LES JOURS FERIES. — LE SPECTACLE
oMME pour mériter la permission de faire campagne , la plupart de nos coutumes de terre ferme se sont barbouillées de goudron , et ont revêtu la rude casaque de matelot , puis, s'élançant à l'abordage, le juron à la bouche et la hache au poing, elles ont envahi l'arrière et l'avant du même bond, et grâce aux déguisements qui leur servent de passe-ports, elles ont conquis le droit de régner en pleine mer. L'étiquette et .ses froides minuties ne sont pas restées au rivage; mais aussi le vieil usage de se réjouir périodiquement à certaines époques de l'année a levé l'ancre avec les marins, et les a suivis au large. Les fêtes chômées sur le .sol de la patrie le sont également sur les ponts des navires; les joyeuses folies maritimes du passage de la ligne ou du tropique ne les excluent point, et, leur jour venu , on les accueille gaiement si les flots et les vents veulent bien le permettre.
Semblable à l'antique Panthéon, l'Océan est le lieu d'asile de tous les cultes ; les navigateurs des quatre extrémités du luonde y chantent tour à tour leurs hymnes religieux ou nationaux. Hier, sous celte latitude , passait un vaisseau anglais hurlant Ruie, nrilannia ! et Goil saie tlie quccn! demain , ce sera peut-être une polaerc napolitaine dévotement enivrée en l'honneur de saint Janvier-, aujourd'hui, c'est la frégate française l'Jrilliuse célébrant à sa manière le 1'''' mai , les glorieuses , le nouvel an , ou le mardi gras.
Ces quatre solennités ne diffèrent presque pas entre elles , surtout si l'on se trouve sous Aoiles. Point de salves d'artillerie ; en ce cas , l'on n'a que faire d'effaroucher les bonites et les marsouins; on réserve les détonations pacifiques pour le séjour en rade, et les deux fêtes réglementaires perdent ainsi leur marque distinctive. Une inspection de deux heures en grande lenue et en armes, une double ration de \in â dîner, la permission déjouer, de danser cl déchantera plein gosier, depuis midi jusqu'au soir, apparlicnnenl aussi bien an premier jour de l'an qu'A la Saint-Philippe, ou au 1>8 juillet ; le mardi gras seul est exempt
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Je toute espèce de torvée : c'est le seul jour [énf où l'équipage ne soil pas forcé d'acheter SCS plaisirs par une parade militaire ceut fois maudite. La matinée , il est vrai , a été consacrée aux travaux habituels; mais le reste du temps sera complètement abandonné aux meneurs du peuple matelot.
A bord de l'Arclhusc , Flafla est en possession de présider aux distractions du gaillard d'avant: l'autorité l'y encourage et lui eu sait gré. En considération de sa verve exhilaranle, bien des peccadilles lui .sont pardonnécs , et une grande indulgence est le prix de ses saillies. Le fou du navire a .ses privilèges comme celui des cours d'autrefois, car il provoque le rire et la gaieté franche de tous ces braves gens enlevés à leurs affections pour vivre emprisonnés sur les flots , et soumis à la plus rude discipline. Voici trois fois viiigl-quatre heures qu'on l'apercevait A peine aux manueiivres générales, jouant du fifre pour donner le pas, et disparaissant aussitôt; on remarquait aussi les fréquentes absences (le Friséic et du Parisien, et l'on se di.sail tout bas: «Bien sur, à eux trois, ils nous préparent quelque comédie pour notre carnaval ; pourvu toutefois qu'il fasse beau temps mardi qui vient !»
