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LE STENOGRAPHE REDACTEUR

LK STfcTSOGRAPHE HÈDACTKl H.

E u'esl pas, liàlons-nous d'eu prévenir nos lecteurs, du slénograplie pur sang que nous voulons les entretenir, de ce disciple de Prépéan ou de Taylor , de ce sténographe impassible , scrupuleux , qui reproduit , avec le même sang-froid, la nièine exactitude, les paroles de M. Fulchiron ou celles de M. de Lamartine , qui , avec le même soin , et sans se le reprocher le moins du monde, traduit les paroles d'Odilon Barrot ou de M. JoUivet, celles de M. Jacques Lefèvre ou de Berryer, du sténographe, enfin, sous les doigts infatigables duquel se multiplient sans cesse ces innombrables suppléments dont la veuve Agasse ou ses successeurs écrasent impitoyablement, pendant les sessions , les malheureux condamnés par leur position gouvernementale ou administrative à recevoir et à lire le Moniteur officiel.

Les sténographes du iVoniteitr sont, qu'on nous pardonne ici une comparaison toute militaire, le corps d'armée . la masse écrasante de la presse parlementaire; les sténographes rédacteurs de la tribune haute en sont la cavalerie légère , les tirailleurs, les éclaireurs, les Cosaques même, si l'on veut. A eux donc le (aient si difficile de se créer, sans être ni prépéanistes ni tayloriens , une méthode abrévialive à l'aide de laquelle , au lieu de donner un compte rendu sec et froid des séances parlementaires , ils font assister leurs lecteurs aux discu.ssions chaudes et animées; à eux l'art de se conformer, avec un tact et une adresse qui ont bien leur mérite, aux exigences du format et de l'opinion de leur journal; à eux, surtout, cette intelligence indispensable, qui les fait élaguer de leur compte rendu toutes les redites, toutes les inutilités, qui leur apprend, suivant l'expression consacrée dans la tribune, à laisseryî/f/- l'orateur lorsqu'il ^«/««g-c ^ à passer sous silence tout ce (|ui entrave la discussion, à faire ressortir tout ce qui lui donne de l'imporlance et de la clarté.

Au sténographe rédacteur seul appartient le droit de dramatiser sa séance, ou de la rendre piquante et gaie, suivant que la discussion a été solennelle, ou, ce qui arrive quelquefois, facétieuse jusqu'au ridicule. A lui , soit qu'il travailler un journal ministériel ou à une feuille de l'opposition, le soin de faire parler français MM. S... ou B... , ou de reproduire leurs cuirs; de rendre concis et clairsjusqu'aux discours de MM. D... et C...; de prodiguer à pleines mains, avec une spirituelle malice, les mouvements de séance, de dislrib;ier les ou rit, les sensation prolongée, les approbation, les dénégation, les irés-bieu, d'ajouter après une tirade à effet M."' , en dcsiciulant delà Iri/nine. reçoit

les félkitations de ses nombreux amis; ou de iiiellre au bas (l'un discours, donl le manuscrit lui a élé confié avant la séance. Une longue agitation surdJe à celle brillante improvisation ; la séance est suspendue pendant (ptclqucs instants, etc., el autres enjolivements qui donnent à son récit ce que l'on est convenu d'appeler la couleur locale.

Pour celte troupe légère de la presse , qui se complaît surtout aux escarmouches, aux surprises . aux combats d'avant-postes , les graves et silencieux sténographes du Moniteur sont des êtres fort respectables, mais fort à plaindre; aussi n'est-ce pas sans un sentiment de pitié qu'on les voit , de cinq minutes en cinq minutes, venir d'un pas majestueux se placer au pied de la tribune parlementaire . dans l'enceinte réser\ép aux élus , el obligés de se conformer au décorum de l'assemblée. On les plaint surtout quand on les voit jeter un regard de regret et d'envie sur cette joyeuse tribune des journalistes, oti l'épigramme, le sarcasme, se croisent et se multiplient, ud les bous mots .s'entrechoquent, .se pressent, se heurtent, où certains honorables sout traités sans pitié, flagellés sans miséricorde , où d'autres sont exaltés jusqu'à l'enthousiasme. C'est là surtout que pleine el entière justice est rendue au talent des orateurs, sans acception d'opinions; c'est là que, avant l'ouverture de la séance , l'on traite gaiement les graves questions qui vont se débattre , qu'instruit par ce qui a été dit, on prévoit ce qui va être dit encore; qu'on se fait une fête d'entendre Berryer qu'on aperçoit déjà se pronu'uaiil , les mains derrière le dos , dans un des couloirs . méditant une de ces magnifiques harangues qu'on ne reproduit jamais bien , parce qu'on se laisse involontairement entraîner au charme de l'écouter; car, il faut le dire . Berryer est la terreur des rédacteurs à la tribune comme au barreau. Avec lui pas de subterfuges , pas de ces ressources si faciles avec d'autres orateurs ; malheur au sténographe qui compte sur ses notes , il ne faut rien lui demander à lui , car il n'écrit rien, les fait.-;, les dates, les chiffres, tout est clas.sé dans son admirable mémoire avec une clarté, un ordre qui vous éblouissent, vous étonnent, el vous confondent; ajoutez à cela la puissance de l'organe, la majesté du geste, l'entraînement de la diction, et puis cherchez, si vous l'osez, à reproduire un di.sconrs de Berryer, à faire partagera vos lecteurs l'enthousiasme qui électrise les auditeurs: c'est impossible , reiioncez-y, et con.seillez à vos amis d'aller entendre le grand orateur plutAl que de le lire. Vous voyez que nous trahissons les secrets du métier. Qu'on se garde de croire , cependant , que l'on ne travaille pas dans la tribune des journalistes : ce serait une grande erreur. Quand l'assemblée, calme et attentive, écoule une de ces belles et éloquentes harangues dans lesquelles les plus graves intérêts du pays,, «on honneur, sa gloire, sa grandeur, sont discutés avec clialeur et enirainemeni , alors règne dans la tribune des journalistes un silence solennel , que trouble à peine le cri des plumes qui volent sur le papier. Alors, analhème à celui qui se pcrmeiinil une plaisanterie, qui prononcerait un mot; il n'est même pas permis d'être enrhumé pendant les grandes discussions.

