LA SOUS-MAITRESSE
une femme de ménage , et peut-être même une sous-mattresse. Dites encore qu'une brillante éducation ne mène pas toujours à quelque chose!
Mais ne va pas qui veut à Corinlhc, et l'Eldorado de l'externat n'est pas accessible a toutes les sous-mattresses : il faut eucore posséder un petit capital pour acheter nu pour créer, ce qui est la même chose , un pareil établissement. Celle qui , en quittant sa pension, ne peut disposer d'aucunes ressources, doit se contenter de courir les leçons en ville, ou de rechercher une éducation particulière. Si ces démarches sont inutiles, elle se jettera dans les bras des Anglais, cette providence de toutes nos professions avortées ; elle passera un bail de son esprit , de son intelligence, de son corps, avec quelque famille riche d'outremer, pour élever, de concert avec une femme de chambre , quelque petite miss blanche et délicate. Elle jouira de tous les avantages extérieurs de la fortune : elle aura une voilure et un domestique nombreux à ses ordres : mais que de fois la morgue britannique lui fera regretter l'esclavage de sa pension du Marais, où du moins on parlait, on riait, on pleurait eu français! La Russie a été pendant assez longtemps pour les sous-maltresses un vrai pays de Cocagne : elles trouvaient à Saint-Pétersbourg le phénix qu'elles n'avaient pu découvrir à Paris, un mari , un vrai mari , quelque riche boyard possesseur de plusieurs villages et de centaines de paysans. Il y a plus d'une comtesse russe qui jadis a mouché des petites filles dans les pensions de mesdames Migneron et Allix. Mais ces jours de mariage sont passés : les Russes sont toujours aussi galants envers les sous-maltresses françaises, quand elles sont jolies, mais jusqu'au eonjungo exclusivement.
Si nous voulions suivre plus avant la sous-tnattresse . peut-être la verrions-nous encore se transformer en demoiselle de compagnie auprès d'une personne seule, ou en demoiselle de comptoir dans un café en renom, ou faisant les honneurs d'une table d'hôte. Mais arrêtons-nous : ne la cherchons pas si loin de ses premières années, ce serait diminuer le juste intérêt que sa position nous inspire.
Au siècle dernier, un financier, sans doute imbu des doctrines de Jean-Jacques, se présenta un jour à la supérieure de l'hospice des Enfants-Trouvés, et lui dit : «Madame, je désirerais me marier, et prendre ma femme parmi les jeunes filles de votre établissement : voulez-vous me permettre de faire un choix ?» C'était l'heure de la récréation : la supérieure le conduisit dans la cour des orphelines. Le financier, après les avoir passées toutes en revue, en avisa une dont le visage et le maintien lui agréaient. 11 la désigna à la directrice , la fit monter dans sa voiture , et l'on n'entendit plus parler ni de l'un ni de l'autre. Au bout de dix ans, le financier rendit une nouvelle visite à la supérieure : a Je suis veuf, lui dit-il , et pendant dix ans ma femme m'a rendu si heureux que, voulant me remarier, je ne saurais mieux faire que de choisir ici une autre compagne.»
Un banquier qui agirait ainsi de nos jours serait la fable de la Bourse-, et pourtant, que d'excellentes mères de famille, que de bonnes ménagères , que de femmes spirituelles, élégantes , gracieuses , ne trouverait-on pas parmi toutes ces jeunes filles condamnées par la pauvreté à n'être pendant toute leur vie que des sous-maltresses?
F. PB Jo*cikrks.