LA SOIS-MAITRESSE
une femme déménage, et peut-être mêiiie une sous-maîlresse. Dites encdir (|iriiiic hiillanle éducation ne mène pas toujours à quelque chose!
Mais ne va pas qui veut à Corinlhe, et l'Kldorado de l'externat n'est pas accessible à toutes les sous-maîtrosses : il faut encore posséder un petit capital pour acheter ou pour (■rcer, ce qui est la même chose , un pareil établissement. Celle qui , en quittant .'■a pension, ne peut disposer d'aucunes ressources, doit se contenter de courir les leçons en ville, ou de rechercher une éducation particulière. Si ces démarches sont inutiles, elle .se jettera dans les bras des Anglais , celte providence de toutes nos professions avortées ; elle passera un bail de .son esprit , de son intelligence, de son corps, avec quelque famille riche d'outremer, pour élever, de concert avec une femme de chambre , quelque petite miss blanche et dclicale. Elle jouira de tous les avantages extérieurs de la fortune : elle aura une voiture et un domestique nombreux à ses ordres : mais que de fois la morgue britannique lui fera regretter l'esclavage de sa pension du Marais , où du moins on parlait, on riait, on pleurait en français! La Russie a été pendant assez longtemps pour les sous-maîtresses un vrai pays de Cocagne : elles trouvaient à Saint-Pétersbourg le phénix qu'elles n'avaient pu découvrir à Paris, un mari , un vrai mari , quelque riche boyard possesseurde plusieurs villages et de centaines de paysans. Il y a plus d'une comtesse russe qui jadis a mouché des petites filles dans les pensions de mesdames Migneron et Allix. Mais ces jours de mariage sont passés : les Russes sont toujours aussi galants envers les sous-maîtresses françaises, quand elles sont jolies, mais jusqu'au ronjungo exclusivement.
Si nous voulions suivre plus avant la sous-maîlre.sse , peut-être la verrions-nous encore se transformer en demoiselle de compagnie auprès d'une personne seule, ou en demoiselle de comptoir dans un café en renom, ou faisant les honneurs d'une table d'hôte. Mais arrêtons-nous : ne la cherchons pas si loin de .ses premières années, ce sérail diminuer le juste intérêt que sa position Ufjus inspire.
Au siècle dernier, un financier, sans doute imbu des doctrines de Jean-Jacques, se pré.senta un jour à la supérieure de l'hospice des Knfants-Trouvés, et lui dit : «Madame, je désirerais me marier, et prendre ma femme parmi les jeunes filles de voire établissement : voulez-vous me permettre de faire un choix?» C'était l'heure de la récréalioii : la supérieure le conduisit dans la cour des orphelines. Le financier, après les avoir passées toutes en revue, en avisa une dont le visage et le maintien lui agréaient. Il la désigna à la directrice , la fit monter dans sa voiture, et l'on n'entendit plus parler ni de l'un ni de l'autre. Au bout de dix ans, le financier rendit une nouvelle visite à la supérieure : "Je suis veuf, lui dil-il, el pendant dix ans ma femme m'a rendu si heureux que, vou lant me remarier, je ne saurais mieux faire que de choisir ici une autre compagne.»
Un banquier qui agirait ainsi de nos jours serait la fable de la Rourse ; et pourtant, que d'excellentes mères de famille, que de bonnes ménagères , que de femmes spirituelles, élégantes , gracieuses , ne trouverait-on pas parmi toutes ces jeunes filles condamnées par la pauvreté à n'être pendant Innie leur vie que des sous-maîtresses?
F. DE Jo\ r. IKR ES.
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LE COMMlSSAlRIi-FRISEliR.
'Esiducomniissaire-priseur, ce président oblijjo de loiilcs les veilles à la criée, que l'on peut dire avec raison :
Dans ses heureuses mains , le cuivre devient or.
Il n'est {juérc d'objets qui , loucliés par ses doigts magiques , ne se transforment soudain en choses précieuses. Gracia lui, les moindres bagatelles sont souvent vendues à des prix fous. C'est le dieu du négoce, le Mercure du \iv siècle. — Il tient à la main , en guise de caducée , un marteau d'ivoire , A manche d'ébène , dont les coups retentissants .sont autant de rcio pour de nou\elles enchères.
Le commissaire-priseur est remarquable par la conscience qu'il apporte à ses ventes. Toutes sont également importantes pour lui : il ne fait fi d'aucune, et se croirait perdu de réputation s'il n'opérait les plus minimes, voire celles de quelques guenilles , avec autant de verve et d'entrain que s'il s'agissait de l'encan des joyaux delà couronne. Pourtant, il a dû subii- l'influence du temps où il vit, et il se complaît particulièreinenl dans les ventes de tableaux , de statues , d'armes , de médailles , de porcelaines , et de ces mille riens consacrés par la mode. C'est là qu'il peut à son aise lâcher la bride il son imagination,et revêtir toutes ses marchandises d'un prisme doré. Sans vouloir lui attribuer positivement l'intenlion de changer alors les copies en originaux , les croûtes en chefs-d'œuvre . les vieux sous en médailles antiques , et les porcelaines de fabrique française en porcelaines de la Chine ou du Japon , toujours est-il qu'il obtient de véritables triomphes , et sait faire monter les enchères au.ssi rapidement que des fu.sées : «Messieurs, s'écriait dernièrement, dans une vente à laquelle nous assistions, un coinniissaire-|)riseur, avec cet accent plein, vibrant, sonore, que vous lui connaissez, messieurs, le lot que nous avons l'hiMineurde soumettre en ce moment h voire appréciation, se compose de ce magni- (i(|ue bahut Louis XV. Approchez, examinez, la vue n'en colite rien... Allons, messieurs, des enchères... Voyons, commençons par cent francs.»
Kl le crieiir de répéter : «Cent francs , cent francs le bahul.»
Ici un rire d'incrédulité moqueuse circule dans tout l'auditoire. Ce rire s( nible dire : Cent francs un vieux buffet tout verinonlii , piél !\ tomber en poiissièi-e :' Allons diuie ! personne n'en voudrait pour rien.
«Messieurs , continue le commissaire-priseur, votre indifférence m' afflige; en vérité, vous faites (orl à vos connaissances. Vous ne voulez pas du bahut ? C'est très-bien... n'en parlons plus; giàce à Dieu, iimis n'en sommes pas embarrassés, l'onrlanl . messieurs, je
LE COMMISSAIRE-PRISELR. 409
ne puis m'empêclier de vous dire que les bras me tombenl en voyant des connaisseurs eomnie vous rester froids devant une pareille œuvre , une œuvre qu'il est impossible de contempler, sans supposer, je veux dire sans acquérir la conviction . Fintime conviction , qu'elle a pour auteur le célèbre , l'inimitable . Tincoaiparable Boule. »
Ces mois n'étaient pasachi-vés, que , de tous les points de la salle, les enchères partaient, volaient, se succédaient comme les coups de fusil dans un feu de file ; bref le meuble de Boule , dont personne ne voulait d'abord donner 100 fr. , fut adjuge à un trop heureux bourgeois au prix de O/.î fr.
Est-il des rapsodies dont il ne puis.se se défaire ? Alors le commissaire-priseur les éparpille adroitement dans la vente d'une collection provenant de quelque cabinet célèbre. Cette petite rouerie lui réussit toujours à merveille; on achète de confiance, et chacun est .satisfait. Comme tous les thaumaturges , d'ailleurs , il a soin de préparer ses miracles de longue main : il ne fait jamais une vente d'objets d'art qu'il n'ait préalablement réchauffé le zèle des antiquaires, des collectionneurs, des marchands, par un déluge de notices détaillées , dont l'ornement de rigueur est un avant-propos dans le genre de celui-ci :
«L'amateur, que le goût passionné pour l'antiquité transporte aujourd'hui dans ces contrées jadis si florissantes de l'ancienne Grèce, est frappé d'admiration à la vue d'un reste de monument qui lui rappelle les souvenirs délicieux de ce que lui a appris l'histoire de ces temps héroïques. Combien ne s'estime-t-il pas heureux si, même à grands frais , et après les plus pénibles explorations, il parvient à posséder un simple fragment qu'il transporte religieusement avec lui dans sa patrie ! Pourquoi donc , en rencontrant ici des objets créés sur ce sol classique des beaux-arts, n'éprouverait-il pas les mêmes jouissances? Est-ce pour avoir changé de lieu qu'ils perdraient de leur mérite et de leur valeur? L'obélisque de Luxor n'est-il pas le monolithe de la haute Egypte, et son transport miraculeux n'ajou(e-t-il pas à son intérêt?»