Mais c'est alors aussi (pi'il faut voir le sténographe rédacteur pour bien lecounailre : c'est un curieux spectacle que celui de ces honmies qui, pendant des heures entières, attentifs, osant à peine respirer, surexcitent par l'ardeur du travail toutes leurs facultés, leur imagination , leur intelligence , leur mémoire , qui dérobent d'un regard, sur les lèvres de l'orateur, le mot qui échappe à leur oreille , et dont la main rapide et infatigable traduit en hiéroglyphes dont eux seuls ont la clef, et la pensée abstraite et profonde , et la phrase liarmonieusc , et la période brillante el sonore.

Heureusement toutes les séaiu-es n'exigent pasaulanl d'activité: qui pourrait tenir six mois à un pareil travail! Les rédarteuis oui de temps en temps ces séances calnianles. où

LE STENOGRAl'HE KEDACTELK. .i ( I les longs sciiiliiis se succèdent, oCi les rapporteurs des commissions lont précédci- leurs ron('lusionsd'iiitcrniiiiables rapports écrits qui assommeraient le lecteur le plus intrépide, et dont tout journal qui a du bon sens fait grâce à ses lecteurs. Il y a aussi le chapitre des considérations politiques : elles ne sont pas, il est vrai , les mêmes pour tous les rédacteurs, mais enfin chacun a les siennes. Arrêtez! vont s'écrier quelques censeurs rigides: si vous entrez dans de plus longs détails, vous allez mettre à nu la cuisine des journaux, comme ledit M. Jules Janin dans sa lettre h madame Emile Girardin; et pourquoi pas? Pourquoi cette partie indépendante de la pres.se n'avouerait-elle pas ce qu'elle fait? De quoi la biânie-t-on? Qu'on cite le talent transcendant qu'elle a tué , la nullité parlementaire dont elle a fait une puissance ! Les subventions accordées aux journaux par les différents ministères ont-elles empêché Berryer d'être le roi de la tribune? L'esprit de parti a-t-il empêché les Mauguin , les Lamartine , les Odihm Barrot, les Arago , les fiarnier- Pagès, et quelques autres d'être d'éloquents orateurs? Non; cette presse indépendante, qu'on calomnie, n'a fait que réduire à sa juste valeur ces réputations de clocher, qui viennent se fourvoyer à la tribune ; elle n'a pas craint de reproduire fidèlement les spirituelles et piquantes attaques dont elle a été l'objet de la part de M. le comte J , mais

elle a donné avec la même exactitude les grossières et brutales injures de M. B ; car

les unes et les autres étaient un hommage involontaire rendu à sa force et à sa pui.ssance. On ne dépen.se pas tant d'esprit pour attaquer l'ennemi qu'on méprise; on ne défend pas si violemment son picotin d'avoine contre le critique importun dont on croit n'avoir rien à craindre.

Nous l'avons dit, et nous nous empressons de le répéter, on professe dans la tribune des rédacteurs la plus profonde estime pour les sténographes du Moniteur; mais on ne peut pas, cependant, pousser le respect pour ces graves collègues jusqu'à ne pas comprendre et apprécier la différence de positions dans lesquelles, par suite de circonstances indépendantes de leur volonté, se tiouvent les sténographes du Moniteur et les rédacteurs de la tribune.

Le sténographe du Moniteur est un esclave auquel un orateur, quel qu'il soit, demande impérieusement la reproduction textuelle, et même fort souvent recorrigée après coup, de son discours ; le rédacteur de la tribune haute est un être indépendant, que .«a volonté ou son caprice seuls engagent .i donner à ses lecteurs, ou ce qui lui paraît bien, ou ce que, de bonne guerre toujours , il peut trouver ridicule dans les discours de ses an tagonistes : de là la reproduction complète, dans certains journaux, des discours de messieurs tels et tels, et les citations fort amusantes de messieurs tels et tels autres.

De cette différence de position il résulte un fait bien facile à comprendre, c'est que les orateurs exigent des uns comme un devoir ce qu'ils réclament des autres comme un service. C'est que pairs et députés comprennent très-bien que le Moniteur officiel n'est lu nulle part, tandis que, dans tous les châteaux, tous les salons, tous les cafés de Paris et de nos départements, on reçoit, ou le Courrier frunçni.i, ou le Constitutionnel, ou la Ouolidienne, ou le Siècle, ou la Gtizctte de France, et que, dans l'intérêt de la réélection du député, ou de la popularité du pair de France, car la chambre des pairs tient maintenant à être populaire, il est essentiel qu'on ne lise pas seulement dans les journaux répandus partout: M.*** combat l'amendement, ou M.*'* prononce en faveur du projet de loi un discours que le bruit des conversations ne nous permet pas d'entendre, etc.; et comme les chambres, en votant tous les ans leur budget, y portent cinq mille francs de supplément par mois au profit du Moniteur, pour indemnité de supplément de sténographes nécessaires pendant la session , on exige de l'un et on ileniande aux antres.

Veut-ou une preuve de ce que nous avançons? la voici : le rédacteur d'un des journaux les plus répandus écrivit un jour à un député fort connu , pour le prier de lui faire obtenir deux cartes d'entrée pour la séance du lendemain. L'honorable, homme de beaucoup d'esprit, lui répondit en ces termes :

« Monsieur,

«Je m'empresse de vous envoyer les deux cartes d'entrée que vous m'avez deaiandécs pour la séance de demain. Je profiterai de cette occasion pour vous prier de \ouloir bien ne pas ajouter on rit à la fin de toutes les phrases de mes discours.

