‹ Le PrismeChapitre 78 sur 106 · LH CHIMISTE · texte numérisé non relu

LH CHIMISTE

L'n autre flacon rciifi-rmc di- rtsprii de vin :ik'ool lectifit- , dont l'usage el la wiiinaissance rcmouteal à Arnaud de Villeneuve, maître dn chimiste prcrédent : ainsi pour divers autres liquides, tels que l'acide hydroclilorique, sulfurique, l'acide acétique. A chacun de ces liquides se rattache l'histoire parfois Irès-draniatique des expi'riences qui ont amené sa découverte. La science, comme l'art, est une initiation qui coûte .souvent plus qu'elle ne rend; nous disons aux premiers inventeurs, car d'autres pensent que la chimie n'est vraiment utile qu'en rendant plus qu'elle ne coûte.

A côté de ces liquides colorés diversement se trouve une boite renfermant plusieurs petits flacons : c'est celle que l'on pourrait appeler l'écrin du chimiste, autrement dit, la boîte aux réactifs, dont on peut voir la définition dans les traités de chimie expérimentale. Le laboratoire n'en est que l'esposilion.

Dans le pourtour de cette pièce règuent des bassins en cuivre posés sur une planche solide. Au-dessous vous rencontrez une machine électrique, une cuve pneumatique, un gazomètre, ou un pyromèlre.

Ce qui doit surtout fixer les regards, c'est, sous un globe de verre gardé à vue comme les diamants d'une actrice de la Comédie française, une balance en cuivre , avec une flèche d'acier poli . et des bassins de platine. La balance se tient dans un parfait équilibre , et il n'est pas rare d'en rencontrer de telles: ce qui l'est davantage , c'est que celle-ci est sensible à un souffle : le soupçon d'un corps, la présence d'un atome, un acte réfléchi de la volonté, pourrait la faire pencher d'un côté ou d'un autre ; une femme, une fleur au vent n'est pas plus mobile que ce pivot scientifique dont la qualité la plus précieuse est l'immobilité ; une balance , enfin , comme il en faudrait une à Thémis , car on prétend que l'équilibre n'existe qu'en peinture sur celle qui lui sert de symbole et de cachet. Cet instrument, destiné à peser tous les corps pondérables, et principalement ceux qui ne le sont pas, repose sur une tablette de porphyre. Le porphyre sert en outre à broyer les minéraux, et à les réduire en poudre impalpable.

Des creusets en argent, argile, ou platine, des globes à col long, larges et arrondis, appelés mat ras, des cornues, des fourneaux, des tubes , des éprouvettes (verres à pied) , et des capsules de plusieurs sortes , argent, porcelaine, platine, reposent quelquefois .sur l'entablement d'un grand fourneau, avec d'autres fourneaux portatifs de plusieurs formes et dimensions; car, pour décomposer la matière, il faut préalablement composer rinstrument, l'appareil qui doit lui servir de creuset.

Tous les chimistes n'ont pas un laboratoire, de même que tous les savants n'ont pas une bibliothèque : il en est qui forment à eux .«euls toute leur science, et dont le principal appareil consiste dans cette intuition puissante, cette habileté de main , ce coup d'œil investigateur qui dénote le chimiste.

Qu'est-ce qu'un chimiste? où cela naît-il? quels sont ses insignes, ses droits, sa patente? Le chimiste partage-t-il avec l'homme de lettres le privilège de n'appartenir à aucune profession? en a-l-il une, au contraire, au-dessus de toutes les autres et de la loi-même ?

On est chiniisie par l'opiiiifiii bien plus que par U loi. Voyons toutefois comment on le de\ienl.

Cet homme qui jouit aujourd'hui d'une position aisée plutôt que modeste, qui est membre du conseil de salubrité, de la Société d'émulation . qui le sera un jour du conseil des hôpitaux , est venu à Paris en veste et en sabots. Il a été admis, par une faveur spéciale, à servir gratis dans le laboratoire de Vauquelin. La science le nourrisj^ait alors d'eau d'Arcueil, et son maître lui donnait six francs par mois pour faire bonne chère. L'enfant croi.ssait en âge et en chimie . recueillant quelques parcelles du savoir du pro-

fesseur, en nettoyant les appareils; il a eu l'honneur de passer ensuite pour élève, quoiqu'il n'eût été que garçon chez le célèbre chimiste ; enfin il a conçu l'amour-propre de savoir la chimie comme ceux qui l'ont apprise pour leur argent; il s'est dit enfant de la balle; on l'a cru, on l'a consulté; quelques manuscrits qu'il a hérité secrètement du professeur ont servi à lui compléter une petite réputation de chimie, suffisante pour le rendre expert dans la matière, et aujourd'hui, en effet, c'est un expert et une première variété du chimiste.

