‹ Le prismeChapitre 5 sur 10 · T.E PRIS MI · texte numérisé non relu

T.E PRIS MI

cillot. oii Mme Vaii^oloy souriait, de 1 insig^nifiant et satisfait sourire dont elle minaudait, aux environs de 1845, alors qu'elle n était encore qu'Alice Lemarquand. Les épaules tombaient dans le décolleté bas; le chix^non relevé d'un peigne de coiail, les blondes boucles bouffantes encadraient un ovale pur, « tout le portrait de Pierre ! ï' une rose pendait au bout des doig^ts, éléfj^iaque. . . Mais ce n'était point telle, dans le mensonge Hgé de ce souvenir, que Mme Urtrel revoyait l'imposante et bruyante personne. Sa mère lui apparaissait dans l'embonpoint de la quarantaine, forte femme brune et décidée, menant à la baguette mari, beaux-fils, les serviteurs et leg affaires... n'adoucissant que pour elle, sa mignonne, son image, sa préférée, un caractère orgueilleux et brouillon... Elle s'emportait au moindre mot. Est-ce que toute la fortune ne venait pas d'elle, la solide situation commerciale, le prestige des Lemarquand !... Ouest-ce que son mari, épousé par amour, par pitié romanesque, — un veuf, avec deux enfants, — qu'est-ce que les Yaugloy seraient sans elle?... Et le père rentraitla tète, et les frérots, Louis, Jules, courbaient l'épaule, jusqu'à ce que l'orage eût passé, qu'un peu de lumière, de bonne humeur effaçassent la bouderie ou les pleurs.

Mme Urtrel, dans les couloirs interminables de

la grande maison, évoquait encore l'uniforme de collégien, la mine précocement grave de l'ainé de ses demi-frères, ce Louis d'habitude exilé au lycée de Rouen, entr'aperçu seulement aux vacances, et que ses dix-sept ans d'intervalle, une informulée jalousie, — différence du sang, diversité de traitements, — faisaient distant d'elle. Le compagnon ordinaire de ses jeux, son patient souffre-douleurs, c'était Jules, que ne séparait guère une avance de quatre ans, comblée par l'absorbante, incessante tyrannie, l'omnipotence de la dernière née, la plus choyée, l'héritière... Les menus méfaits journaliers, qui les avait pu commettre? sinon Jules... Bonasse, il empochait tout, jusqu'aux coups de pied dans le ventre dont méchamment parfois, dans ses rages puériles, elle le régalait. Pauvre Jules! Dire que c'était lui qui, avec ses ressources et ses goûts modestes, avait su se faire la vie la plus sage, une bonne vieillesse tranquille, à l'abri de toutes les vicissitudes, dont elle-même... Elle le regarda à la dérobée, affectueusement. Elle ne lui en voulait pas.

Misère de nous! Qui eût dit que son existence, si heureusement commencée, serait ballottée de la sorte?... Après l'enchantement des premières années était venue la période vraiment glorieuse, celle où, de la fillette précocement grandie, lon^^itemps fluette, soudain la jeune fille, bientôt la

femme éclôt. A quatorze ans, jupes courtes, riant de tout, on g^ambade, g^amine, une natte dans le dos. A dix-huit, la robe touche terre, on rougit à présent pour un rien. Un monde de sentiments nouveaux se révèle. La fleur, mystérieusement, s est épanouie. Elle g^ardait de cette époque, a^ec laquelle coïncidait l'apogée de leur fortune, un souvenir d orgueil. G est alors qu'elle avait goûté ses premières joies conscientes, qu elle s'était découverte, dans les yeux des hommes. Puissamment elle s'était enorgueillie d'être désirable, c'est-à-dire d'être jolie, et d'être riche.

Elle ne soupçonnait point qu'il pût y avoir d autres motifs d être désirée. La superficielle instruction qu'après la famille une maison religieuse de Rouen lui avait donnée, n'avait éveillé en elle ni le goût de la réflexion, ni le vrai sens de la vie intérieure. Profondément ignorante, au point de n'avoir retenu, en sciences comme en lettres, que de vagues noms, au point de borner l'histoire à quelques repères de dates, occupée des seuls soins domestiques ou de vanités mondaines, sans la moindre curiosité de lire, elle avait adopté toutes les façons de penser convenues, l'uniforme d'âme que pouvait revêtir, alors, une petite provinciale, élevée dans un milieu conservateur. Catholique, elle gardait de ses premiers succès d'église, — 1 offre du pain bénit, fillette, en robe

de mousseline plissée, avec le g^ros chou d'une ceinture de moire rose; puis une quête au mariage de Louis, demoiselle d'honneur empanachée de plumes, — elle g^ardaitla sécurité d'une foi, l'habitude des pratiques. Elle était en règle avec ellemême, la société, et Dieu. Il n'y avait plus qu'à attendre, patiemment, l'heure où, sur bristol glacé, une élégante notule gravée annoncerait, itrhi etorbi. la fondation d'un foyer nouveau : Monsieur et Madame Vaugloy, née Lemarquand, ont V honneur de vous faire part du mariage de Mademoiselle Sophie Vaugloy, leur fille, avec...

Elle imaginait des noms sonores, n'eût point fait fi d'un titre, d'une particule même. L'heureuse union de Louis et de Joséphine — on commençait à vanter les produits chimiques de l'usine Luguehais-Yaugloy — lui faisait encore envisager, sous un jour possible, quelque grand mariage * industriel. L'industrie, après tout, c'était leur noblesse, à eux. Dans la France nouvelle, étourdie autant de sa gloire militaire — le canon de Solferino tonnait encore — que de ses succès économiques, — une deuxième Exposition montrerait bientôt, à l'Europe étonnée, la richesse de l'Empire, — une griserie passait, une émulation de labeur et de luxe. Ce fut le temps où la splendeur de la maison Vaugloy battit son plein, où Sophie, à l'imitation de sa mère, connut l'ivresse des robes

à crinoline, la douceur de poser, sur ses bandeaux bruns, une petite capote à brides de dentelle.

Elle se souvint de bals où un bel officier de Guides inclinait au-dessus de ses épaules nues — elle lui semblait l'être toute — la raideur de long^ues moustaches cirées. Un r^-thme de mazurke g^lissa, sautilla. Puis d'autres décors s'étendaient, le jardin ombreux d'Amfreville, des séjours de vacances oud hiver chez Joséphine, mouvementés dejeux, de réceptions, et d'où elle revenait à Louviers envieuse de tenir .maison, elle aussi, d'être dame, c'est-à-dire courtisée, libre de porter des diamants, de la fourrure, libre de parler à sag^uise, tout ce dont, jeune fille, on la sevrait. . . La maison était moins (jaie, son père vieillissant, sa mère forcée de s'occuper maintenant de l'usine, Jules à Paris, pour ses études, les examens de lÉcole des chartes...

C'est alors que, dans leur ciel borné, l'inconnu brusquement avait surg^i, le passant vainqueur, sous les espèces d un homme encore jeune, aux tempes dégarnies, mais le front haut, les veux spirituels, la taille élancée. A un dîner chez des voisins, le soir où elle s'y attendait le moins, l'amphitryon lui avait présenté, avec cette intonation spéciale, faussement détachée, qu'elle connaissait si bien pour être en usagée chaque fois qu'on abouche, dans le monde, deux per-

sonnes épousables : a M. Urtrel, inspecteur des finances... »

Souvent, par la suite, elle s'était interrogfée, essayant, en vain, de retrouver, d'analyser Fimpression qu'elle avait éprouvée. Ce qui l'avait conquise, elle n'avait jamais plus été capable de s'en rendre compte, nettement. Jacques Urtrel lui avait plu, voilà tout. Pourquoi? Sans doute parce qu'il était élégant, qu'il professait sur toutes choses des opinions tranchées, et tranchantes, de haut, avec la verve d'un esprit supérieur; qu'il était d'une galanterie de bon ton; qu'il n'avait pas fait particulièrement attention à elle... Elle se piquait d'amour-propre, coquette, et, au dîner suivant — M. Urtrel passait à Louviers, chez leurs amis, une huitaine — elle n'avait eu de cesse que le brillant quadragénaire l'eût remarquée, séduit vite, d'ailleurs, par le charme delà jeune fille, non moins que par la rotondité de sa dot. Quelque résistance de Mme Vaugloy — qui gérerait plus tard la vieille usine, relèverait le nom des Lemarquand? — ne faisait qu'irriter la passionnette. Après tout, que Sophie à son tour s'éloignât, n'était-ce pas le sort commun, la loi? La situation de M. Urtrel était enviable, son avenir davantage ; apparenté à un ministre secrétaire d'État, son avancement semblait certain. La fortune de la future Mme Urtrel, des Vaugloy parut liée à celle

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de l'Empire. Et le mariage eut lieu, retentissant.