"J'ai l'honneur d'être . etc. »

Un mot maintenant sur le personnel assez curieux de la tribune des rédacteurs. Ces! l'assemblage de gens presque toujours spirituels; nous disons presque toujours, parce qu'il y a nécessairement des exceptions; mais de gens laborieux, car c'est un rude métier que celui de rédacteur des chambres. Dans cette réunion ou remarque tout à la fois, et côte à côte, de jeunes stagiaires et des avocats distingués qui se sont fait dans le barreau une réputation de talent et d'esprit que per.-ionne n'oserait leur contester, de spirirituels feuilletonistes, qui, non contents d'enrichir hebdomadairement de leurs remarquables et piquants articles des journaux littéraires et sérieux, rendent compte avec exactitude et talent, dans ces mêmes journaux, des froides et arides discussions parleincnlaires. On y \oit aussi une série d'auteurs, dont les joyeux vaudevilles font rire le .•<oir les orateurs dont ils se sont moqués le matin: chacun son théâtre , chacun ses succès. Enfin, on voit dans celte tribune , à côté d'anciens militaires, de jeunes romanciers bien connus, et jusqu'à des médecins qui , sans doute , lorsqu'ils ont à traiter ou le spleen ou l'hypochondrie , prescrivent comme dictame à leurs malades la lecture de certains dis- <'ours : aux grands maux les grands remèdes.

Peut-être pense-t-on que ces gens de professions de foi si diver.ses, travaillant à des journaux d'opinions si différentes, si antipathiques même, sont peu liés entre eux. Eh bien! il n'en est rien; ils sont tous les meilleurs amis du monde :la Quotidienne, servons-nous de l'expression consacrée, est très-liée avec le Courrier fiançais ; le National invite à déjeuner la France; le Constitutionnel s'en va tous les jours bras dessus, bras dessous avec le Moniteur parisien, et le Journal des dihats , ce haut fonctionnaire de la presse, offre sans façons une prise de tabac au Messager ou au Commerce. En un mot, dans Ja tribune des rédacteurs, chacun tra\aille, chacun s'entr'aide, et nous pourrions dire avec rai.son, en parodiant un mot historique , que si l'égalité était possible sur la terre, c'est dans la tribune dcsjournalisles qu'il faudrait la chercher,

Ke faisons cependant pas la part trop belle ; il y a bien lit aussi quelques faux frères , quelques en\ieux qui vous flattent tout haut en vous dénigrant tout bas, (juchiues accapareurs qui font en dessous tout ce (ju'ils peuvent pour obtenir au rabais l'emploi d'uu collègue qui ne se méfie pas d'eux : hélas ! dans quelle classe de la société ne irouvc-t-on pas maintenant de pareilles gens? Mais ceux-là , il faut les plaindre, et se fvliciter de ce qu'ils sont en bien petit nombre, et surtout bien signaler le besoin qu'ils éprouvent euxmêmes de cacher ou de nier leurs manœuvres.

Les sténographes rédacteurs chargés spécialement de rendre compte des séances de l.i 'banibre des pairs étaient, il y a (pielques années, r'esl-à-dirc après la ré\nlulinn de

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juillet, puisque ce n'est que depuis cette époque que les séaneessout publiques au Luxenibouvf, regardés comme des sinécurisles qui reproduisaient fort à l'aise, et sans se donner beaucoup de mal, les séances trfts-rarement orageuses de la chambre haute; aussi existait- il et cxiste-t-il encore une notable différence dans les appoinlemeuts que reçoivent les rédacteurs de la chambre des pairs et ceux de la chambre des députés.

Certes les discussions sont, dans la chambre des pairs, moins vives, moins brillantes, moins maV/f/ï/éei', que celles de la chambre des députés; on n'y voit jamais de ces luttes acharnées entre les ministres et l'opposition , de ces harangues animées dont les expressions s'éloignent souvent du langage parlementaire : là point de ces apostrophes violentes , point de ces cris tumultueux , de ces longues interruptions , de ces rappels à l'ordre si fréquents au palais Bourbon. Mais là toujours une discussion grave, sérieuse, approfondie, soutenue avec dignité par des hommes qui ont consacré toute leur vie à l'étude des questions qu'on agite. Aussi les rédacteurs savent-ils d'avance, rien que par le titre de la loi qu'on doit examiner, quels seront les pairs qui prendront part à la discussion; on respecte les spécialités au Luxembourg , et l'on n'y voit pas, ou très-peu du moins, de ces gens qui croient pouvoir parler de tout et sur tout, qui demandent également la parole sur une question militaire ou sur une question d'économie , qui parlent avec le même aplomb de finances ou de politique étrangère, d'agriculture ou de jurisprudence. Et puis on a tant répété, dans les journaux, à MM. les pairs de France, qu'ils ne faisaient rien , qu'ils votaient sans les discuter toutes les lois que leur envoyaient les députés, on leur a tant dit que leur chambre n'était qu'une chambre d'enregistrement, qu'ils ont voulu donner plus de solennité à leurs discussions, plus d'éclat à leurs débats, plus de temps à leur examen.

Il résulte de tout cela que le travail des sténographes rédacteurs de la chambre des pairs est devenu plus pénible; car on se tromperait étrangement si l'on croyait qu'il est plus facile de suivre avec attention et de reproduire avec clarté un débat grave , approfondi , sérieux et froid , dans lequel la science et le raisonnement brillent sans avoir recours au clinquant des phrases sonores, que de rendre un discours à effet, ou de faire ce qu'on appelle dans la tribune des rédacteurs la physionomie d'une séance tumultueuse et bruyante. Cependant empres.sons-nous d'ajouter que les séances sont moins longues et nioius fréquentes à la chambre des pairs : ce n'est donc, sans doute, que cette circonstance qui a motivé la différence que nous avons .signalée. Puisse celte observation consoler ceux de messieurs les rédacteurs de la chambre des pairs dont l'altiour- propre serait frois.sé par une question d'argent!

