‹ Le prismeChapitre 7 sur 10 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Le même soir, dans une chambre à coucher où il semblait que rien depuis cinquante ans n'eût bou^^é, — des raides meubles d'acajou Louis-Philippe aux lithog^raphies de M. de Lamartine et du g^énéral Gavaig^nac; de la pendule surmontée d'un sujet kabyle aux murs de reps vert rayé, décoloré par places, — deux femmes, vêtues de noir, prolong^eaient leur causerie. Elles étaient assises, comme Mme Urtrel, au coin du feu. Mais nulle flamme pétillante n'éclairait, de ses reflets ag^iles, leurs visages tendus et concentrés. De maig^res mottes de tourbe, se consumant dans le foyer, exhalaient en spirale une jaune fumée vers laquelle, de temps en temps, l'une des deux femmes approchait une main osseuse, la maig^reur crochue de long^s doig^ts g^lacés. Une chandelle, dans un boug^eoir d'arg^ent, jetait sa faible lueur à travers la pièce, accusait encore

le disparate, le mélang^e sing^ulier d'ancienne richesse bour^jeoise et d'avaricieuse pauvreté.

— Vous ne savez ce que vous dites ! g^rommela Mme Buzeau, en retirant du feu la main qu'elle chauffait, pour la frotter avec vivacité contre l'autre.

Ses yeux verdàtres, si froids d'ordinaire dans leur grave digrnité, lancèrent un éclair. Elle ag^iia les ruches du petit bonnet noir dont elle couvrait, à la maison, son chef dénudé, ses fausses nattes blanches. Toute sa personne exprimait une autorité colère. Une seconde elle attendit que sa fille protestât, prête à éclater alors elle-même en reproches violents, ou à pulvériser, d'un mot, toute objection, si Mme de Josserant se hasardait à en faire. Mais, blessée par le ton harg^neux, Mme de Josserant, sans répondre, baissait la tête. Mme Buzeau profita du champ libre :

— Rappelez-vous, je vous prie, qu'une seule personne ici, une seule, a le droit d'élever la voix. Si Hélène fait un jour le mariag^e qu'elle peut espérer, si elle réussit à présenter une dot di(jne de notre vieille situation, c'est à sa grrand'mère qu'elle le devra, c'est à mes habitudes d'ordre, à mon économie stricte, à mes privations... Sa mère n'y aura contribué pour rien.

Mme de Josserant tenta, sous la piqûre, une faible révolte :

— Est-ce ma faute ?. . . Est-il g^énéreiix de m'accabler toujours, sous mon malheur?

— Je ne vous accable pas, Adélaïde, dit Mme Buzeau.

Puis, d'une voix qu'elle s'efforçait de rendre sereine, — vouloir être juste ne l'empêchait pas de demeurer acariâtre, — elle prononça :

— Je constate qu'à force d'être une bonne épouse, vous n'avez pas été une mère prévoyante, voilà tout. Je constate que vous avez jug^é bon d'engloutir, dans les fantaisies d'un misérable, une fortune qui, avant d'être la vôtre, avait été celle de votre mère et eût dû rester celle de votre fille. Je constate que pour marier, c'est-à-dire pour doter Hélène, aujourd'hui, il faut recourir à notre réserve, à ce dejniier or sur lequel nous vivons toutes trois, et g^ràce auquel nous parvenons, Dieu merci, à g^arder notre rang^, à sauver les apparences. C'est pourquoi, assurant le sort commun, je désire, — si vous n'y voyez pas une trop g^rande outrecuidance, — réguler à ma guise nos affaires. L'avenir d'Hélène est la plus importante de toutes. Votre sentimentalité est faite pour tout compromettre, comme elle a tout perdu, une fois déjà. N'allons pas trop vite en besogne, voyons venir.

La sagesse de ce conseil, Mme de Josserant, ulcérée par les récriminations de la vieille femme,

rentendait moins que Fécho, si durement réveillé, de ses propres peines. La cicatrice en avait beau être secrète, cachée aux yeux de tous, qui ne disting^uaient sur le noble et g^ras visag^e de la veuve qu'une placidité hautaine; si la blessure ne saig^nait plus, Mme de Josserant la portait encore, sensible, au profond de son être. Ce mariag^e avec le gentilhomme breton, elle Tavait assez payé, par cinq ans de souffrances et ving^t de reg^rets, autant de la mort de M. de Josserant que du désespoir de l'avoir épousé. Elle avait, dans le court laps de cette union rêvée si belle, subi tout ce que peut réserver à la femme le despotisme et la méchanceté d'un homme. Battue, dépouillée, trompée, aimante encore, elle s'était trouvée, lorsqu'une embolie la délivra de son seig^neur et maitre, réduite à rien, avec sa fillette à élever. Il avait fallu s'en remettre à la charité de sa mère. Elle en vivait depuis, mais le pain qu'elle maugréait lui semblait amer.