De l'obélisque de Luxor, le commissaire-priseur, dans ce brillant échantillon de ses lalents littéraires, saute à l'énumération des tableaux et des statues appartenant à la collection dont- il est chargé d'opérer la vente : «tableaux et statues, dit-il , qui semblent remonter au siècle fameux des Apelle et des Praxitèle ,» et il termine en assurant que depuis qu'il a l'honneur d'être commissaire-priseur, il n'a jamais rencontré une collection qui méritât d'inspirer autant d'intérêt aux .savants , aux artistes , aux amateurs, en un mot, à tous ceux qui aiment à suivre l'histoire de l'art dans ses progrès et sa décadence.
Comme vous voyez , le commissaire-priseur est à la hauteur du siècle , et manie la réclame aussi bien qu'homme de France. Soyons juste , et ajoutons qu'il a souvent un collaborateur pour la confection de semblables morceaux d'éloqueuce. Ce collabfiraleur est l'expert qu'il s'adjoint lorsque sa modestie ne lui permet pas de se croire suffisamment éclairé sur la valeur des objets et sur la désignation à leur donner dans le catalogue. Le commissaire-priseur n'est rien moins qu'un puits de science, et, .sans l'aide dePexperl, il lui serait fort difficile d'étiqueter convenablement ses marchandises. Est-ce lui . par hasard , qui , dans un amas confus de vieilles ferrailles , irait s'aviser de reconnaître :
— Des pièces en fil de fer pour l'étude de la iiéirologie cl de la Sjilanfhnohgic '> Pourrait-il davantage démêler :
— Le Spondylc royal :
lO.Î
— La Harpe impériale . ou Manteau de Saiut-James:
— L'Iridine de l'Inde, graud et bel individu , dont la charnière tuberculeuse , dans toute sa longueur, est des mieux caractérisées ;
— La C.alathée ;
— La Trigonie vivante;
— Les Porcelaines , Argus, Carte géographique , Peau de lièvre et Gésier?
Pourrait-il, dis-jc , s'il n'était soufflé par quelqu'un, démêler tout cela dans un las de produits animaux que ses études ne lui ont pas appris à appeler autrement que du nom vulgaire de coquilles? Le commissaire-priseur a , ma foi . bien autre chose à faire qu'à tourner des feuillets , et il ne voit guère des livres que leurs couvertures. Cela ne l'empêche pas d'avoir et d'exprimer, au besoin , son opinion en littérature. X ses yeux , le talent d'un écrivain est en raison directe du prix plus ou moins élevé de ses œuvres. 11 professe un grand mépris pour lapluparldesauteursdu jour. Mieux que personne .et sans les avoir lus , il a été à même d'apprécier le mérite de certains ouvrages dont les réclames des journaux ont constaté le rapide écoulement , et que le marchand, lassé d'attendre l'acheteur, s'est vu forcé de faire vendre en bloc par son ministère. Hélas! que de fonds de boutiques de libraires et d'éditeurs en déconfiture ont passé entre ses mains! Pour lui , son commerce est à l'abri des orages : les faillites et les banqueroutes ne l'atteignent jamais; bien loin de lui nuire , elles lui rapportent et , s'il ne .se plaît pas au mal , du moins , assis sur son estrade , le marteau d'ivoire à la main .
Tranquille, il voit passer les hommes et les temps.
La trompette dujugement dernier sonnerait, qu'on le verrait encore , assisté de .son cricur, vulgairement aboyeur, poursuivre le cours de .ses ventes et de ses adjudications. L'aboyeur est le compère , le bras droit du commi.ssaire-priseur. Son nom indique as.sezque son rôle ne consiste pas à rester muet : à lui de crier, de hurler sans cesse la dernière enchère. Inutile de dire qu'une poitrine de fer doit être l'apanage de celui qui se destine à CCS pénibles fonctions. L'aboycur fait en gros ce que lecommissaire-pri.seur fait en détail: l'un prépare . dégrossit la besogne; l'autre y met la dernière main. L'un est la gros.se caisse qui attire l'attention des badauds; l'autre le banquiste subtil qui ,d'un style chaud et coloré . trace à la galerie le panégyrique de l'incomparable onguent qu'il débite.
A côté de ces deu% physionomies si vives, si animées, si bruyantes du commissairepriseur et de l'aboyeur. remarquons, en passant , la figure muette et impassible du clerc chargé de dresser le bordereau des ventes. On dirait une huître entre deux perroquets criards.
Au milieu des marchands , qui sont les témoins habituels de .ses ventes , le commissairepriseur est à .son aise connue le poisson dans l'eau ; jamais acteur ne fut , plus que lui , silr de son public. Chaque fois qu'il lui prend fantaisie de faire une incursion dans le domaine de la plaisanterie, et cela lui arrive assez fréqucnnncnt , ses saillies mettent en liesse l'assistance entière; tous rient . même reux qui n'ont pas entendu. Les marchands n'ignorent pas que les petites causes produisent les grands effets . et ils lâchent ainsi de se rendre propice le comniissitire-priseur, cet astre dont ils sont les Irès-liumbles salcl-
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lites , el qui peut, à son gré, laisser tomber sur eux des rayons favorables , en ne poussant pas trop les enchères des objets dont ils veulent devenir adjudicataires. Au reste , le commissaire-priseur est la meilleure pâle d'homme qui soit au monde ; il n'a pas un brin de fiel ; ses discours respirent toujours la bonhomie la plus parfaite , surtout lorsqu'il converse avec une pratique :
«Eh bien! mon gros, dira-t-il, coniment vont le.i affaires?
— Eh! doucement, tout doucement.
— Ah! çà, nous ne faisons donc rien ensemble aujourd'hui?
— Dame! vous vendez tout à un prix... câ devient écœurant.
— Laisse donc; tu te plains toujours. On te donnerait les choses pour rien, que tu trouverais encore que c'est trop cher. Tiens , voici un petit lot qui doit t'aller comme un bas de soie. »
Le commissaire-priseur connaît les hommes : il sait se mettre à leur hauteur. Autant son langage est sans façon , commun , trivial , lorsqu'il s'adresse à un marchand , autant il devient recherché, poli, obséquieux, s'il s'agit de faire mordre à l'hameçon quelque amateur distingué. Souriant alors avec grâce, et arrondissant ses gestes, il s'exprimera de la manière suivante :
«Il me semble qu'il y a longtemps, monsieur, que je n'ai eu l'honneur de vous vendre quelque chose. J'ai là plusieurs objets fort rares, que je serais désespéré de voir passer en d'autres mains que les vôtres. Si cela peut vous être agréable, je vais les faire mettre en vente immédiatement. Veuillez donc vous donner la peine de vous asseoir.»
Le conimissaire-priseur serait l'être le plus heureuxde toute la cri'ation ,si son métier se bornait à faire des ventes. Mais, point de rose sans épines, point de vente sans inventaire. Dans l'inventaire , il est tout dépaysé : il n'a plus autour de lui ses figures d'habitude, et ressemble à une âme en peine. Sa mission est toute positive, toute prosaïque : elle consiste à aller fouiller les armoires , les bibliothèques , les greniers, oft sont renfermés les objets à estimer, ce dont il ne peut s'acquitter sans avaler force poussière. Pour surcroît de douleur, l'inventaire lui offre fort peu de bénéfice : 6 francs par vacation , et rien de plus. Je dis et rien de plus, parce que nous ne sommes plus au temps oCi, sous prétexte qu'il ressentait des atteintes de rhumatismes, que le baromètre annonçait la pluie, le comraissaire-priseur se permettait d'emprunter les cannes et les parapluies qui lui tombaient sous la main dans le cours de ses inventaires. — Les héritiers d'un commissaire-priseur, mort il y a quelques années, trouvèrent, dit-on , dans sa succession, des canues et des parapluies en a.ssez grande quantité pour pouvoir en monter une boutique. A l'heure qu'il est, lecommissairc-priseur est un trop gros personnage pour se permettre ces petites pirateries, et il a totalenieul renoncé aux bt'néfices de la cote<'^ : c'est ainsi (|u'on désignait les menus objets qu'il détournait de leur destination primitive pour se les attribuer. Les commissaires-priseurs marchent de pair avec le corps respectable des notaires, des avoués, des huissiers. Comme ceux-ci , ils se réunissent en chambre. L'établissement des commissaires-priseurs date de fort loin. Ils furent crées par Henri 11, en 1.55.3. Ils portaient alors le nom de .sergents-priscurs. Plus tard, sous Louis XIV, ils prirent celui d'huissiers-pri.seurs. Ce n'est qu'en 1801 , qu'ils reçurent leur dernière dénomination.
De même qu'il est des avocats sans cause, des médecins sans malade , des comédiens sans thi'àtre , des auteurs sans éditeur, on trouve aussi des commissaires-priseurs sans client. Ce sont les frelons, les sangsues de l'ordre; ils vivent de ce qui leur revient sur le partage de la caisse commune : celte caisse est formée par les 2 '/a P- •'/(|d(^poséssur le nicntani de chaque vente. De cette manière, ceux qui sont en chômage perpétuel tou- (•iient à p<Hi piès l'intérêt du prix de leurs charges.
