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cela quil souffrait, ce soir, que de rintuition obscure de la Aanité même de la vie, de tous les actes, sans un culte supérieur, une loi morale qui les dirige. Il jugeait la femme un être inférieur au fond, malgré d'incontestables qualités propres : ingéniosité qui charme, bonne habitude du sacrifice. Témoin les mères. Un immémorial atavisme, son penchant individuel renforçaient en lui l'égoïsme du mâle dominateur, et c'était sans méchanceté aucune, sans parti pris, qu'il n'avait vu, dans l'éternelle compagne, qu'une servante de ses plaisirs, en attendant qu'il partageât avec l'élue le poids des peines.
Car, plus il y pensait, plus sa mère avait raison. Il ne pouvait continuer, indéfiniment, à végéter de la sorte. L'ennui le prenait, à la fin. Il était temps, grand temps d'entrer au port!... Oui, se marier, se bien marier... Et en même temps, par une bizarre contradiction, son mépris instinctif de la femme ici se palliait, se transformait en une considération soudaine. Celle qu'il épouserait, — laquelle? trois silhouettes se détachaient décidément devant lui, nettes, à travers la brume argentée, — la femme future se parait d'un spécial prestige. En associant au sort de Pierre Urtrel sa fortune, sa beauté, son rang, — il ne concevait pas le mariage sous d'autres espèces, — elle s'élevait brusquementau-dessus de l'humble foule, .
de la subalterne condition des faibles, des plus faibles. Il lui reconnaissait une force, une vertu, quitte, l'irrémissible oui prononcé, à remettre, cela allait de soi, les choses en place, à leur plan. Aussi fut-ce avec bonne g^ràce qu'à cette nouvelle insinuation de Mlle Urtrel : « Et puis Hélène est fille unique ! » il concéda :
— Mon Dieu, ce serait évidemment très bien.
— N'est-ce pas?...
Mme Urtrel jeta, dans ce cri, tout son long espoir. Elle s'avança rayonnante vers Pierre qui venait de s'asseoir, vaincu, sur le pouf; elle posa sur son épaule une main maternelle, le contempla d'un reg^ard tendre :
— Je savais bien que tu aimais Hélène! Certains indices ne trompent jamais le cœur d'une mère.
— Est-ce que je l'aime? demanda Pierre, à demi persuadé. Ce qui est certain, c'est qu'elle est des plus séduisantes, etque je l'épouserais volontiers. . .
— Et veux-tu que je te dise encore une chose? murmura Mme Urtrel. Tu ne serais qu'un ingrat, si tu n'aimais pas cette chère enfant, car je suis convaincue, moi, qu'elle t'adore!
— Tu crois? fit vivement Pierre, flatté... Ainsi sa mère avait remarqué... Il était visible
en effet qu'il ne semblait pas déplaire à Mlle de Josserant... Un élan de gratitude et de tendresse
l'emporta vers la jeune fille... Ce fut comme une révélation. Nul doute : ils s'aimaient. Le joli visage de Luisa Ferro, le charme maigre de Charlotte Trapier s'effaçaient, reculaient, dans une pénombre heureuse. Hélène emplit ses pensées. Mme Urtrel souriait en silence, satisfaite.
Elle méditait, depuis plusieurs jours, cette attaque directe. Il était temps de sortir Pierre de rimpasse, de précipiter sa vie stagnante, en tranchant l'hésitation où elle le voyait, partagé entre des sympathies à peu près égales... — il y avait bien encore cette petite Jacqueline Yvelain, la sœur de la directrice d'école... Non que Pierre en eût parlé jamais ; mais, avec son flair maternel, Mme Urtrel devinait un danger. Fantaisie platonique, cela! Jamais elle ne laisserait son fils s'embarquer dans une aventure pareille ! . . . Pas le sou... Impossible! — Longtemps Mme Urtrel avait réfléchi, pesé les avantages, les inconvénients d'un parti, de l'autre. D'objection pour un mariage Ferro ou un mariage Trapier, à coup sûr elle n'en voyait aucune. La Cubaine, tout aussi bien, eût fait l'affaire, encore que les renseignements que l'on pouvait avoir sur sa famille fussent vagues, ce père exotique et lointain, des frères peut-être?... Mais après tout, on n'épousait pas, en se mariant, la famille. Et si les Glosseville, n'ayant point leurs propres visées, avaient marqué
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le moindre empressement, une ombre de facilité même, volontiers elle eût marché, dans ce sens... C'était comme pour Charlotte. L'anta(jonisme des deux marques : Trapier et Lug^uehais-Yaug^loy, labsence évidente de toute avance de la part de Mme Trapier, voilà ce qui avait achevé de la rejeter sur la combinaison Josserant.
