IV. - LES RONDES
H commencement d'une campagne, l'on a peu d'efforts a faire pour porter les matelots à se divertir entre eux; quelques joyeux luron» scront toujours prêts à donner le branle si l'autorité prend l'initiative, et souvent même ils viendront demander, de leur propre mouvement, l'auv torisation de chanter et de danser. Le dimanche soir, l'officier de service, comme le pacha Schababaham , n'a qu'à donner l'ordre de s'amuser, et, dès que le sifflet du maître a répété ce commandement, chacun s'empresse d'obéir.
L'usage réglementaire est que les communications officiejle* partent d'abord de l'arrière : le porte-voix les annonce, mais elles resteraient sans effet si elles n'étaient immédialement traduites en sons perçants par le sous-officier de veille au pied du grand mât. Lorsque le chef de quart cesse de parler, une note aiguë, longuement prolongée, invite aussitôt les hôtes du bâtiment à prêter une oreille attentive. Autrefois, des diverses partie* du vaisseau, du pont , de la mâture, des batteries, et de la cale, le monde répondait en chœur: Covmahde! Aujourd'hui un silence absolu remplace le bruyant répons tombé en désuétude , et le maître exprime , en rossignolades sU-identes , en vibrations argentines, en gammes ascendantes ou descendantes, en roucoulements, en arpèges piqués ou coulés, saccadés, précipités ou soutenus, quelle est la manœuvre générale, quelle est l'opération partielle dont on doit s'occuper sur-le-champ : toutefois les signaux de convention ne sont pas infinis, et une voix rauque supplée à leur défaut, pour annoncer, en prose maritime, les volontés du capitaine ou du second, pour proclamer une mesuçe récemment prise, ou pour publier une réclame. Après le coup de sifflet d'avertissement, le maître se penchera sur le grand panneau , et dira :
«L'équipage est prévenu qu'ils sont tous consignes jusqu'à nouvel ordre, vu que Requin, Fréjus, Alexis et Frise-Poulet, qu'étaient à terre, n'est pas rentré de permission i matin !»
Et de sourds murmures répondront à cet arrêté sévère , dont pâtissent tant d'innocents. Une autre fois, l'iman du bord s'écriera :
«Tout un chacun qu'aura trouvé un sac à malice, avec un livre de messe dedans, à madame la préfetesse, passagère, qu'il vienne le rendre au maître de quart!»
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Ou bien :
«Ceux-là qu'auront pris des rats , qu'il les rapporte au capitaine d'armes ! on lui donnera un quart de vin de récompense par tête, et deux s'ils ont crocbé un nid !»
Enfin, s'il s'agit seulement d'avertir les matelots qu'il leur est permis de se livrer a leurs jeux : Atteapi a nurs»! vociférera le maître de quart.
Quelques minutes après, le pont sera ébranlé par les sauts cadencés des amateurs de rondes , et d'étranges refrains se confondront avec les sifflemenU du vent dans les agrès.
Mais quand dix-huit ou vingt mois se sont écoulés depuis le départ de France, il n'est pas aussi aisé de mettre le gaillard d'avant en train : le coup de sifflet du maître est accueilli avec une morne insouciance; chacun reste accroupi dans jbn coin , car la tristesse est dans tous les cœurs. Le matelot, moderne Antée , a besoin de toucher du pied le sol de la terre , pour pouvoir continuer sa lutte contre la puissance herculéenne de l'Océan. Habitué à faire au commerce d'actifs voyages de quelques mois, il ne résiste pas à l'oisiveté d'une longue station militaire à l'étranger; tout résigné qu'il est à son sort , il souffre de l'absence , et les interminables séjours en rade de Fort-Royal ou de Valparaiso étouffent les élans de sa gaieté naturelle. Lui , qu'on a vu quitter la patrie avec une admirable insouciance, ne vit plus que par l'espérance de la revoir; peu de jours lui suffiraient, il est vrai, pour le remettre en*ctat d'entreprendre une nouvelle campagne, mais ces quelques jours lui sont devenus absolument nécessaires.
A+ord de l'Aréthuse, mouillée maintenant dans la baie de Rio-Janciro, chaque voile qui parait à l'horizon donne aux gens de l'équipage un frisson de désir. Dès qu'un grand navire est signalé, l'on accourt en masse sur l'avant , tous les yeux interrogent le goulet avec anxiété, et l'on se demande si c'est enfin M relève! la relève, qui prendra la place de la frégate, et fera faction à son tour devant la capitale du Brésil : hélas! ce n'est pas elle; la relève n'arrive point! Et les fausses alertes se multiplient, et les marins découragés s'abandonnent à un spleen contagieux. En pareille circonstance, un bon capitaine ne doit négliger aucun moyen de retremper le moral de ses subordonnés : il doit leur donner des distractions à tout prix, les consoler autant qu'il est en lui , ou du moins les stimuler par une plus grande dose de libertés et de plaisirs. Un homme comme Flafla est alors d'une valeur inappréciable, car Flafla est solide au j>ostc, et, seul peut-être, encore inaccessible à la nostalgie épidémique. Aussi on le fait venir, on lui recommande d'inventer quelque charge, et d'user de toute son iufluence; on lui laisse carte blanche, mais il faudra que sa verve réveille l'équipage engourdi par l'inaction et l'exil. L'heureux fifre, fidèle à ses antécédents, comprend sa mission bienfaisante, et, grâce à lui, les rondes et les chansons si longtemps oubliées galvaniseront le gaillard d'avant. Chaque soir, au coucher du soleil , le coup de sifflet : attrape à danser.' réunira les curieux et les dauseurs, et l'on attendra moins impatiemment l'arrivée de la relève.
En diplomate habile , le jovial boule-en-train a profilé d'une nuit sombre, pendant laquelle toutes les écluses célestes semblaient rompues ; il savait que l'orage serait un tonique propre à surexciter ses camarades. Tandis que les échos des mornes répétaient les groudements du tonnerre , que les éclairs scintillaient dans la mâture, et que la pluie tombait à torrents, il s'est glissé sous le petit gaillard , où les anciens fumaient la pipe à l'abri : «Vive Bari-barou! Matelots! s'est-il écrié, qui vient se rafraîchir d'un coup de gosier? Rallie à la danse, c'est moi qui chante.» Et il a entonné :
Bon ! bon ! bon ! bons mari niers , Laiss' Bari-barou tonner, Boni! mariniers , bon ! bon ï