De bonnes années encore, où elle avait connu la satisfaction crétre, dans de g^randes Ailles, à Amiens, puis à Tours, la femme d'un haut fonctionnaire, d'avoir un salon jeune, amusant, di tingfué, où sa seule douleur, vite résignée, avait été la mort de son père, — pauvre papa! on le vovait baisser chaque jour, depuis l'Exposition de 67, depuis le dernier triomphe, la croix de la Légion d honneur (dorénavant imprimée sur toutes les bandes, le papier à en-tète de l'usine)... Tout le poids des affaires était alors retombé sur sa mère, déjà lasse de leur maniement complexe, où sa manie de voir grand, son esprit sans suite se heurtaient, s'affolaient vite. Mme Urtrel se loi a de la prévoyance de son mari; il avait, avant le contrat, exigé le déplacement des quatre cent mille francs de sa dot, leur payement intégral. Cet argent-là, au moins, était à labri.

Et soudain, ce fut 70, la déclaration de guerre, le coup de foudre des premiers désastres, l'effondrement tragique du régime impérial. M. Urtrd fut des premiers atteints; du jour au lendemain révoqué, réduit aux ressources du ménage, il quittait Tours envahi par les services de la Délégation, pour Cannes, où la santé ébranlée de Sophie se pourrait remettre, au soleil. Et puis, ni républicains ni Prussiens ne pousseraient leurs

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hordes jusque-là! Ils y vivaient tous deux de misérables semaines, dans le désœuvrement, la 'gène, parmi l'effroi des mauvaises nouvelles. Aux malheurs de la patrie, gisante sous les doubles coups de la république et de l'étrang^er, s'adjoig^naient leurs propres maux, si cuisants qu'ils ne les différenciaient plus, résumaient en eux Tuniverselle ruine. La filature de Louviers avait dû clore ses portes, ateliers désertés, caisse vide. Les capitaux engagés se volatilisaient, avec la rouge fumée des incendies, le bouleversement des fortunes et des villes. Mme Vaugloy ne pouvait faire face à d'anciens achats; l'usine, tombée à rien, se vendait à perte. En mai 187 l, tandis qu'à l'horizon Paris flambait, quel affreux voyage, à travers une France hérissée d'armées allemandes, c'avait été, appelée par de pressantes lettres — de Lyon, ûù l'amitié des Luguehais venait de faire nommer Urtrel — à Rouen, où chez Louis et Joséphine, Mme Vaugloy, accablée par tant de catastrophes, agonisait d'une congestion cérébrale !

Mme Urtrel, trente-trois ans après, ressentait aussi intense l'espèce d'asphyxie que toute cette fin d'année 71 elle avait traînée, l'intolérable séjour à Amfreville, où, en dépit des affectueuses attentions de sa belle-sœur, elle s'était sentie orpheline, presque à demi veuve, si abandonnée, dans la disparition du passé, l'incertain de l'ave-

îiir... Toute sa famille, c'était maintenant ces demi-frères qui avaient leur vie, au fond se souciaient peu d'elle, cette Joséphine dont le bonheur, la stable richesse Thumibaient, dans la conscience de son ménage précaire, de sa situation moindre... Son mari, elle n'y pensait qu'ensuite ; il lui était encore, au bout de trois ans, si proche, comme étrangler.

Impression qui s accentua, lors du retour à Lyon. Du cataclysme social après lequel il se retrouvait sur ses pieds, trésorier-payeur général comme devant, de la liquidation de succession qui à la dot de sa femme ajoutait quelques bribes enencore, Jacques l'rtrel gardait comme de la stupeur, une rancune foncière. Elle se manifestait dès lors à tout propos, atteignait le plus vivement la plus irresponsable, celle dont l'unique tort était d'être là, sa compagne de tous les jours. Une existence agitée et morne commença, où le quotidien effort delà jeune femme fut de paraître, aux yeux du monde, ce quelle n'était plus : heureuse ; où sa seule consolation était d'être ce qu'elle paraissait encore : riche. L'ancien viveur, peu à peu, reprenait le dessus : ses maîtresses, ses folies de jeu, en secret d'abord, ouvertement bientôt, défrayaient les potins. Mme Urtrel se jetait alors passionnément à cette idée, au début écartée d'un commun égoïsme, à présent souhaitée par elle

avec frénésie, consentie par lui avec calcul : un enfant! C'est ainsi qu'en 1878 Pierre était né. Son père, à cinquante ans, se déchargeait ainsi de toute affection conjug^ale : le marmot, désormais, occuperait la mère ! Mme Urtrel, plus seule à trente-deux ans quejamais, se raccrochait désespérément au petit être qui dorénavant était pour elle une sorte d'autre moi, qui incarnait, avec sa chair, tous les amours qu'elle n'avait point eus, toutes les ambitions qui avaient failli, toutes les illusions mortes. Pierre recommençait l'existence, à sa place.

Les semaines, les mois s'envolèrent, dans l'enivrement d'entendre les gazouillis de cette voix, de voir le duvet blond des cheveux pousser, la chair tiède et les os mous s'affermir, les yeux clignotants s'éclairer, d'une lumière bleue où elle apercevait ie ciel. Elle ressentait moins, grâce à lui, les à-coups, l'approche de la catastrophe qui, définitivement, allait bouleverser sa vie.

On trouvait un matin M. Urtrel étendu sanglant, déjà froid, dans son cabinet de travail. 8a main sèche étreignait convulsivement le revolver avec lequel il s'était fracassé la tempe. Vérification faite, cent vingt-cinq mille francs manquaient aux deniers publics... Mme Urtrel, simplement, les avait remboursés, sur les deux cent cinquante mille qui restaient de sa dot. Et, presque pauvre.

dig^ne dans ses g^raiids voiles de veuve, elle quittait Lyon, où elle avait tant souffert. Elle emmenaitdu moinsce qui avait été sa seule joie d hier, ce qui serait sa seule consolation de demain. Petit Pierre avait deux ans.

Ah ! 1 écrasement sous ce dernier, imprévu coup de massue, la triste installation dans un petit appartement de la rue Armand-Carrel, à proximité de Tomnibus d'Amfreville, — et létroite vie, avec les ressources échappées au naufragée : cinq mille livres de rente, — tout ce (jui restait du beau temps de Louviers ! — plus, un bureau de tabac de dix-huit cents francs, obtenu grâce à des relations, — et le secours annuel, donné par Joséphine, douze cents francs encore... Allons! il eût été injuste de le nier, Joséphine avait accompli son devoir...

Cette concession faite à l'impartialité dont elle se targuait, Mine Urtrel lança sur l'élégance du salon, — récemment remis à neuf, rideaux et papier renouvelés, sur la chauffeuse recouverte d un velours de lin groseille, où loncle Jules, rêveur lui aussi, se carrait, — un regard empreint de quelque satisfaction. Avec ses modiques revenus, elle avait su joindre, elle joignait les deux bouts. Elle faisait honneur à son nom, à son rang... Et patience! Que Pierre réussit enfin, quun établissement digne d'eux lui assurât,

bientôt, une position en rapport avec ce nom, ce rang-, — alors, on verrait...