Cet autre, plus hardi et plus entreprenant, s'est livré à toute l'audace de ses tentatives, et , compulsant les écrits de tous les chimistes , il a fait de la science comme on fait du di-ame et du vaudeville, de toutes pièces. Il a extrait, tant de son propre fonds que de celui des autres, huit volumes substantiels, qui passent, surtout aux yeux des ignorants, pour le code de la science. Il est fleuri , fleurdelisé , rente, anobli. Le gouvernement s'est empressé de reconnaître en lui une expression d'intérêt matériel tout à fait digne d'encouragement. Il faut le croire un grand chimiste , car c'est pour cela qu'on l'a fait baron.

Sans l'être précisément (chimiste, bien entendu), un autre sait la chimie; il y joint même beaucoup d'autres sciences , et , à titre de savant , mot immense ! il jouit de beaucoup de places et d'emplois. Comme Horace, et sans le secours d'aucun Mécène, il a frappé les astres de son front sublime. On parlait autrefois d'un homme d'espril pour peu qu'il srtt écrire; l'habitude de récompenser les savants fait que tout le monde l'est un peu à l'heure qu'il est. Celui-ci a porté à sa plus haute expression le litre de chimiste. Toutefois la chimie eM bien peu de chose à ses yeux sans l'astronomie, et l'astronomie sans la politique; il n'a manqué à J.-J. Rimsseau et à Mirabeau que de savoir un peu d'astronomie pour s'égaler à ce grand homme.

Dan.s un laboratoire plus paré que savant, un bourgeois de moeurs élégantes et aristocratiques s'est livré à quelques manipulations qui ont passé pour des expériences, et celles-ci pour des découvertes. H n'a pas tardé de se faire un nom, en tout bien tout honneur et toute chimie; il vi.se à la députation , et guérit du mal de dents. N'osant trafiquer ouvertement de la renommée, ce qui est néces.saire pour s'enrichir, par une sorte d'atermoiement bourgeois, tout à fait à la hauteur d'une petite vertu, il a donné son nom à un produit odontalgique qui suit son cours dans le monde chimique manufacturier, industriel et commercial, et il a stipulé que ce nom ne .serait pas livré aux bêtes, c'est-à-dire aux journaux, et cela pour ne pas être expose à se voir nommé député et chimiste dans le même journal.

Hippocrate dit oui . et Galien dit non. Cette opposition de principes et d'opinions est de tous les états.

Or, écoutez: Hippocrate professe couramment, l'éprouveltc sur la main, une science nouvelle que les anciens chimistes connaissaient à peine, et que les chimistes futurs ne cfjnuaîtrontpcut-êtrejamais, une science toute individuelle, la toxieologic. Habile, du reste, actif, ingénieux, hardi et peu novateur, on le voit trancher toutes les questions qui peuvent l'être chimiquement. Il aeréé beaucoup plusqu'unespécialité,c'esi-.\-dirc toute une science, dont une époque de crimes et de pa.ssions féroces faisait un besoin. Il s'est placé à la (cled'unede ces influences qui rendent un homme indispensable; sa parole est devenue W flat liixdv la justice; l'arsenic, ce roi de la nature morte, n'a pas eu de fornu' proti'iqne qui ail échappé à ses invcstigalions : il l'a transformé lui même en fluide plus ténu que l'air respirable , et le moins respirable de tous les fluides; il aurait retrouvé , au besoin , la recelle perdue du feu grégeois, ou de la poudre de succession, pour en faire un argiimenl de cour d'assises. Il a étudié, mvw . combiné la naturedi' tous les poisons l«\i(|ues^ :

LK CHIMISTE. iiO

il a pousse jiis(|irau paradoxe l'aride découvrir un criuie, el désigner un ciiinincl : l'antiquité connul l'art d'interroger la tombe et le seeret des morts à l'aide des oracles; de nos jours la chimie a les siens. Toutefois, n'est-ce pas le cas de s'écrier, avec Racine :

Un oracle fatal ordonne qu'elle expire; Un oracle dit-il tout ce qu'il semble dire?

Il est de la nature des oracles eux-mêmes d'être passés au creuset de l'analyse. Les anciens nous ont assez appris à ne pas croire .sans discussion aux modernes, et à ne point faire d'un des diémeuts d'une cause, l'avis du chimiste, cette cause tout entière.