Lesquatre-vingtscommis.saires-priseursdudi'partement de la Seine vécurent longtemps unis, et n'ayant pour leurs ventes qu'un local commun. t)r, un beau jour, le vent de la discorde «ioulHa p.irmi eux; et quelques-uns, formant scission , allèrent s'établir dans un vaste holel de la rue des Jciliu'urs, où ils font une concurrence redoutable A leurs confrères de la place de la Bour.s(^
Le conunissaire-priseur se faufile dans le mimde le pins possible; il y fait lâchasse aux clients, aux héritiers, ii tous ceux qui , n'ayant plus longtemps à vivre, peuvent , en partant pour l'autre monde, le recommander à leurs exécuteurs teslamenlaires. Dans ce dernier cas , on peut dire , sans jeu de mots , que , pour lui, la pratique commence alors qu'elle finit. Hais en quittant .ses ventes et ses inventaires pour rentrer dans la société, il ne peut pas parvenir à dc'pouiller le vieil homme, et il Ir.iîne partout avec lui les préoccupations de son état. A la promenade, au bal, au spectacle, à table même, il lève enchères et adjudications, et rumine dans sa lêle ce que pourrail produire la vente des objets qui s'offrent à sa vue : voitures, chevaux, livrées, bijoux, rideaux, banipielli's, luslres, tableaux, glaces, vins , mets, vaisselle, il prise tout; un peu plus, et il priscrail les hommes aussi bien que les choses. C'est vraiment un liomnu- dangereux !i inlroduire chez soi. Il n'y a pas à lui en faire accroire, (ju'il reste cinq minules dans une maison , cl il (wiirra dire à un centime près à combien .se monte la fortune mobiliairc de celui ipii l'occupe. Personne n'a mieux que lui l'espril de .son métier. Il ne s'amuse pas à jouer au dandy, à singer l'bonnne de loisir, comme l'agent de change : il se contenlede \ivre en bon bouigrois,en honnéle père de famille, dans un apparlenieiil vaste cl comiorlable, situé
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dans un des quartiers tranquilles de Paris. Les enfants du commissaire-priseur reçoivent dans un collrge l'éducation qu'on est convenu d'appi-ler éducation libérale. Sa femme, sans rivaliser tout à fait d'élég-ance avec la femme du notaire, ne laisse pourtant pas de s'habiller avec une certaine recherche : elle se fournit chez les meilleures faiseuses. Quant à lui,. «a mise est soigfnée, quoique fort simple, et rappelle celle de l'avoué, de l'huissier, de l'avocat. Habit, pantalon, gilet noirs, voilà pour la tenue ordinaire. La grande tenue . la tenue officielle \eut cnrore une écharpe noire; mais on lui voit rarement cet attribut de couleur lugubre : le commissaire-priseur redoute les quiproquos; la taille ceinte d'une écharpe noire, il ressemblerait exactement à un commissaire d'une autre espèce — qui le précède dans tous les lieux où il va faire des ventes après décès, — au commissaire des morts. 11 se borne donc à porter son écharpe daus sa poche, et ne la produit au jour que dans les grandes occasions; en cas de tumulte, par exemple, lorsqu'il a besoin de justifier de ses droits au titre d'officier public.
Tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse, dit le proverbe : à force de répéter la formule ordinaire : «une, deux, et trois fois, per.sonne n'eu veut plus... bien vu... bien entendu... pas de regret... adjugé...» la voix du commissaire-priseur finit aussi par se casser. C'est pour lui le signal de la retraite. Alors il abdique le marteau d'ivoire, en frappe un dernier coup pour adjuger sa charge au plus offrant, et jouit à son tour des douceurs du far niente.
Terminons en réparant un oubli. .4 l'instar des autres hommes, le commissaire-priseur peut avoir son dada, sa manie; mais il est rarement collectionneur, et il donne en cela un grand exemple de .sagesse. Placé, comme il l'est, au milieu d'une avalanche perpétuelle de vieilleries, de curiosités, que deviendraient ses honoraires, si une folle passion le précipitait dans la voie des achats pour son propre compte! Voir c'est avoir : telle est sa devise.
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4M LE FIUS.ME,
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LE PARISIEN EN PROVINCE
N a souvent loiirnc en ridicule le provincial qui vienlà Paris ;on s'est plu à le faire le héros des histoires les plus faciHieuses , et pour tracer son portrait . on a fait choix des masques les plus grotesques. Je crois que si le provincial tenait à ne pas être en reste de bons procédés, il lui serait facile de prendre une belle revanche. Le Parisien en province n'offre pas une fig^ure moins originale et moins amusante que celle du provincial à Paris; et s'il a été permis d'assaillir outre mesure celui-ci des traits de la satire et de la nmquerie , je ne sache pas qu'il existe , en faveur de celui-là , aucun privilège qui le mette à l'abri de justes repi-ésailles. Mais la raillerie, dira-t-ou, a prétendu seulement atteindre, parmi les provinciaux , ceux qu'elle pouvait à bon droit considérer comme faisant partie de sou domaine; elle a constamment respecté les hommes qui , apportant à Paris leur tribut desprit et de science, ont fait de celte capitale le centre des arts et des lettres , et lui ont donné la suprématie sur les villes les plus éclairées de rKuropc. A la bonne heure ; je ne prétends pas non plus que tout Parisien , quel qu'il soit , passant en province , doive y fournir le sujet d'une caricature. Je me bornerai à exercer mon crayon sur les physionomies qui me paraissent quelque peu prêtera la charge , et celle.s-ci , je les résumerai toutes dans la figure d'un original de ma connaissance , Anacharsis Bobinard.
Quelle était, à Paris , l'existence de Bobinard au nuunent où il fut obligé de quitter cet Eden de la jeunesse pour aller habiter la positive tl commerçante ville de iNantes ? Commis dans un magasiu de nouveautés , il se levait chaque jour ;\ cinq heures du matin , cl jusqu'à six heures du .soir il déballait, mesurait et remballait le .salin, le mérinos, l'indienne et le calicot , libreà peine d'accorder quelques miiiules à .s(ui frugal déjeuner. Sa journée faite, il se hâtait d'aller au rcstaurani, pour y procurerà«on isloniac le médiocre comfort d'un dînera vingt-cinq sous; puis , si la .soirée était belle, il l'employait en flâneties sur le boulevard , au Palais-Royal , dans les Champs-Elysées ; s'il pleu\ait , il se réfugiait dans sa mansarde, ofi il altendait assez patiennnent l'heure du repos, en compagnie de quel- (|ue roman de Paul de Kock. Après six jours d'une régularité malliémaliquc , \euait enfin le dimanche , .sini jour de iibrrté et de joveux désordre. Alors sortait de l'armoire , dans un état soigncu.sement conservé , l'habit noir, le pantalon de Casimir, le brillant gilet de soie, dont la poche se gonllait vaniteu.sement detoutes les économies de la .semaine.
Pendant que Bobinard s'élreignait la taille, ajustait le nœud de .sa cravate , promenait sur sa chevelure uiu' couche de fine ponnnade au jasmin , une autre toilette .s'achevait dans la mansarde eu face: c'était celle d'iiiic pclil<- brodeuse, (|uc sa sensibilité nalurclle
LE l'AlUSIEN EN PROVINCE. 4 1;-.
avait mal protégée contre les pressantes attaques du séduisant commis. L'été, on allait faire une promenade à âne à Romainvillc ou à Montmorency; l'hiver on se permettait le dîner à deux francs au Palais- Royal , après quoi , l'on courait à la Gailé ou à l\linbigu, maudire Saint-Ernest et Ddaislre , cl s'apitoyer sur les infortunes de madame Gautier el de Francisque aîné. Telle était la vie de Bobinard ; (elle est, en général , à Paris , celle des jeunes gens sans fortune que vous voyez pulluler dans les magasins des quartiers Saint-Denis, Saint-Marlin et Saint-lionoré.
Héritier futur d'une taule fort riche qui l'appelait auprès d'elle , Bobinard aurait dû trouver dans son changement de position mille motifs pour se réjouir; mais , en digne Parisien, il cùl cru déroger si , à peine installé dans la diligence, il n'avait manifesté une profonde affliction , et fait un appel aux sympathies de ses compagnons de voyage. Dans quelle Sibérie , au milieu de quel peuple sauvage, allaient se flétrir ses plus belles années ! Pour quelle fade el monotone existence on l'arrachait à la vie si pimpante , si variée ,si parfumée , si joyeuse, de son bien-aimé Paris! Et, pendant la route, sa mauvaise humeur s'exhalait sur les objets les plus dignes de fixer l'attention du voyageur. Qu'étaient Orléans, Tours, Angers , sinon de misérables villages , qu'il daignait tout au plus comparer à Vaugirard ou à Montrouge? Les chemins de halage delà Seine n'étaient-ils pas mille fois plus pittoresques que les rives fertiles de la Loire ? Les coteaux de la Touraine offraient-ils rien qui put l'indemniser de sa butte Montmartre et de son mont Valérien ? Ah ! qu'il était aisé de voir que ces routes , ces arbres , ce fleuve , étaient des routes de province , des arbres de province , un fleuve de province !