Elle restait tout aussi souhaitable, à tout prendre. Honorabilité reconnue, ég^alité de rang^, — Hélène, par sa mère, côté Buzeau, était de vieille souche bourg^eoise, comme les Yaug^loy; de son père, côté Josserant, elle gardait le petit prestig^e de la particule, — tout ce qu'elle en héritait, à vrai dire, car le g^entilliomme en question n'avait été qu'un pauvre sire, joueur et débauché... Mais toutes les familles n'ont-elles pas leurs plaies? Les Urtrel, eux-mêmes... Le chiffre notoire de la dot, d'ailleurs, était sans réplique. Avec trois cent mille francs, car Hélène les aurait de Mme Buzeau, au contrat, — tout Rouen le savait, et le répétait, — avec trois cent mille francs, on pouvait attendre l'héritag^e de la parente du Périg^ord, moribonde. Il surviendrait d un jour à l'autre. -Or, Mme Buzeau avant soixante-dix-neuf ans, et la mère d'Hélène souffrant d'un cancer au foie, — déjà elle avait failli mourir Ihiver dernier, — on était en droit, raisonnablement, despérer. . .
Un avenir conforme à ses rêves ouvrit, éblouissant, sa perspective dorée. Toutes les amertumes de sa vie fondaient, dans un espoir sucré comme le miel. Elle oubliait la catastrophe sangrlante, ses déboires, ses humiliations, les jours mélancoliques et doux de l'éducation de Pierre. Demain rejoi(jnait, par delà la solitude et la quasi-pauvreté d'hier, les matins clairs de sa jeunesse. Ce fils, qui parfois l'avait déçue, dontles échecs, la paresse avaient peiné ce qu'elle avait pour lui d'ambition et d'amour-propre, il allait la récompenser enfin de tant de privations et de peines. Il allait réussir, être riche ! Qu'il voulût tant soit peu s'y employer, user de ses moyens, de son charme, Hélène était à lui. Mme Urtrel souriait au jeune homme, comme à une triomphante revanche. Elle souriait à l'idéal de son existence entière.
Tout lui apparut se dérouler selon une loi de beauté et d'harmonie. Le prisme, à travers lequel elle avait jusqu'ici, — et depuis les premières leçons de son enfance, — considéré toutes choses, enveloppa, d'un éclat que pour elle il n'avait point jeté encore, le monde matériel et moral, l'étroit petit monde de ses pensées et le vaste univers où riiumanité s'a(jite, au (jré de ses passions et de ses intérêts... L'argent! Elle n'avait jamais, jeune fille, puis femme, envisagée les êtres et les choses, qu'à cette lumière déformatrice.
G est aux jeux chan^jeants de cette unique clarté que, mère, elle avait ouvert, dès qu'ils avaient pu voir, elle avait habitué les yeux de son fils. L ar(jent, tel était le décomposant miroir où pour elle toutes les actions d'ici bas, tous les rapports se reflétaient, se résumaient. Et certes, elle eût été bien étonnée, révoltée sans doute, si une voix sévère, à défaut de celle de sa conscience, là-dessus depuis lonp^temps muette, lui eût révélé Fespèce d'aveug^lement où tous deux vivaient, ce jour faux qui altérait tout.
— Alors, s'enquit Pierre, rompant le silence ou ils berçaient leur rêve, tu penses que les Josserant...
Elle fit sig^ne que oui. Son largue visag^e rayonna de malice. Elle eut 1 air jeune, sous ses cheveux
— Mais, répéta Pierre, qu'est-ce qui te fait croire?...
— Oh! dit Mme Urtrel. il n'y a pas à se tromper aux amabilités de Mme de Josserant. Elle ne lèverait pas le petit doig^t, si sa mère...
— Connu! C'est Mme Buzeau qui mène la barque.