Une longue pratique de la justice et des toxiques, deux choses qui n'obéissent pas aux mêmes réactifs, ont amené Galien à ce scepticisme raisonné. Comme chimiste, il a fait souvent parler le bon sens avec éloquence, et montré que la vérité simple et nue jusqu'à l'évidence est encore plus si'ire que la science appuyée des quatre Facultés. Opérant sur les mêmes corps, à l'aide des mêmes organes et des mêmes instruments, il est arrivé, en prouvant beaucoup, à établir avec certitude que la science prouve peu de chose , et les chimistes encore moins. Cet homme est encore un expert et un chimiste.

Un homme de lettres qui veut parvenir ou exister .seulement, comme dit Figaro , se met à as.sembler des mots , à retourner des phrases , à donner, s'il le peut, une forme nouvelle à cet éternel article de journal, qui est le pain quotidien de l'abonné. Le chimiste compose un mémoire où il révèle un fait nouveau , et qui a vieilli suffisamment pour paraître tel, et de préparateur à l'une des sept on huit chaires de chimie que Paris possède, il s'élance sur les marches de l'inslilut. Il lient quelquefois la balance entre Hippocrate et Galien, et forme à lui seul une majorité compacte et homogène, d'un sens si profond à notre époque.

Le chimiste type est celui dont nous visitions, il n'y a qu'un instant, le laboratoire. De cette pièce, qui est comme l'atelier de l'opérateur, si nous pa.ssons dans une .seconde, nous trouvons qu'elle est parquetée comme un salon , qu'il y règne un ordre, une propreté incompatible avec les travaux des chimistes. C'est là que reposent les minéraux , les sels, les racines, les cristallisations naturelles ou artificielles, des bocaux ornés d'étiquettes, enseigne de la science, plutôt que cette science écrite. Dans une armoire à glace , dont le chimiste ne manque jamais d'avoir la clef, reposent les échantillons précieux, les cristallisations remarquables, les minéraux d'un gisement particulier. Ce cabinet est autant celui du curieux que du savant.

Le chimiste proprement dit n'est ni celui qui exploite la science, ni celui qui la professe, ni celui qui en poursuit un filon aurifère pour s'en faire une spécialité. Nous trouvons le chimiste dans son cabinet , au milieu d'une foule d'expériences et de travaux (|ui lui sont personnels. Homme d'expérience et d'investigation froide, et armé de cette longue patience qu'un savant a défini le gcnic^ nous voyons le chimiste marcher posément d'une induction à une autre, et se tenir sur la trace de tous les travaux contemporains. (In lui doit une foule de découvertes, d'améliorations matérielles dans les éléments qui composent notre bien-être de chaque jour, .sans que rien de tout cela ait fait bruit .sous son nom. Il fera , selon la dureté des temps , du sucre avec des raisins, du pain avec de la fécule , du bouiilim avec n'importe quoi. Le chimiste est l'homme d'une société qui C(Mnmenée, el l'orateur, de niêaie que le poêle, sont les types tranchés d'une société qui finit. Traiisport<'/. un chimisie dans une île au sein d'une colonie , il trouvera quelles sont les

350 Lt: PUIS.ME,

racines salubies , et celles qui ne le sont pas; eoranieiit on peut se iioiirtir. produire.

exister ans dépens de la nature et des trois règnes qui la composent.

C est dans son cabinet que le chimiste s'aide de tous les instruments qui concourent à créer des mondes, ou à élargir au moins celui où nous vivons : nne forte loupe, un microscope , des verres lenticulaires pour les études de physiologie végétale ; une foule d'appareils microscopiques lorsqu'il s'agit d'opérer en petit; sur un petit entonnoir, repose un filtre grand comme la paume de la main ; dans une capsule de porcelaine , un liquide incolore est soumis à cette évaporalion lente qui favorise une cristallisation impossible. Le moins apparent de ces instruments est quelquefois celui dont on attend les plus beaux résultats. Au-dessus de celte investigation lente et laborieuse , il y a le hasard , qui est aussi un grand expérimentateur et un grand chimiste. Priestley, dont le nom a marqué dans cette science , ne croyait qu'au hasard, et lui attribuait la plupart de ses découvertes. Nous énumérerions les merveilles qui sont sorties du creuset du chimiste , qu'il faudrait encore l'être un peu pour en comprendre la valeur. Lisez des vers pas.sables i un chimiste , il bâillera involontairement: ainsi de ses expériences pour les profanes. Tous les arts , toutes les sciences et tous les métiers, ont un jargon à part , des intérêts et des passions qui restent éternellement inintelligibles pour le public. Autour du chimiste , dans son cabinet , sont renfermées les principales publications du ressort de cette .science, les Annales de chimie et de physique , la Reine scientifique du docteur QucsneciUe , le Bulletin de chimie et de pharmacie , des mémoires . des corresponda nces : il y a là des lettres signées de Berzelius et de Liebig. Le moins indéchiffrable des caractères qu'elles renferment serait de l'algèbre pour un amateur.