Arrivé à Nantes , Bubinard consacra les premiers moments de son séjour à l'examen de la ville el de ses monuments. C'étaient à chaque pas de nouvelles exclamations: que celle rue est étroite el courte ! que cette place est mesquine ! Où sont mes tours de Notre-Dame, mon Louvre, mon Panthéon ? Si on le conduisait sur le port , toute cette forêt de mâts lui semblait digne à peine d'être exploitée en bois de chauffage; à la vue des bateaux à vapeur qui sillonnent la Loire d'Angers à Paimbœuf , il s'écriait : «Ou'esl-ce que ces coquilles de noix à côté du bateau à vapeur de Saint-Cloud?» Et il fut sur le pointde se fâcher tout rouge contre quelqu'un qui lui fil observer que ce bateau , l'objet de son admiration , était précisément sorti des chantiers de Nantes, el l'un des plus petits qui y eussent été construits.
Enfin , n'ayant pas d'autre parti à prendre , force lui fut de se résigner à vivre dans ce misérable trou, comme il disait. Mais, pensa-1-il, je nie garderai bien dedescendrejusqu'à ces épais et ignares provinciaux : n'oublions pas queje représente ici le pays des lumières, du savoir-vivre, de l'élégance et du bon ton; il faut queje tienne incessamment à genoux devant ma personne le crétinisme de ces gens-l;\.
Vous ne sauriez vous représenter, à partir de ce moment , la jactance, la vantardise, la hâblerie de Bobinard. Ses manières et .ses discours sont d'une impertinence achevée. Le Gascon , tant célébré connue le héros de la menUrie , ne saurait entrer en comparaison avec lui.
il s'informe quel esl, dans la ville , le lailleur en renom ; il le fait venir, et lui commande des habits : «Je n'ose pas, lui dit-il avec un insolent sourire d'indulgence, vous demand'.r que tout cela soit de bon goill ; tâchez , du moins , que ce ne soit pas ridicule. » Il essaie, cl fait reloucher vingt fois la redingi)te, le pantalon , le gilet : aujourd'hui c'est un sous-pied qui i.'cniboîle pas la botte avec grâce; demain ce sont des revers qui n'ont pas le chique ; il met à bout la patience de l'ouvrier. Lorsque, enfin, il s'est décidé â recevoir les objets comme à peu près confectionnés, il ne mamiue pas de dire en entrant dans chacune des maisons où il est admis : «Je vous demande pardon de me présenter
a.ms\ fagoté. Hiimann rirait bien de rue voir habillé de la sorte, lui quej'ai tant de fois
gourmande pour la coupe de mes pantalons!
Va-t-il au spectacle, il a grand soin de ne faire son entrée que vers le milieu de la seconde pièce; il parle tout haut à l'ouvreuse, dérange vingt personnes pour aller s'installer sur le devant du balcon , tourne le dos à la scène, et promène son binocle de loge en loge. Au moment oft l'attention du piil)lic est le plus captivée par quelque situation pathétique, il part d'un éclat de rire, et si on lui crie : dut t.' il rit encore plus fort. Il se donne tautde mouvement, et fait tant de bruit, que bientôt se dirigent sur lui tous les regards; les spectateurs chuchottent en se le désignant mutuellement; il entend de tous côtés circuler ces mots : « C'est le Parisien »; et il se rengorge. Une triple salve d'applaudissements accueille l'actrice qui vient de chanter le grand air du Domino noir; il lance an parterre un ironique wh/'.' peuh! qu'il accompagne d'un haussement d'épaules des plus méprisants : « Mais, monsieur, lui fait observer son voisin , cette actrice est madame Cinti- Damoreau , que nous avons le bonheur de posséder pour quelques jours.» Vous croyez que celte observation le déconcerte? Point du tout; et il répond avec un aplomb imperturbable : «C'est possible; mais la Damorcau n'est pas eu voix ce soir -.je ne l'ai jamais entendue chauler si mal à Paris. »
C'est surtout au milieu d'un cercle déjeunes gens qu'il est curieux de l'étudier. Avec quel sans-gêne admirable il coupe la conversation, et s'empare de la parole, tranchant sur tout , louant ce qu'on critique , blâmant ce qu'on loue , afin de se donner des airs de connaisseur , entassantavec une merveilleuse volubilité platitudes sur platitudes, et n'admctlant pas qu'il puisse s'élever le plus léger doute sur l'infaillibilité de ses arrêts. Voulez-vous le rendre intarissable? Mettez-le sur la voie de ses bonnes fortunes à Paris. II vous dira à demi-voix, comme s'il craignait d'effaroucher sa propre modestie, que chacune de ses journées était marquée par quelque glorieux triomphe; il avouera même avec humilité que son nom était deveuu, pour ainsi dire, un scandale, et que des appréhensions, malheureusement trop motivées, lui fai.saicnt fermer la porte de toutes les mai.sons où il y avait de jolies filles à marier. Baronnes , comtes.ses , duches.ses , se l'étaient disputé, cl il lui serait impossible de dire au juste le nombre de maris qu'il avait eu le désagrément de bles.ser au bois de Boulogne. Si, dans l'énumération des belles femmes de la capitale, il lui arrive de prononcer un nom qui commande le respect, et qu'un de ses auditeurs .se hasarde à lui dire : «Ce nom-là n'a jamais donné prise à la médi.sancc », il répond tranquillement : «Vous croyez ?» et se met A rire d'un air qui signifie : j'ai par-devers moi d'excellentes raisons de n'en rien croire.
Mais cette fatuité, ce n'est pas .seulement en malièi'c d'amours qu'elle s'exerce. La réputation d'homme à la mode ne lui suffit pas; il faut encore qu'on le croie un homme important en littérature et en politique. Au.ssi [wrle-t-il souvent, et avec complaisance, de SCS bons amis TIticrs et Fittor lliigv ; il a vécu dans la plus grande familiarité avec Lamartine et Alexandre Dumas ; il dînait une fois par semaine chez Guizot, et Scribe ne se frtl pas permis de donner une pièce au Théâtre-Français sans lui en avoir fait préalablement la lecture. II se rappelle qu'étant de soirée chez M. de Broglie , il parvint , dans une chaleureuse improvisation, à démontrer que M. Mole n'eulendail rien à la question d'Orient. Tous les cabinets lui ont fait faire des offres; il n'a lenu qu'à lui d'occuper un poste élevé dans la diplomatie: il a préféré garder son indépemlance et son franc-parler. Il raconte â qui veut l'entendre (jue , dînant un jour aux Tuileries, en .sa (|uali(é d'officier de la garde nationale, il se permit de faire au roi une observation qui inoliva le changement de tout un paragraphi- du discours de la couronne.
.\ '.liiez pas crdire (|u'il |)Liissc se |)ré.seMlei- une ciieoMSIancc rapal)le de di'umuler le
LE PARISIEN EN PROVINCE. 417
sang-froid de Bobiiiaid. Le hasard voulut qu'un de nos illustres, dont il s'était intitulé l'ami intime , se trouvant momentanément à Nantes , passât dans la même rue que lui, et sur le même trottoir. Quelqu'un le tira par le bras, et lui dit :
«A quoi pensez-vous? voilà votre ami, M. C***, dont vous m'avez tant parlé. Vous ne le voyez donc pas?
— Pardon .je l'ai parfaitement vu.
— .M. C" lui-même a passé sans avoir l'air de faire attention à vous, absolument comme s'il ne vous connaissait point.
— Je vous garantis qu'il m'a très-bien reconnu.
— D'où vient alors que vous ne vous êtes ni salués ni serré la main ?
— Nous avons d'excellentes raisons pour cela.
— Vraiment! Y aurait-il eu entre vous quelque chose?
— Oui; nous sommes eu froid. J'ai le malheur d'être franc, et lorsqu'il me fit lecture de la tragédie qu'il destinait au début de la petite Hachel, je ne pus comprimer un bâillement qu'il ne me pardonnera jamais.»