Elle ne croyait pas être partiale, vis-à-vis cle son fils, en rêvant pour lui de belles destinées. Les dons naturels de Pierre étaient de ceux qui légitimaient tous les succès. Rien jusqu'ici n'avait pu ébranler sa confiance maternelle, ni les médiocres notes scolaires de Tadolescent — " le mignon! si impressionnable, si nerveux! » — ni le piteux échec à Tadmissibilité de Saint-Gyr — " une canaillerie d'examinateur, à qui Télégance du candidat avait déplu... une question de sciences insoluble, tantelle avait été mal posée! " — ni, deux ans après, le fiasco des Affaires étrangères — » une vraie malchance! Pierre relevait alors de l'influenza. Il n'était pas en possession de ses moyens!... » Est-ce que depuis il n'avait pas pris, laborieusement, toutes ses inscriptions de droit? Il était licencié comme un autre! S'il voulait seulement s'en donner la peine, il serait rapidement docteur. Il parlait si bien !

Cette constatation l'emplit d'un orgueil agressif. Le silence de Jules lui parut celer un blâme. Elle ne le tolérerait pas. Elle résolut de pourfendre son contradicteur dans ses derniers retranchements.

— Voyons! Jules... qu'est-ce que tu trouves à redire, cette fois? Pierre a besoin de certains livres... pour ses études... Il avait le Larousse!...

Il a du S en défaire... Oh! rien de ce que tes airs malicieux voudraient me donner à entendre... ISon, il la vendu, afin d obliger un camarade... Parfaitement... Je saurais le nom, si je n'avais tenu à ne pas forcer sa discrétion... Eh bien! à chaque moment, n'est-ce pas, pour une anecdote, une citation, une date, — tu sais comme ses plaidoiries sont littéraires ! — il a besoin de consulter un dictionnaire... Il ne va pas toujours courir les bibliothèques, ou g^rimper tes étages... Alors, j'ai vendu ce vieux bracelet démodé, qui ne me servait plus à rien. Et je lui ai acheté la Grande Encyclopédie.

L'oncle Jules étendit le bras, prit sa canne, et, s'appuvant sur le bec usé, il se redressa, avec la lenteur des hommes habitués à vivre plus assis que debout il avait horreur des discussions, et, pardessus toutes, de celles où il pouvait être, avec sa sœur, question d'argent, ou question de Pierre. Il savait à quel point, dès que ce dernier était en jeu, le cœur maternel s'irritait. Mme Urtrel, ordinairement de sens pratique, et d'esprit vif, devenait aussitôt aveugle et sourde.

— Je me rends, fit-il... Tu as bien fait! On te verra chez Joséphine, demain?

Tous les vendredis Mme Luguehais-Vauglov, de fondation, recevait. Les toilettes claires, les petits cris d'un tennis animaient un coin de la

vaste pelouse. Les vieilles ^'|ciis, Mutoiir de la table à ouvragée, au pied des platanes centenaires, devisaient. Et, le soir, un diner réunissait, avec la famille, quelques invités choisis.

— Mais oui, demain, naturellement! dit Mme Urtrel, en le suivant, dans Tantichambre.

Elle n'eût pour rien au monde manqué, non plus que Pierre, ces réunions où les vieilles amies des Lug^uehais, tous les noms marquants de l'industrie, menaient leurs filles, où la préfète, des officiers, le Tribunal, plusieurs châteaux voisins étaient assidus... Si le cher enfant se mariait un jour, ce serait là... On l'y voyait avec avantagée, dans son vrai cadre... Et Mme Urtrel se répétait un mot souvent entendu du pauvre Louis, g^rand acheteur de toute sorte de peintures et de croûtes... u Ça!... mettez ca dans un cadre, un b^u cadre Louis XVI bien largue, à rais de cœur et perles, vous m'en direz des nouvelles!... Le cadre, c'est la moitié de l'effet! "

Sur la console à tête de sphinx et les chaises à lyre, les tomes neufs empilaient leurs reliures fraîches, leur amoncellement de coûteux papier. Narquois, Tonde Jules jeta, du ton le plus inoffensif, cette remarque :

— Fameuse chose que le prog-rès! Tout le monde peut être savant aujourd'hui, vite et à bon marché... Si avec ça Pierre n'est pas l'érudition même!

Mme Urtrel, aigrement, releva le g^ant :

— Yeux-tu me dire à quoi mènent quarante ans d'étude, le titre d'élève de TÉcole des chartes, et tous ces beaux mémoires écrits pour les rats?

— Oui, je sais... Eh! eh! ma bonne, cela ne mène pas loin... Je confesserai même, si tu le veux, que cela ne mène nulle part. Le tout est de savoir quel chemin on préfère suivre ici-bas, et pour quelles raisons... Il y a des routes qui semblent conduire aux sommets du monde, et au bout desquelles on est souvent moins avancé que dans un sentier perdu.

Il jetait ces mots, doucement, du tournant de Fescalier, semblait fuir, à chaque marche, sous le rire blessant qui le rejoig^nait :

— Trop fort pour moi î . . . Tiens ! A demain. Tu radotes !

Mme Urtrel haussa les épaules, et fit claquer la porte.

— Mon pauvre Pierre ! soupira-t-elle. . . Il n'y a que moi qui le comprenne... et qui l'aime.

— Playt

Balle suspendue, raquette prête, Hélène de Josserant, dans une jolie inclinaison, attendait, pour servir, l'accord de son lanceur :

— Ready ! fit Pierre.

Et la raquette se détendit, frappa la balle, qui dia(}onalement vola, rasant le filet. Le buste en avant, jambe dessinée sous la jupe de piqué par le poser en pointe du fin soulier blanc, Hélène suivait le coup, de tout le mouvement de son jeune, ferme corps, élancé dans le libre costume.

Pierre rattrapait, renvoyait la balle; geste m'achinal de bon joueur, gardant, dans son automatisme, une pensée lucide, qui dépassait l'acte, et le mouvant tennis, et la lumineuse minute du bel après-midi d'automne. Savoureuse, Mlle de Josserant! Sous la jupe courte, il admirait la minceur élégante de la cheville. Il goûtait la légèreté du corsage en blouse; elle s'habillait bien. Le grain doux de la peau, sous les jours de l'empiècement, animait d'un rose vivant l'éclat neigeux

de la batiste. Décolletée, au bal de la préfète ou de Mme de Glosseville, Hélène lui ferait honneur. Elle était de celles dont on envie, et dont, par suite, on considère le mari. Ce serait une femme décorative.

— A vous, mademoiselle Luisa!

La balle revenait, servie, de l'autre camp, par Boireaux, le substitut. D'un rapide dédoublement, Pierre s'était jugé trop loin. Mais, tournée vers un grand jeune homme à teint de son et cheveux filasse, dont la mission était de ramasser les balles, et Tunique souci d'apparaître beau à 1 héritière, Mlle Ferro ne pouvait volter à temps. La balle rebondit, glissa, manquée.

— Game! s'écria Mlle de Josserant, en élevant une raquette triomphale, tandis que Boireaux, modeste, laissait tomber, d'un haussement de sourcil, le monocle dont son œil droit se couvrait, pour toutes les occupations importantes de sa vie.

— Deux parties perdues, soupira Pierre, d'un ton de reproche.

Mlle Ferro leva vers lui ses sombres yeux de Cubaine, confiante dans leur éclat infaillible. Ils avaient une ardeur de feu, mêlée d'une étrange mollesse. Pierre, souvent, avait essayé d'analyser l'impression qu'ils lui causaient, et ne la pouvait mieux comparer qu'à une brûlure, aussitôt pansée

par la caresse d'un noir velours. Déjà il n'en voulait plus à sa partenaire, satisfait d'associer, à cette faiblesse notoire, sa force connue, et que Luisa l'en remerciât encore, d'un de ces reg^ards où il lisait, secrètement flatté dans son org-ueil, comme une offrande- L'étrangère avait pour lui un charme indéfinissable. Cette peau mate, colorée par endroits d'une rousseur d'orangée, ce corps svelte et nerveux, il les comparait, sans qu'ils perdissent au change, aux formes pleines et au teint laiteux de Mlle de Josserant. Ce qu'il prisait surtout, en Luisa — vite camarade, depuis deux ans que ses cousins de Glosseville la chaperonnaient à Rouen, — c'était cette espèce de docilité animale, apparente en tout l'être, dans ses yeux implorants, soumis, dans cette grâce où il y avait une fébrilité, et la langueur des pays chauds. Si Hélène de Josserant figurait une souhaitable compagne, Luisa incarnait très bien une esclave de choix, dont son masculin amour-propre escomptait^ avantage. Elle était moins « de son milieu » , inconvénient à considérer. Mais une fortune de plusieurs millions et l'alliance avec les Glosseville rétablissaient largement l'équilibre; avec cela, on est partout à sa place.