C'est à cet expériinenlateur qu'une science , qui n'est pas précisément la chimie, mais qui se confond avec elle , la pharmacie . doit de faire corps , d'avoir des lois et tiu enseignement homogène, et d'cire professée dans une école spéciale. De gra\cs iniéréis reposent sur les travaux et les expériences du pharmacien chimiste. Il est souvent chargé de veiller à l'amélioration du régime et au service hygiénique des h(^pitaux ; il veille à la préparation de tous les médicaments qui peu\ent être prescrits dans le service médical des hospices et des prisons, il en formule de nouveaux, et possède riniiiali\e di' loul<' une branche des connai.s.sances humaines la plus utile en application.

Kn soumie, rien n'est plus varié , idus complexe, que le .sens de celte exprc.ssiim , le chimiste. Ses inslrument.s . sa personne, son entourage, n'ont rien de merveilleux:

LE CHIMISTE. .Jôl

mais M sfiencf l'est beaucoup. Le chimiste est plus que jamais un homme actueL S'il a renoticé à l'astrologie qui l'élevait au rang des devins et des êtres supérieurs, il a adopté l'annonce qui ne laisse pas de le placer encore parmi les prodiges. Partout déifié, panthéonisc dans les journaux, dans les cours de justice , mis en commandite, et étendant son patronage à toutes les sociétés industrielles et manufacturières, le chimiste aspire à la dictature des intérêts matériels. On l'a vu, revêtu du manteau de la pairie, sous cet habit qui inspire de grandes métaphores, mettre sans façon Homère au-dessous de Papin , qui est loin de valoir le chimiste lui-même mis au rang des dieux , et tout étonné d'y être. S'il est un endroit où l'on aime à rencontrer le chimiste, c'est, sans contredit, dans son laboratoire. Le laboratoire du chimiste a lrès-heureu,sement perdu cette teinte de merveilleux , ce prestige des sciences occultes qui fit longtemps des alchimistes , dont le type compose, avec celui du juif et du traître de mélodrame, la personnification de l'épopée dramatique au moyen âge. Un ne trouve dans le laboiatoire du chimiste, ni télescope, ni miroir philosophique , ni signes symboliques, ni constellations ébouriffantes. Ces choses, dont on dédaigne aujourd'hui de se moquer, ne sont rien cependant qu'une formule usée, un paradoxe. iSos descendants en tiouveront d'autres tout aussi niaises , que nous n'apercevons pas, parce qu'elles nous fascinent, et qui auront fait leur temps. Chaque siècle a sa petite erreur, son petit préjugé , qui grandit comme une montagne, et qui s'affaisse, comme l'Ile de Kobinson Crusoé , dans locéan des âges.

De grands noms se sont inscrits parmi ces illustres chercheurs, qui, en lutte avec des erreurs, des préjugés, des sottises et des superstitions de tous genres, ont eu souvent besoin d'adopter le langage dn mensonge et de l'ignorance pour se livrer à la recherche de la vérité, celte pierre philo.sophale de la chimie. Paracelse, Van Helmont, Basile Valentin , Raymond Lulle , Arnaud de Villeneuve, figurent dans cette liste, qui se ferme en France avec le nom de Lavoisier, pour s'ouvrir à une nouvelle série de chimistes dont nous avons l'honneur de coudoyer chaque jour la renommée. S'il faut juger du savant par son laboratoire , celui du chimiste se compose aujourd'hui d'alambics , de fourneaux, de machines électriques, de cuves à mercure, de cloches pneumatiques, de mortiers, de philires , de piles vollaïques, toutes choses qui parlent aux yeux autant qu't'l l'imagination, et donnent l'idée d'un pouvoir défini. Le chimiste n'est plus, en effet , qu'un opérateur, joignant au pouvoir de surprendre la nature dans ses admirables travaux celui de les répéter quelquefois dans ses expériences. La nature est- elle autre chose qu'un vaste laboratoire dont nous admirons les appareils , et dont nous ignorons l'opérateur et le chimiste?

Amjreas.

LE PRlSMli,

Page 1