Toutes ces dioses, débitées avec assurance, ne laissent pas de produire pendant quelques jours un certain effet. Mais notre Parisien ne tarde pas à s'apercevoir qu'il s'est étrangement mépris sur notre époque, et qu'il a eu tort de s'appliquer le proverbe. A beau mentir qui vient (le loin. C'est que, en effet, il n'y a plus aujourd'hui de la province à Pari^la même distance qu'autrefois. Les communications sont si rapides et si fréquentes, les intérêts commerciaux et politiques se rapprocheut et se confondent en tant de points, il se fait des deux parts un échange si actif en fait d'arts et de sciences, les journaux , les publications de toute nature , sont tellement répandus, et rayonnent avec tant de vitesse du centre à la circonférence , que le provincial connaît son Paris , e* sait , à quelques heures près , ce qui s'y passe , aussi promptement et aussi bien que le Parisien lui-même. Il en résulte qu'un hâbleur de l'espèce de Bubinard ne saurait persévérer dans son rôle sans s'exposer à «trc bientôt moqué, hué, sifflé. Le Ptiiixien en province voit donc chaque jour se resserrer le cercle où peut s'exercer sa jactance ; il ne lui reste plus guère à exploiter que quelque misérable village du Jura ou des Pyrénées.
LE p1\IS,\IE.
LES RÉFRACTAIRES
oiLA un mol avec lequel on a fait bien des drames et bien des nouvelles; soyez assurés, cependaril, que Tavenir nous en réserve bien d'autres encore. Les coulisses du boulevard du crime et les revues du faubourg Saint-Germain ne laisseront pas lonfftemps chômer ce nom-là. Il eu est des réfractaires de l'ère constitutionnelle conimedes capitaines d'aventure du moyen âge : tous les .semestres, à peft près, quelquejournal ou quelque théâtre les met en action. Le casque a fait place au feutre troué, la cuirasse reluisante, à la vesie de bure, la longue rapière, au fusil rouillé par la pluie: c'est toujours une vie semée de craintes et d'espérances, une existence en pleine campagne , sous l'ombre humide des forêts , dans les clairières verdoyantes , sous le couvert des taillis. Mais cette fois le héros ne marche pas gaiement à la face du .soleil; hardi et joyeux, il erreçà et là le long des sentiers solitaires, dans les vallons obscurs, sur les plateaux dé.seris ; il rampe ans alentours des fermes bruyantes , se glisse aux approches des villages populeux, et fi-anchit d'un bond la grand'route où reluit la plaque du garde champêtre. L'un avait à sa suite une compagnie de ces francs archers qui ne craignaient rien , ni le peuple , ni le roi , et Dieu moins encore que le roi. Ceux-ci , au contraire, appellent sur leurs traces le gendarme patient et résolu , qui seul passe oi'i ils ont passé, gravit sur leurs pas la haute colline, et traverse le marais bourbeux .sans craindre la fatigue qui l'allend toujours, et la balle qui le frappe quelquefois.
Selon qu'on est ahoniu' à la (Gazette de Franic ou au Constitulionnil, le réfractaire est un héros ou un bandit. Le plus souvent il n'est ni l'un ni l'autre. Mais il arrive jwrfois que le paysan qui a quitte sa chaumière, parce qu'il ne voulait pas manger le p;iin du roi dans des caJernes , devient celui-ci ou celui-là , suivant les circonstances. Dans les temps de trouble , c'est le hasai-d qui en décide, rependani la route du crime étant moins ardue que celle de l'héroismcel les circonstances ne poussant guère que ceux qui. ont la noblcs.ie du C(eur. chose plus rare que la noblesse du blaTon , il ne faut ptunt .s'étonner si , au demeurant , il y a moins de héros que de bandil.s.
Il en est des causes qui engagent le conscrit à resl<'r dans ses foyers maigre la loi comme de toutes celles qui décident des grandes actions de la vie. Il est rare qu'elles ne .soient pas multiples et di\crscs. Te n'e.it point le résultat prévu d'une volonté ferme et d'une ré.solution motivée d'avance ; c'est ordinairement le résultat accidentel de circonstance.^ fortuites. Souvent, la veille du jour où le conscrit a cherche un asibdans les bois, il avait pleuré sur le sein de sa mère en rercvanl le baircr d'adieu. Il :i suffi d'une nuit et d'un rêve pour le mettre ey revolîe contre la loi.
•LES Rl'lFRACTAlRES. iin
Il est des conscrits timides qui, n'ayanl pas vu revenir au village ceux qui sont parlis autrefois, s'épouvantent quand vient leur loui' de l('s suivie. Ils ont enlendn , pendant les longues veillées de l'hiver, des récils terribles de batailles où la mitraille fauchait les hommes comme des épis mûrs. De pauvres mères portaient le deuil de soldats morts au loin sur une terre brûlante, où la voix du prêtre n'avait pas consolé leur agonie, ou béni leur tombe sanglante. De jeunes filles vieillissaient en attendant leurs fiancés. Alors la conscription venait atteindre ceux qui entendaient et voyaient toutes ces choses A l'âge où le cœur s'ouvre aux rêves d'amour; ces esprits craintifs, habitués aux joies paisibles du di manche, aux tranquilles travaux de la semaiue, .s'effarouchaient à la pensée d'un avenir mystérieux et sombre, où, pour gagner des épaulettes , une croix, qui rayonnent à l'horizon, il faut exposer sa vie vingt fois dans une carrière pleine de périls. Ceux-là pleurent, s'effrayent , hésitent, et la peur les fait réfractaires. C'est le petit nombre.
Il en est d'autres qui aiment leur pauvre village comme les Mohicans aimaient leurs prairies. La cloche de la petite église » une voix qui parle à leur cœur: c'est sous cette voiite crevassée que la main tremblante du vieux curé a versé l'eau du baptême sur leur front; ce toit humble et misérable a protégé leur .sommeil depuis vingt ans, et chaque matin leur voix joyeuse y saluait l'aurore avant les petits oiseaux. C'est lîi qu'une jeune fille a écouté, confuse et rougissante, les premières paroles d'amour que leurs lèvres aient bégayées. Ils .savent les noms de tous les habitants du canton; tout s'ouvre à leur appro che, la main, le cœur et la 'maison. Enfants, ils ont rampé sur cette herbe ; jeunes hommes, ils ont dansé sous ces arbres; il n'est pas un sentier, pas un ruisseau , pas une cabane, pas un pli du terrain, qui ne leur rappelle un souvenir. C'est là qu'ils ont aimé, souffert, pleuré; leur famille dort à quelques pas du hameau, dans ces petits cimetières de campagne si calmes et si pieux: il leur semble que le départ, c'est l'exil; que jamais ils ne reverrout la fumée du village , si par hasard ils quittent le pays. Sitôt qu'ils ont tiré le • numéro fatal qui les appelle à l'armée, ils .se dé.sespèrent; ils cherchent à mettre en défaut le conseil de révision ; puis enfin , quand vient le jour où il leur faut partir pour la garnison , leur courage faiblit et le désespoir les arrête. Ceux-là sont des montagnards; c'est l'amour du sol qui les fait réfractaires.
Quelques-uns demeurent au pays, parce qu'une jeune fille chaque .soir les attend derlière la haie du jardin. Cherchez au fond de toutes choses, et vous y trouverez toujours * un peu d'amour. Ils ont trouvé le bonheur ; ils n'ont que faire de la gloire : leur patrie , à eux, c'est la pelouse où ils dansent en se tenant la main , la prairie où ils se renéontreni par hasard , le vieux tronc moussu où ils s'asseyent; ce sont toutes ces choses qui leur rappellent un sourire, un aveu, un baiser, souvenirs pleins d'espérances! 11 y a beaucoup de Paris au village , autant que d'ilélèiies en sabots; et l'amour qui perdit Troie peut (wiecnc faire des réfractaires, lui qui ne peut plus faire de favorites.
Mais une cause toujours agissante , et nialheureu.sement toujours exploitée depuis cinquante ans , "se joint à toutes ces causes. La politique, cette passion qui supplée à toutes les passions, s'empare merveilleusement de toutes les douleiirs qui fermentent dans le cœur des jeunes .soldats, .se fait une arme de leur colère , de leurs craintes, de leurs angoisses, et soufflant à leurs oreilles des mots qu'ils ne roniprennent pas, mais qui, pour eux, signifient indépendance et liberté, les pou-sse hardiment dans une voie de révolte. Le laboureur, forcé de quitter la charrue , a pris le fusil, mais il le tourne contre les hicus. Les premiers chouans furent des réfractaires. La Vendée se .souleva coiilre la conscription , et des armées de réfractaires combattirent pour rester dajis leurs foyers. Des gentilshommes se trouvaient par là, et l'on fil une guerre de principes de ce qui élail une révolte contre la guerre. C'est pncorc aujourd'hui la même chose . avec les modifications
qu'un demi -siècle apporte dans les affaires de ce monde , où les plus longues durent si
peu.
