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II.S

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sous le nom de jioiuls inicrmidiaircs, c'esl-à-diie chez un esconipleur. Nous aurions pu prendre aussi bien plus haut ou plus bas , mais je choisis celui-ci , pour la raison que vous allez comprendre. Chez lui nous allons voir arriver toute la multitude affamée des régions basses, avec ses faces humbles et ses formules quêteuses; et lui, plus tard, nous le verrons aborder à son tour les omnipotents du métier, ses seigneurs et maîtres, ceux qui sont pour lui ce qu'il est pour ceux qu'il viendra de recevoir, et de satisfaire ou mécontenter.— En un mol, et pour être plus précis, nous verrons les quartiers Saint-Denis, des Bourdonnais, du Sentier, Saint- .Martin , Saint-Antoine, de la Cité, du quai des Augustins, etc. etc. etc., tous endroits de labeur et de commerce, se rendre eu foule chez notre homme, que nous logerons à peu près faubourg Poissonnière , ou Montmartre, ou même près de la rue de Provence , et d'où nous le suivrons, lui , ensuite , à l'hôtel de la banque de France , rues Laffitte , Saint-fieorges , Saint-Lazare, Chaussée-d'Antin , etc., riches et brillants quartiers où l'or a ,<on trône, où l'on pourrait se faire une bibliothèque en reliant des billels de banque.

Il est dix heures. Arrivez au numéro indiqué, et, sans rien demander au cerbère de concierge, abordez les marches: une plaque vous dira suffisamment à quelle porte vous devez cogner. L'ovale de cuivre convexe , cloué au beau milieu de celle porte, détachera de .son fond brillant deux mots gravés eu lettres noires : BUREAUX Eï CAISSE. Vous pouvez même y voir , en supplément d'indication , ces six lettres hiéroglyphiques qui dispensent de .sonner, quand on a le bonheur ou le talent de les comprendre : t. i.. b. s. v. p., et qui veulent dire : Tournez le boulon, s'il vous plaît. Entrez. Tra\ersez, sans vous y arrêter, et l'antichambre où allendent les clienls, et le guichet ou l'on paye, et que les garçons de recelte bariolent toujours de leurs cyniques ou gro.ssières in.scriptions; laissez même dans le premier bureau caissier, teneur de li\res el autres employés, classe qui ne doit pas faiie aujourd'hui le sujet de nos éludes, et pénétrez directement dans le cabinet du patron.

Vous ne lui trouverez piis la figure pâle , anguleuse , ni les lèvres serrées de nos harpagons modernes. Une face souvent avenanle el réjouie pourra vous recevoir, et quelquefois même un certain vernis d'homme du monde pourra se laisser deviner à la manière dont il vous saluera. Il a ses paulouBes, sa robe de chambre, et .-ion bonnet grec aux broderies conjugales. Son corps décrit les zigzags d'un homme pris entre son fauteuil et son sccrélaue; devant lui est ouvert son journal; j'i eôlé de lui sont entassés des paperasses, des porlefeuilles , des bordereaux , des comptes courants, etc.; à sa main droite s'élève majestueu.^emcnt son magasin , c'est-à-dire son coffre -fort. Ne croyez pas qu'il se plonge dans la politique ou la littérature..., regardez plutôt à quel article esl ouvert .«a feuille quotidienne : Bourse ! Croyez-vous qu'autre chose germe et fermente dans sa tête? Calcul, chiffre, inlérèl,cinq pourcent, vingt pour cent, voilà .'les sujets de médilaliun ! Sa bibliothèque se compo.se de lous les almanachsde commerce publiés depuis qu'il est dans les affaires , el je ne me fais pas la plus légère idée de ce qu'il doit pouvoir dire à sa femme dans les instants où, malgré toule prédileclion pour les nombres, les nombres doivent faire place aux fleureltes dumesli(iue.<.

Sa marchandise est pour lui une cho.-;e si précieuse (et on le cinçoii .sans pi'iiic), qu'il ne .songe qu'à elle, à la conserver, à la travailler, à la multiplier. El il sait si bien par cœur toutes les opérations sur lesquelles reposent ces deux dernières choses, (|ue (oui indice, loule formule, Uml guide-tUic, lui sont devenus parfailemeul iuuliles. Ainsi vous ne verrez à sa cheminée ni barêine , ni comptes d'inlérêls préparés d'avaiu-e, ni autres imprimés aidant les calculaleurs novices ou rouilles; il n'a pas besoin di- loul cela: .•<a lèlepour loul, rien que sa lêle ! — El il vous dira im'Diilineul . croye/-nioi, à un dix-mil-

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lionième près, ce que telle somme à tel taux fait pendant tel ou tel nombntde jo;irs..., j'allais dire de minutes : c'est qu'il vous le chiffrerait , au besoin !

