LE COMMISSAIRE-PRISEUR
r, ce
obligé de toute* les ventes
à lu criée, que l'on pcul dire avec raisou :
Dans ses heureuses mains , le cuivre devient or.
Il n'est guère d'objets qui , touchés par ses doigts magiques , ue J-£*ty'>&£gfi se transforment soudain en choses précieuses. Grâce à lui, les moindres bagatelles sont souvent vendues à des prix fous. C'est le dieu du négoce, le Mercure du xiv siècle. — Il tient i la main , eu guise de caducée , un marteau d'ivoire , à manche d'ébène , dout les coups retentissants sont autant de veto pour de nouvelles enchères.
Le commissaire-priseur est remarquable par la conscience qu'il apporte à ses ventes. Toutes sont également importantes pour lui : il ne fait fi d'aucune, et se croirait perdu de réputation s'il n'opérait les plus minimes, voire celles de quelques guenilles , avec autant de verve et d'entrain que s'il s'agissait de l'encan des joyaux de la couronne. Pourtant, il a du subir l'influence du temps où il vit, et il se comptait particulièrement dans les ventes de tableaux , de statues , d'armes , de médailles , de porcelaines , et de ces mille riens consacrés par la mode. C'est là qu'il peut à son aise lâcher la bride à son imagination, et revêtir toutes ses marchandises d'un prisme doré. Sans vouloir lui attribuer positivement l'intention de changer alors les copies eu originaux , les croûtes en chefs-d'œuvre , les vieux sous eu médailles antiques , et le* porcelaines de fabrique française en porcelaines de la Chine ou du Japon , toujours est-il qu'il obtient de véritables triomphes , et sait faire monter les enchères aussi rapidement que des fusées : «Messieurs, s'écriait dernièrement , dans une vente à laquelle nous assistions, un commissaire-priseur, avec cet accent plein, vibrant, sonore, que vous lui connaissez, messieurs, le lot que nous avons l'honneur de soumettre en ce moment à votre appréciation , se compose de ce magnifique bahut Louis XV. Approchez, examinez, la vue n'en coûte rien... Allons, messieurs, des enchères... Voyons, commençons par cent francs.»
Et le crieur de répéter : «Cent francs , cent francs le bahut.» Ici un rire d'incrédulité moqueuse circule dans tout l'auditoire. Ce rire semble dire : Cent francs un vieux buffet tout vermoulu, prêt à tomber en poussière? Allons donc ! personne n'en voudrait pour rien.
«Messieurs . coutinue le commissaire-priseur, votre indifférence m'afflige-, en vérité, vous faites tort à vos connaissances. Vous ne voulez pas du bahut ? C'est très-bien... n'en parlons plus; grâce à Dieu, nous n'en sommes pis embarrassés. Pourtant , messieurs, je
LB COMMfSSAIBR-PRISEUR. 409 ne puis m 'empêcher de vous dire que les bras me tombent en voyant des connaisseurs comme vous rester froids devant une pareille œuvre , une œuvre qu'il est impossible de contempler; sans supposer, je veux dire sans acquérir la conviction , l'intime conviction , qu'elle a pour auteur le célèbre, l'inimitable, l'incomparable Boule.»
Ces moU n'étaient pas achevés, que , de tous les point* de la salle, les enchères partaient, volaient, se succédaient comme les coups de fusil dans un feu de file ; bref le meuble de Roule, dont personne ne voulait d'abord donner 100 fr. , fut#djugé à un trop heureux bourgeois au prix de 675 fr.
Est-il des rapsodies dont il ne puisse se défaire ? Alors le commissaire-priseur les éparpille adroitement dans la vente d'une collection provenant de quelque cabinet célèbre. Cette petite rouerie lui réussit toujours à merveille ; on achète de confiance, et chacun est satisfait. Comme tous les thaumaturges , d'ailleurs , il a soin de préparer ses miracles de longue main : il ne fait jamais une vente d'objets d'art qu'il n'ait préalablement réchauffé le zèle des antiquaires, des collectionneurs, des marchands, par un déluge de notices détaillées , dont l'ornement de rigueur est un avant-propos dans le genre de celui-ci :
«L'amateur, que le goût passionné pour l'antiquité transporte aujourd'hui dans ces contrées jadis si florissantes de l'ancienne Grèce, est frappé d'admiration à la vue d'un reste de monument qui lui rappelle les souvenirs délicieux de ce que lui a appris l'histoire de ces temps héroïques. Combien ne s'estime t-il pas heureux si , même à grands frais , et après les plus pénibles explorations, il parvient à posséder un simple fragment qu'il transporte religieusement avec lui dans sa patrie ! Pourquoi donc , en rencontrant ici des objets créés sur ce sol classique des beaux-arts , tf éprouverait-il pas les mêmes jouissances? Est ce pour avoir changé de lieu qu'ils perdraient de leur mérite et de leur valeur? L'obélisque de Luxor n'esl-il pas le monolithe fle la haute Egypte, et son transport miraculeux n'ajoule-t-il pas à son intérêt ?»