Les chouans de 1830 sont les fils légitimes des chouans de 93; seulement ils sont moins nombreux: deux générations ont passé sur la France. Les résultats sont moindres, mais les causes sont les mêmes. Les mêmes passions ont été exploitées au nom des mêmes principes, à peu près par les mêmes hommes. On a mêlé le nom de Dieu à une affaire qui ne le concernait pas, et parlé du roi à des gens qui ne le connaissaient guère ; et il s'est trouvé que de pauvres diables , qui en avaient une médiocre envie , ont été embrigadés pour le service de la bonne cause, lorsqu'ils ne pensaient qu'à éviter les ennuis de la charge en douze temps, et la fraternité de la gamelle.
C'est là l'histoire de beaucoup de réfractaires poussés à la révolte à main armée par des chefs de file qui faisaient bonne chère en leurs châteaux, tandis que leurs soldats guerroyaient à leur profil en rase campagne. Un petit nombre sait ce qu'il fait, et le fait résolument. Ceux-là, étant trop pauvres et tiop braves pour quitter la France, se ballent et se font tuer. Les réfractaires sont alors les émigrés du peuple. Il y avait , en 1 830 comme en 17y3, des Cathelineau, des Charette, des Slofflet, parmi les chouans vendéens-, mais ceux-ci sont morts inconnus; les circonstances leur out fait défaut. La Vendée a fait place au Bocage, et, ne pouvant avoir de Lescure, le Bocage a eu Diot.
Après la Vendée, ce sont les pays de montagnes qui fournissent le plus de réfractaires. Les Cévennes, l'Auvergne, les départements qui longent les P*y rénées, la Corse; partout enfin où l'amour du sol est inné dans le cœur de l'habitant. Les riches vignobles <lc la Bourgogne , les grasses prairies de la Normandie , les fertiles plaines de la Flandre, en comptent à peine quelques-uns: aussi ces provinces sont-elles en grande estime auprès du ministre de la guerre. Si quelque Dupin militaire faisait une carte statistique de la • France sous le point de vue du recrulemeul, ce ne sont point celles-là qu'il cou\ rirait de la sombre teinte noire. L'homme quitte sans regret les lieux où il a vécu sans peine. La douleur est le ciment de l'amour. Qui ne sait aussi l'amour profond et tenace du Savoyard pour ses montagnes neigeuses, du Highlauder pour k^ glens sauvages de l'Rcos.se, de l'Auvergnat pour ses âpres collines, du Breton pour ses landes dé.solées, du Corse pourses maquis.
Lorsque la crainte ou la passion , le désir de l'indépendance ou la croyance politique, ont transformé le jeune soldat en réfractairc , sitôt que le jour du départ est pas.sé sans qu'un motif légitime l'ait dispensé de paraître au chef-lieu , à l'heure de la re\ ue . les j;cudarmes se rendent au domicile du délinquant. Les larmes d'une vieille nu''re leur disent assez le motif de .son ab.sence. Le conscrit vient d'allmner sa pipe a\ec l'ordre de route émané du ministère, et il a pris le chemin des montagnes ou des bois. Bicnirtt .sou signalement circule de brigade en brigade; on le fait connaître aux gardes champêlres, aux douaniers, aux gardcs-c6tes, à tous les agents de la force publique. La chasse au réfractaire s'organise dans tout le canton : il faut qu'il soit arrêté, ou tué .sll résiste. (In bat la campagne en toussons, et à toute heure; il est poursuivi sans relâche etsansirêve, de jour et de nuit; on fouille les gorges obscures, les vallons écartés, les grottes, les laillis;on suit patiemment ses traces; on .s'embusque au délourdes sentiers, dans Icsrniiies du vieux manoir, aux portes des fermes; on qucslionne la lavandière qui cliunle accroupie au bord du ruisseau, l'enfanl qui pa.s.se sur le chemin , le berger qui Mille sur lesgiands Iroupeaux, dra|H; dans sou manteau de laine, la ser\anle d'auberge, alerte cl joyeuse comme l'oiseau des champs: c'est une poursuite infaligableqtie le temps ne saurail lasser. ■Mais le réfractaire a, lui aussi, une palicnre à l'épreuve du temps: il recule lorscju'on a\ance. va el vient, leste, rapide , l'a'il ouvert, l'oreille au guel comme le lic\rc lonniaui
LES RIÎFHACTAIRES. i21
autour de son gîte. Qui connaît mieux ([uc lui les retraites les plus srtres, le rocher creux au flanc de la colline, le chénc évidé de la mrèt, l'afWl du chasseur -près de i'élanç. Il n'est point de clairière où il n'ait déniché d-; petits oiseaux , point de traînes où il n'ait passé toutenfant. Et d'ailleurs, s'il n'a pas d'alliés, n'a-t-il pas beaucoup d'amis? Il a embrassé la lavandière sur l'épaule, un jour qu'elle baignait ses pieds nus dans la fontaine; il a cueilli des pommes pour l'enfant ; il a ramené une brebis égarée au troupeau du berger; il a dansé avec la fille d'auberge. Toys ces amis occultes éludent les questions, et ne savent jamais de qui le gendarme veut parler: il n'y a rien de plus impénétrable que la bonhomie du paysan; toute la science d'un diplomate échouerait devant cette ruse d'autant plus puissante qu'elle est inerte, et qui simule la naïveté. Le rcfractaire poursuivi trouve donc un asile partout, ou, du moins, presque parout; il dort à l'abri dans la grange ou dans l'étable, sous le chaume et sur la paille. Si le maître de la maison , à qui la richesse enseigne la pru(lence , refu.se de le recevoir, il y a par là une servante accorte qui ouvre nuitamment la porte de la ferme, et prend la main du réfiac taire en jetant un os au chien qui grotide. Le malin , il s'éloigne d'un pied leste; il n'a plus faim, et il n'est plus fatigué. Tout le village s'emploie à le sauver; une grande camaraderie le protège; la cause de sa mère est celle de toutes les mères; sa voix suppliante couvre celle du préfet. L'n pacte tacite lie toute la population. C'est une association mystérieuse qui agit avec un merveilleux ensemble, sans que les membres se .soient concertés les uns les autres.
Et puis, ne le sait-on pas? il y a dans tous les pays, en France comme en Espagne, comme en Ëcos.se, comme partout, un sentiment inné chez le peuple, qui le pousse à se faire le protecteur du faible contre le fort. Tous ceux qui résistent à l'autorité sont les bien venus auprès de lui. Sa sympathie est acquise d'avance à quiconque se révolte hardiment contre le pouvoir, quel qu'il soit. C'est une protestation à laquelle il doit aide et secours, car il lui semble que la révolte plaide sa cause, à lui, peuple, qui travaille et souffre. Ainsi les .lacques en France, et les Outlaws en Angleterre, pendant les guerres du moyen âge, trouvaient asile chez le pauvre paysan. Ils le pillaient quelquefois, mais n'importe; le Jacques et l'Outlaw avaient travaillé et souffert avec lui : leur commune origine était un baptême qui les lavait de leurs fautes. Encore aujourd'hui les bandits espagnols des sierras viennent s'asseoir gaiement au soleil , sous la treille des posadas, et l'aubergiste se garde bien d'en parler à Vajuntamiento ; ils boivent au même verre, et se séparent en se touchant la main. Le paysan assassinera le bandit peut-être, si le bandit l'a molesté, mais il ne le dénoncira pas; longtemps il l'a protégé et secouru, et certainement la veille du jour où il lui plantera son couteau dans le cœur, il aura partagé avec lui sa gousse d'ail et son morceau de pain. La popularité des contrebandiers , qui chaque jour échangent des coups de fusil avec les douanicr.s, est proveibiale sur les deux versants des Pyrénées, et en Bretagne aussi comme en Andalousie.
Ce que le peuple des campagnes faisait au moyen âge pour les Jacques , il le fait aujourd'hui pour les réfractaires; les réfractaires sont les Outlaws du dix - neuvième siècle.
Ce n'est donc point une chose facile que l'arrestation des réfractaires, malgré l'étendue des moyens d'action que possède le gouvernement. Il en est qui vieillissent et meurent sans que la loi ait obtenu justice. Jamais la main d'un gendarme n'a pu toucher leur épaule : ceux-là , 'I est vrai . sont en petit nombre ; beaucoup se soumettent volontairement, et sont dirigés sur leur corps, et quelquefois mê;ne rendus à leurs foyers après avoir passé devant un conseil de guerre , ([ui , prenant en considération cet acte de soumission, les traite, le plus souvent , assez doucement. Pour quelques-uns. le temps efface
le souvenir de la faute : l'âge est une prescription. Mais, hélas! il en est d'autres qui meurent tués par4e sabre ou le fusil, en guerre ouverte contre la société, terrible holocauste offert h la loi , cette souveraine puissance qui demande encore des victimes humaines, comme les dieux sanglants du paganisme!