Parmi les sténographes rédacteurs des deux chambres il en est qui ont une double difficulté à vaincre : ce sont ceux des journaux du .soir. 11 faut non-seulement qu'ils fassciil bien , mais encore qu'ils fassent vite. Ils n'ont pas la ;oirée à eux pour traduire leur sténographie ou leurs notes, quelles qu'elles soient; ils ne peuvent même pas relire ce qu'ils font , car, leur journal devant paraître presque immédiatement après la cUMurc de la séance, il faut qu'ils envoient , de demi-heure en demi-heure , de la copie à l'imprimerie. Ils n'ont pas , .s'ils sont en arrière, la faculté de laisser en lacune un discours qu'ils pourraient faire demander le .soir à l'orateur : non , il faut qu'ils soient toujours au courant, (i'csl surtout pcndantces discussions animées, qui piquent vivement la curiosité publique, qui font (|u'on se jette avec avidité, le soir, sur le journal, pour \oir c\- qui s'est passé à la séance , (jnc leur travail est pénible : point de répit pour eux; plus la séance est animée, rapide, tumultueuse , plus elle est difficile à faire, et plus le rédacteur eu chef les harcèle pour avoir des feuillets, car il est de S(ui intérêt que son journal paraisse le premier de tous ceux qui se publient le snir

De plus, il faiil qiir les lédacleurs des chambres pour les journaux ilu soir ne couip lent que sur eux; ils n'ont pas part entière daus cette officieuse complaisance qui fait que les rédacteurs des journaux du malin s'enir'aident quelquefois; et l'on en comprendra la raison : si le rédacleur d'un journal du matin a pris avec soin un discours, et qu'il le pièle à un journal du soir, on pourra le lendemain l'accuser d'avoir copié la feuille qui aura paru douze heures plus tôt. Mais cela se sait parmi les sténographes rédacteurs, et ne change rien à la bonne harmonie habituelle qui règne entre eux. Et puis il est rare que, dans les séances un peu fortes, les rédacteurs des journaux du matin n'aient pas une grande partie de leur travail à traduire , à revoir ; car on exige plus des derniers que des premiers. En revanche, les rédacteurs des journaux du soir, obligés de terminer presque avec la séance, peuvent profiter de leur soirée pour se remettre de leurs fatigues, tandis que les rédacteurs des journaux du matin s'en vont travailler souvent pendant plusieurs heures encore, avant même de pouvoir dîner.

Les rédacteurs des correspondances de province sont , sous le rapport du travail , les bienheureux de la tribune, et, si ce n'est l'ennui d'écrire avec cette détestable encie aulographique sur ce vilain et ennuyeux papier préparé, leur tâche est facile : ils n'ont i donner qu'un sommaire plus ou moins détaillé , plus ou moins étudié de la séance , et , dès quatre heures et demie , ils sont obligés de s'arrêter, car il faut faire des épreuves, et les envoyer à la poste a\ant l'heure du départ des courriers.

On voit encore dans la tribune des journalistes quelques Anglais qui prennent des notes qu'ils expédient à Londres; mais ceux-là ne trouvent place dans la tribune qu'à titre d'hospitalité, et, en dépit du traité de la quadruple alliance, on les accueille encore , au moins jusqu'à la déclaration officielle de la guerre; on attend lecasus bclli pour les expulser.

Il y a entre le modeste sténographe rédacteur et les honorables membres dont il se constitue le secrétaire un point de ressemblance qu'il est essentiel de signaler. Comme le député, le rédacteur est tout feu au commencement de la session; la discus.sion de l'adresse le trouve encore plein d'ardeur; dès les premiers beaux jours il est plus tiède, et quand vient le beau soleil de juin , il est tout à fait de glace. Malhcureuiîcment ici la comparaison n'est plus po.ssible : quand l'ordonnance de clôture est enfin publiée , MM. les députés vont dans leurs terres jouir de leurs revenus; le sténographe rédacteur, qui n'a habituellement, du moins que nous sachions, ni terres ni revenus, reprend avec plus de zèle l'exercice de la profession aux émoluments de laquelle les travaux de la session étaient \nms, en aide.

Alors cette foule bigarrée , qui vient de passer six mois côte à côte dans la tribune , se dissémine tout à coup : les uns retournent au palais, les autres au théâtre; celui-ci va finir un roman que la .session avait interrompu, celui-là rend visite à ses malades qu'il trouve guéris; plusieurs courent se livrer à d'innocents plaisirs , tels que celui de la pèche à la ligne. Et qu'on ne croie pas que nous fassions ici un détestable calendmur, car nous pourrions, au besoin , citer quelques rédacteurs qui aspirent pendant toute la session au moment qui, les bannissant du palais Bourbon, les rend aux bords de la Seine ou du canal Saint-Martin.

Il passe vite, ce temps de loisir qui sépare les sessions parlementaires; il passe ^ilc pour les ministres, pour les pairs, pour les députés, cela se conçoit, et l'on comprend que ces messieurs se fassent souvent attendre. Mais ce temps de liberté devrait pas.ser encore plus vite pour les sténographes réducteurs; et cependant, à peine novembre est-il arrivé, que déjà ces oiseaux qui paraissaient quchpies mois auparavant si joyeux de s'échapper de leur cage ehcrclicnl lis moyens d'y renlrer : on les \oil dès lors re\ciiM

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au journal, reprendre l'air du bureau, se remettre au courant de la politique, se préparer, en un mot, à recommencer avec courage les travaux qu'ils avaient peut-être maudits plus d'une fois à la fin de la précédente session.

Il est facile de deviner le motif de celte différence entre les députés et les rédacteurs, d'expliquer le peu d'empressement des uns et le zèle des autres : les députés n'ont à faire que les affaires du pays; les sténographes ont à faire les leurs, ce qui est bien différent.

