‹ Le Prisme encyclopédie morale du dixneuvième siècleChapitre 102 sur 120 · LE COMMISSAIRE-PRISEUR · texte numérisé non relu

LE COMMISSAIRE-PRISEUR

lites , et qui peut , à son gré, laisser tomber sur eux des rayons favorables , en ne poussant pas trop les euchèresdes objets dont ils veulent devenir adjudicataires. Au reste, le rommissaire-priseur est la meilleure pâle d'homme qui soit au monde ; il n'a pas un brin de fiel ; ses discours respirent toujours la bonhomie la plus parfaite , surtout lorsqu'il converse avec une pratique :

«Eh bien! mon gros, dira-t-il, comment vont les affaires? ■

— Eh ! doucement , tout doucement.

— Ah! çà, nous ne faisons donc rien ensemble aujourd'hui?

— Dame! vous vendez toul.à un prix... çà devient éctrurani.

— Laisse donc; tu te plains toujours. On te donnerait les choses pour rieu, que tu trouverais encore que c'est trop cher. Tiens, voici un petit lot qui doit l'aller comme un

bas de soie. »

« Le commissaire-priseur connaît les hommes: il sait se mettre a leur hauteur. Autant son langage est sans façon , commun , trivial , lorsqu'il s'adresse à un marchand , autant il devient recherché, poli , obséquieux . s'il s'agit de faire mordre à l'hameçon quelque amateur distingue 1 . Souriant alors avec grâce, et arrondissant ses gestes, il s'exprimera de la manière suivante: .

«Il me semble qu'il y a longtemps, monsieur, que je n'ai eu l'honneur de vous vendre quelque chose. J'ai là plusieurs objets fort rares, que je serais désespéré de voir passer en d'autres mains que les vôtres. Si cela peut vous être agréable, je vais les faire mettre en vente immédiatement. Veuillez donc vous donner la peine de vous asseoir.»

Le commissaire-priseur aérait l'être le plu* heureux de toute la création ,si son métier se bornait à faire des ventes. Mais, point de rose sans épines, point de vente sans inventaire. Dans l'inventaire , il est tout dépaysé : il n'a plus autour de lui ses figures d'habitude, et ressemble i une âme en peine. Sa mission est toute positive, toute prosaïque : elle consiste à aller fouiller les armoires , les bibliothèques , les greniers, où sont renfermés les objets à estimer, ce dont il ne peut s'acquitter sans avaler force poussière. Pour surcroît de douleur, l'inventaire lui offre fort peu de bénéfice: 6 francs par vacation, et rien de plus. Je dis et rien de plus, parce que nous ne sommes plus au temps où, sous prétexte qu'il ressentait des atteintes de rhumatismes, que le baromètre annonçait la pluie, le commissaire-priseur se permettait d'emprunter les cannes et les parapluies qui lui tombaient sous la main dans le cours de ses inventaires.— Les héritiers d'un commissaire-priseur, mort il y a quelques années, trouvèrent, dit-on , dans sa succession , des cannes et des parapluies en assez grande quantité pour pouvoir en monter une boutique. A l'heure qu'il est, le commissaire-priseur est un trop gros personnage pour se permettre ces petites pirateries, et il a totalement renoncé aux bénéfices de la cote G. : c'est ainsi qu'on désignait les menus objets qu'il détournait de leur destination primitive pour se les attribuer. Les commissaires-priseurs marchent de pair avec te corps respectable des notaires, des avoués, des huissiers. Comme ceux-ci , ils se réunissent en chambre. L'établissement des commissaires-priseurs date de fort loin. Ils furent crées pir Henri II, en 1553. Ils portaient alors le nom de scrgenls-priscur*. Plus tard, sous Louis XIV, ils prirent celui d'huissiers-priseurs. Ce n'est qu'en 1801 , qu'ils reçurent leur dernière dénomination.

De même qu'il est des avocats sans cause, des médecins sans malade , des comédiens sans théâtre , des auteurs sans éditeur, on trouve aussi des commissaires-priseurs sans client. Ce sont les frelons, les sangsues de l'ordre; ils vivent de ce qui leur revient sur le partage deja caisse commune : cette caisse est formée par les 2 l / 2 p. % déposés sur le • montant de chaque vente. De celle manière , ceux qui sont en chômage perpétuel touchent à peu près l'intérêt du prix de leurs charges.