Pierre, au reste, ne s'était pas encore vraiment soucié d'éclaircir les mérites respectifs de chacune. Il les trouvait aimables et les savait riches.

Gela suffisait pour qu'il leur prodiguât, sans autres calculs, les hommages qui étaient de règle, entre jeunes gens et jeunes filles de leur monde, à marier. Des Josserant, Ihôtel de la rue Herbière, les séjour: annuels chez une parente du Périgord (sœur richissime, disait-on, de Mme Buzeau), le bruit public d'une dot de trois cent mille francs, la haute situation bourgeoise, dûment assise, tout répondait. L'autre, fille unique d'un père toujours absent, aperçu une seule fois, il y avait deux ans, et qui possédait à la Havane d'immenses plantations de tabac, Luisa Ferro avait pour elle, en dehors de son luxe évident de bijoux et de toilettes, la garantie de ses cousins. Le marquis, conseiller général, grand éleveur, une des notabilités de la province, — sa femme, sèche et hautaine dame, dirigeant un ouvroir et d'autres œuvres catholiques, choyaient Mlle Ferro comme leur propre fille, et même — Mme Urtrel le tenait d'une amie d'une cousine du notaire du marquis — songeaient à la fiancer au jeune comte, son cousin Guy, dès sa sortie de l'École de guerre... Pierre s'en tenait là. Que désirer de mieux, en attendant?...

Il enveloppa, d'un regard, la pelouse où des corbeilles de chrysanthèmes, çà et là, bombaient, un groupe déjeunes filles aux robes claires, vers le banc de sapins, et, devant la maison, à l'ombre

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des platanes, les vieilles gens. xVutour de la table de marbre où leurs ouvrages étaient posés, Mme Luguehais-Vaugloy, Mme Urtrel, Mme de Josserant causaient, tout en maniant de longues aig^uilles. Il croyait entendre, d'ici, leurs radotages arriérés, les lieux communs inévitables. Il sourit avec supériorité, non qu'il eût des idées très différentes, mais il en méprisait l'expression, dans ces bouches séniles. Le chapeau de Mme Trapier balançait là-bas, avec une boucle d'acier scintillante, nn énorme chou marron. Les longues cheminées des usines, invisibles par delà les arbres, crachaient à gros bouillons leurs fumées qui s'effilochaient, en charpie grise, sur l'azur. Pas un nuage n'en tachait l'étendue, vibrante d'une tiède lumière. La Seine, à travers l'épaisseur des massifs, étincelait. C'était un de ces soirs dorés, où demeure de la magnificence d'août, dans la pureté délicate d'octobre.

Le regard de Pierre s'attendrit, possesseur et familier. A lui, cette fin heureuse d'un beau jour, le ciel vaste qu'il respire, la terre qu'en maître il frappe, de toute la semelle à plat de son soulier de jeu. A lui presque, la façade où s'ouvrent, dans la pierre sévère, les hautes fenêtres des salons, et ces lointains alignements de l'usine, la verdure des jardins, le bruissement des feuillages, qu'a touchés l'automne. A lui.

celle de ces jeunes filles qu'il voudra, quand il voudra !

La partie avait repris, le vol des balles, l'entrecroisement joyeux des f]^estes, dans le vif et blanc déluré des costumes. Des sourires s'échang^eaient, suscitaient, continuaient des pensées. Avec négligence, des mots anglais, de temps à autre, sonnaient : « Goodl... Dut!... Net!... '» Pierre, dont ils constituaient, en fait de langues étrangères, tout le bagage, affectait de les prononcer du bout des dents, en insulaire consommé. Et, dans ce cadre de solide élégance, Taccomplissement de ces rites, — relevés, lui semblait-il, par la qualité habituelle des joueurs, par Tétrangeté des interjections britanniques, — c'était une distraction chic, une fonction infiniment plus sérieuse, au fond, que de compulser des dossiers et de prononcer à la barre de vagues plaidoiries, en agitant ses manches et soulevant sa toque. Il eut une condescendante pitié pour Boireaiix, qui, en dépit de son monocle rivé à l'œil, jouait au tennis en amateur, réservait pour laudience ses suprêmes déclics d'œil, verre toml^ant au bout du cordon noir, la candeur d'une conscience professionnelle.

Mais une dernière maladresse de Luisa Ferro, célébrée aux fruti\}ra.uxFnu!t ! Fault ! du substitut, achevait la définitive défaite. Vexé. Pierre aban-

donnait sa partenaire aux soins du jeune homme à cheveux filasse, tandis que par des paroles galantes, Boireaux, assujettissant de plus belle son monocle, occupait la coquetterie d'Hélène. Elle avait beau, tout en répondant par des rires aux aphorismes et aux compliments du magistrat, décocher de furtives œillades, Pierre dédaigna le manège. Il tourna le dos, moins pour châtier en elle sa victoire que pour exciter son amourpropre. Mlle Trapier, désertant le banc des sapins, s'avançait à petits pas. Pierre abrégea la moitié du chemin.

— Il a perdu, consolez-le! railla Hélène. Et tout en vouant à mille morts « cette petite bécasse de Charlotte et ce prétentieux M. Pierre Urtrel » , elle s'éloigna, fascinant Boireaux, flatté, du plus enchanteur des sourires.

Pierre n'avait jamais éprouvé pour Charlotte Trapier le moindre penchant personnel. Elle était grande, sèche, et par un teint jaune, une toux fréquente, que compensaient à peine de fort beaux yeux, d'un bleu triste, et une espèce de grâce souffreteuse, elle dénotait un sang pauvre, une maladive constitution. Très myope, elle s'affublait en outre d'un face-à-main, en voilait, à tout propos, son regard papillotant : habitude qui chez elle était une contenance, et ne réussissait qu'à donner à sa très réelle timidité une appa-

rence de dédaifjneiise hauteur. Pierre, qui n'avait jusque-là échangée avec elle que les banales phrases d'usa/je, autour d'une valse, ou en de brèves rencontres de salon, attribuait cette morg^ue à la fortune inchiffrée du père, et à cette rivalité latente qui faisait de Charles Trapier, fier de ses vastes usines, le concurrent quotidien, le guetteur des fautes possibles, l'émule avisé de la raison sociale Lupiiehais-Vaug^loy. Les deux vieilles et puis mte^ maisons se partag^eaient, se disputaient le marché.

Sur le point d'aborder la jeune fille, il déshabilla, de cet expert coup d œil des hommes, le corps manche et pourtant élég-ant. Il fut mis eu garde, aujourd liui encore, par la taille plate et le port insolent. Sous le grand chapeau bergère à fleurs, il jugea pauvre la mousse blonde des cheveux, anémique la finesse' de Tépiderme, où sinuait le réseau bleu des veines. Pourtant la recommandation de sa mère domina tout : « Sois le plus aimable que tu le pourras avec Gliarlotte Trapier, chaque fois que tu en auras l'occasion. » Et ce fut du ton le plus caressant de sa voix chaude — un de ses meilleurs movens de séduction, il le savait bien — qu'il murmura :

— Je n'en veux au tennis, mademoiselle, que parce qu'il m'a empêché de vous saluer plus tôt.

Les bords du chapeau bergère ondulaient.

