LE PARISIEN EN PROVINCE
n a souvent tourné en ridicule le provincial qui vient à Paris ; on s'est plu à le faire le héros des histoires les plus Facétieuses , et pour tracer son portrait , on a Fait choix des masques les plus grotesques. Je crois que si le provincial tenait à ne pas être eu reste de bons procédés , il lui serait facile de prendre une belle revanche. Le Parisien eu province n'offre pas une figure moins originale et moins amusante que celle du provincial à Paris; et s'il a été permis d'assaillir outre mesure celui-ci des traits de la satire et de la moquerie , je ne sache pas qu'il existe , en faveur de celui-là , aucun privilège qui le mette à l'abri de justes représailles. Mais la raillerie, dira-t-on, a prétendu seulement atteindre, parmi les provinciaux , ceux qu'elle pouvait à bon droit considérer comme faisant partie de son domaine ; elle a constamment respecté les hommes qui , apportant à Paris leur tribut d'esprit et de science , ont fait de cette capitale le centre des arts et des lettres , et lui ont donné la suprématie sur les villes les plus éclairées de l'Europe. A la bonne heure ; je ne prétends pas non plus que tout Parisien , quel qu'il soit , passant en province , doive y fournir le sujet d'une caricature. Je me bornerai à exercer mon crayon sur les physionomies qui me paraissent quelque peu prêter a la charge , et celles-ci , je les résumerai toutes dans la figure d'un original de ma connaissauce , Anacharsis Bobinard.
Quelle était, à Paris , l'existence de Bobinard au moment où il fut obligé de quitter cet Kden de la jeunesse pour aller habiter la positive el commerçante ville de [Nantes ? Commis dans un magasin de nouveautés , il se levait chaque jour à cinq heures du matin , et jusqu'à six heures du soir il déballait, mesurait et remballait le salin, le mérinos, l'indienne et le calicot , libre à peine d'accorder quelques minutes à son frugal déjeuner. Sa journée faite, il se hâtait d'aller au restaurant* pour y procurer à son estomac le médiocre comfnrl d'undinerà vingt-cinq sous-, puis, si la soirée était belle, il l'employait en flâneries sur le boulevard . au Palais-Royal , dans les Champs-Elysées ; s'il pleuvait , il se réfugiait dans sa mansarde, où il attendait assez patiemment l'heure du repos, en compagnie de quelque roman de Paul de Rock. Après six jours d'une régularité mathématique , venait enfin le dimanche , son jour de liberté et de joyeux désordre. Alors sortait de l'armoire , dans un état soigneusement conservé , l'habit noir, le pantalon de Casimir, le brillant gilet de soie, dont la poche se gonflait vaniteusement detyules les économies de la semaine.
Pendant que Bobinard s'étreiguait la taille , ajustait le nu?ud de sa cravate , promenait sur sa chevelure uue couche de fine pommade au jasmin , une autre toilette s'achetait dans la mansarde en face : c'était celle d'une petite brodeuse, que sa sensibilité naturelle