Les quatre-vingts commissaires-priscursdu département de la Seine vécurent longtemps unis, et n'ayant pour leurs ventes qu'un local commun. Or, un beau jour, le vent de la discorde souffla parmi eux ; et quelques-uns , formant scission , allèrent s'établir dans un vaste hôtel de la rue des Jeûneurs , où ils font une concurrence redoutable à Jeurs confrères de la place de la Bourse.

Le commissaire-priseur se faufile dans le monde le plus possible; il y fait la chasse aux clients ^ aux héritiers, â tous ceux qui , n'ayant plus longtemps à vivre , peuvent , en parlant pour l'autre monde, le recommander â leurs exécuteurs testamentaire*. Dans ce dernier cas , on peut dire , sans jeu de mots , que , pour lui, la pratique commence alors qu'elle finit. Mais en quittant ses ventes et ses inventaires pour rentrer dans la société, il ne peut pas parvenir à dépouiller le vieil homme, et il traîne partout avec lui les préoccupations de son état A la promenade, au bal, au spectacle, â table même, il rêve enchères et adjudications, et rumine dans sa téle ce que pourrait produire la vente des objets qui s'offrent à sa vue : voitures, chevaux, livrées, bijoux, rideaux, banquettes, lustres, tableaux, glaces, vins, mets, vaisselle, il prise tout; un peu plus, et il priserait les hommes aussi bien que les choses. C'est vraiment un homme dangereux à introduire chez soi. Il n'y a pas â lui en faire accroire. Qu'il reste cinq minutes dans une maison , el il pourra dire à un centime près à combien se monte la fortune mobiliaire de celui qui l'occupe. Personne n'a mieux que lui l'esprit de son métier. Il ne s'amuse pas à jouer au dandy, à singer l'homme de loisir, comme l'agent de change : il se contente de vivre en bon bourgeois , eu honnête père de famille , dans un appartement vaste et comfortable, situé

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dans un des quartiers tranquilles de Paris. Les enfants du commissairc-priseuf reçoivent dans un collège l'éducation' qu'on est convenu d'appeler éducation libérale. Sa femme, sans rivaliser tout à fait d'élégance avec la femme du notaire , ne laisse pourtant pas de s'habiller avec une certaine recherche : elle se fournit chez les meilleures faiseuses. Quant a lui , sa mise est soignée, quoique fort simple, et rappelle celle de l'avoué, de l'huissier, de l'avocat. Habit, pantalon, gilet noirs, voilà pour la tenue ordinaire.La grande tenue, la teuue officielle veut encore une écharpe noire; maison lui voit rarement cet attribut de couleur lugjibre : le commissaire-priseur redoute les quiproquos; la taille ceinte d'une écharpe noire, il ressemblerait exactement à un commissaire d'une autre espèce - qui le précède dans tous les lieux où il va faire des vente* après décès, — au commissaire des morts. Il se borne donc à porter son écharpe dans sa poche, et ne la produit au jour que dans 1rs grandes occasions; en cas de tumulte, par exemple, lorsqu'il a besoin de justifier de ses droits au titre d'officier public.

Tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse, dit le proverbe : à force de répéter la formule ordinaire : «une, deux, et trois fois, personne n'en veut plus... bien vu... bien entendu... pas de regret... adjugé...» la voix du eommissaire-priseur finit aussi par se casser, f/est pour lui le signal de la retraite. Alors il abdique le marteau d'ivoire, en frappe un dernier coup pour adjuger sa charge au plus offrant, et jouit à son tour des douceurs du far m'ente.

Terminons en réparant un oubli. A l'instar des autres hommes, le eommissaire-priseur peut avoir sou dada , sa manie; mais il est rarement collectionneur, et il donne en cela un grand exemple de sagesse. Placé , comme il l'est, au milieu d'une avalanche perpétuelle de vieilleries, de curiosités, que deviendraient ses honoraires, si une folle passion le précipitait dans la voie des achats pour son propre compte! Voir c'est avoir: telle est sa devise.

Ciuin.es Fr ifs.

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