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dans le pctiL si^jiic ilc Iclc dont elle le fa\orisa. Pierre estima qu'un aimable sourire d'accueil détendait les lèvres minces, souvent pincées, et toujours pâles. Un instinctif contentement, à sentir qu'il ne déplaisait pas, au contraire, acheva de nuancer, d'un charme musical, ses moindres intonations. Les paroles insipides chantaient. Il disait : ^ Madame votre mère se porte bien » ou " Comme il fait bon ce soir î v et il semblait donner cours à d'intimes harmonies, à de riches flots de tendresse, de dévouement, de poésie. Si maig^re que fût Mlle Trapier, si dénuée pour lui d'attrait physique, il g^oûtait, comme un masculin triomphe, le privilège de l'émouvoir. Le moins fat des hommes sera toujours sensible à l'hommage de la plus laide.

Elle l'écoutait parler, en braquant sur lui son face-à-main. Le manche d'écaillé s'érigeait, narquois, dans la fine main gantée. Le lorgnon cerclé d'or dardait la double ironie de ses verres. Elle dissimulait ainsi, et par des mots brefs, tombant de haut, linccrlitude d une rêveuse nature, le trouble actuel de ses pensées. Les raisons qui la rendaient à HPierre peu sympathique lui faisaient trouver séduisant le jeune homme. Peu jolie, elle s attardait avec complaisance à détailler cette distinction étudiée mais certaine, ces beaux yeux sombres et haidio, cette voix prenante...

iSée dans l'opulence, riche à n'avoir jamais eu un désir ni un regret matériels, elle ne se souciait en rien des considérations d'argent.

Pierre, tout en se dirigeant du côté des mères,

— il convenait de leur présenter ses hommages,

— essaya divers sujets de conversation. On disait Charlotte Trapier intelligente, instruite. Et de placer aussitôt quelques mots vagues sur les Dialogues philosop/iù/ues de Renan, à propos de la statue que les Bleus de Bretagne venaient de lui élever, à ïréguier. Il demeurait dans les généralités, évitait de prendre parti, ignorant quelles pouvaient être, en politique, les idées personnelles de Mlle Trapier. Le père passait pour radical. Mais savait-on jamais, avec les femmes?. . . Un récent voyage de la jeune personne en automobile, à travers la Belgique, retour par Lille, Amiens et Beauvais, lui parut un terrain plus sûr. Il avait si souvent entendu l'oncle Vaugloy parler de la beauté sévère de la cathédrale d'Amiens, de ses trois portails, de ses stalles de bois sculpté et de ses hauts reliefs de marbre peint, si souvent il avait subi 1 éloge du chœur inachevé de Beauvais, qu'il put, négligemment, citer un détail, du ton d'un connaisseur discret. Sur les charmes de l'auto, il était intarissable. Quelques phrases techniques, habilement noyées dans un hymne à la vitesse, à 1 imprévu... Être son maître! S'ar-

rèter clans ce coin perdu ! Filer sur des routes inconnues... Il avait fait une ou deux promenades, dans la voiture d'un ami, dissertait comme un chauffeur émérite.

— Vous avez souvent voyagé en auto, monsieur Urtrel?

Question banale, où il crut deviner : « Pas le premier venu, décidément. Ce serait peut-être amusant de voyager ensemble ! . . . » Il répondit :

— Très souvent, mademoiselle.

Et son regard exprima l'enthousiasme des départs et la lassitude des stériles trajets, une tristesse et un souhait, l'àme du pèlerin en quête d'idéal, prêt à repartir, avec une àme sœur.

Ils se turent. Les voix des vieilles dames, s'élevant distinctes dans l'air limpide, furent une raison plausible à leurs silences. Ces dires insignifiants, succédant à leurs paroles, en eux prolongées, mettaient une seconde de complicité fragile, de sympathique entente entre leurs pensées. Pierre, abordant Mme Trapier, qui, d'un air résigné, écoutait Mme de Josserant conter y avec éclats, la fermeture de l'école Sainte-Marie, s'inclina très bas. Le profil de Charlotte, sous les roses du chapeau bergère, se détachait avec une netteté de médaille; un refiet de jour en dorait la pâleur, sur l'ombre verte des platanes. Elle ressemblait à sa mère, distinguée encore dans sa

mince Lir sèche. Pierre le remarqua. Bonne note. Soudain, désag^réable, un autre rapprochement le surprit : Mme de Josserant, dans son gras, caricatural visage de polichinelle empâté, présentait, déformés, tous les traits de sa fille! Il songea : Est-ce qu'un jour?. .. Et conclusion : — Tout compte fait, Charlotte valait Hélène.

Mais les voix tombaient, les têtes se tournèrent. Accorte, sur le seuil d'une des hautes portes-fenêtres du salon, une petite femme de chambre, robe noire et col blanc, qui précédait une visite, s effaça. On vit, dans le chambranle, comme un portrait s'animant d'un fond noir, surgir une longue et majestueuse personne, dont la jupe de soie puce sur les degrés de pierre se cassa, bruissante.

Mme de Glosseville avançait d un pas mécanique, la tête portée comme un saint-sacrement. Elle avait un teint de cendre, de saillantes pommettes, les yeux luisants et glacés, un fil pour lèvres. Ses cheveux blancs, partagés en bandeaux, donnaient au visage quelque chose de respectable. Et toute la personne, de la pointe des bottines vernies à laigrette pailletée du chapeau, marquait une froide dignité.

Mme Luguehais-Vaugloy s était levée, allait, .avec une parfaite bonne grâce, à sa rencontre.

Beaucoup pluo petite, la taille un peu épaisse

à Taise dans une veste (jiis de fer, elle ne semblait pas dominée par la stature de l'arrivante, tant elle marchait avec naturel. Elle tendit franchement la main, d'un de ces mouvements d'accueil, où la noblesse native se révèle, serra le bout des doigts que présentait Mme de Glosseville. Il semblait que celle-ci ne les donnât point, les prêtât seulement, et à regret : geste dont la maîtresse de maison ne se formalisait pas, le sachant habituel, réservé à tous. Malgré son absolue divergence d'opinions, son éloignement des châtelains de Saint-Aignan, elle avait, charitable et tolérante, un lien d'àme avec la sèche marquise, dans cet ouvroir que Mme de Glosseville dirigeait. Qu'importaient les questions confessionnelles, quand une même pensée de charité les dominait? Les Glosseville, sans doute, n'eussent point fait laumone d'un sou au plus misérable, s'il ne partageait leurs croyances : au moins, ils donnaient aux leurs, par milliers. Et tant d'autres ne donnaient rien !

— Que c'est aimable, à vous, madame, d'être venue jusqu'ici. Notre jolie Luisa ne m'avait pas laissé espérer...

— J'ai tenu à vous porter les hommages de mon mari, en venant chercher la chère enfant.

Ayant coloré de cette double politcboc une

démarche qii occasionnaient, seules, une rencontre manquée à Rouen, et la perspective d'y errer deux heures, désoeuvrée, Mme de Glosseville distribuait une gradation de saluts, prenait place à droite de la table de marbre.

La conversation repartait, charriant lordinaire flux de médisances et de pauvretés. C'étaient de brefs récits, ving^t fois contés, sur les aventures de Madame Une Telle, les parentés de Monsieur Tel Autre, des détails de toilette, une recette de l'expérience ménag^ère, ou bien encore le commentaire, incolore, d'articles de journaux, de revues, lus la veille, le crime, la mort, ou le scandale du jour, le dernier livre paru, l'inconvenance de certaine pièce, dont on parlait en baissant les yeux et en pinçant la bouche, avec cette excuse : « c'est drôle... " C'était un des rares sujets où les voix s animaient, étouffaient de petits rires, pareils à des g^loussements. Mais les visag^es reprenaient bien vite leur expression composée, une surveillance de 1 un à 1 autre, et 1 (jii continuait à échanger, d un ton de comédie, la fausse monnaie des idées de règle, des préjugés courants.