Bientôt on n'a plus que quelques jours de liberté avant l'ouverture de la .session: alors une assemblée de sténographes rédacteurs est convoquée par les questeurs de la chambre. Là on se retrouve, on se félicite; on examine quelques nouveaux visages, quelques inconnus, rédacteurs éphémères de ces journaux passagers, qui naissent avec un ministère , et souvent ne vivent pas même si longtemps que lui, enfants perdus de la presse, dont l'existence tient à la nomination du président, à une phrase de l'adresse, au vole d'une loi , à la plus insignifiante proposition dont un caprice fait une question de cabinet. Ceuxlà changent tous les ans ; à eux seuls donc les courses , les démarches , les demandes, les inquiétudes avant et pendant la session , car ce qu'on appelle les journaux solides changent rarement de rédacteurs des chambres: comme ils payent bien et exactement, ils ont les plus habiles , et ils les gardent longtemps; on pourrait même presque regarder comme le ihermomètre de la prospérité d'un journal l'ancienneté de service de ses sténographes rédacteurs. C'est dans celte assemblée préparatoire qu'on nomme trois syndics parmi les plus anciens et les plus capables : ces syndics ont pour devoir de maintenir l'ordre dans la tribune et de défendre les droits de leurs collègues.

Enfin arrive l'époque de la session, et avec elle le rude travail, les veilles, les faligues, mais aussi les folles communications et les piquantes causeries. Telle est la vie d'un sténographe rédacteur. Quelques-uns ont dû à leur habileté des positions brillantes. Nous ne voulons pas parler des vivants, niais nous pouvons citer les morts : Maret, depuis duc de Bassano , a dil en grande partie son avancement et sa fortune à l'adresse avec laquelle il saisissait et rédigeait ce que lui dictait l'empereur avec cette promptitude et ce laconisme qui lui étaient particuliers ; et cependant Maret, qui recueillait de la bouche même de Napoléon ces manifestes, ces mémorandum, comme on dil aujourd'hui, qui faisaient trembler l'Europe , et qui maintenant doivent paraître fabuleux , aurait été bien certainement un très-mauvais sténographe du Moniteur ; mais s'il ne fut pas devenu pair de France, il n'y a pas de doute qu'il eiit fait un excellent rédacteur de la tribune haute.

La séance d'ouverture, ou séance royale, est encore un jour de repos pour les rédacteurs. Le discours de la couronne est toujours écrit d'avance ; on n'a pas besoin de le prendre, on n'a donc qu'à tracer, pendant celle courte séance, la physionomie toujours à peu près la même de celle réunion solennelle de Ions les pouvoirs de l'Étal. Les quelques jours pendant lesquels la chambre compose son bureau ne sont pas non plus très-pénibles; mais enfin vient la discussion de l'adresse, ce terrible écueil des sténographes comme des ministres , cette grande bataille dans laquelle toutes les fractions de la chambre combattent avec fureur, où les ministres se défendent avec le courage que donne la crainte d'une défaite honteuse, lutte terrible pendant laquelle lesjug('sdu camp n'ont pas plus de trêve que les combattants, et dont le récit est comme le premier chant de celle épopée dont le budget est la catastrophe.

A dater de ce momenl, plaignez le sort des sténographes rédacteurs : leur travail est pénible, ingrat même, cl par grâce, si vous voulez leur rendre un peu de justice, réfléchissez quelquefois, quand vous aurc.^ lu dans les longues colonnes de voire journal le

3 if, LE PRISME,

compte rendu de quelque belle séance , à tout le mal qu'il a fallu se donnei' pour suivre celte orageuse discussion , l'entendre , la comprendre , et la reproduire de façon à contenter tout à la fois les lecteurs , les directeurs de journaux , et surtout les orateurs , cette espèce plus irritable encore que legemis initaùile valiim donl parle Horace.

A. i\\.iy.

Il— LE PASSAGE DE LA LIGNE.

joLLEMEisT bcrcéc par les vents alizés, la fr('{jale l'^réthuse vogue gg^^+j^ai sous le ciel pommelé des tropiques : escortée par des troupes chasse- ^\^\ J le • 5 '■''•''*'**' ^^'' dorades, de coryphèncs argentés, et de noirs dauphins , elle 5t»ffif / l/r /glisse à travers les bandes fugitives des poissons volants, elle s'avance H'k: "^ T~~3^ magnifique et gracieuse, comme une jeune reine parée des plus riches ë».^^;Ca-^:::^ii^^ atours. Ses nappes de toile blanche , semblables à l'étoffe ouvrée dont se coiffaient les duchesses de Bourgogne, descendent de la tète des mâts jusqu'au niveau de l'Océan , et se développent sans faire un pli , bien en dehors de ses hanches arrondies. V.n termes marins, elle porte basses voiles, huniers , perroquets , catacoi s , pu pillons, focs, brigantine et bonnettes haut et bas. La brise caresse anioureusenienl ces diverses surfaces, carrées, Irapéziformes, triangulaires, fixées à des vergues, ou suspendues à des cordages, retenues par des anneaux coulant.s ou par des nœuds inflexibles. La mer clapoteuse scintille aux rayons empourprés du soleil couchant, la température baisse et tiédit: il est doux de monter sur le pont pour respirer un air plus frais, car l'intérieur de la frégate est encore brillant; la cale surtout ressemble à une fournaiste; cl cependant c'est dans la cale, chez Pluton le coutre-maitre , que se tiendra ce soir le grand conseil des dieux. Les habitants de l'Illympe abandonnent les régions Olhcrées pour rendre visite aux puissances infernales; les trois chef^ de hune et celui du beaupré , le patron de la chaloupe, Flafla le fifre, Alexis le Parisien , et quelques autres divinités du second ordre descendent au fond du Tartarc: il s'agit d'une importante délibération.