Mme Buzeau, qui, veuve alors depuis peu, avait plus que personne poussé à l'union Josserant, séduite par la bonne g^ràce et les mensong^es du chercheur de dot, — les méchantes, lang^ues avaient prétendu que la séduction avait été plus complète encore, — s'était ressaisie, aussitôt le contrat sig^né. Mais déjà les trois cent mille francs, passés au g^ouffre de la communauté,

commençaient leur danse. Cette errreiir, qui avait été la sienne, la déplorable lé^jèreté avec laquelle elle avait livré au premier venu la moitié de sa fortune et tout le bonheur de sa fille, jamais elle ne Tavait pardonnée... à celle-ci. Elle lui fit un éternel grief de n'avoir pas su résister aux besoins, aux exigences d'un mari qui, en dépit de sa laideur d'àme, avait pourtant su se faire aimer. Jalousie inavouée? Apre douleur de voir fondre un argent qui, lui étant venu par M. Buzeau, lui semblait, après son enfance misérable dans un village du Périgord, mille fois plus précieux? Toujours est-il que Mme Buzeau, reprenant avec elle sa fille et sa petite-fille, ne s'était point privée de faire peser sur elles un quotidien fardeau de reproches, d'autoritaire acrimonie. Avare chaque jour davantage, avec l'âge, elle vivait, faisait vivre son petit monde sur les trois cent mille francs restants, seuls vestiges, avec l'hôtel de la rue Herbière, de la splendeur passée des Buzeau, vieille famille rouennaise, dont le nom s'éteindrait avec elle.

De là cette légende des trois cent mille francs de dot, dévolus à Hélène par l'imagination publique, et que, faute jusqu'ici d'un prétendant sérieux, avec lequel il eût fallu s'expliquer plus nettement, Mme Buzeau jugeait bon de laisser courir. Il serait temps, — quand avec un parti

avanta^jeux on aurait trop avancé les choses pour qu il se donnât le scandale de rompre, — quand Hélène serait bien sure de son pouvoir et tiendrait son futur, — il serait temps, alors, de parler chiffres, de ramener, au taux raisonnable de cent cinquante mille francs , la somme flottante, le fallacieux appeau. Encore, pour se résig^ner à cette saig^née, faudrait-il être bien sûr d'avoir mis la main sur un g^endre sérieux, qui fut riche pour deux, voire pour quatre. Car, la dot une fois pavée, comment vivre dig^nement, ainsi qu il convenait au beau nom de Buzeau, dans le familial hôtel, avec quatre mille cinq cents francs de rente sur TÉtat (Mme Buzeau naimant plus que les placements certains) ?

L héritag^e de la parente du Périg^ord? Oui, il y aurait bien eu aussi cette ressource, mais encore eut-il fallu qu il existât. La riche parente consistait en une tante octog^énaire, qui passait sa vie assise, courbée en deux, avec de la barbe au menton et une taie sur les yeux, dans une chaumière croulante. Elle achevait de mourir là, soig^née comme une enfant par une voisine, à la chargée de lassistance communale. L héritag^e ? c'était ladite chaumière, son huis branlant, son toit fleuri de pariétaires, plus une bande de champ dont les pommiers, déjetés et tordus, ne fruitaient plus... Restait le Périg^ord, qui dans

cette invention présentait seul quelque réalité. Les trois femmes allaient, en effet, tous les deux ou trois ans, passer l'automne à Périg^ueux, chez un frère de Mme Buzeau, fermier enrichi, qui du souvenir de la pauvre enfance commune .<jardait un attendrissement. Cette amitié platonique (le séjour ^oratuit économisant les frais du voyage) , voilà tout ce qu'il y avait à attendre de ce côté, le frère ayant enfants et petits-enfants. Gela suffisait à colorer, d'un suffisant vernis, l'invisihle écriteau dont on a coutume de parer, dans le monde, cette denrée courante : «jeune fille à marier, r Tant de dot, sans compter les espérances.

La mèche de la chandelle charbonnait. Une traînée fumeuse empesta. Preste, Mme Buzeau se leva, prit sur le plateau du bougeoir les mouchettes brillantes, — elle-même nettoyait, avec un soin minutieux, les petits objets de sa chambre, — et, d'un coup sec, raviva la flamme, qui monta droite.