Les conditions du réfraclaire varient selon les pays. La tradition , cette loi orale et populaire, influe sur sa destinée aussi bien que les mœurs de la population et la nature du sol; il fait à peu près toujours ce que.ses frères aînés ont fait. Dans tous les départements de l'ancienne Auvergne, la Lozère, le Cantal, le Puy-de-Dôme, dans le Périgord et le Rouergue, dans le Vivarais et le Quercy, les réfractaires , retenus au pays par l'amour du sol et l'effroi qu'un avenir inconnu inspire toujours aux esprits faibles et ignorants, .se livrent à toutes sortes d'industries pour échapper aux recherches de la gendarmerie. Protégés par la configuration même du pays et les sympathies des habitants , ils trouvent à vivre dans les montagnes «ans trop de peine. Tantôt pâtres, ils conduisent de grands troupeaux aux pâturages , sur des hauteurs où l'ordre légal .se hasarde rarement; tantôt colporteurs , ils pérégrinent de hameau en hameau avec un ballot de menues marchandises sur leurs épaules; valets de labour, ils travaillent dans les fermes écartées , où leur présence , connue de tous , n'est trahie par personne. Si par hasard le chef de la brigade voisine, en échangeant quelques verres de vin avec un cabaretier, conçoit quelques soupçons; le réfractaire, averti par une police amie, s'éloigne de son asile temporaire, et le brigadier, malgré toute .<on activité, en est pour .ses courses e( ses petits verres : l'oiseau n'est jamais au nid quand le nid est découvert.
Né pauvre , le réfractaire a vécu pauvrement; il se contente donc de peu. Au besoin , il couche à la belle étoile, et mange du pain dur: que lui importe, pourvu qu'en passant la jeune fille lui jette un sourire avec le refrain de sa chanson , pourvu que ,sa vieille mère l'embrasse sur la lisière du bois, pourvu . surtcuit , qu'il i-espire en liberté l'air vif de ses montagnes. Au demeurant, il n'y a dans sa vie qu'un peu de mjMère de plus. Sa fiancée, en attendant qu'elle soit Sa femme, devient sa maîtresse; quant A ses amis, ils ne changent pas. Il vivait de sa faux ou de .sa bêche ; il vivra de .son fusil : l'instrument de travail seul est changé. Tous les paysans de France savent manier les armes à feu : le réfractaire était laboureur, il deviendra braconnier. Les gardes champêtres , qui sont du pays, ferment assez volontiers les yeux ; les lapins seuls souffrent de cet état de choses; quandjls sont morts, la servante de M. le sous-préfel les achète, et l'autorité les mange sans reconnaître au goût le gibier dont le trépas est une illégalité.
L'es insoumis, ainsi que les appellent les journaux du gouvernement, s'habituent aisément à ce genre de vie, attendant qu'il plaise A Dieu ou aux révolutions de su.sciler quelque circonstance favorable qui leur permette d'en faire légitimer tous les actes et toutes les conséquences.
De Perpignan à Bayonne, dans tous les départements limitrophes de l'Espagne, dan.<i les Vosges et le Jura, le long des Alpes, les réfractaires sont ordinairement contrebandiers. Ils sont aussi contrebandiers, les réfractaires des côtes de la Bretagne et de la Normandie. Mais si les uns exercent à pied, et tout au plus quelquefois !\ cheval, ceux-ci exercent en bateau: avant d'être insoumis, ils étaient marins. Ici la vie du réfraclaire commence à courir un double danger. Si les agents du ministère de la guerre ne lui laissaient guère de repos, voici maintenant les agents du ministère des finances qui s'apprêtent à- lui faire bonne chas.sc. Le gouvernement ne pardonne pas les crinn-s qui s'adrcs.sent au fisc. Le trésor est le cœur de l'Etat , et c'est l'allaqucr au cœur, que s'atlaquer aux douanes. Voilà donc deux ennemis implacables acharnés A la poursuite du réfractaire.
LES RÉFRACTAIRES. 42:5
Loin de lui manquer, la prolecliou occulte de la population redouble d'aclivilé dans ces circonstances périlleuses. Chacun vient en aide au contrebandier qui trompe le fisc au profit des contribuables: nuire au gouvernement d'abord , et faire quelque bonne affaire ensuite, c'est prendre deux plaisirs à la fois. L'égoïsme se trouve donc d'accord avec la générosité. On donne asile à l'homme qui fraude, au contumace qui vend à bon compte. A ce métier-là le réfraclairc , quand il n'attrape pas quelque balle, attrape quelque argent; au bout d'un certain temps il se trouve à la tête d'un comforlable régiment de pièces décent sous. Il n'est pas rarealorsdelui voir faire sa soumission: il se livre aux gendarmes, se laisse incorporer gaiement, et achète un remplaçant, un pauvre camarade qui aura fait de mauvaises affaires. Quitte envers le ministre de la guerre, vous croyez peut-être que l'ex-réfractaire va signer la paix avec le ministre des finances? Point ; quand on a goûté de la vie aventureuse , on ne divorce plus avec les aventures. Les pionniers de l'Amérique du Nord médirent dans les bois. Il y a dans le péril une fascination qui entraîne et séduit. La contrebande est une sorte de coudottiérisme où, à l'espérance de faire fortune , se joint le charme d'une existence animée et remuante. Un sait que le repos fatigue les marins ; le calme du foyer serait, pour le contrebandier, ce que la nostalgie est pour le montagnard. L'esprit a sa patrie où il aime à vivre , et sa patrie , à lui, c'est le danger. Le réfraclaire-conlrebandier se soumet pour avoir le droit d'épouser la jolie fille qui si souvent a déjoué les ruses des douaniers en donnant le signal du départ; s'il n'avait pas de maîtresse par là , sur la côte ou sur la frontière, il ne se rendrait jamais. Mais, avant la bénédiction nuptiale, il fraude hardiment le voile de la mariée. Peu de temps après il fraudera la layette de l'enfant et la robe de raceouchée.
Nous avons écrit le mot de chouan déjà. Des côtes de la Bretagne, où passe le lougre du contrebandier, au Bocage vendéen, où s'égaille la bande éparpillée des chouans, il n'y a que quelques landes et quelques marais ; mais , entre les mœurs des réfractaires il y a tout un monde.
Sitôt que, dans la Vendée, uujeune soldat manque à l'appel de sa classe, quel que soit le motif qui l'ait empêché de partir, il ue tarde pas à battre la campagne, un fusil à Ia main, et une cartouchière à la ceinture. Une main intéressée a cousu une cocarde blanche à son chapeau . et il se trouve, sans le savoir et sans le vouloir, transformé en héros. Ces héros-là finissent le plus souvent par passer par la cour d'a.<sises. Le nombre des réfractaires , en Vendée , augmente et diminue avec les chances de troubles à l'iulérieur, et de guerre à l'étranger ; leur chiffre est le baromètre de l'état politique du pays: il monte avec l'agitation, et descend avec le calme. Alors que leç circonstances sont graves, et que l'horizon politique se couvre de nuages, comme disent les premiers-Paris, on voit surgir çà et là les réfractaires dans le Bocage et le Marais , et la gendarmerie a fort à faire. C'est que ces réfractaires-là exercent les armes à la main , et ils font si bien qu'ils obligent bientôt notre maréchaussée constitutionnelle à se conduire à la façon des carabiniers pontificaux dans les marais Pontins: on parlemente à coups de fusil.
Ici la condition des réfractaires se modifie encore. Si dans la campagne ils continuent à jouir du droit d'asile, et po.ssèdent les sympathies latentes de la population , ils soulèvent à un haut degré la haine des citadins. Le réfractaire n'a pas d'ennemi plus implacable que l'habitant des villes; le gendarme et le .soldat le poursuivent a\ec moins d'ardeur que le garde national; partout où au nom d'un principe les réfractaires cherchent violemment à fomenter la révolte , la résistance s'organise avec une énergie qui s'accroît en raison du danger : les villes font une barrière à la campagne.
Les réfractaires acquièrent en Vendée quelques-unes de ces merveilleuses qualités que Coopcr prêle aux sauvages de l'Amérique. L'habitude d'une vie aventureu.«e sous le
dôme murmurant des forêts , la conscience du danger qui les entoure , la continuité de la lutte , ont Olrangement développé dans leur esprit la finesse et l'asluce propres au paysan français. Bientôt la nécessité, celte fée qui fait des miracles encore plus que l'intelligence, leur donne une patience à toute épreuve , une perspicacité exquise , une adresse inouïe , qu'aucune embûche ne peut mettre en défaui. Ils savent endurer la faim , la soif, la fatigue, le froid, sans plainte, sans murmure. Prompts à découvrir une pisle. tenaces dans leurs projets , hardis dans l'occasion , vindicatifs surtout, ils évitent les pièges, frappent à coup sûr. et disparaissent dans les halliers après s'être vengés de la trahison. Leurs sens physiques atteignent ce degré extrême d'acutesse où il semble que les organes agissent sous l'influence mystérieuse de l'instinct. C'est l'esprit qui voit, qui entend, qui respire, qui touche. Les réfraclaires de l'Ouest expliquent Bas-de-Cuir.
