortune accable, Leur éclat odieux et leur luxe coupable ! Sans défense asservie à d'içnobles tyrans, O France, qu'as-tu fait de tes nobles enfans ! Tes richesses, tes arts, et jusqu'à la victoire, Tout ce qui fit jadis ton orgueil et ta gloire Sert d'un pouvoir sanglant les jalouses fureurs. La sainte humanité fuit en cachant ses pleurs. Malheur à la vertu, malheur à l'innocence ! Le crime a du ciel même usurpé la puissance. Du céleste avenir l'homme est déshérité ; Du haut des échaufauds, l'horrible impiété, Poursuivant chez les morts la vertu qui succombe, Des pensers du néant vient assiéger la tombe ,
Et la tombe elle-même a ses persécuteurs.
Je verrai des Français, infâmes délateurs, Dénoncer l'amitié pour prix d'un vil salaire, Faire un crime aux enfans d'avoir pleuré leur père, Surprendre la pitié trop prompte à s'attendrir 1 Hélas ! quand la vertu sous nos yeux va périr, Je verrai tout un peuple, à la licence en proie, Effrayer les cités de son horrible joie. Et d'un hymne odieux saluer les bourreaux ; Je verrai l'égoïsme, insensible à nos maux. D'un pouvoir détesté flattant la barbai'ie, A la honte de vivre immoler la patrie ; Et la pâle avarice, un barème à la mam. Trafiquant sans pitié des pleurs du genre humain. Et cherchant un peu d'or sur les débris du monde?... Alors, 6 mes amis! dans ma douleur profonde. Fuyant ce noir séjour, ces tableaux pleins d'horreurs, Je tournerai vers vous des yeux mouillés de pleurs; J'invoquerai des bois les ténébreux ombrages,
Et le calme profond de leurs antres sauvages. Heureux, si près de vous, dans le repos des champs, Je retrouve un asile ignoré des méchans. Et si l'ormeau planté devant l'humble chaumière Prête encore à mon deuil son ombre hospitalière!
Mais, ô trop vain espoir ! les chagrins dévorans N'ont que trop secondé la rage des tyrans ! Je succombe, et je sens dans mon ame affaiblie S'éteindre par degré, le flambeau de la vie. Le ciel est apaisé ; je mourrai sans regret ; La tombe est un asile et la mort un bienfait. Amis de la vertu, vous qui souffrez pour elle. Sur la terre il n'est point de douleur éternelle. Consolez-vous, souffrez encor quelques instans. Hélas! tout doit périr, tout succombe ; et le temps Emporte des humains les grandeurs mensongères, Les sceptres des tyrans et leurs lois passagères. Et jusqu'au souvenir et des biens et des maux. L'inflexible vertu, planant sur les tombeaux,
CHANT QUATHIÈME.
Semblable à l'arc-en-ciel qui brille après l'orage, Seule résiste au temps et survit au naufrage. Un nouvel horizon déjà s'ouvre à nos yeux, Et l'éternel printemps nous sourit dans les oieux.