— C'est elle, mon enfant, qui a toute la fortune... Eh bien! Mme Buzeau a dit de toi le plus gfrand bien, il y a quelques jours, à M. l'abbé Randain, qui me l'a fait savoir... Je suis certaine
qu'elle verrait de bon œil cette union. . . Etj'ajoute que cela ne m'étonne pas... Peut-elle souhaiter mieux?... Les espérances, des deux côtés, sont mag^nifiques. . . Ce serait une alliance parfaitement assortie.
Elle se ren^jorg^ea, tout en attestant Pierre, le bel, le cher enfant, qui, modeste, d'un sig^ne de tète, acquiesça. Cette attitude des Josserant, ces demi-avances, Mme Urtrel omit de dire qu'elles avaient été le mobile de son choix. Les choses iraient là toutes seules, et, bien certainement, à la satisfaction commune. Le bon accueil réservé à Pierre, et dont la confidence de l'abbé Randain était g^arante, — les mérites, la beauté de son fils, le justifiaient de reste. Et si Hélène devait avoir un jour, g^ràce à la parente périg^ourdine, de notables rentes, Pierre, mon Dieu, du côté de Joséphine... Raison sans réplique, et qui certes eût suffi, seule, à causer l'évidente bienveillance, la recherche, pouvait-on dire, des Josserant. Ils faisaient presque les premiers pas, Mme Urtrel ne se fatig^uait pas à expliquer davantag^e cette conduite. Elle la flattait trop, dans un légitime orgueil.
— Je dois rencontrer demain Hélène^, au jour de Mme Bliau, dit Pierre, et...
Un tintement de sonnette, à la porte, coupa la phrase, l'entente intime qui à ces simples mots
les unissait, de toute la complicité d'un plan de campagne... Ils sursautèrent.
— Qui ça peut-il être? demanda Mme Urtrel.
— Ah! j'ai oublié de l'avertir... c'est Jacques Letanneur qui vient me prendre. . . Il doit me conduire au cercle, pour me présenter à un armateur. . . Homme à procès. . . Une bonne cause, c'està-dire... de bons honoraires... Très important...
— Alors... soupira-t-elle.
Elle n'avait jamais aimé ce M. Letanneur. Un savant, c'était possible!... Mais quoi, parti de rien! Un fils de petits boutiquiers, des cordonniers de Sens... Et parce qu'il avait la poche bourrée de diplômes, parce qu'il parlait toujours avec autorité, d une voix nette, bourrue même, tout le monde s'accordait à lui reconnaître d extraordinaires talents, un avenir! Il empochait des appointements de g^énéral de division, chez la tante, où il faisait la pluie et le beau temps... Et quel ë^e pouvait-il avoir? Trois ou quatre ans de plus que Pierre... Le valait-il seulement?
Elle n'en était pas certaine, estimait que ce parvenu avait eu beaucoup de chance... Jalouse de tous les amis de son fils, elle voyait avec moins de faveur encore cette amitié-là... Instinctivement, elle la jug^eait d'un mauvais exemple. Non qu'on put rien reprocher de précis à M. Letanneur. Au contraire;, on ne lui connaissait g^uère de vices, à
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cet homme; la tante prétendait même qu'il n'avait pas de défauts... Il y avait pourtant une chose que Mme Urtrel ne lui pardonnait pas, c'était d'avouer, crûment, son affection pour Mlle Rose Yvelain.
Ils étaient comme fiancés, en ce sens qu'ils avaient échang^é leurs paroles, d'eux-mêmes, avec cette liberté, cette indépendance que les mœurs nouvelles ont répandues, et qu'elle ne pouvait assez blâmer. Ils devaient se marier au printemps... A cela, rien à dire. M. Letanneur, puisqu'il g^ag^nait tant d'argent, pouvait se donner le luxe d épouser qui il voulait, même une personne qui n'avait d'autre dot que le fruit de son travail. La vie de Mlle Rose Yvelain, sa position de directrice d'école étaient honorables, somme toute. . . Et Mme Urtrel se fût aussi peu souciée de cette union modeste que de celle du premier venu, si la future femme de Jacques Letanneur, ami de Pierre, n'avait eu pour sœur cette Jacqueline, que Pierre...
Mais, s'inclinant très bas, M. Letanneur, audevant duquel Pierre était allé, la saluait :
— Excusez-moi, madame, de venir vous enlever...
