‹ Le PrismeChapitre 92 sur 106 · V. — M.\RINR MARCHANDE · texte numérisé non relu

V. — M.\RINR MARCHANDE

ois laisserions une lacune évidente dans la revue des fctes et des plaisirs maritimes, si nou.s ne déplacions pas maintenant le théâtre de nos scènes successives. L'.Iréthuac a posé devant nous comme le modèle du bâtiment de guerre, où les devoirs du .service marchent de front avec les distractions des chefs et des subalternes. T'est à son bord, auquel nous ne disons pas encore tin dernier adieu, que nous avons trouvé le Éal élégant sur un gaillard d'arrière pavoisé, la folle bacchanale de l'équatcur, les solennités patriotiques, les parades, les spectacle.s, et les rondes joyeuses de l'avant; mais les usages analogues de la marine marchande nous ont néces-sairement échappt'. Kl. cependant, partout od quelques hcnnmes seront réunis, chez le pauvre ou chez le riche, aux rives de la patrie ou aux champs de l'exil, dans l'austère retraite du cloître, et au milieu du Kmrbillon mondain. A la ca.<erne, sous la lente, dans la man.sarde et l'atelier, au fond des mines obscures, à la surface des flots, à terre comme au large, sur le majestueux trois-ponis. ou sur le mmleste caboteur, partout il y aura des jours de tristesiic et des jours de joie; l'infatig.ible marin du commerce doit au.ssi tremper ses lèvres dans la coupe de l'oubli. L'(lccan n'est pas tout à fait sans pitié pour son rude laboureur, et lui permet de glaner çà tl l.a de courtes heures de délas.semenl. A bord du Iroi.s-màls. il est vrai, point de brillantes réunions, point de luxe, rien de chatoyant cl de parfumé; il faut, lorsqu'on esi au port, niclire la cargaison A terre, réparer les agrès, puis charger de nouvc;ui. cl appareiller; il faut, dès qu'on a mis sous voiles, veiller, gouverner, nianoiivrer sans nl^che;el l'on est si peu de monde! Toutefois, malgré ' ' ' ' "

Iravauv actifs . le soir, au

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pied du grand mât, on se rassemble , on conte, on chante, on lève à trois ou quatre; l'officier de quart et les passagers de la chambre viennent de temps eu temps prendre part à la conversation , et l'on attend patiemment ainsi les vents alises et le passage du tropique.

La fête du baptême est d'un usage général ; le moindre brick , la plus petite goélette, la célèbrent de leur mieux; elle est calquée sur celle de notre belle frégate , et fait une heureuse diversion à la monotonie de la traversée.

Quelquefois, au mouillage dans un havre étranger, les équipages des divers navires français se réunissent aux grands , le premier de l'an, le mardi gras, ou pour la fête d'un des capitaines , qui veut bien être l'amphitryon de ses compatriotes. Tandis que les officiers de tous les bâtiments sont attablés dans la grand'chanibre , les matelots se traitent de leur côté ; mais ces circonstances sont d'autant plus rares , que l'ouvrage presse d'ordinaire, et que les lieux de chargement ne sont pas toujours sans danger.

C'est â cela, cependant, que se réduisent les fêtes â bord dans la marine marchande; l'on n'a pas de temps à perdre enjeux inutiles : le point de mire est le gain , et les voyages sont déterminés à l'avance. Mais l'on a un retour assuré en perspective; jamais d'inaction, de spleen , ni de nostalgie; on sert, du reste, avec un laisser aller qui plaît aux subalternes , et l'on ne regrette que sous réserve les plaisirs des vaisseaux de l'État. Les divertissements à grand spectacle ne conviennent point, d'ailleurs, à des bâtiments où l'on vil en famille ; et nous n'en trouvons un vague reflet qu'à bord des plus imporlanl-s troismâts dont les voyages sont déjà d'une certaine durée , et que montent quinze ou vingt hommes. On a fait beaucoup de bruit à Bordeaux d'un raoul donné à Calcutta , à bord d'un de ces navires qui s'intitulait corvette du commerce; on a cité quelques autres exceptioas encore moins dignes de remarque : ces pastiches de la grandiose représentation dont les vaisseaux de guerre sont seuls susceptibles ne pouvaient être que fades et mesquins; les éléments les plus nécessaires manquaient forcément, et le colporteur de ballots devait se trahir de mille manières. Les fêtes aristocratiques ne conviennent qu'à ces champs de bataille flottants et populeux, si faciles à convertir en salles de bal, et où, pour opérer des prodiges , les chefs n'ont qu'à dire : Je veux.

