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L'ABONNÉ A UN THÉATKE DE PROVINCE

générosité, qui cadrent assez mal avec la position des jeunes gens, pour l'ordinaire étudiants, commis, ou sous-lieutenant.s . fort aimables d'ailleurs, mais qui, en fait de luxe et de dépenses , n'ont guère que de magnifiques intentions. L'abonné de soixante ans prend hardiment le pas sur cette jeunesse étourdie. C'est lui qui conseille le directeur, qui fait renouveler l'engagement des actrices, qui prête un peu d'argent, se porte conciliateur dans les discussions, et daigne accepter, avec deux ou trois de ces daines, le soir, chez le directeur, un magnifique souper, qu'il a lui-même commandé, et payé dès le matin.

Pour ce respectable doyen de l'abonnement, il n'y a musique nouvelle qui tienne: Rossini l'étourdit, Meyerbeer l'ennuie, Halevy l'impatiente. Après avoir, en public, fait le sacrifice apparent de ses opinions, il attend comme l'heure du berger l'heureux moment où, après le souper, il pourra obtenir de la première chanteuse ces airs si tendres qui le charmaient autrefois. Et l'actrice , qui connaît le faible de ce respectable prolecteur des beaux-arts , dirigeant vers lui un regard où brille l'expression la plus délicieuse , lui récite, l'uu après l'autre , les airs langoureux de nos vieilles pièces.

Rien, tendre amour, ne résiste à tes armes... [Gulnare.)

Pour mieux te piouver mon amour...

Idem.)

Je t'aimerai toute la \ie...

{.-tline.)

Je suis encor dans mon printemps, Abandonnée , et sans défense...

(£«c Folie.)

Aussitôt que je t'aperçois , Mon cœur bal et palpite...

(^.4zémia.)

Sans être belle on est aimable, On a certain air agréable...

{.tmbroisc.)

«Voilà des airs! voilà de la musique! s'écrie le vieil abonné, lis ont beau dire, je ne comprends pas leur tapage; et, après trente ans encore, je m'attendris jusqu'aux larmes à ces chants qui expriment si bien l'amour.» Puis, lançant à l'actrice un regard plein d'une expression qu'elle supporte avec un courage héroïque, il chante lui-même, d'une voix tendre :

Femmes, voulez-vous éprouver Si vous êtes encor sensibles?...

et chevrotant les deux autres couplets, .sans faire grâce aux convives d'un seul vers, il répand toute la sensibilité de son àme sur le dernier :

Ah! rendez grâce à la nature!...

3ii LE l'RlS.ME.

Le lendemain de ce souper, où tout le monde a bien mangé, et où l'abonné seul s'est amusé , le directeur, le régisseur , l'actrice et sa compagne , reçoivent à domicile un joli cadeau , assurément bien mérité par la patience et la politesse avec lesquelles l'amateur du temps de l'empire a été religieusement écouté.

Pour celui-ci , fidèle à ses anciennes affections, il bait jusqu'au nom des emplois nonveaux , qu'il fait semblant de ne pas comprendre. Un ténor est toujours pour lui un Ellei'iou, et il ne se décidera jamais à appeler le 3Iartin un //an ton ; une basse chantante, fût-ce Lablache ou Levasseur, n'est autre chose qu'une basse-taille à ses veux; Idi prima donna eu une preiniê?e chanteuse à roH/«(/ei, qu'il veut toujours distinguer des mares nobles et des Diigazons ; et, si vous pensez que le second ténor est un peu faible, il vous répond que ce jeune homme a bien assez de voix pour un Colin.

Franchissez au moins un siècle , et arrivez a jeune abonné. Ce que celui - ci redoute le plus, ce qui le rendrait malade et malheureux au dernier point, ce serait de ne pas passer pour un homme à la mode. Les drames nouveaux, il les dévore; la musique savante , il l'écoute, ou fait semblant de l'écouter, pendant cinq actes, avec une apparence d'admiration qui lui vaudra, pour prix de sa laborieuse patience, la réputation bien méritée de dilettante.SiMeyerbeer.se rendant auxeaux, passe, fût-ce en poste, par la petite ville, le jeune abonné, averti par son ami le maître de poste, accourt immédiateuient, et tout pre.s.<é de chanter au compositeur un air de Robeit le Diable, comme si celui-ci ne le connaissait pas. il saisit le momenl on l'infortuné voyageur prend un bouillon, et entonne l'air Des chcialicrs de ma patrie, de manière à bien convaincre Meyer- Leer que, parmi les chevaliers de notre patrie, il y eu a peu d'aussi ennuyeux.

Jaloux de se mettre en communication avec les sommités de notre littérature, le jeune abonné a écrit à Victor Hugo pour lui demander lequel était le meilleur de ses portraits, et l'homme célèbre a répondu : «Je n'en sais rien. » Il a supplié Alexandre Dumas de lui envoyer la collection d e ses ouvrages , et celui-ci lui a répondu que c'était l'affaire de son libraire. Il a annoncé à Scribe, que, grâce à .<on insistance, on allait enfin monter au théâtre de sa petite ville la pièce du jour, la Calomnie, et lui a demandé quelques instructions à ce sujet, et Scribe a répondu : «Ma seule instruction consiste à recommander qu'on joue ma pièce le mieux possible. » Toutes ces lettres, conservées avec soin, forment une précieuse collection d'autographes, et l'on dit dans la ville que le jeune abonné est le correspondant des premiers littérateurs de Paris.