— J'aurais cru, dit timidement Mme de Josserant, que ce mariag^e rentrait parfaitement dans nos plans. D'abord, j'ai tout lieu de penser qu'Hélène a de la sympathie, plus que delà sympathie, peut-être, pour M. Urtrel. C'est un charmant garçon...

Elle n'avait pu, malg^ré les ri(jueurs et les

désillusions de son existence sacrifiée, se défaire tout à fait de cette sentimentalité dont Mme Buzeau s étonnait toujours, et dont elle s'indig^nait souvent. De qui Adélaïde pouvait-elle tenir cela? De son père, évidemment, non d'elle... Assez souvent, elle avait bataillé contre ce qu'elle appelait : « les manies lamartiniennes de M. Buzeau » . Elle leva les yeux, avec dédain, vers le poète de 48, dont elle n'aimait ni les idées républicaines, ni la soupirante tendresse, mais dont elle conservait au mur le portrait, par habitude. Puis, foudroyant sa fille d'un autre reg^ard, elle déclara :

— Vous savez que je n'envisagée pas le mariag^e à ce point de vue. Il est ici question d'une association de convenance, d'intérêts. La sympathie vient ensuite. C'est la dernière chose dont les familles aient à se soucier. Il suffit qu'il n'y ait point d'antipathie. . . L'accoutumance fait le reste. J'ai plus de confiance dans la durée et le bonheur de ces unions-là, où tous les éléments essentiels sont assortis, que dans certaines autres, — elle eut une intonation narquoise, - — où, sous prétexte de passion, on g^àche irrémédiablement sa destinée. îs avons-nous pas été payées, ou plutôt n'avons-nous pas payé pour le savoir?

Mme de Josserant baissa la tête et reprit, docile :

— Je voulais dire que Pierre Urtrel, g^râce à sa tante...

— Précisément, objecta Mme Buzeau, tout est là... Il est certain que si Mme Lug^uehais-Vaug^loy mourait demain, le petit Urtrel, qui héritera d'une g^rande partie, sinon de toute la fortune, deviendrait un parti de premier choix... Mais Mme Lug^uehais-Vaug^loy jouit d'une excellente santé. Elle n'est pas extrêmement vieille... Elle a huit ans de moins que moi... J'en ai soixante-neuf, elle peut vivre ving^t ans encore.

Mme Buzeau n'était pas autrement pressée d'enterrer Mme Lug^uehais-Vaug^loy, — en d'autres circonstances elle ne s'en fût rien moins que souciée, - — mais, plus vieille qu'elle, etla mêlant à ses projets, elle n'était point tentée de tabler sur une disparition qui eût été, pour elle-même, un vilain son de cloche.

— Nous nous trouvons donc en présence d'un avocaillon sans fortune personnelle, — Mme Urtrel est à peu près log^ée à notre enseigne, — sans crédit du côté de sa tante, laquelle a, ma foi, bon pied, bon œil... Je ne parle pas de son oncle Vaugloy. C'est un rat de bibliothèque. Un rat maigre... Il faut par. conséquent, avant de laisser prendre au flirt, inoffensif jusqu'ici, de ce monsieur et d'Hélène, la tournure compromettante

cFune cour avouée, — il faut connaître au juste les dispositions de Mme Lug^uehais-Yaug^loy vis-àvis de son neveu... Si elle consent à l'avantager tout de suite, on pourra voir... Sinon, ma fille, halte-là ! Vous voyez quelles sont mes raisons de vous dire de ne rien hâter... Il est indispensable de sonder d'abord, exactement, Mme Lug^uehais- Yaugfloy. Je m'en chargée. Elle est d'une probité exceptionnelle en affaires, et ce qu'elle promettra, elle le tiendra.

Il fallait, pour que Mme Buzeau, encline à jug^er plutôt sévèrement autrui — d'après elle-même, peut-être ! — portât sur sa vieille amie un semblable jug^ement, il fallait que la réputation de Mme Lug^uehais-Yaugloy reposât sur d'inébranlables bases. C'était le cas ici. L'usinière était de ces rares individualités sur lesquelles, loin que d'absurdes et méchants bruits courussent, il n'y avait qu une voix, et de louang^es.

— Vous avez raison, ma mère. Voyez Mme Lu- (juehais-Vaugloy... Hélène n'est pas faite pour une vie médiocre.

