I.K l'RISME
sa corpulence à 1 aise dans une robe de chambre violette. Grande et (jrosse, le visage plein, coloré sous les cheveux gris, blancs de poudre (une coquetterie), elle souriait, accueillante, de tout son silence d'attente, de ses bons yeux clairs. La cinquantaine sonnée leur laissait une étonnante vivacité, une transparence d'eau bleue, froide pour tout autre que Pierre. Leur glace s'animait, tiédissait alors. Longuement elle le dévisagea.
— Tu vas bien? dit-elle.
Dans ce simple mot tenait une foule d'interrogations : « Tu n'es pas trop fatigué, mauvais sujet?... Tu n'as pas pris mal, au moins!... Je suis sûre que tu as tout dépensé! As-tu faim?... »
Il tendit son front, se laissa embrasser tranquillement, sur les deux joues, rendit le baiser sans chaleur.
— Mais très bien, maman...
Et nonchalamment il passa, tandis qu'elle refermait la porte, le suivait d'un long, d'un passionné regard, — son fils, son Pierre, ce garnementqui était sa joie, son tourment, sa vertu, son vice !
— Tille ciliés trop, ma bonne, je t'assure! L oncle Yaiiyloy, renversé sur le dossier bas
d une chauffeuse capitonnée, dans le salon, s éventait de son canotier aux largues bords. Il avait posé sa canne contre la cheminée , dont un panneau tendu d une tapisserie au point, — une mare et deux canards patiemment tramés par Mme Urtrel, à la lampe des solitaires veillées, — bouchait làtre. Mais le jonc à bec d arg;ent glissa, entraînant dans sa chute pelle et pincettes dressées en croix, et ce fut un tintamarre tel que Jouffle, la g^rosse chatte qui sui- un coussin dormait, roulée en boule, sursauta, hérissée, les griffes sorties.
Mme Urtrel grommela, aidant son frère à réparer le mal :
— Toi. Jules, tu ne las jamais aimé, cet enfant-là !
Il rejeta, d'un haussement d'épaules, la mauvaise foi du reproche. Mais elle reprit plus vive, atteinte par l'insinuation au point sensible :
— Qu'est-ce que tu aimes, d'abord, en dehors de tes vieux bouquin., de tes vieilles paperasses,
de tes vieilles pierres? Tu ii aimes rien, ai personne !...
11 la regarda, étonné.
— Oui, moi, c'est entendu. Les personnes présentes sont toujours exceptées... Et encore, à côté de Joséphine!... Parfaitement! Quand tu protesteras... avec ces grands yeux... Ah! Joséphine, celle-là... Et pourtant, ce n'est pas ta sœur... Je sais! Une belle-sœur, c'est tout comme!... Quand tu as dit Mme Luguehais- Vaugloy, tu as tout dit... Tu en as plein la bouche... Il n'y a qu'elle qui trouve grâce, entièrement... Joséphine est une perfection, une...
— Une sainte, déclara Vaugloy, gravement. Si tu veux, n'en parlons plus.
— Parlons-en, au contraire! fit-elle, heureusCy envoyant qu'elle agaçait son frère, de lui rendre, au centuple, la vexation qu'il lui avait causée.
Elle s'assit contre lui, tirant, déplaçant ellemême, pour être plus près, le mieux harceler, un des quatre fauteuils en faux Beauvais. Ils étaient d habitude rangés en un dispositif immuable : deux devant la cheminée, deux autour d'ime table; — c'était un de ses rares sujets de dispute avec Pierre... Il s'asseyait à la volée, traînait les meubles n'importe où, et des mots amers s'échangeaient tant que n étaient point rétabliôl harmonie
primitive de la pièce bourgeoise, 1 ordre inflexible...
— Oui. tu as toujours eu un faible pour Josépliine !
Une légère rougeur nuança les joues blêmes de l'oncle Vaugloy. Ses mains tressaillirent, d'une involontaire irritation. Il leva la droite comme pour se défendre, opposer une barrière à 1 assaut. Puis, souriant :
— Tu es ridicule, Sophie.