Quand tous les membres de l'assemblée sont au complet, que l'on s'est assis en rond au-dessous du grand panneau , à son aise, c'est-à-dire dans ce costume léger qu'affectionnent les per.sonnages de la fable, le roi des enfers ouvre la .séance :

"Y paraît, Parisien, qu'on \a passer la ligne ces jours-ci?

Le chef de limoimirie l'.i dit rc malin . cimune je l'ai lépélé à ll(r\é. "

LES KÊTES A BOKD. 317

Hervé , chef de giaiid'hune , déclare aussitôt qu'il n'y a pas de temps à perdre, et qu'il l'aut aviser à distribuer les rôles : «iMoi, dit-il, je serai le postillon , si ou veut. - — Et moi, le meunier, ajoute Fréjus, chef de la hune de misaine.

— C'est pas ça! murmure Requin , le chef du beaupré : commençons par le commencement, ou bien j'en suis plus!... Qui fait le père la Ligne?

— Toi , c'est connu !

— Et madame la Ligne?

— Faut que ça soit un mignon, répond le président, un peu retroussé , qui sache se gréer en princesse dans le distingué.

— Moi ! dit Alexis, je m'y connais ; j'ai joué le rôle de la Dame blanche au Gymnase des artistes tireurs de savate , faubourg Saint-Marceau , à Paris.

— Toi ! madame la Ligne! lu n'as pas assez bon ton ; à ta dégaine de voyou , on le |)rcndrait pour... suffit! Cale ta gueule , et espère ton tour.

— Mauvais ton , excusez !

— Veux-tu l'être , Friséic? ça te va tout à fait.

— Tiens ! Friséic , c'est vrai ; il a la mine qu'il faut , le nez caniard , la bouche bien fendue , pas un fifrelin de barbe , la coupe d'une poupée qui sortirait du couvent ; seulement, tu chiqueras pas pendant le baptême.

— Connu ! répond le chef d'artimon , flatté du choix dont il est l'objet ; on sait ce (lu'ou doit avoir de genre.»

Requin continue les questions : « Qui fait le curé ?

— Flafla , pardî ! qui veux-tu que ça soit?

— Bon! El Neptune?

— Moi , si on veut , dit Concarneau , patron de la chaloupe.

— Et le barbier?

— Le Parisien ! le Parisien ! c'est son affaire.

— Moi, dit le contre-maître de cale, je suis Pluton-, je commande les diables et les gendarmes. Ceux que vous choisirez chacun pour votre morceau seront de la noce, et les autres... on les baptise, voilà ! A cette heure , Parisien , as-tu fait la lettre?

— Oui, maître Pluton, la voici.

— Lis-nous ça !

«Monsieur le commandant,

« Leurs Majestés le père et la mère la Ligne ont l'honneur de vous prévenir que denmain, à dix heures du matin , sauf votre bon plaisir, elles descendront à votre bord «pour faire baptiser tous les individus de votre frégate qui n'ont jamais passé dans l'autre «hémisphère.))

Pluton et Requin échangent un coup d'œil; Alexis continue sa lecture, Flafla sourit d'un air dédaigneux, Hervé rompt le silence le premier : «C'est bêle comme tout, Parisien! tu n'y entends rien de rien !

— Oui , c'est bêle! s'écrie l'assemblée d'une commune voix , c'est trop long ! Faut que ça amuse le commandant, ou bien n'en pas faire du tout. Parisien , tais-ta Aor/Hc ; prends ton papier et ta plume, mets-toi conire le fanal , et écris ce qu'on va te commander. Flafla ! dis-y la chose. »

Flafla se gratte l'oreille , passe sa langue sur ses lèvres , fait la réflexion que la frégate porte soixante bourlus à feu. et dicte :

i'iLc 00 du moh des z'haricots de iannée des cancrclas ; de la maison de camu pagne du bonhomme la /Jgne, dans la grand'hune du paradis.

«Monsieur le capitaine de vaisseau commandant de l'Arréteusc,

V Comme nous étions à nous curer les yeux , à mon épouse et à moi , avec une bouteille «de tafia , hier soir, dans notre Louvre de perles fines, à cinq cent millions de lieues «plus loin que le soleil levant, noire Satan de vigie , qui n'a pas l'œil embrume, nous a «signalé, par le sémaphore, que vous vous disposiez à passer dans notre royaume, avec « toute une cargaison de fahis-gas qui n'ont pas reçu le baptême. En ayant eu la connais- «.sance, sur notre ordre on a gréé notre voiture et nos lunettes pour se mettre en route, «voir si vos papiers sont en règle, et votre signalement conforme; en même temps que « nous avons eu la politesse de vous faire l'honneur de vous envoyer un postillon en «avaut de nous, qui vous remettra la présente, à seule fin de vous demander l'heure «qui vous plaira le mieux. C'est pourquoi nous débarquerons sur votre bord , comme de «juste et de raison , au moment qui conviendra à nos excellentes Majestés , sauf votre «respect...

— Mets donc Majestés en grosses lettres, Bédouin!

«sauf voire respect, et avec votre permission , à 10 heures du malin, accompagnés de «toute notre société.

Signé: le Bonhomme l\ Ligîje, roi des Trois • Piques, et madame la Ligxe, aiee sa famille.

«Enregistré au bureau des armements de l'enfer.

Signe :

Carotlier trompe-la-mori , comuiissaire filou qui pose zéro et retient tout.»

« C'esl-yça, les anciens?

— Oui , oui , Flafla. Allons , Parisien , mets l'adresse par-dessur. Ah ça ! il n'a pas l'air content ; il marronne , m'est avis ? Tu n'en seras pas , si tu fais la tèlc ; choisis, et défie-loi que je l'amure.

— Attention ! La paix dans la cale ! dit Pluton, revenu à son caractère officiel de contremaître.

— C'était bien la peine de me faire recommencer, répète le Parisien; ma lettre, à mol, c'était en français, au moins!»