Mais, hélas! il faut bien le dire, car sans doute on l'a compris déjà, la roule que suit le réfractaire conduit parfois à un abîme ténébreux. C'est une penle rapide qui côtoie le crime, et quand on .s'habitue à la descendre, entraîné par l'exemple, il .se trouve souvent que le pied glisse dans le sang. Comment cela se fait-il? Par hasard, cerlaineinent , à l'improviste. Le réfractaire n'en avait pas la pensée; mais, malheureusement, (andis qu'il cherchait la liberté dans la révolte, sa main imprudente s'était armée d'un fusil, et ce que l'esprit ne rêve pas , la main l'exécute. L'njour le réfractaire s'est end(uiui sur l'herbe, en regardant au loin le clocher du village: un bruit de pas criant sur les feuilles sèches le réveille; des gendarmes sont là qui montent la colline; il se lève le cœur palpitant, et s'élance d'un bond vers le taillis, où si souvent il a trouvé un asile. Mais un gendarme plus rapide l'a devancé: la roule est coupée. Le réfractaire s'arrête, il hésite; son regard effaré cherche à l'entour; ,sa main crispée tourmente la platine du fysil; une voix lui crie de se rendre: alors l'arme s'abaisse subitement; une délonalion d'abord, un fr\ ensuite, fendent l'air... le réfractaire est libre; mais, derrière lui, le corps d'un gendarme agonise sur l'herbe teinte de sang.
Une autre fois le réfractaire, poursuivi à outrance, a gagné un canton voisin; il a marché longtemps dans les bois et dans les ravins; il s'est traîné au travers des halliers ; ses pieds se sont déchirés parmi les ronces ; il est haletant , épuisé ; la faim et la fatigue l'accablent : la nuit est venue; l'ombre monte de la vallée, et couvre la canipigne de .ses ailes noires et silencieuses. Une pauvre ferme est là tout auprès; le feu de l'àlre brille comme un phare à travers les fenêtres mal fermées. Le réfractaire marche droit à la ferme; il écarte le chien qui gronde avec la cros.sc de son fusil , et il entre. Une famille travaille autour du feu; des femmes, un vieillard , quelques enfants; les honnnes ont porlé la moisson à la ville. Le réfractaire est seul, mais il est armé. Ce qu'on hésite à lui donner, il le prend. Il avait faim cl soif, il mange el il boil. Ku buvant , il .songe que bien souvent dans .sa vie errante il a , comme aujourd'hui , souffert, el que parfois, moins heureux, il n'a rientrouvé. Or, le lendemain peut être semblable à la veille: alors le pain et le vin ne lui suffi.scnl plus; il veut encore de l'argeul. Le vieillard résisle; le réfractaire menace; uiu' leminc , en Ireinblani , ouvre une vieille armoire; au besoin le réfractaire fera .sauter la .serrure el bri.sera les tiroirs: Kslemenl il \ide dans ses poches les économies de la famille. Si le vieillard crie trop haiil, le réfractaire lève son fusil, et il peut .se faire qu'au retour de la ville les hommes trouvcnl la ferme pillée, et des femmes pleurant autour d'un père a.ssa.ssiaé.
Désormais le vol et le meurire se dressent enire le réfractaire el la société. Kngagé dans celte voie fatale, il est bien difficile qu'il puisse s'arrèler : les crimes .sont connue les anneaux d'une chaîne, ils su lienneiil cuire eux. Il n'élail que réfractaire, il devicni bandit.
LES RÉFRACTAlllliS. 425
Qu'ils soient de la Vcudée ou de l'Auvergne , de la Brelague ou des Pyrénées; qu'ils soient chouans ou contrebandiers , pâtres ou braconniers, tous les réfractaires se trouvent souvent placés dans ci'tle terrible position de demander à la violence les moyens de soutenir leur existence vagabonde , ou de se soumettre à la rigueur des lois. Trop souvent aussi, entre la violence et la soumission , ils choisissent la violence. C'est la crainte qui les pousse. La peur à elle seule fait commettre plus de crimes que la vengeance et l'ambition , la haine el la jalousie ensemble.
On sait avec quelle déplorable rapidité les mauvai.ses pensées germent dans le cœur de l'homme; il arrive donc aussi que le réfractaire , après quelques mois d'insoumission , laisse parfois la paresse chasser une à une toutes ses habitudes de travail. D'abord il a évité de paraître dans le hameau pour ne pas conduire sur ses traces le gendarme et le douanier; mais, plus tard , lorsque l'attention s'est détournée de lui, il continue à vivre !i l'écart, çà et là, à l'aventure. Alors il ne pouvait pas travailler par nécessité; maintenant il ne veut plus travailler par paresse. Le réfractaire se transforme en vagabond. A cette vie errante, il perd peu à peu les sentiments de probité et d'honneur que l'exemple de sa famille lui avait inspirés; il se dépouille, au contact de cette indépendance sauvage de toutes les habitudes saines et morales puisées dans une jeunesse laborieuse, ainsi qu'un bélier laisse aux buissons du chemin la laine de sa toison. Le vagabondage conduit au vice , le vice engendre le crime , et le réfractaire expie un jour au bagne de Brest ou de Toulon l'erreur d'un moment.
Les villes, les grandes villes surtout, fournissent très-peu de réfractaires. L'amour du .sol n'existe pas chez les citadins , qui sont d'ailleurs beaucoup plus familiarisés avec l'existence et les servitudes militaires que le pay.san. L'ouvrier, après avoir fait son tour de France, s'arrête au hasard dans la ville où il espère tirer le meilleur profit de son travail; chaque jour il voit des manœuvres, des parades, des revues; il rencontre des soldats partout; il fraternise avec eux aux barrières; ils chantent les mêmes chansons en vidant la même bouteille, et quand le tambour bat la retraite, ils rentrent parfois ensend)lecn chancelant. Quelque peij.s se trouve certainement dans la garnison, et l'ouvrier ne tarde pas à s'apercevoir qu'on dort aussi bien à la caserne que dans son étroite nian- .-^arde , et que souvent on y mange mieux. Le travail ne va pas toujours bien . mais les rations ne chôment jamais. Le soldat est chaudement vêtu , quelquefois l'ouvrier porte en hiver la veste de to'le de l'élé. Quand viejit le jour où, grâce à sou numéro, l'ouvrier doil quitter la lime, le rabot ou la truelle, il prend assez gaiement la clarinette de cinq pieds. 11 sort de la ville en chaulant , comme il l'a fait si souvent pendant .son compagnonnage. Que lui importe de vivre à Bordeaux ou à Orléans, à Toulouse ou à Nancy. Il y a du vin partout et les Françaises au nord ne haïssent pas plus qu'au midi le casque du dragon et les épauleltes du grenadier.
A mesure que les lumières .se répandront davantage dans les campagnes , le nombre des réfractaires ira sans cesse en diminuant. Certainement, quoi qu'il arrive , il y en aura toujours quelques-uns, mais l'insoumission au recrutement ne sera plus, du moins, un mal endémique dans cerlains déparicments. La fréquence des communications est le meilleur .remède qu'on pui.sst; appliquer [wur guérir ce mal. Les chemins sont de grandes \oies frayées par l'hounne :'i la civilisation. Kn multipliant les rapports, ils multiplient les connaissances, el ils apprennent, en outre, aux diverses classes de la populalion à se connaître et à s'estimer. Sous ce point de vue surtout , les routes stratégiques ouvertes dans la Vendée, par les soins du gouvernement, .sont un grand bienfait, et le pays en recueillera bientôt les fruits. L'insurrection se recrute surtout parmi les réfractaires: en tarissant la source qui la noiinil. on frappe l'insurreclion au cœur.
Le (li'veloppemcul des écoles piiiiuiires concouira à cet heureux rêsullat. qui n'est déjà plus un problème. L'instructiou déposée au cœur de l'enfant est une semence qui fructifie lorsqu'il se fait homme.
Tout le monde gagnera à ce nouvel état de choses, les réfraclaires entre tout le monde. La tradition de l'insoumission se perdra dans les campagnes ; les malheureux égarés aujourd'hui par l'amour du sol , et plus souvent encore par les passions politiques, appreiidronl que le premier devoir du citoyen est l'obéissance aux lois, et aucun ne donnera plus au pays le spectacle effrayant d'une indépendance vagabonde, qu'on n'achète qu'au prix de la révolte, et que le crime accompagne quelquefois .
AmÉI>ÉK AcilARI).
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