— Du tout, du tout, monsieur. Je sais que je vous dois des remerciements, au contraire...
Sous l'amabilité de la phrase, l'imperceptible aigreur d'un reproche était sensible. Elle lui en
voulait beaucoup plus dinterrorapre cette bonne soirée de causerie et de projets, qu'elle ne lui était reconnaissante dobliger Pierre. Elle était de celles à qui la reconnaissance pèse, comme une dette. Jacques Letanneur, tandis que Pierre endossait un pardessus, prononça quelques paroles brusques et gênées. Timide, malg^ré (ou à cause de) sa supériorité même, il roug^issait vite, en compagnie de ceux dont par l'esprit, comme par le cœur, il se sentait tout à fait étranger. Si par obligeance, bonhomie tendre, il avait ressenti, à la longue, une espèce de sympathie pour Pierre, rencontré chez Mme Luguehais-Vaugloy, et dont le bon garçonnisme l'avait touché, — on pouvait améliorer ce garçon-là! — il avait toujours été glacé, devant Mme Urtrel, par l'hostilité latente de la mère. Il n'en devinait pas le motif, l'attribuait à une de ces instinctives antipathies qu'on inspire et qu'on ressent parfois, sans cause. Et certes, dans sa franche et droite conception de la vie, il eût été bien surpris, s'il avait pu pénétrer 1 arrière-pensée qui la dictait.
— Bonsoir, mère, dit Pierre. A demain.
Il baissa son front, à la hauteur des lèvres maternelles. Longuement, passionnément elle les posa sur cette peau si blanche, sans rides. Elle aimait l'odeur des cheveux de Pierre, frottés avec soin chaque jour d'une lotion à 1 iris. C'était
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un parfum distingué. Ils écliang^èrent un sourire tacite, où tint le lumineux avenir, ébauché d'un vœu commun.
— Je vous présente mes respects, madame, balbutia M. Letanneur.
Elle lui trouva la voix rogue, sans g^ràce. Il serrait gauchement la main qu'elle lui tendait, d'un geste noble... Il n'avait pas été élevé par des femmes, cela se voyait! Elle compara la distinction de son fils, ou de l'autre ami de Pierre, Boireaux, le substitut, — à la bonne heure ! celui-là vous baisait toujours, avec un respect galant, le bas du poig^net. C'était un g^arçon tout à fait comme il faut.
D'un seul reg^ard, dig^ne pour M. Letanneur, infiniment tendre pour son fils, elle enveloppait, suivait les deux hommes. Gomme Pierre était élégant ! Gomme la carrure un peu trapue de son ami, les g^estes saccadés de ce M. Letanneur faisaient valoir la sveltesse, l'aisance du jeune homme ! Elle compara les visages qui se détournaient, pour un dernier salut. L'ovale pur de Pierre, ses yeux si spirituels, — ah! le g^arnement! — la fine moustache châtain sur l'arc g^ourmand des lèvres, lui caressèrent l'àme. M. Letanneur n'était pas mal non plus, il fallait l'avouer. Il avait le front haut sous des cheveux bruns en brosse, très drus, un reg^ard de feu noir, le men-
ton volontaire, et pourtant un air bon. Mais à côté!...
Elle écouta le battement de la porte, les pas décroître... Un bruit sourd... Ils étaient sortis de la maison. Elle courut à la fenêtre. Un ciel d'encre, où le vent charriait de lourds nuag^es, mêlait dans son épaisse obscurité la rive distante et le fleuve. Les réverbères, sur le trottoir en dessous, projetaient de tremblotants ronds jaunes. A travers la vitre, elle g^uetta un moment les passages d'ombre et de lumière, les dos paraître, disparaître. ..
La lampe à alcool épandait, dans la pièce tiède, sa clarté ronflante. Les objets familiers, luisants de propreté, vivaient, compagnons immobiles, à leur place. Mme Urtrel, près de la théière refroidie, posa la tasse que Pierre, naturellement! avait oubliée, sur la cheminée. Et retournant au coin du feu, rassérénée, elle se tassa, sur la chauffeuse basse. Les bûches longtemps pétillèrent. La braise se velouta de cendre. Aux lueurs du prisme, Mme Urtrel contemplait làtre, suivait la forme de son rêve, toute une architecture de châteaux, qui croulait et se relevait, avec la flamme dansante, les jets subtils, azur et or.