De l'obélisque de Luxor, le commissaire-priseur. dans ce brillant échantillon de ses lalents littéraires, saute à rénumération des tableaux et des statues appartenant à la collection dont il est chargé d'opérer la vente : «tableaux et statues , dit-il , qui semblent remonter au siècle fameux des Apclle et des Praxitèle ,» et il termine en assu- ^nt que depuis qu'il a l'honneur d'être commissaire-priseur, il n'a jamais rencontré "e collection qui méritât d'inspirer autant d'intérêt aux savants , aux artistes , aux amateurs, en un mot , à tous ceux qui aiment à suivre l'histoire de l'art dans ses progrès et sa décadence.
Comme vous voyez , le commissaire-priseur est à la hauteur du siècle , et manie la réclame aussi bien qu'homme de France. Soyons juste, et ajoutons qu'il a souvent un collaborateur pour la confection de semblables morceaux d'éloquence. Ce collaborateur est l'expert qu'il s'adjoint lorsque sa modestie ne lui permet pas de se croire suffisamment éclairé sur la valeur des objets et sur la désignation à leur donner dans le catalogue. Le commissaire-priseur n'est rien moins qu'un puits de science, et, sans l'aide de l'expert, il lui serait fort difficile d'étiqueter convenablement ses marchandises. Est-ce lui , par hasard , qui , dans un amas confus de vieilles ferrailles , irait s'aviser de reconnaître :
— Des pièces en fil de fer pour l'étude de la nécrologie et de la splanchnologic ? Pourrait-il davantage démêler :
— Le Spondyle royal t
— La Harpe impériale , ou Hauteau de Saint-Jamex;
L'Iridine de l'Inde, grand et bel individu, dont la charnière tuberculeuse, dan; toute sa longueur, est des mieux caractérisées ; #
-Laf.alathée;
La Trigonie vivante; *
— Les Porcelaines , Argus, Carte géographique , Peau nie lièvre et Gésier?
Pourrait-il, dis-je, s'il n'était soufflé par quelqu'un, démêler tout cela dans un tas de produits animaux que ses études ne lui ont pas appris à appeler autrement que du nom vulgaire de coquilles ? Le commissaire priseur a , ma foi , bien aulre chose h faire qu'a tourner des feuillets , et il ne voit guère des livres que leurs couvertures. Cela ne l'cmpéchc pas d'avoir et d'exprimer, au besoin , son opinion en littérature. A ses yeux , le talent d'un écrivain est en raison directe du prix plus ou moins élevé de ses œuvres. Il professe un grand mépris pour laplupartdesauteursdfi jour. Mieux que personne, et sans les avoir lus , il a été à même d'apprécier le mérite de certains ou v rages don I les réclames des journaux ont constaté le rapide écoulement, et que le marchand, lassé d'attendre l'acheteur, s'est vu forcé de faire vendre en bloc par son ministère. Hélas! que de fonds de boutiques de libraires et d'éditeurs en déconfiture ont passé entre ses mains! Pour lui , son commerce est à l'abri des orages: les faillites et les banqueroutes ne l'atteignent * jamais; bien loin de lui nuire , elles lui rapportent et , s'il ne se plall pas au mal , du moins , assis sur son estrade , le inarteau d'ivoire à la main.
Tranquille , il voit passer les hommes et les temps.
La trompette du jugement dernier sonnerait. qti'ot»le verrait encore , assisté desoncrieur, vulgairement aboyetir, poursuivre le cours de ses ventes el de ses adjudications. L'aboycur est le compère, le bras droit du eommissaire-priseur. Son nom indique assez que son rôle ne consiste pas à rester muet : à lui de crier, de hurler sans cesse la derniorT enchère. Inutile de dire qu'une poitrine de fer doit être l'apanage de celui qui se destine à ces pénibles fonctions. L'aboycur fait en gros ce que lecominissaire-priseur fait en détail: l'un prépare , dégrossit la besogne; l'autre y met la dernière main. L'un est la grosse caisse qui attire l'attention des badauds; l'autre le banquiste subtil qui ,d'un style chaud et coloré , trace à la galerie le panégyrique de l'incomparable onguent qu'il débite.
A coté de ces deux physionomies si vives , si animées , si bruyantes du eommissairepriseur et de l'aboyeur, remarquons, en passant, la figure muette et impassible du clerc chargé de dresser le bordereau des ventes. On dirait une huître entre deux perroquets criards.
Au milieu des marchands , qui sont les témoins habituels de ses ventes , le eommissairepriseur est à son aise comme le poisson dans l'eau ; jamais acteur ne fut , plus que lui . sur de son public. Chaque fois qu'il lui prend fantaisie de faire une incursion dans le do mainc de la plaisanterie, et cela lui arrive assez fréquemment, ses saillies mettent en liesse l'assistance entière; tous rient, même ceux qui n'ont pas entendu. Les marchands n'ignorent pas que les petites causes produisent les grands effets , et ils tâcheut ainsi de se rendre propice le eommissaire-priseur, cet astre dont ils sont les très-humbles satel-