Ainsi le croyait très sincèrement cette mère qui, depuis vingt ans, menait avec sa fille cette même vie, sans en souffrir vraiment, à de petits froissements de vanité près. Ni sa piété chrétienne — car elles étaient des catholiques pratiquantes, — ni son bon sens ne lui disaient que

dans cette relative fortune il y avait encore du bonheur, pour d'autres enviable, en tout cas une existence matérielle assurée, une existence morale dont les seules bornes dépendaient d'elle. Au jeu social, elle avait perdu sa partie, diminué les chances de celles d'Hélène. Il lui semblait juste que sa fille rétablit pour toutes l'équilibre, compensât, d'un coup heureux, les pertes anciennes, tout ce que la vie ne leur avait pas donné.

Avec un bruit léguer, la dernière motte en train de se consumer tomba en cendres. Les fumerons s'éteig^nirent. Un froid glacial sembla venir des murs, Mme de Josserant secoua les épaules et allumant un lumig^non à la chandelle qui baissait, elle se pencha vers Mme Buzeau, plus petite qu'elle, et qui attendait, debout au pied de son lit. Elle baisa le front parcheminé du bout des lèvres, comme chaque soir.

— Je vous souhaite une bonne nuit, ma mère, dit-elle. Nous avons veillé bien tard...

Et pensive, tandis que derrière elle se fermait brusquement et se verrouillait la porte, elle se mit à monter, dans le noir, l'escalier sans tapis, vers le raide palier où, àl'étag^e au-dessus, sa chambre s'ouvrait, en face de celle d'Hélène. Elle tendit l'oreille en passant. Un souffle ég^al bruissait, et, dans l'ombre, la rêverie inquiète de la mère

rejoig^nit les réves merveilleux, les rêves dorés que dans son virginal sommeil échafaudait la fille.

Dès le lendemain, forte de l'assentiment tacite de Mme de Josserant, et sous Tceil sag^ace de Mme Biizeau, Hélène, mettant en œuvre l'instinctive tactique des jeunes filles, — toutes ces ruses innées, innocemment perverses, des plus pures, — semployait avec une activité nouvelle à faire de ses réves une réalité.

De tous les jeunes gens, ou des hommes, dont elle avait senti jusqu'à ce jour un désir monter vers elle, un penchant naître, Pierre Urtrel était le premier dont elle imaginât sans dégoût, avec un plaisir imprécis même, le quotidien contact. Elle trouvait à son élégance une distinction, à sa voix un charme. Le regard dont il la saluait, elle ne se rebellait pas à le sentir pénétrer en elle. Elle aimait la couleur de ses yeux et le pli relevé de sa moustache. D'une culture médiocre, limitée à ce qu'une jeune fille retient de son brevet supérieur, quand, une fois passé, elle n entend jamais plus parler des sujets d'études qui l'encombrent, de tout cet éphémère fatras de sciences dont on lui farcit alors la cervelle; bornant ses lectures à de filandreux livres, à des romans anglais où sous le lent récit elle démêlait mal le sens intime, la vie profonde. Hélène jugeait Pierre intelligent,

le douait de l'esprit le plus orné, éblouie par sa parole facile, une anecdote adroitement placée. Et puis, elle aussi, sans qu'elle s'en rendît compte, le voyait au travers du prisme, embelli de ses cravates coûteuses, de son chic britannique, de tout le prestige du cadre Lug^uehais-Vaugloy, cadre d'authentique et solide dorure. Beau, spirituel, et riche — il l'était ou le serait, — pouvait-on souhaiter mieux, comme mari?

Hélène ne le pensait pas, s'en était ouverte à sa mère. Mme de Josserant avait été flattée de la confidence; mais, effrayée d'un entraînement possible, attendrie au souvenir de sa cruelle expérience, prompte pourtant à subir le vieil ascendant de l'homme sur tant de natures féminines — « un si joli g^arçon ! » — elle conseillait : « Chère petite, tu l'aimeras!... Mais doucement, va doucement! » L'avertissement de Mme Buzeau lui retentissait à l'oreille.