Requin et Concarncau lancent des regards si terribles à l'infortuné Alexis , qu'il iro.se poursuivre ses doléances, et s'estime heureux encore de conserver son emploi de perruquier.

Les rôles principaux se trouvant ainsi répartis, les notables du gaillard d'avant choisiront h leur gré , parmi le reste de l'équipge . les ulililés . les figurants cl les comparses.

LES FÈTE8 A liORD. 31!)

Dans les longues traversées , comme celles de l'Océan , la farce traditionnelle de l'équaleur ou du tropique produit un bon effet sur la multitude devenue maîtresscdu navire pendant cinq ou six heures de beau temps: c'est une dislracliotidont le souvenir sera agréable aux matelots jusqu'à la fin de la campagne, un l'pisode burlesque à inscrire sur les pages sérieuses du journal de bord , un moment de plaisir pour mille de fatigues et d'ennuis. Aussi le capitaine abdique toujours ses pouvoirs en faveur du père la Ligne et de son étrange cortège ; l'on ne tente jamais d'empêcher des jeux grossiers consacrés par un long usage , et dont le classique dénoùment est, comme on sait, quelques bouteilles de vin pour le présent, et pour l'avenir, quelques pièces de cent sous , de quoi faire un repas soigné lors de l'eirriiéc au mouillage. La première fête célébrée en mer est donc l'origine d'une seconde fête qui aura lieu en rade : le commandant et la cambuse du navire font les frais de l'une , ceux de l'autre sont prélevés sur les passagers, les officiers et les bourgeois du bord qui n'ont pas antérieurement pénétré dans la zone torride.

Tous les initiés aux mystères de la cale travaillent sans relâche à se procurer les costumes et les attributs nécessaires: on fait des perruques, des barbes et des appas d'étoupe; on emprunte à la timonerie ses pavillons de signaux ; au canonnage, un affùi qui sera transformé en char pour le bonhomme la Ligne et sa famille ; au maître de manœuvre, des harpons et des fouines qui deviendront les sceptres et les tridents des divinités; aux élèves, leurs aiguillettes et leurs chapeaux montés , destinés aux gendarmes , car le gendarme occupe une place respectable dans la mythologie de ce carnaval marin.

Enfin tout est prêt : on doit couper l'équateur la nuit prochaine ; il est temps d'afficher la pièce, par permission des autorités constituées. Après le dîner de l'élat-major , à l'heure où le commandant monte habituellement sur le pont, un bruit sourd se fait entendre dans la mâture , une grêle de fèves et de haricots secs tombe de la grand'hune , une voix formidable , partie d'en haut , hèle la frégate , et l'officier de service répond catégoriquement à ses nombreuses questions. Bientôt , au milieu d'éclairs et de tonnerre , de coups de pistolets et de roulements de tambour, le postillon , le meunier, son écuyer, et leurs montures , descendent périlleu.sement par les étais , poussait des cris aigus, et débitant des charges provençales ou bretonnes qui excitent l'hilarité générale. A la suite d'une parade assez longue, pour laquelle l'esprit du postillon lutte a\ec ses coups de fouet, et celui du meunier avec ses aspersions de farine, la lettre rédigée par Flafla est pompeusement remise au capitaine, qui fait aussitôt distribuer des rafraîchissements aux messagers du père la Ligne. Tel est le prélude obligé de la grande représentation remise au lendemain , et que l'équipage attend avec la plus vive impatience.

Les heures de veille se passent à faire des coules menaçants aiux novices et aux passagers du pont; le baptême de la ligne leur est dépeint sous les plus affreuses couleurs : aussi les apprentis navigateurs frémissent d'effroi lorsque l'heure fatale tinte à la cloche du bord, et que les premières fioritures du tambour retentissent dans la hune de misaine , car c'est dans la hune de misaine que les dieux se .sont réunis ; ils sont cachés encore aux regards des profanes par d'épais rideaux , et vont descendre majestueusement pour se former en ordre de bataille. En bas , les attendent des hommes déguisés en ours au moyen de paillets lardés ' , et qui sont les coursiers du bonhomme la Ligne. La troupe paraît enfin , défile dans les échelles de haubans , se laisse glisser de cordage en cordage , s'empare du gaillard d'avant; les gendarmes font faire place aux .souverains des cicux , de l'Océan et des enfers . et le rorlégc s'éhranic. Ocs (anil>i)ur< et des Turcs , sons les ordres

l'aillcl larde , seule ilc iiallc toiihcliDiinec ni ce des l(in>ns di lordcs Iro

du lamboui-majur Nepliiiie,oiivieiit la marche ; un piêlie, l'étole au cuu . des enfants de

chœur, la sonnette en main , les suivent de près , puis le postillon et

Ses oum attelés, d'un pas tranquille et lent, Promènent sur le pont le monarque indolent ;