Mais observons. Voici entrer un des clients que nous avons laissés dans l'antichambre. C'est un gros monsieur, court, aux cheveux rares, à la physionomie réservée, aux manières prétentieuses. Sa boutonnière montre ostensiblement un petit morceau de soie rouge , derrière lequel il a l'air, lui , le gros monsieur, de se retrancher pour se donner une importance ou une valeur quelconque. Tout .son port, tout son maintien, tous ses gestes, semblent dire : «Puisquej'ai la croix, je dois être considéré.» Il .salue obséquieusement , s'assied pour reprendre haleine, passe les mains sur ses genoux , et tousse absolument comme s'il voulait se faire admirer jusque dans sa manière de tousser: «Monsieur, contiuue-t-il après avoir rétabli son gosier dans son état normal, et en se penchant vers le banquier, monsieur, j'aurai besoin pour mon trente d'une quinzaine de mille francs. J'ai cette fîn de mois une échéance fort chargée. Voici mon bordereau.» Et il sort cérémonieusement de sa poche une vingtaine de valeurs, billets, traites, acceptations, lettres de change, etc., qu'il pose avec politesse entre les mains de son interlocuteur, qui , connaissant son client , ne jelle qu'un coup d'oeil superficiel , et répond poliment aussi : «C'est bien , monsieur, vous pouvez compter dessus; le trente . au matin . les fonds seront à votre disposition.» Et, après une phrase réciproque d'adieu , toujours à cérémonie de la part du gros monsieur, le gros monsieur sort en caressant le parquet de la semelle de ses bottes, et se rengorgeant en lui-même; car il vient, selon lui, d'accomplir l'acte le plus important de sa vie, de remplir sa plus grande mission... : il vient d'assurer le payement de son échéance ! Comme on le connaît, on n'enlame jamais la conversation avec lui, attendu que le gros monsieur déroge très-rarement à sa dignité en s'abai.s.sant au dialogue familier et intime. Le banquier, après .son départ, met les valeurs de côté. Son cédant ( celui qui les lui cède ) est bon ; il n'a pas à s'inquiéter du crédit ni de la responsabilité des confectionnaires ou souscripteurs. Il est tranquille , et gagnera sans courir de chances son intérêt, son change, et sa commission.

Le gros monsieur est un riche négociant, homme honorable, du reste, et dont le banquier n'a, en affaires, jamais eu qu'à se louer.

Une autre personne entre. C'est un petit monsieur, celte fois, mais maigre, à la démarche empressée, à la physionomie active. Son costume laisse deviner, et de reste, qu'il n'y apporte pas la moindre prétention. Il a des socques et un parapluie, et semble faire concurrence aux enleveurs de boues, tant son pantalon en est couvert. Il dit bonjour, s'assied , et cause avec familiarité : « Eh bien ! monsieur Rémond , comment vont les affaires? — Eh ! eh ! monsieur Dufuret , comme ça , ça boulotte. — La fin du mois, cependant, s'est bien passée? — Oui , cela s'est assez bien payé. — Trop bien! je n'ai eu que dix protêUs. — Là ! plaignez-vous ! mon huissier sort d'ici ; il ne m'en emporte que six. — Eh bien! si vous ne voulez pas être trop méchant aujourd'hui, je vous apporte... du ntinan.» A ces mots, le courtier sort de sa poche un énorme et ventru portefeuille , d'oft il extrait une seule valeur. «Tenez, continue-t-il, en la mettant sous les yeux de M. Hémoud : cinq mille francs sur Bordeaux, à soixante jours... — Mais, interrompt le banquier, qui regarde M. Dufuret en souriant, c'est sur ce même M. de Santiverne , qui ne pave pas? — Précisément, c'est pour cela que c'est bon. Vous l'enverrez tout droit à \otrc correspondant de Bordeaux, et vous aurez sur vous le plus joli compte tic retour^ que