Quant aux simples matelots du commerce, ils n'éprouvent un besoin réel de distractions bruyantes que sur les baleiniers, car ces derniers bâtiments sont, sans comparaison , ceux qui font les campagnes les plus fatigantes et les plus longues. Aussi , lorsque la pèche a été bonne, et qu'ils rentrent dans une des rades de l'Australie , les jeunes capitaines permettent quelquefois de faire la noce en l'honneur des captures obtenues. Les insulaires accourent pour prendre part à des danses non moins barbares que les leurs, el sur les planches graisseuses des passavants , on voitles matelots et les Néo-Zélandaises bondir en hurlant à l'envi. C'est un hideux tableau que celui de celle ronde enivrée à laquelle s'abandonnent avec frénésie la femme sauvage demi-nue et le marin baleinier en épai.sse vareuse souillée d'huile et de sang. Ils font des sauts et des contorsions affreuses, pous- .sent des éclats de rire effrayants et des cris atroces; ils s'enlacent, se bou.sculent, se traînent, et rappellent les formidables ébats des sorcières et des vampires. L'orgie déchaînée rompt toutes les barrières, elle devient furieuse, ne connaît plus de maître*, el se livre alors à des actes de brutalité souvent déplorables. Les vieux capitaines ont appris par de tristes expériences à être circonspects , et à refuser leur autorisation à ces farouches saturnales, qui sont aujourd'hui sévèrement interdites à leurs bords. La discipline, sur les bàlinients baleiniers , est généralement fort relâchée ; les équipages ne sont presque jamais entièrement composés de Français ; les chefs n'exercent qu'une autorité bien làible auprès de celle des officiers de la marine royale . et n'ont pas à leur disposition de moyens

efficaces pour réprimer proaipteuient la révolte ou les désordres graves, il est donc d'une grande sagesse de s'opposer à des débauches qu'on ne peut arrêter dès qu'elles ont une fois pris leur élan. Aussi les matelots du commerce ne comptent pour rien leurs rares fêtes de bord; c'est à terre qu'ils se promettent de trouver des compensations à leur vie de dangers et de privations. On les envoie de temps en temps dépenser un jour de liberté et un mois de solde sur le rivage : ils se ruent dans tous les escès, et reviennent, le lendemain, rassasiés et contents, sans que l'autorité dont ils relèvent leur demande jamais compte de ce qu'ils ont fait hors du navire.

Ce que nous avons dit des marins de long, cours s'appliquerait , en général, à ceux du cabotage si l'agglomération de ces derniers dans les petits ports ne donnait lieu parfois à des réjouissances particulières. A certaines époques, ils se pavoisent, et reçoivent la |K)pulation riveraine dans le bassin où ils sont amarrés bord à bord. On passe d'un chassemarée sur un lougre, du lougre sur un cotre ou une tartane, buvant, chanfant, fe.stoyant, en commémoration du jour de Pâques, ou du saint patron de la bourgade. L'après-midi est une frairie maritime, et le soir les cabarets du quai regorgent de celte pacifique et joyeuse troupe d'homuies , de femmes et d'enfants , dont les plaisirs comme les douleurs tiennent toujours à la mer en quelque manière.

Dans les grands ports du commerce, il arrive encore que les caboteurs d'un même point du littoral se réunissent à bord du plus grand d'entre eux , pour chômer l'anniversaire de leur fête paroissiale : le son du biniou breton, la ronde saintongeoise , résonnent ainsi au milieu de Marseille, ou dans la rivière de Bordeaux; le galoubet provençal retentit sur les eaux de Nantes ou du Havre; et quand vient la nuit, des bandes de matelots, leurs patrons en tête, et chantant des airs du pays, iront terminer chez une complaisante hrtte.sse la célébration de leur petite solennité locale.

Enfin , il est presque inutile de le dire , sur le bord de là mer, le jeu de la joute ou de la targue, les assauts de canots, les prix d'adresse ou de vitesse, sont le complément nécessaire de toutes les fêtes populaires. Mais déjà ces plaisirs sont moins marins; le lieu de la scène n'est plus qu'une simple embarcation, et tous les habitants de l'intérieur ont vu des tournois et des courses semblables sur les eaux paisibles de leurs rivières.

Reprenons donc le large, une dernière fois, pour a.ssisler à la fête sacrée, commune à tous les hôtes du bâtiment, depuis le capitaine jusqu'au dernier des mousses, à la fèrc également chère au trois- mâts marchand qui s'est aventuré dans les mers de la Chine et dans l'océan Pacifique , au baleinier qui a passé deux ans et plus â compléter sa carg-aison, et au navire de guerre dont la station à l'étranger. est à la fin terminée. Celle fête, on nous a deviné , c'est le retour, le retour en France après un long et cruel exil. Ou ne la soleniiise ni par des danses, ni par des chansons, c'est le porle-voix, ou les cordes ;\^la main , que le maria la célèbre : il sourit en hàlanl sur les manœuvres, ses pensées sonl délicieuses, et son cœur a éprouvé une ineffable sensation de bonheur, quand le cri : Terre! terre! est joyeusement parti de la niàturc.

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