Le ciel a été favorable aux vœux de l'équipage; une brise rondeletle balance la frégate comme dans un hamac ; pas de houle , pas de nuages , on court en bonne route , bon quart partout ! Déjà se forment au pied des mâts des groupes semblables à ceux des collégiens au commencement d'une récréation lorsqu'il s'agit de voter pour les barres, le diable boiteux ou la balle empoisonnée , et c'est la même question qui se débat. Assaut de bâton ! en avant les fleurets ! à moi les tireurs de sabre ! crient les nus ; rallie au loto , qui veut des cartons ? à la galoche ! on ne roule presque pas ; à la drogue , matelots ! à la hrisque ! qui en est? répondent les autres. Tout à coup un bruit confus domine les diverses motions des orateurs , une oscillation marquée agite toutes les têtes : Flajla ! Flafla ! c'est Flafla ! répète-t-on de tribord à bâbord. On court , on se pousse , on se presse; aux plus lestes les premières galeries. Ceux-ci sont étendus à plat-pont, ceux-là accroupis à la façon des Orientaux; une multitude compacte se tient debout en quatrième et cinquième rang; les derniers venus ou les plus petits se perchent dans les haubans , et les grands étais convertis eu loges grillées; quelques officiers et tous les élèves, accourus au bruit, assistent de loin au spectacle donné par le fifre et ses deux acolytes.
On sait qu'à la mer les principales embarcations du navire , emboîtées les unes dans les autres , sont installées au milieu du pont sur de solides chantiers; c'est de celte éminencc que Flafla va haranguer son auditoire. Celte fois, il est travesti en charlatan forain; Fri.séic , costumé comme au passage de la ligne , jouera le rôle de son épouse ; Alexis , le Parisien ,sera paillasse. L'intéressant trio appelle longtemps à son de trompe, de casserole et de tambour , les traînards du faux-pont ou de la cale. L'opérateur commence enfin par un éloquent exorde en bouts-rimés, que suivent les discours et les démonstrations les plus grotesques. Le Parisien exploite les facéties de la barrière du Trône ; madame Friséic rajeunit de son mieux quelque vieux conte maritime qu'elle débite d'une voix flrttée ; l'illustre Flatta, qui se vante d'avoir commencé sa sixième , abuse des citations latines: elles font son liiomphe ; les vieux de la cale admirent et envient ce talent oratoire et cette fécondité à toute épreuve. Cependant des dialogues à l'instar des bagatelles de la porte s'engagent sur le tréteau , et amènent toujours d'heureuses réparties, qui excitent les applaudi.s.sements frénétiques de lu galerie. Une critique grossière est l'assaisonnement obligé de ces improvisations : ainsi les acteurs choisissent toutes leurs épithètes et comparaisons de mépris dans les antipathies avérées du matelot; l'Anglais, le gendarme, le commissaire , le cambusier et le soldat . sent des mines inépuisables eu traits satiriques. Flafla déclame
de grands vers contre la perfide Albion : on est ravi. Il récite quelque version nouvelle du
jeu de loto , comme :
47, le commissaire pendu Pour avoir rog-né un petit écu ;
79, cambusiers venus du fond de l'enfer, Qu'on va tous jeter au fond de la mer.
(In lit. Il raconte un sien exploit au détriment des toiirloiirous ou des giippe-jénu ; on éclate en bruyantes marques d'approbation. Enfin , il finit par se quereller avec sa femme et son valet ; les coups de poing sont le bouquet du feu d'artifice, la péripétie du drame. Au cri : «Défie du paquet de viande!» la tendre Friséic est jetée au beau milieu des spectateurs ; Paillasse ne larde pas à subir un sort à peu près semblable , et le parterre prend alors une part active à la scène qui se déplace. Personne ne songe aux jeux de cartes ni aux assauts d'armes, on est en train de rire et de chanter; le repas du soir n'interrompt les plaisirs que pour un instant , et bientôt les passavants et les gaillards, livrés aux gens de l'équipage , retentissent de leurs tumultueux ébats.
Quelquefois la farce est beaucoup plus régulière : c'est franchement un vaudeville ou même un drame, dout une troupe de gabiers et de novices régalent les camarades. Les pères nobles ont bien leur prix ; mais les jeunes premières sont surtout adorables.
Nous avons vu la Tour de IVesle, l'Auberge des Jdrets, et Robert Macaire, représentés ainsi par les comédiens ordinaires de la frégate la Dryade , où ces divertissements avaient lieu tous les dimanches , et faisaient fureur ; toutefois la pièce qui obtenait le plus grand succès était sans comparaison Michel et Christine. Les marins attendris trépignaient dès que commençait le couplet pathétique :
Pour un soldat qui n'en a point l'usage ,
Ça pèse un peu ; mais cepeudant,
Malgré ce surcroît de bagage,
Je chemine toujours gaîinent (bis).