' Ou doit dire ici , pour l'édilication des lecteurs du Prisme qui ne sont pas initiés aii\ rul)riqiicsdcs affaires , ce qu'eu hantiuc on entend par compte île retour. Quand un l)anquier de province a reçu d'un do se.s roirispond.uit* de Paris et vice l'crtcO ""<" valeur qui n'a iws pié

vous aviez jamais vu. Cent cinquanle francs de frais environ ! c'est soigné ! A combien me le pieiiez-vous ? — Vous savez ; celle place se fait difficilement ces jours-ci. Vous me donnerez demi pour cent. — Ah ! vous voulez tout pour vous ! A un quart, je vous le lai.<se. » El, comme il arrive toujours dans ces sortes de différends, chacune des parties fait la moitié du chemin à la rencontre de l'aulre, et on tombe d'accord à trois huit. Puis la conversation continue à vaguer sur différentes choses, tandis que M. Dufuret referme son portefeuille, et le remet dans sa poche de derrière. «Avez-vous l'appoint?» interrompt tout à coup M. Rémond. C'est que tout en causant il a calculé ce que font les cinq mille francs à six pour cent pendant soixante jours, et à trois huit de change de place. «Combien? demande le courtier. — Soixanle-huit soixante-quinze», répond le banquier; et il sort de sa caisse cinq billets de mille francs que M. Dufuret met cette fois dans sa poche de devant, et cintre lesquels il donne à M. Rémond l'appoint demandé. «C'est tout ce que vous me donnez? ajoute ce dernier; je ne viderai pas votre, portefeuille aujourd'hui. — Vous êtes trop dur p lur le pauvre monde , reprend l'autre d'un ton moitié convaincu, moitié souriant; il me faut mon kuits.uT tout cela, cl j'en ai le placement assuré.» Et comme il a vu que d'autres clients attendaient, et plus encore parce que lui-même attend ou est attendu quelque part, le courtier Dufuret se lève : «Au revoir, monsieur Rémond, à une autre fois. «11 prend familièrement la main du banquier, et une pri,<e dans la tabatière d'or posée sur le bureau , et s'en va.

Pendant que nous parlons encore de ce dernier visiteur, et que le patron encai.sse ses soixante-huit soixante-quinze, il serait peut-être opportun de dire deux mots sur la nature des opérations du courtier. Le courtier est un des intermédiaires les plus actifs dont nous avons parlé dans notre comparaison du commencement. Il sert de liaison entre les derniers échelons de la classe travailleuse et les escompteurs de la classe élevée , que l'on désigne indifféremment sous le nom de banquiers, comme je l'ai fait moi-même pour M. Rémond. Il court, il trotte, il ramasse un tas de papiers, de valeurs, auxquels il met .son endos, et qui par là deviennent bons pour le banquier, qui ne les prendrait pas sans cette garantie. Nécessairement , à ce métier, il faut qu'il gagne, et d'ordinaire le taux du courtier est as.sez élevé. Il prend le plus cher qu'il peut à ses clients , et donne à ses preneurs le moins possible. C'est la différence de ces deux prix qui constitue tout son avoir. Le courtier ne travaille pas avec .ses fonds: souvent il en a peu; mais il bénéficie sur le niouvcmenl qu'il donne aux fonds des autres. Par ci; moyen, il n'est pas rare de voir un courtier faire pour cent, deux cent , ou même trois cent mille francs d'affaires par mois , et n'avoir à lui que vingt , vingt cinq , nu trente mille francs au plus. \ous voyez que sa signature ne repré.senle pas toujours une valeur pécuniaire. .Mais le tact et l'habitude qu'il apporte dans ses choix de valeurs font qu'en affaires on ne court pas plus de chances avec lui qu'avec d'autres, qui souvent en imposent bien davantage.

La caisse de M. Rémond est fermée, et il s'est remis à son travail. Entre une troisième personne; elle est étrangère, a l'allure timide , et s'avance en faisant force saluts :

payée â son échéance , Il la lui rclouriic ircnvoie). Mais en la lui retournaiil il a bien soin d'y ajouter le plus qu'il | eut une kyrielle «le pelils frai.s acces-soires , tels qnc courlaiji' , cerlitical , limbre , commission , poris de Ictires , etc. , le tout non compris le protêt et l'enreijistrunitnl , le tout proportionné au capilal de l'effi t impayé, et le tout n'ayant pas été le nmins du munde déboiir.sé par le banquier. C'est un Impôt piéicié snr les manvois payeurs , el cpie la lu Ut\i re. Dés lors il n'y a rien i dire. — Vou« ruuiprcucz maintenant |Miurqnoi le conrlier Ihifuni appelle iianaii le com| le de retour qui peut élre fait à M. Kéniond pour ses rini| mille fi aui s sur Bordeaux ?