La vie de province est monotone. Un jeune homme qui attendrait du sort et des cireonstances l'occasinn de voir les dames et d'en être vu pourrait souvent n'être heureux qu'en espérance. Le théâtre est une occasion toute simple d'observation nuituelle. Là , de la galerie aux premières loges , un homme peut parfaitement juger de l'elTel d'une nouvelle mode arrivée de la capitale; et des premières loges k la galerie on peut distinguer l'énorme différence qui existe entre des gants glacésj-jaunes, brillants et frais, et d'obscurs gants noirs, qui n'ont d'autre avantage que d'être toujours les mêmes; entre un élégant frac vert, de forme UKidcrue, aux boulons guillochés, et le désespérant habit noir, éternelle livrée des magistrats, des avocats , et des médecins de tous les pays. Vn jour, ce .sont ses manchettes que le jeune abonné montre sans affectation ; un autre jour un objet nouveau paraît fixer fon attention . et il n'a pour but que de montrer un binocle magnifique. Il y a des moments où tout le monde bal des mains. et où il applaudit avec sa canne; il est impo.ssible que ce bruit particulier n'attire pas les regards, cl sa canne, en effet, mérite bien d'être vue.

Le spectacle est-il changé subilemenl? Le public voudrait en savoir la cause, cl appelle à grands cris le régisseur. Celui-ci arrive , salue trois fois, cl attend qu'on

L'ABONNÉ A LN THEATKE DE PKOVINCIi;. .lô.-)

l'internige , ce que personne n'ose faire. Alors, à la grande satisfaclion de l'assemblée, le jeune abonne prend la parole : «Le public désirerait savoir pourquoi le speclacle at'lé changé aujourd'hui.» Le régisseur se tourne respectueusemeni du c.ùlé de .son inlerlo- (eur, fait une réponse que le public accueille toujours avec bienveillance , et le jeune abonné va faire un tour au foyer, oii il reçoit les félicitations de ses honorables amis.

lyiais c'est surtout dans deux circonstances capitales que le jeune abonné se passionne, et essaye son empire sur la multitude : c'e.st l'époque des débuts et celle de la clôture théâtrale qui amènent au théâtre ces incidents importants et ces graves rumeurs dont toute la ville doit retentir le lendemain. Dans ces occasions solennelles, le jeune abonné ne se montre plus seul, mais soutenu de tout le bataillon de ceux qui sont jeunes, ou qui se croient jeunes comme lui. L'actrice paraît; elle est jolie , mais elle vient occuper l'emploi de celle qui , l'année dernière, s'est fait dans la ville des amis puissants , et qui , n'étant pas engagée ailleurs , reprendrait ses rôles si l'échec de celleci lui fai.sait place. L'orchestre , composé de ses vieux amis , paraît tiède et presque hostile à la débutante. La jeune génération qui peuple le balcon a résolu de déjouer cette cabale de vieillards : à chaque scène , â chaque air, la nouvelle actrice est applaudie , on l'inaugure avec enthousiasme, et l'ovation bruyante d'un aimable avenir réduit â la confusion etau silence les vénérables voltigeurs du passé.

Mais il est de ces talents devant lesquels les discordes s'apaisent, et qui réunissent tous les partis dans une commune admiration. Madame Lueile, la prima donna, élève du Conservatoire de Paris, qui a débuté à l'Opéra , et qui doit y retourner après quelques études en province , a obtenu dans la ville uu de ces succès contre lesquels toute critique est impuissante. Vieux abonnés, jeunes abonnés, premières loges, parterre, tout le monde applaudit avec frénésie. Se voyant l'objet de l'adoration publique, la prima donna a résolu de se placer en tout au premier rang, et, pour preuve de cette noble ambition qu'on ne saurait trop louer, elle a exigé du directeur des appointements de vingt raille francs , qu'on ne donne, ni qu'on ne donnera jamais dans une ville de troisième ordre. Le départ est donc résolu , les adieux sont déchirants , et la dernière représentation est témoin d'un triomphe pyramidal. Les vieux abonnés ont retrouvé, pour applaudir, la vigueur de leur jeunesse, les dames des loges jettent des Heurs dont l'actrice est couverte , et qui jonchent le sol autour d'elle. Une couronne de magnifiques fleurs est lancée des troisièmes loges par un bras vigoureux, et comme uu billet .s'y trouve joint, et que toute l'assemblée crie : Les vers ! les vers .' on voit rougir aux premières un jeune abonné que l'on sait être ami de la littérature , et que chacun .soupçonne d'être l'auteur de l'aimable surpri.sc. Le régisseur a été solliciter la permission de l'autorité , sans l'approbation de laquelle rien ne peut se lire sur le théâtre , et avec un organe .sonore qui dévoile l'habitude de l'ancienne comédie , il lit le madrigal suivant :

De vos talents, de vos allraits si doux ,

La mémoire en nos cœurs doit rester immortelle;

Comme vous Vénus était belle,

Mais chantait-elle comme vous?

Les applaudissements éclatent , et l'idée est admirée; car enfin, per.sonne ne sait comment Vénus a chanté , et il est fort délicat d'avoir trouvé â madame Lueile un avantage sur Vénus. Le lendemain , le journal du département reproduit le quatrain, et ajoute ces mot,s : «Quoique l'auteur ait voulu garder l'anonyme, ou n'en devine pas moins que cette charmante poésie doit être attribuée â l'un de nos jeunes abonnés au théâtre, connu

par son goùl pour la littérature , par ses relations avec les hommes de lettres les plus distingués de la capitale , et par son tact , qui fut souvent utile à nos artistes et à nos amateurs. »

du BLE s DlIlAXn.

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