Parmi ces femmes qui toutes avaient vécu, s'étaient pu faire, à force de chagrins, de joies, de changements de destinée, leur philosophie individuelle. pa> une, à 1 exception de Mme Lu-

guehais-Vaug^loy, qui jetât, à la mise en commun de leurs pensées, une remarque originale, une parole vraiment franche, envers soi, et les autres. Non qu'elles en fussent sans cloute incapables, mais tel était le joug despotique, la force de l'habitude et des convenances !

Et Mme Luguehais-Vaugloy, tout en tricotant ses éternelles brassières, d'une aiguille alerte au bout des doigts osseux, supputait, avec un las, un indulgent sourire, l'envers des âmes, tout ce qui ne se disait pas, sous ce qui se disait.

Elle avait, à soixante ans, le teint reposé, la vigueur paisible que donne le plein exercice d'une bonne santé physique et d'une parfaite santé morale. Les rides seules, et ce grenu de la peau vieillissante disaient en elle l'âge, que n'accusaient pas les cheveux seulement gris, les yeux marron, encore vivants de jeunesse. Ils rayonnaient, de leurs larges prunelles lumineuses, la volonté, la bonté, l'esprit. Un médaillon à l'ancienne mode, de jaspe monté d'or, pendait à son cou ; on 1 y voyait depuis trente ans ; d'un côté, à l'intérieur, dormait sous verre, — souvenir de la fillette perdue, — la soie de fins cheveux cendrés, noués d'un fil rose, qu'était venue rejoindre, de l'autre, une mèche blanche de cheveux rudes, en mémoire du cher Louis, son mari mort... Toute la personne, du mobile visage réfléchi

aux mains fines mais musclées, des mains daction, exprimait le calme d'une solide vie familiale, 1 énergie d une existence vouée au quotidien labeur, et au bien. On sentait, rien qu'à croiser le regard viril, un caractère, — cette trempe d une àme qui a réfléchi, comparé, choisi, — comme à la démarche harmonieuse, jamais hésitante, on devinait la droiture dun être qui suit, sans dévier, sa voie.

— Comme vous avez raison, chère madame ! s'exclama Mme Urtrel, approuvant, dun hochement de menton, la moue attristée dont la marquise de Glosseville venait de ponctuer sa phrase. Tout se perd, aujourd'hui!... Je ne parle pas pour mon cher Pierre, élevé. Dieu merci, dans de bons principes... Mais les enfants, à présent!

Mme de Glosseville, qui avait dû pourvoir, sans tendresse, aux frais déducation et d établissement de trois fils, gémit à nouveau :

— Dès qu ils sont assez grands pour enfourcher une bicyclette, ou qu'ils ont passé un examen, c est fini... Ils pensent par eux-mêmes, veulent agir à leur guise... Ils tiennent pour rien les conseils, l'expérience de le-urs parent^... Et, comme si les faibles moyens d'autorité qui nous restent étaient encore trop étendus, voilà qu'on parle de les restreindre!... Vous avez vu?... cet article dan& le Journal de Rouen, à propos dco

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sommations respectueuses, faites lan dernier, rien que dans le ressort de la Cour?

— Parfaitement! soupira Mme Urtrel.

— Ah! oui, dit Mme de Josserant, j'ai lu cela. Et vous savez, c'est inspiré par ce M, Frilloye, ce veuf à qui son grand-père a refusé son consentement. Il voulait épouser une institutrice, une jeune Anglaise de l'âge de sa fille ainée... une intrigante, dit-on...

— Si le grand-père croit remplir un devoir, répliqua d'un ton tranchant Mme de Glosseville, tous les honnêtes gens seront d'accord pour lui donner raison... L'autorité parentale!... rîomme s il n'y avait pas déjà assez de tristes unions!... Gomme si le droit le plus sacré d'un père, d'une mère, et, à leur défaut, de grands-parents qui connaissent la vie, n'était pas d'empêcher un enfant égaré de commettre une irréparahle hé-= tise!

— C'est l'évidence même! s'écria Mme Urtrel.

— Où allons-nous, je vous prie!... murmura Mme de Josserant.

Et toutes trois, d'un élan du regard vers l'azur, où planait le dais immobile des platanes roux, attestèrent les puissances célestes.

— Pardon, objecta Mme Trapier, quel âge a le petit-fils?

— Trente-sept ans, dit Mme TiUguehais-Vau-

glov, avec une intonation rl'une insaisissable ironie. Je le connais. G est un homme fort disting^ué.

Rien, dans son maintien, n'indiqua le divertissement que lui donnaient les airs réprobateurs du côté Glosseville et Josserant, et lincertain silence de sa belle-sœur. Mme Urtrel jetait un alternatif coup d œil sur ses deux interlocutrices indig^nées, puis sur Mme Trapier, dont le visag^e marquait une conviction opposée. Moment difficile. Que dire, sans contrarier l'une, ou sans s'aliéner les autres? Elle voulait plaire à toutes, soig^nait en elles des belles-mères possibles de Pierre. Battre en retraite était le plus prudent. Elle laissait ainsi le champ libre aux adversaires, peu soucieuse de compromettre, dans un débat d'idées qui la laissait froide, la g^rande partie autrement importante. On ne pouvait, quand on dépendait des autres, se donner le luxe d'un parler franc, d'opinions à soi. A quoi bon, d'ailleurs? On n'aurait, si l'on était toujours sincère, que des ennemis.

Mme Trapier ag^itait, au-dessus de la boucle d'acier qui étincela, le chou énorme de son chapeau. Elle avait un cœur excellent, mais vif, le bon sens un peu brusque. Elle déclara :

— A trente-sept ans, je trouve que l'on est d'âgée à savoir ce que l'on veut, et v-i pouvoir

l'exécuter... Ainsi, on est légalement libre, dès vingt et un ans, de dilapider sa fortune, de choisir sa carrière, de se faire commerçant, soldat, moine, de s'expatrier, de changer même de nationalité. On peut élire les leprésentants de son pays. On peut ensuite être député, sénateur, faire les lois. Et l'on ne saurait se marier, sans avoir, au préalable, obtenu le consentement de ses parents. J'avoue ne pas très bien comprendre pourquoi d'une part toutes les libertés, et, dans ce seul cas, cette restriction.

— C'est, dit Pierre, heureux de placer une phrase où son autorité d'avocat brillât, la survivance d'une coutume ancienne, un reste de la vieille loi romaine, où le paterfamilias exerçait sur les siens une autorité souveraine. On n'a pas • osé toucher encore à ces vestiges vénérables du droit ancien, qui sont les assises de notre Code.

Un regard d'amour admiratif, échappé à Mme Urtrel, l'assentiment du clan Glosseville et Josserant récompensaient ces mots, où sous le détaché du ton mondain sonnait un peu de l'emphase du prétoire. Pierre jugea la seconde opportune pour s'éclipser, l'effet produit, et rejoindre Charlotte Trapier, dont il guettait depuis quelques instants la robe de mousseline rosée, parmi les toilettes du groupe clair, de l'autre côté do la pelouse, sous les sapins. Les

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voix derrière lui reprenaient, vag^aes. Il distin- /juait, cessait bientôt d'entendre le ton posé, grave de sa tante...

— La vérité, disait Mme Luguehais-Vaugloy, c'est, je crois, que lorsque de tout leur amour et de leur dévouement, les parents ont créé, modelé, développé leur enfant, lorsqu'ils Font fait apte à marcher, de son propre pas, à travers la vie, ils ont accompli tout leur devoir. Leur tâche coercitive est finie. Ils ne peuvent plus être que des conseils et des amis. Leurs droits cessent, si leurs devoirs continuent. Désormais, de toute leur expérience, ils n'ont plus qu'à guider le jeune homme, Ihomme fait, à avertir la jeune fille, à soutenir la veuve frappée par le sort, la divorcée victime d'un mauvais choix... Mais là s'arrête, à mon avis, notre rôle; et j'estime qu'à 1 heure où sonne la majorité lég^ale devraient expirer nos pouvoirs. En voidant les maintenir, non seulement nous les outrepassons, mais nous risquons de diminuer, de ruiner ce qui doit demeurer sacré, le respect de l'enfant pour qui l'a mis au monde.

