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VI. - LE REÏOUH

KemontiMis sur la frégate /■,7;(7/(H.vr, que nous a\ons laissée dans la rade de Kh Janeiro, attristée jkii' ses déceptions de chaque joui'^ lasse de sa torpeur, cl ié\cill

quelques heures à peine , giàoe à la verve el aux refrains du plus original des saltimbanques inarilimes.

Il est environ deux heures de l'aprÈs-midi , l'équipage aeeroupi sous les lentes garde nn silence morne et profond, une légère brise se lève du eolé du large , el plisse en rides parallèles la surfane calme des eaux. Sur la dunetle, la longue-vue en main , un seul matelot est attentif aux mouvements extérieurs; ses regards se portent allernalivementde la colline des signaux à l'horizon de la mer. Parfois l'officier de service se tourne versée factionnaire pour lui demander, comme l'héroïne du conte, s'il ne mit rien venir: mais cette question si souvent répétée expire sur ses lèvres, personne désormais n'ose la proférer à bord du navire fatigué d'attendre.

«Une boule rouge, monsieur, frégate signalée!» s'écrie le limonier.

l/officier à son tour observe le mât de la colline: un globe rouge se balance à l'exlrémilé de la vergue brésilienne.

« Flamme blanche ! frégate fran'caise ! »

Un mous.se court sur l'avant, l'heureuse nouvelle circule de bouche en bouche, un murmure d'angois.se se fait entendre-, les hommes se dressent nonchalamment dans le doute, et n'osant espérer un tel bonheur. — Si l'indifférente vigitdela côte s'élail Irompée ! pen.sent-ils.

«Quand je verrSi son ancre tomber' par le fond , je commencerai à y croire, »dil le père Pluton accouru des sombies cavités de la cale.

«C'est la rclcic, enfants . c'est elle , vrai comme je suis Flafla ! »

Le fifre n'a pas achevé son exclamation prophétique, que derrière le fort Sanla-Cruz, à l'ouverture du goulet, apparaît la haute mâture d'un bâtiment au corps effilé : toutes les respirations .s'arrèleul, tous palpitent d'espérance et de crainte. Soudain une bouffée de vent développe un pavillon national , et un long soupir, douloureusement comprimé, sort à la fois de toutes \et. poitrines :

«La relève! c'est elle! c'est bien elle! — La voil,^ , cette bonne relève! — ^Matelot ! matelot ! — Oh ! Friséic ! la France et Fantik la blonde ! — Hourra ! — Fé d'ann Doué ! c'est la relève , pour srtr ! — Viva! bravo! — Kn voilà-f-il une belle pesée!— Bitte el bos.se, mille noms d'un nom!...»

Les physionomies s'épanouis.seni , on crie, on applaudit , on pleure , on jure , on s'embrasse , on saule, on la dévore des yeux, cette excellente relève, on a peur qu'elle s'évapore comme un vain fanWme.

Sur l'arrière, le commandant, les officiers, les élèves, .sont rassemblés pêle-mêle: l'étiquette s'est évanouie, la plupart n'ont pas même pris le temps de mettre leurs uniformes pour se précipiter sur le pont. Après une demi-heure d'ivresse générale, les têtes se calment , et l'ordre se rétablit insensiblement.

Cependant la lieianchc (tel est le nom de la bienvenue) glisse mollement .sur la surfilée plane de la rade ; ses plus hautes voiles s'arrondis.sent pour la conduire au mouil lage, tandis que ses huniers et sa misaine pendent pesamment le long des mâLs. Enfin , elle cargue et serre partout, elle salue, les deux navires communiquent entre eux, les mystères officiels transpirent. bienliM sur l'avant de l'-trrllniir . el les matelots eiilhonsiasmés .s'écrient :

«A demain ! à demain le départ pour France !

— N'est-ce pas, les anciens! ;ijoute Flafla, qu'on l;! bien :ippelée llciiinclw. nous l'attendions depuis assez de temps pour quitter la partie. »

Crands éclats de rire, seconde bordée de elanieiirs:

«Tapé ! ronsinré ! en roule ! Iiep el bioiip ! à demain ! ■■

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Le lendemain , à la pointe du jour, les massifs anneaux de la ehaîne, et laiicre depuis si longtemps soudée au fond, nionlaienl ensemble avec une nuneilleuse rapiditO; les marins, eu poussant les barres , disaient : «Vire pour France ! Pour France dérape ! Voici la bonne , matelots ! Frappe du pied ! arrache ! charivari !