Elle concéda, perfide :
— Oh! c'est si naturel!... Et puis voilà si longtemps que ça dure... Je ne suis plus jalouse, il y a prescription.
Un moment ils se turent. Ils remontaient les années écoulées. A 1 image de leur belle-sœur se mêla le souvenir du frère mort. Le bon Louis se précisa, sortit de l'indistincte brume, deloubli, non tel quils l'avaient contemplé pour la dernière fois, raide sous le linceul, mais — tant les nerfs, l'instinctive nature répugnent au néant funèbre — rond, jovial, bien vivant, les yeux éclairés de malice, sa grosse moustache blanche tombant au coin dei lèvres, vêtu de son éternelle redingote, marron l'hiver, grise Fêté. Et de nouveau Louis s effaça, et ce fut — comme autrefois, comme toujours — Joséphine qui revenait, s'imposait, au premier plan. Elle avait été, dans son ménage, la
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quotidienne pensée, la volonté qui doucement dirig:e, ordonne. Elle demeurait, dans leur vie, la dominante.
Pour Jules Vaugloy, — de quinze ans cadet de Louis, et dont Fenfance, d'abord solitaire, avait été sacrifiée, quand au remariage de leur père, Sophie leur demi-sœur était née, — Mlle Joséphine Luguehais (bientôt Mme Luguehais-Vaugloy, lorsque Louis l'eut épousée) était restée l'être suj)érieur, l'éblouisssantc beauté qu'elle lui était, à vingt ans, apparue. A peine plus âgée, jolie de tout l'éclat franc de sa jeunesse blonde, elle l'avait conquis, retenu par un charme sain, fait d'intelligence fine, de raison, de gaité. Il chérissait en elle la belle-sœur, l'amie, et c'était une tendresse où, à la longue, ce qu'il y avait pu avoir inconsciemment, d'abord, d'un peu vif, de spontané, se spiritualisait, en liens chaque jour resserrés d'admiration, d'estime. Pour sa nonchalance de vieux garçon, épris seulement (Sophie avait raison) de paperasses et de pierres, l'activité de la jeune fille, de la femme, et, depuis dix ans, de la veuve, — cette existence vouée, un quart de siècle durant, à la grande usine qui portait son nom, et qui avec ses laboratoires, ses ateliers, ses docks, avec sa cité ouvrière, son peuple d'artisans, d'employés, ses œuvres d'assistance et de bienfaisance, était toute une société modèle en
raccourci. — cette existence altruiste, dont le quotidien labeur n'excluait point la grâce, cela semblait un miracle d'énergie et de bonté. L énergie, la bonté, c étaient, aux yeux de Toncle Yaugloy, faible et pas méchant, les plus hautes vertus viriles.
Quant à Mme Urtrel. n eut-elle pas eu, pour parler de la tante — c'est ainsi qu'à l'exemple de son hls elle appelait Mme Luguehais-Vaugloy, — ce motif excellent : taquiner Jules, elle en eût aussitôt découvert un meilleur, ou un pire. Joséphine, c était avec Pierre la double hantise de ses jours et de ses nuits. Sans qu'elle sen doutât, cette pensée, ce nom revenaient toujours dans sa rêverie préoccupée, sur ses lèvres. Sa belle-sœur était pour elle comme une autre Mme Urtrel. Moins intelligente peut-être, moins aimable à coup sui . mais (pii avait eu — oh! pai" hasard! — cette chance : réussir. Beau mérite! Était-ce ju te, Ici-qi! à elle-même, une Yaugloy aub&i, née Lemarquand — et Lemarquand valait Luguehais, que diable! les usines Lemarquand étaient célèbres quand les usines Luguehais naissaient à ])eine, — tout, oui, tout avait raté, perpétuellement raté. Il n'y avait pas à se le dissimuler, on avait beau être d'anciennes amies; elle était encombrante, la tante, elle tirait tout à elle, emplissait, bouchait Ihorizon... De petite ocr-
vices? Mon Dieu, elle en avait rendu, c était évident! Qui songeait à le nier? Même elle était généreuse, de temps à autre, avec Pierre, lui faisait de beaux cadeaux, en dehors de ses cent francs de pension mensuelle. Le contraire eût été plus étonnant. Pauvre clién ! Cet argent ne devaitil pas lui revenir tout entier, un jour?...