— Tant pis, jeta Mme de Glosseville, pour des fils aussi dénaturés! Ils ne diminuent qu'euxmêmes.

— Encore, dit vivement Mme Trapier, si nous réussissions toujours à empêcher les maux que

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nous voudrions éviter! Mais ces oppositions juridiques ne servent g^énéralement qu'à irriter la plaie, pour rien.

— Comptez-vous pour rien la satisfaction de la conscience, du devoir? objecta, sévère, Mme de Josserant.

Mme Luguehais-Vau^jloy sourit :

— Je ne suis pas bien sûre que ces histoires de famille regardent les huissiers, les avocats, les jug^es, la galerie. C'est affaire de conscience. Souffrir et se taire, une fois qu'aux siens on a tout dit, est encore le plus digne. Quand un père ou une mère ont de toute leur force blâmé leur enfant, ils sont quittes envers les plus rigoureux scrupules de probité.

Il y eut un instant de silence. Une feuille se détacha de la frondaison dorée, tournoya lentement, dans la tiédeur limpide. Elle tomba sur la table de marbre, avec un imperceptible petit bruit.

— Ah! chère madame, crut devoir objecter Mme de Glosseville, sûre d'atteindre en même temps une ancienne blessure, — comme on voit bien que vous n'avez pas élevé d'enfant!...

Mais déjà Mme Trapier jetait :

— Pour moi, plutôt que de faire appel aux ressources de la loi, pour s'opposer, souvent à tort, au bonheur ou au malheur de leurs enfants,

comme si leurs enfants étaient leur chose, leur bien, leur appartenaient avant de s'appartenir à eux-mêmes, je trouve que la plupart des parents devraient s'occuper de les mieux marier, se soucier davantag^e d'apparier des g^oùts, des santés, des caractères, et moins d'additionner des intérêts, des situations... Que d'unions bâclées pour la débâcle, que de catastrophes sig^nées au contrat, d une plume lé^jère !

Mme Urtrel, Mme de Glosse ville et Mme de Josserant se récrièrent, d une approbation unanime.

— Vous avez raison !

— On ne sentoure jamais de trop de g^aranties !

— Gela va de soi !

Mme Lugfuehais-Yaug^loy souriait toujours, cette fois sans rien dire.

ISous rabat-jour de la lampe à alcool, dont r éclatante clarté blanche s'épandait avec un ronflement léger, le service à thé, de menus bibelots brillaient, sur le guéridon à dessus de marbre et galerie de cuivre, centre lumineux de la pièce.

— Un?. . . deux?. . . trois?. . . dit Pierre, en puisant, avec la pince de vermeil, dans le sucrier... Et tenant un quatrième morceau suspendu, sur la tasse fumante : — Est-ce assez?

— Assez! assez! protesta Mme Urtrel.

Satisfait par la quotidienne taquinerie, Pierre

offrait à sa mère le breuvage odorant, se rasseyait, d'une tombée brusque, dans un des fauteuils dont les ressorts, le faux Beauvais avec un gémissement se distendirent, sous l'œil inquiet de Mme Urtrel.

De l'autre côté de la table, elle sirotait le thé brûlant, tout en couvant son fils d'un long regard, qu'aussitôt il devina : une conversation sérieuse était imminente.

— La cause de ce malheureux n'était pas bonne, dit-elle. Il était trop certain qu'il perdrait...

Pierre vit la manœuvre. Depuis si long^temps qu'il V opposait une insouciance blagueuse, une inertie surtout, il connaissait, dans toutes ses ressources, la stratég^ie oratoire de Mme Urtrel : feintes et mouvements tournants. Elle navançait la question barreau que pour couvrir la question mariagfe. Dans l'une comme dans l'autre elle n'avait que trop raison, c'était évident. Avocat, ce n'était pas encore son vrai métier, la carrière où il avait cliance de faire un beau chemin. Étaitil heureux d autre part, avec cette médiocre vie de g^arçon ? tétait-il pas temps de songer, bientôt, dune façon précise, à faire une fin? Mais, ces réponses, qu il consentait à lui-même, un entêtement d'amour-propre et l'instinct de la contradiction vis-à-vis du seul être qui l'aimât vraiment et sur lequel il se sentit un pouvoir, Tempêchaient de les formuler, d'un abandon de cœur; rarement aux baisers maternels, tendrement appuyés, il rendait un élan, une confession vraiment confiante. La mère et le fils, dans les causeries du soir, étaient comme deux adversaires aux prises, luttant d arguties, finassant, à qui convaincrait, roulerait l'autre. Joutes où les. mots parfois blessaient, et qui invariablement finissaient par l'apparente défaite, la soumission de Mme urtrel, sûre d être toujours victorieuse, à la longue. Elle avait alors le bon sens de ne le jamais paraître;

Pierre, comme beaucoup de caractères faibles, subissait le joug^, mais à son insu, et lien au monde ne l'en eût pu faire convenir.

il cliassa, d'une chiquenaude, une poussière sur sa manche, laissa venir.

— Ta plaidoirie pourtant... Lucas, Tavoué, a dit au cercle à Toncle Jules que tu avais été « brillant » .

— Penh! fit Pierre, pas plus que d'habitude... G était encore un dossier de l'assistance judiciaire!... On a beau être consciencieux..., on ne peut pas, avec la meilleure volonté du monde...

Un de ses ^a^efs contre sa profession était cette obligation, jeune et sans clientèle définie, d'accepter n'importe quelles causes, et les plus humbles. Loin d'y voir, en même temps que la possibilité de faire du bien, l'occasion d'une profitable gymnastique d'esprit, une extension d'études, il n'en recueillait qu'humiliation et lassitude. Il eût voulu être, du coup, grand avocat d'affaires, ou de crimes passionnels, ou de divorces, un spécialiste dont le talent, l'autorité font loi, — et recette.

— Mais avec un peu de patience, dit Mme Urtrel... Oui, je suis sûre qu'avec tes qualités, ton don de parole, tu te feras, en persévérant, une des premières places... En attendant, ce métier te pose. Il peut offrir des inconvénients, — • quel est le métier qui n'a pas ses ennuis? — mais il est

considéré, peu astreig^nant, et, — réfléchis, — il peut mener à tout. Gest la clef de bien des positions sociales!... Que d'hommes politiques...

Elle se tut. Tous deux caressèrent, une seconde, ridéal entrevu, la chimère lointaine.

— Redonne-moi un peu de thé, dit-elle.

Elle présentait la tasse, et, tandis qu'il inclinait la lourde théière de métal, versait le filet doré, elle le regarda dans les yeux, répéta :

— En attendant...

Il comprit : le mariag^e maintenant! c'était fatal... et jouant rinnocent :

— Quoi?

— Tu me comprends très bien...

La voix se fit douce :

— Gomment as-tu trouvé Hélène de Josserant, au dernier dîner de ta tante?

Il détourna les yeux, jeta, du ton le plus détaché :

— Pas trop mal.

Il lui déplaisait d'avouer que, justement, assis près de la jeune fille, il avait achevé d'être conquis par sa coquetterie batailleuse, la plénitude d'épaules devinées sous l'échancrure du corsage en pointe, l'éclat d'un regard hautain qui semblait dire : « Je m'humaniserais pour vous... » Même, au dessert, tandis qu'elle secouait la tête, refusant d'un signe le zucco que Marie, la jolie femme de chambre au col blanc, passait, il avait

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allong^é sa jambe, sous la table, vers l'épaisseur de la jupe soyeuse. Le frémissant petit pied, effleuré, ne s'était point retiré. Un doute, depuis, l'inquiétait... Rencontre fortuite, qui ne sig^nifiait, n'eng^ag^eait rien?... ou plutôt, comme il s'en persuadait, avec un voluptueux ressouvenir, contact volontaire et complice? Les yeux altiers, sondés à la dérobée, l'impassible visag^e n'avaient pas livré leur secret.