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"M. Rémond , s'il vous plaît? — Monsieur, c'est moi-même. — Monsieur, continue le nouveau personnage, comme je sais que vous prcni;/. du papier, je prends... la liberté... de... vous en présenter.» Et il sort de la poche de .son gilet deux ou trois effets plies, fripés, salis, qu'il étale aux yeux du banquier, dont le regard est ailleurs; car il a considéré l'individu pendant sa phrase A réticences, cl il lui demande aussitôt: « De la part de qui venez-vous, monsieur?» A cette question il y a toujours plusieurs réponses prêtes, mais toutes plus ou moins embarrassées. Ou l'on a vu le nom du ban(|uier dans V Jlmanach du commerce, ce qui , vous le pensez bien , n'est pas suffisamment recommandablc; ou l'on a eu l'honneur d'être... protesté par M. Rémond , ce qui recommande le client surnuméraire d'une manière encore un peu plus faible que la première raison. C'est cette première que notre individu a donnée. «Monsieur, lui répond le patron, .sans avoir seulement daigné regarder ses valeurs, je n'ai l'habitude de prendre du papier qu'aux personnes que je connais. — Mais, monsieur, celui-ci est très bon , je vous assure; gardez- le, du reste, un jour ou deux; vous prendrez des renseignements... — Monsieur, j'en ai suffisamment comme cela.» Et M. Rémond pivote sur son talon, et s'assied dans son fauteuil, en tournant le dos au solliciteur, qui sort désappointé, et d'un air plus boudeur, mais aussi plus gauche encore que lorsqu'il est entré.

Ce troisième genre de clients est d'ordinaire très-peu agréable au banquier. Ce sont presque toujours des gens à la conscience élastique ou usée , et qui ne s'effrayent pas trop d'une excursion dans le domaine de la ruse ou de la friponnerie. Ils arrivent à vous avec des valeurs de contrebande, souscrites par des personnes insolvables, des compères, ou même des hommes (il n'y en a que trop , de ceux-là , les misérables ! ) qui , pour une pièce de cent sous , vout vous signer un billet de cinq cents , de mille et de deux mille francs, d'une signature fictive , d'un nom en l'air, et dont le maître n'existe pas, et qui , après tout, ne peut guère valoir moins que s'ils le signaient de leur nom véritable. Vous concevez que le banquier, pris peut-être une fois k ce piège , doit être désormais sur ses gardes. Et il se trame journellement contre lui, ce grand propriétaire d'argent, des fraudes et des improbités semblables, les unes moins ouvertement indélicates, les autres plus audacieuses ou plus inattendues... Vous voyez, comme je vous le disais au commencement, que les grands ne mangent pas toujours les petits, et que je vous retourne la médaille du bon et du mauvais côté. Quand un fripon vient lui faire escompter un billet mauvais ou faux, et lui vole conséquemment ses espèces, reproeherez-vous au banquier de prendre quelques commissions, quelques changes de place qui récompensent, en petit, et jour par jour, ce qu'on vient de liii prendre en cinq minutes? Toute brèche , en commerce, doit se boucher. Citez-moi un métier oi'i cela ne se fasse pas, et je vous accorde tout ce que vous voudrez.

Mais n'oublions pas que nous sommes encore dans le cabinet de M. Rt'mond. Maintenant arrivent ensemble, ou à peu de distance les uns des autres , des clients de moindre importance : des fabricants qui ont besoin d'argent pour la paye de leurs ouvriers; des ouvriers même qui ont à faire quelques h'gers payements de fournitures; des épiciers, de petits libraires, des marchands, etc., qui viennent demander, pour le lendemain ou le surlendemain, les uns trois cents, les autres cinq cents, les autres mille francs, et qui déposent à l'avance les modestes valeurs dont ils ont compo.sé leurs bordereaux : valeurs sur Paris, valeurs sur la province , valeurs .i courte ou ;\ longue échéance, ils apportent tout ce qu'ils ont, et sortent très-contents d'avoir pu avec cela obtenir une prome.s.se d'argent.

C'est parmi les valeurs apportées par ces gens-là qu'il ferait beau regarder un peu le pittoresque de la chose. Il y en a quelques-unes qui sont si risibles ! des billets confec-

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