Mme Urtrel j)uisa dans une bonbonnière d'écaillé une pastille de menthe au sucre. — Je ne t'en offre pas, dit-elle.
Son estomac la tiraillait... Ah! cette suprématie, inavouée, tacitement reconnue, ce beau lôle de Joséphine, comme elle en souffrait, malgré elle! Non, jamais elle ne pourrait en ])rendre son parti... Mélancoliquement, devant elle toute sa vie repassa, humiliée, écrasée par la com])aiaison.
D'abord 1 enfance heureuse, dans la grande maison tle liouviers. Les eaux \erte8, la lente coulée de TRure, à travero le domaine, aux pelouses d une perpétuelle fraîcheur, aux arbres centenaires, aux corbeilles de fleurs à chaque saison renouvelées. . . Au bout des jardins, du côté de la ville, s'élevaient les bâtiments noirs, de l'usine : un ronflement de machines, des vilains hommes qui, bras nus, poussaient des brouettes, des femmes en robes humbles, partant le soir, hàveii, kiGGCo, leur petit cabas de proviaion^ vide
à la main... Une espèce de coin interdit, de léproserie, où elle savait seulement que des gens pour elle travaillaient, dans le demi-jour et l'écœurante odeur de pièces basses, animées d une mystérieuse vie par les roues mouvantes, les volants agiles... Elle n'y pensait presque jamais, seulement lorsque Tamusement d'une promenade, le hasard d un jeu 1 avaient conduite vers ces régions reculées du parc.
Elle n'avait, en ces temps bénis, que la joie inconsciente d aller, de venir, de jouer, de courir, la peine de s'ouvrir, comme une fleur rare, une plante de luxe, au gai soleil, à tous les vents d'une existence privilégiée. Elle était, — l'avait de suite perçu, et naïvement en abusait, — le centre du monde, du petit monde autour d'elle penché, visages anxieux, attendris, du père, de la mère. . . Elle savait la toute-puissance d'un sourire ou d'une larme. Elle l'exerçait capricieusement. Avec cette divination déconcertante de l'enfance, elle avait aussitôt percé à jour, délimité, dans leurs exacts rapports, entre eux et vis-à-vis d'elle, tout ce que montraient, cachaient les êtres et les choses, cette âme intime des niaisons que la quotidienne façade dissimule.
Son père, — un colosse, dont elle calculait la taille aux pliements en deux vers son petit lit, pour les baisers du soir, aux agenouillements de\ ant sa
minuscule hauteur! Une g^rosse voix dont les éclats n'effrayaient personne, et dont maman, toute seule, ou avec elle, dès qu'elle eut trois ans, riait... Il avait beau faire résonner souvent, à propos de l'usine, de long^ues phrases, des mots incompréhensibles, traîner toujours avec lui des re.fjislres où il y avait des chiffres, des chiffres... On aurait dit de ces grosses colonnes de fourmis noires !.. .Qui est-ce qui l'écoutait sérieusement?. . . O n'était pas Aurélie, la cuisinière, qui fabriquait de si délicieuses tartelettes de la g^randeur d'un abricot, ni Léon, le cocher, dont l'œil g^auche, cligné drôlement, avait toujours l'air de dire : » Compte là-dessus ! » pendant que les grosses lèvres rasées répondaient : « Oui, monsieur!... » Ce n'était pas non plus le fermier, dont la blouse bleue sentait bon le foin... Tout ce monde obéissait à maman.
Sa mère!... C'était elle qui incarnait l'autorité, l'éclat, la douceur aussi de la g^rande maison de Louviers. Chacun l'en reconnaissait la souveraine, sans conteste. Par droit de possession d'abord! Mme Urtrel entendait encore à son oreille la voix caressante : » Toute cette maison, et les arbres du parc, et les bâtiments de l'usine que tu vois là-bas, ma petite Sophie, tout cela sera à toi, après moi... Tu es une vraie Lemarquand... »
Machinalement, elle reg^arda au mur le pastel