— J'aurais cru, murmura Mme Urtrel... Puis soudain, comme se décidant, elle renonça aux ruses préliminaires, et parlant de jet, tendrement : — Voyons Pierre, ce n'est pas possible. Connaissant ta délicatesse de goûts, et ta sensibibilité foncière, — car tu n'es insouciant et sceptique qu'en apparence, — connaissant tes besoins élevés, — car tu es un aristocrate aussi bien en fait de sens que de sentiments, — j'ai la certitude que tu ne peux continuer longtemps l'existence désœuvrée et vide que tu mènes. D'aussi plates distractions, — puisque. Dieu merci, tu as eu la sag^esse d'éviter toute liaison compromettante, — ne peuvent plus te suffire. Il faut, dans ton propre intérêt, — à tous les points de vue ce sera bon, — donner à tes pensées, à tes actions, une orientation plus sag^e, plus stable... Ne serais-tu pas heureux d'avoir enfin ton chez-toi, une belle situation dans le monde?

Pierre se recueillit. Mme Urtrel respecta son silence : le cher enfant avait trop de bon sens pour n'être pas frappé d une semblable observation. Elle suivait, semblait lire, sur le front qui se plissait, dans les yeux sonx>^eurs, l'intime travail...

Justement Tavocat, le matin même, au lieu de préparer une plaidoirie qu'il devait prononcer le lendemain, avait rejeté le dossier ouvert devant lui, cet amas de paperasses où passions et douleurs ne lui semblaient qu'inerte série de thèmes, matière à mettre enjug^ements. Il avait extrait du tiroir de son bureau, où, pêle-mêle avec des cartons de cible et une boite de cartouches, il gisait, un roman qu'avant-hier Boireaux lui avait prêté.

Cette Madame Bovary, il y avait assez longtemps qu'il en entendait parler, qu'il en parlait luimême! Homais, tout le monde avait ce nom à la bouche, les journaux le citaient, les divers partis se le rejetaient. Et l'autre jour, conduisant un Parisien au musée, où lui-même mettait à cette occasion les pieds pour la première fois, n'avaitil pas, à l'arrêt de l'autre devant le monument de Gustave Flaubert, proclamé avec assurance : « Gloire rouennaise... Madame Bovary... Admirable! " Et vite, il s'était éloigné de la haute figure nue et du médaillon de marbre, omettant de dire qu'il avait confondu, longtemps, l'auteur de Salammbô et le parrain des pistolets. . . Décidé-

ment, il fallait lire au moms Madame Bovary, h Et vous savez, lui avait dit Boireaux, livre condamné pour outra^jes aux mœurs! » Raison de plus...

Avant le diner, donc, il avait terminé le roman. Son désenchantement était g^rand. Mais ça n'était pas drôle, cette histoire, c'était funèbre même. On voit bien que la justice n'avait pas grand'chose à condamner, dans ce temps-là ! Et il sourit, à l'idée du flot de livres obscènes, du bas afflux délivres pornog^raphiques, de couvertures découvertes, — joli! — s'étalant aux devantures, noyant les kiosques des gares. Si elle n'avait le palais blasé, la justice — joli aussi, ce mot-là, il les replacerait, — la justice pourrait se rattraper aujourd'hui! Madame Bovary^ mais c'était la plus morale de toutes les histoires romanesques, un préventif contre l'adultère! Et il avait souri encore, avec pitié cette fois, à l'exemple des pauvres amours de Léon et de la provinciale. Voilà comme la jeunesse s'amusait à Rouen, en 1850! Brrr! ça faisait frémir.

Puis, par contraste, il avait dressé le bilan des divertissements où ion se complaisait, à présent. Cette réflexion avait achevé de le rendre mélancolique. Ah! certes, il n'était plus question de rendez-vous sentimentaux, cachés en des chambres mystérieuses! Plus de ces promenades en fiacre, cahotées à travers la réprobation de la

"4 LE l>KÎSME

Aille... L'amour! Pierre ne le pouvait concevoir dans celte exaltation maladive, cette espèce de rêve, où Ton s'élance comme vers des paradis défendus, où Ton se bat les flancs pour s'appeler " Cher ang^e!... » Mais, l'amour, qu'était-ce au juste?... Nommerait-il ainsi le vag^ue à l'âme qu'adolescent il avait ressenti, pour des cousines?. . . Ce trouble enfantin qui vous fait incarner le monde dans lécbang^e d'un premier baiser, le don dune fleur respirée, d'un odorant ruban?... Puérilités évanouies! Romances!... L'amour, de ce mot prestixjieux à entendre pour certains, de ce sentiment pour lequel, ne le pouvant bien concevoir ni définir, il n'avait en somme, lui, que méfiant dédain, décorerait-il les aventures, plutôt banales, les babituels plaisirs qui le distrayaient ?

Alors, devenu triste, — une fois n'est pas coutume, — il avait récapitulé les divers éléments de fête, dont, à l'imitation de beaucoup, se fleurissait sa jeunesse. Et c'étaient des soirs ég^arés, en bande, à travers la fumée de provinciaux cafésconcerts, où des fillettes ouvrières, des femmes empanachées déplumes pauvres promenaient leur sourire provocant et leur reg^ard servile. Parfois, un souper, une nuit, avec une des chanteuses, — la " g^ommeuse " ou V « excentrique, »> — qui, toutes, confondaient dans sa mémoire leurs peaux

maig^res ou grasses, leurs refrains canailles ou leurs sentimentalités bétes.

C'étaient aussi des visites bruyantes, quelque glissement solitaire et furtif, dans une maison close, dite par la distinction de ses pensionnaires autant que par le clioix de ses clients : la Petite Préfecture. Le cœur de Pierre, à Tidée d'une ruelle déserte, chuchotante d'ig^nobles appels, et où porte à porte s'alig^naient les autres repaires de la ville, se soulevait. Il ne s'était ég^aré qu'une fois dans cet obscur couloir; des sabres furtifs y cliquetaient, un matelot ivre hoquetait sa chanson. Il avait fui, aussitôt entré, de l'un de ces bouges emplis d'un morne bétail. A la Petite Préfecture au moins, on ne croisait, dans l'escalier cossu, que des messieurs bien, et les dames savaient vivre... C'était enfin — visions plus joyeuses, qui pourtant ce soir ne trouvaient point g^râce, contribuaient même à l'assombrir, — le souvenir de certaines rencontres, dans les arrière-cabinets de VHôiel Français. Une des ressources de la ville, ce sing^ulier hôtel, où jamais ne descendait nul voyag^eur et dont le restaurant ouvrait, sur le vide de la rue Écuyère, une vitrine sale étalant une jardinière en zinc, sans fleurs, et deux compotiers poudreux, sans fruits. D'épais rideaux cachaient la salle. Apparent abandon, masquant une fréquentation de la meilleure société, d'étrang^es

rendez-vous clandestins. Pierre en avait obtenu qu il n'eût jamais osé imag^iner. Sous la voilette sombre, plus d'une s'était révélée, que sans stupeur on ne pouvait supposer descendre jusque-là. Affreux, mais trop réel envers de quelques masques de vertu. Rançon de vies trop luxueuses, désorbitées...

Pierre, allant et venant, les mains derrière le dos, évoquait encore les fug^ues parisiennes, avec leurs retours las. A mesure qu'il récapitulait ces joies, un désenchantement, une sensation de platitude et de monotonie l'envahissaient... Tout compte fait, l'amour, c'était plus passionnant peut-être du temps de Mme Bovary! On se montait la tête, on se figurait que » c'était arrivé... » Plus moyen, à présent! Grâce à sa bonne éducation, au soin que sa mère avait pris de le détourner de toute entreprise risquée, — il y a des jaloux! — Pierre n'avait jamais perdu non plus son temps à poursuivre, autrement que d'inoffensifs flirts, une femme mariée.

Cette ignorance du véritable amour, de tout ce qu'il peut comporter d'abnégation, de dévouement, de foi féconde, il était, de par son naturel égoïsme, de par l'existence jusque-là menée, sans doute destiné à y croupir toujours. Il n'en avait jamais souffert, et, en dépit du lamentable bilan qu'il venait de constater, c'était moins de

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