Oui , désormais, sans plus risquer d'attendre , Les malheureux à moi pourront s'offrir,
à ce vers, la nuillitude n'y tenait plus, et fai.sait chorus avec effusion :
flar j'ai du fer pour les défendre!
Et de l'or pour les secourir, El de l'or! oui , de l'or ! pour les secourir !
La généreuse strophe de M. Scribe était devenue l'hymne patriotique du bord ; ou ne se lassa pas de la répéter sous la misaine pendant toute la campagne. Lorsque la frégate dé.sarma, l'équipage en masse fit demander Michel cl Christine au directeur du ihéàlie de Rochefort. Le jour de la représentation , le paradis elle parterre étaient pleins de matelots qui venaient pour la dernière fois assister ;\ leur comidie favoi'ile. Au moment fatal , ils ne purent s'cmiiècher d'entonner de leurs cinq cents voix le refrain qui avait fait
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leurs délices deux ans consécutifs ; et le lendemain , en sorUnt de la ville , le sac au dos , l'étui de fer-blanc pendu à la boutonnière , et le bâton à la main , ils chanuient encore avec enthousiasme :
Car j'ai du fer pour les défendre!
Et de l'or, etc.
En prenant le mardi gras pour exemple, nous n'avons pu signaler quelques particularités propres au premier jour de l'an ; nous n'avons parlé ni des carillons de tambour qui , longtemps avant le lever du soleil , donnent l'aubade à tous les membres de l'état-major et à toutes les parties du navire , ni des députations de beaux parleurs que le gaillard d'avant envoie aux autorités du bord, ni de l'irruption des matelots dans le logement des officiers, ni de l'hospitalité exercée par ceux-ci , qui offrent le petit verre , et trinquent avec leurs inférieurs pour commencer dignement la nouvelle année. Ces usages sont encore à peu près ceux de la terre ferme. Les visites de corps au commandant et à l'amiral sont de rigueur, et si l'on est sur une rade étrangère , on va de navire en navire français faire ses visites de cérémonie comme dans une ville de province.
Nous ne dirons que peu de mots des fêtes chômées par une fraction de l'équipage , tandis que tout le reste vaque aux travaux ordinaires. Il en est deux principales, hSainte- Biirbe pour les chefs de pièces et chargeurs; la Suint- Jicolas pour les gabiers. On ne les célèbre qu'en rade , et c'est sur elles que sont calquées celles des maîtres et prévôts d'escrime ou de danse, ou celle encore que les officiants de la ligne font en commémoration du grand baptême , et aux frais des ci-devant néophytes.
Si le 4 décembre », ou le 1 0 septembre - , on s'est trouvé à la mer, les confréries remettent leurs solennités spéciales à l'arrivée au mouillage; mais dès que l'ancre est tombée , elles plaident chaleureusement auprès des chefs pour obtenir le droit de compenser la perte que les éventualités de la navigation ont fait éprouver à leurs saints patrons. Un repas spleudide est le fond des réjouissances; on fait venir de terre de la salade, du rôti et des friandises ;le second du navire détermine la quantité de vin que l'on pourra boire, et l'on s'attable pour un nombred'heures incalculable; le commandant et les officiers ont leur place réservéeau banquet . et y paraissent un moment. Les ovations, les santés et les toasts s'y multiplient; les chants belliqueux, les romances et les couplets badins égayent le dessert ; et le soir, il ne manque pas de boute-en-train pour organiser les danses sur le gaillard d'avant. Les farandoles et les rondes sont , comme on voit , la fin sacramentelle de tous les divertissements des marins à bord. Comme accessoires, elles couronnent toujours leurs plaisirs prémédités ; mais souvent aussi elles constituent seules des fêtes impromptu, et convertissent soudain un jour de spleen en un jour d'allégresse.
G. DE LA LaSDELLE.
Sainte-Barhe.
'■ .SaiiU-Nicolas.
Lli l'KlSME.