— Charivari! et pour qui?

— Pour la Reiaiiche, qui va faire station aussi. »

Cette fois le vieil usage cauvtique de l'ancienne marine était ressuscité du milieu de la joie: on tolérait jusqu'aux versets bruyants et satiriques expressément défendus d'ordinaire.

«Charivari ! et pour qui ?

— Pour le capitaine d'armes , un pou.s.se-caillou fini !

— Charivari ! et pour qui?

— Pour les cambusiers bandits, et ce voleur de maître-commis \n

Le cabestan grondait et frémis.sait, les modulations du fifre étaient pétillantes, une ardeur contagieuse triplait les forces, la mâture se chargeait de toile, la frégate se courbait sous la brise :

«Pare mamelvrks', l'appareillage est terminé.»

L' Arélhuse fait ses salves d'adieu; elle passe majestueusement entre le Pain de siicir, le morne chauve de tribord , et les forteresses menaçantes de la rivf gauche; puis elle disparaît en plongeant dans la ligne d'horizim.

Le drame du retour est en trois actes ; entre le premier et le second , quarante-cinq ou cinquante jours se sont passés derrière le rideau. Nous retrouvons nos acteurs parla latitude du port d'arrivage, cherchant des yeux, non plus un navire, mais une c6tc chérie. L'officier chargé des montres , le chef de timonnerie , le pilote , tous les savants, ont dit qu'on allait voir l'île d'Ouessant dans uue heure. Qui la découvrira le premier? «Ouvre l'œil ! homme de vigie , ouvre l'œil !» Gloire à celui qui ne se trompera pas celte fois en annonçant la terre.

Tekre ! Combien de valeurs diverses a ce simple cri du marin : Terre .' c'est un rivage indifférent qu'on aperçoit par hasard en passant ; terre ! c'est la fin d'une traversée quelconque : «Bon ! nous allons nous reposer quelques jours à l'ancre , et nous aurons des vivres frais»; terre! c'est un danger fatal, un rivage â pic qui se dresse à l'avant à travers le brouillard et la tempête, el sur lequel on va se briser en mille pièces, c'est la mort , c'est l'enfer ! terre ! enfin , c'est le retour, c'est la patrie, c'est le ciel !

L'équipage impatient manœuvre avec fureur; il lui faut ^ terre, maintenant, on la lui a promise; qu'elle vienne donc! Où est-elle? qui la lui rendra? «A-t-on jamais vu des chiffrcurs de ragougnassc pareils; ils disent : lu verras Oues,<ant à une heure; en voici trois, et pas plus d'I^uessant que de salade.» Mais tout l\ coup : Terre! terre! crie le pilote. Sou œil de vieux pratique ne peut s'abu.ser : c'est bien elle tout de bon.

« Allons, monsieur, dit le commandant à l'officier de quart, (■« //«((< tout le inonde, 1 1 pure à virer. »

Les vergues tournent sur elles-mêmes avec une effrayante facilité.

«Attention, donc! les eufalils, pas trop fort , ne cassons rien!»

Le jeune enseigne qui interrompt ses commandements pour faire relie prudente observation est i\re de joie lui-même ; sa voix est tremblante, et il est fier qiu; la 0(\te ail

' Pare manœuvres! Commandement final pour remelli r eu ordre ci niulc'r les cordes, dcsi|;iiécs l'iillrrii veinent à bord sous le nom de maiiii'ii\re^.

élé reconnut pendant la durée de son service : on I aiiiour-piopre ne va-t-il pas se nicher?

L\/iétliusc semble comprendre qu'elle rentre chez elle, sa carène brûle la mer. A mesure qu'on pénètre dans le goulet , les vents deviennent plus favorables ; lY-quipage salue avec transport les forts cl les récifs de sa ville natale, et pas un ancien ne passe devant la dernière roche sans lui faire quelque grotesque sacrifice. Les bonnets de travail , les guêtres , le nécessaire d'armes, les bros.ses et sacs à brosses , sont libéralement jetés pardessus le boid ; les cocos , sortes de casques dont on affublait les matelots il y a quelques années , ne revenaient jamais au port d'armement ; ils étaient de rigueur offerts en holocauste au seuil de la France.

«En voilà un que je n'astiquerai plus, j'en réponds ! — Capelle-loi ça sur la tête , ohé! la bali.se, pour faire peur aux goélands! Attrape ce plat à barbe, envoyé !» telles étaient les formules sacramentelles de celte e.\trême-onclion de la défroque militaire.