c'est-à-dire Requin , qu'on ne peut reconnaître sous son épaisse perruque et sa barbe gigantesque. A côté de lui se carre madame son épouse , allaitant un poupon de toiie à voile , et aux pieds de ce couple imposant on admire mademoiselle Tropique, leur fille, dont le plus jeune mousse fait le personnage. Pluton et sa division de diables et de diablotins deminus, barbouillés de noir et de goudron , hérissés de plumes de poulets et traînant des fers, feignent d'attaquer le char sacré; mais les gendarmes repoussent victorieusement les assaillants. Derrière les combattants, le meunier, semant toujours la farine à pleines mains, et le perruquier, armé d'un pinceau à savon, d'un plat à barbe, et d'un immense rasoir de bois semblable à la palette d'Arlequin , égayent les spectateurs par un déluge de lazzis, de singeries et de poses empruntées au cancan. La procession fait plusieurs fois le tour du navire , et finit par s'arrêter dans une chapelle réservée , où l'on a dressé un autel et des trônes pour les principales déités. La paix se conclut alors entre les dénions et la maréchaussée. Neptune va demander le porte-voix à l'officier de quart , et commande des manœuvres impossibles et grotesques, au grand ébaudissement des marins. La célébralion du sacrifice commence dans le temple. Flafla bénit l'assemblée ; Pluton et le père la Ligne , les Turcs et les gendarmes, assistent dévotement à ces mystères bouffons que suit immédiatement le baptême. On procède avec ordre et retenue : d'abord les passagères sont traitées galamment, on se contente de leur passer le pinceau à barbe sur le menton, et de les arroser d'eau de Cologne ; les passagers de l'arrière , les officiers et les élèves sont un peu moins ménagés, surtout si l'on a quelques griefs contre eux; mais l'appût de l'offrande et la générosité des néophytes tempèrent toujours les élans facétieux des officiants. Le grand-prêtre et ses clercs, le barbier et le meunier, n'aspergent, ne savonnent, ne goudronnent et n'enfarinent qu'avec poids et mesures les autorités réelles du bord. Toutefois, un serment immuable est exigé de tous; il fait partie essentielle de la cérémonie : l'honneur des matelots mariés devra être respecté par tous ceux qui reçoivent le sacrement. On pourrait déduire de graves réflexions de cette autre précaiilion inutile: à nos yeux , c'est le grain de sagesse toujours enfoui sous le tas des folies populaires. Au milieu d'un bizarre salmigondis du .sacré et du profane , quel est l'Ésope navigateur qui a imaginé de rappeler aussi tristement aux marins leurs affections délais.sées au delà de l'Océan? Aux paroles mystiques de Flafla, le farouche Pluton a tressailli peut-être eu songeant à sa pauvre femme, qui l'attendra deux ans et plus!

Le tour du capitaine d'armes , du maître-commis et des cambusicrs e.st arrivé; voici le beau moment : In vengeance est le plaisir îles dieux. Connue le rigide censeur est bafoué! on le trempe à dix reprises dans une baille pleine d'eau de nier; on fait pleuvoir des cataractes sur sa tête; il ne sort de la .sainte chapelle qu'enduit de suie, de goudron et de farine , badigeonné et galipoté comme une g.iliole hollandaise. (Juant aux rogneurs de rations, ces traîtres, ces brigands, qui me tien I le pouce dans la mesure de vin , comme on leur sert ample portion de rafraîchissements! quel bain on leur fait prendre pour les punir de leurs larcins quotidiens!

"Riin poids , monsieur le curé; double pe.séc à celui-là qui ;v7rrtHr//r si souvent les autres!» dit père la Ligne d'un Ion solennel, quand arrive le distributeur.

Kl roi\in|i(' d'i'rlalcr d'un rire homérique.

LES KÉTES A BORD. ;'.2I

Les iiiforlunes des parias du bord ont attiré l'équipage entier jusqu'alors en (jardc contre les ruses du cortège sacré : la foule ne peut résister au désir de voir immoler les boucs d'iniquité sur l'autel de l'équatcur ; le cercle se resserre , devient compacte , est tout yeux et tout oreilles. Si quelque cunbusier se fâche, on applaudit, on hue, on crie , on est au cinquième ciel: tout à couples fonds baptismaux s'écroulent , la pompe A incendie se démasque, un déluge tombe de la hune sur les curieux, un jet continu les poursuit , et ne fait grâce à personne, aux torchons ni aux épaulettes ; le commandant lui-même n'est pas épargné. Au même instant une effroyable lutte s'engage; les divinités et les simples mortels y prennent la même part: on s'empare de tous les seaux , de toutes les gamelles du bord , on court, on s'évite , ou s'arrose , on s'inonde à l'envi. La mer fournit les armes , le combat devient terrible -, mais il n'y a ni vainqueurs ni vaincus : les deux camps sont également trempés.

Midi sonne, le baptême généra! est achevé : l'équipage a double ration , et la gaieté se prolonge jusqu'au soir. L'arrière prend alors une physionomie nouvelle. Le jour du passage de la ligne est un jour de l'âge d'or: les rangs sont nivelés, on veut du plaisir pour tous. Un bal est décrété d'une commune voix par les dignitaires de l'avant et par les chefs du bord. Un orchestre improvisé s'installe au pied du grand mât, et les danses les plus effrénées tourbillonnent sur le pont. La variété des costumes et des nudités de toutes les couleurs est plus grande encore que le malin : on voit des hommes verts, ocre-rouge , blanc de plomb; tous les novices, tous les mousses, se sont fait des robes de femme ; quelques vieux de la cale , malgré leurs épais favoris , sont déguisés en danseuses ; et hourra ! la valse ! hourra ! le galop ! hourra !

Le père la Ligne , à la faveur de la nuit, .se glisse dans la hune; sa terrible voix , grossie par le braillard i de combat, interrompt le ballet: on écoule. Il ordonne une ronde colossale. La musique lassait; il fallait quelque chose de plus dévergondé, de plus bruyant : Hourra pour la ronde ! hourra !

Flafla , maintenant en Vénus hottentote , se jette sur la claire-voie , et entonne d'une voix rauque la plus gaie et la plus cynique des chansons du répertoire marin. Le vin et le punch portent la frénésie à son comble : officiers, passagers, matelots, tous se prennent par la main , chacun hurle et bondit à qui mieux mieux; l'orgie est complète , elle déborde. Si un paisible bâtiment de commerce passait le long de l'.^réthuse, il forcerait de voile, et s'éloignerait avec terreur, craignant d'avoir rencontré le pirate du Black capiain ou le Voltigeur hollanilais , le juif errant de la mer. Cependant la brise fraîchit, le navire s'incline et fuit rapidement, la mer frémit le long du bord..., et la ronde, la ronde mugit encore.

Au point du jour, l'officier de service était seul sur le banc de quart: son ton de voix était rude et impérieux, la frégate fendait les flots avec la mène vitesse, et les matelots balaient sur les cordages , au son aigu du sifflet du maître.

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