Les élèves eux-mêmes font leur cérémonie ; une hécatombe de nippes rapiécées flotte dans le sillage; et le lendemain, la marée descendante laisse aux grèves voisines une admirable collection de claques râpés , de casquettes goudronnées, et de mille autres guenilles.

Chacun à son poste pour le mouillage ! commande le capitaine , et le troisième acte commence. Nous sommes en rade de Brest ; des bateaux chargés dé femmes , de parents el d'amis, sortent du port pour venir au-devant de l'Jréthuse. Bienlôl l'ancrage est pris, les voiles .sont roulées , la campagne est finie. (In n'ose encore le croire , c'est trop de bonheur ! Cependant les canots s'avancent , chacun reconnaît un fils, un père, une sœur, une mère , une fiancée peut-être dans cette escadrille qui entoure le navire. On se fait des signes, on se tend les bras, on se parle de loin, des larmes roulent dans tous les yeux ; on a besoin de se donner le baiser du retour, de se dilater le cœur, et de retrouver enfin les affections de la famille et de la patrie. Malédiction! un pavillon jaune flotte en têle du màt de misaine. Le marin, après ses longues n-.i.sères , doit subir un dernier supplice plus cruel que celui de Tantale ; la quarantaine , froide, inexorable, absurde dans ses arrêts, l'accueille avec son codeaiissi barbare que ridicule. 11 n'y a pas de malades à bord, pas d'épidémie dans le pays d'oi"i l'on vient; qu'importe ! l'intendance sanitaire ne perd pas ses droits pour cela ; il lui faut au moins vingt-quatre heures d'observation , souvent quinze jours entiers. Que la traversée ait été longue ou courte, elle n'en tient aucun compte, comme si le sijour de la mer n'était pas déjà un séquestre réel , et sa mesure est la même pour la lourde gabare ou pour le rapide vapeur.

Adieu ! est le mol de l'arrivée , ainsi qu'il fut celui du départ. — Adieu , vous loUs qui m'appelez de vos vœux, nous n'avons pas encore fini de souffrir. — Les délices si longtemps désirées se convertissent en une amère tristesse ; l'attente du signal de libre pratique lient tous les esprits en suspens; on ne dort plus, on ne vit plus; c'est avec rage qu'on revoit les" grosses tours, et les cheminées fumantes , et les toits bleus de la ville grise qui vous repousse sans pitié , quand vous l'aviez carcs.sée pendant deux ans dans vos plus doux rêves

Mais le pavillon jaune est amené. Un cri d'allégresse retentit de nouveau à bord de l'Aiéthuse ; les douleurs de l'exil et de la quarantaine s'effacent à la fois de la mémoire ; plus d'ennuis, plus de colère, plus de haine , nous .sommes libres ; l'amitié , l'amour cl le bonheur nous attendent au rivage ; volons à terre , braves marins , et vive la France !

Ainsi finit la campagne par la plus belle des fêles maritimes , l'oubli de tous les maux, el les voluptés pures de l'àme. Ou se jette dans les bras d'un vieux père, on s'abandonne

aux caresses malernelles , on voil celle dont le souvenir rayonnai ( dans vos espérances d'outre-mer, el l'on croil qu'elle vous aime encore.

"Les miguons , dit Flafla au gaillard d'avant ameuté , la quarantaine est coulée, notre congé nous espère, les vrais de l'Jréthuse feront un drôle de branle-bas avant qu'il soit du temps. Défie-loi les gendarmes , et gare dessous les troubadours à cinq centimes !»

Toinette , Jeauuelon , Périne , la mère Carlahu , et Fanlik la blonde , inlerronipent le discours , elles ont pris la frégate d'assaut ; les voilà qui se jettent an cou de leurs frères , de leurs amants, de leurs maris : lia bien fallu qu'elles innssent à bord , pulsqu'eux ne dcscciidnicnt pas !• Pluton, le contre-maître, ne contient plus son émotion; Hervé .saule de joie; Maurice est en extase; Friséic rit aux larmes; Alexis le Parisien embrasse sa cousine ; mais Concarneau se retire A l'écart et pleure , car il vient d'apprendre que sa hniiiir femme de mère esl m()rle depuis plus de six mois.

(i. Oc LA L A M)i;i. 1. 1:.

LES HABITUÉS DE LA COUR D ASSISES

LES HABITUÉS DE LA COUR D'ASSISES

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