La vieille dame, cependant, se départait ellemême peu à peu, de sa prudente réserve. Elle avait réfléchi. On pouvait compter sur le bon cœur de Mme Lug^uehais-Vaugloy. Plus son neveu, qu'elle aimait, marquerait d'inclination vers Hélène, plus l'entente et le bonheur des deux jeunes g^ens sembleraient chose engag^ée, promise, durable, — et plus Mme Lug^uehais-Vaug^loy serait g^énéreuse. Plus elle s'empresserait de faci-

liter, d'assurer la joie autour d'elle. Elle était si riche ! Elle pouvait se payer le luxe d'être désintéressée... Elle ne verrait pas d'inconvénient réel à ce que Pierre épousât une dot plus ou moins ronde. A un certain deg^ré de fortune, Targuent ne compte plus... Fielleusement, avec une conviction dont la foi n'excluait pas une rig^ueur de calculs, Mme Buzeau se répétait ces raisonnements, s'en persuadait. Oui, le plus politique décidément était de laisser à ces jeunes g^ens la bride sur le cou. Un peu plus tard, quand il y aurait force d habitude, il serait temps d aller faire en personne auprès de Mme Lug^uehais-Vaug^loy la démarche décisive. En attendant, le flirt allait g^rand train. Aux jours des cinq à six personnes dont le salon rassemblait toute la bonne société, à Iheure du thé, autour des petites tables couvertes de fours g^lacés, de sandwichs minces, de chocolats fumants, Pierre était assidu. On voyait Hélène et lui debout dans les embrasures. D'un ton bas, d'une voix réservée à ces causettes g^alantes, ils échangeaient des phrases à double sens, des questions personnelles sur leurs g^oùts, leurs idées, des taquineries qui semblaient les feintes d'une prise de corps. . . Il se précipitait pour prendre sa tasse, ramasser un g^ant. Leurs mains étaient promptes à se joindre, lentes à se quitter. Leurs reg^ards.

LE piusMe icà

maintenant, possédaient un lang^age à eux, se révélaient, se dissimulaient des sentiments que leurs lèvres n'osaient dire, ou atténuaient.

Pour la première fois depuis la mort de M. de Josserant, les salons de la rue Herbièrc, qui ne s'entre-bàillaient qu'une fois Fan — - en un raout où les veuves rendaient, d'un coup, toutes les politesses qu'elles avaient reçues, — connurent le plein jour, volets poussés, embrasses drapant les rideaux. Hélène reçut ses amies, et les amies de ses amies; leurs rires étonnèrent la sévérité des murs g^ris où de raides attributs du temps de l'Empire couvraient les boiseries d'une g^éométrie de casques et de palmettes. Mme de Josserand et Mme Buzeau, sous leurs plus belles robes noires, tenaient un cercle, où les sourires avaient l'air de cacher des bâillements et où l'on parlait bas, comme sous l'influence de ces pièces graves et froides, longtemps closes. Des fleurs en é(jayaient le luxe vieilli. C'était le triomphe d'Hélène. Elle avait obtenu — ce serait moins cher que chez le fleuriste ! — l'achat, l'envoi ré(juliers de paniers de Nice. Et de ses doig^ts ag^iles, aussi aptes à ces jolis ouvragées, un bouquet, une broderie, qu'ils l'étaient peu à toutes les autres besog^nes, elle disposait, dans les vases longs, les jardinières, sur les cheminées, sur les tables, toute une fraîche floraison d'anémones et

doeillets, et ces roses jaunes au cœur pâle, aussitôt fanées qu'épanouies.

Mme Bazeau estima qu'il serait g^lorieux de donner éxjalement deux soirées dansantes. D'interminables additions, recommencées sans fin, évaluèrent, — en colonnes dont la hauteur lui causait des vertig^es, là, au creux de l'estomac, — les dépenses nécessaires, en pétrole, boug^ies, /jaz, en rafraîchissements variés, en g^àteaux inévitables, en toilettes, hélas!... A chaque chapitre, c'étaient des hésitations, des soupirs, des conciliabules. Si Pierre, comme nag^uère un matin, au marché, avait rencontré Mme de Josserant ou Mme Buzeau rentrant chez elles à la brune, par les rues boueuses, avec des paquets de diverses formes, sa considération pour leurs familiales vertus s'en fût démesurément accrue.

Les fêtes mémorables eurent lieu. Des équipages piaffèrent dans l'étroite rue Herbière, jetèrent au seuil de la haute porte cochère des blancheurs emmitouflées. Des dos se hâtaient, sous le ramassement des fourrures, eng^onçant le col. On entendit même, à cette heure insolite, et sur ces pavés inusités, la trépidation ronflante d'automobiles. Leurs phares jetaient des clartés de lune. Les salons bruissaient du passag^e soyeux des traînes. Des arbustes verts, des palmiers aux retombées de feuilles s'élançaient dans les ang^les.

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Un pianiste et deux violons dévidèrent de sautillantes danses, le balancement des valses. Des valets corrects, à favoris d'amiraux — - (cinq francs le serveur) — passaient le long^ des chaises dorées, vers des mains tendues, leurs plateaux couverts de verres parcimonieusement emplis.

Mme Buzeau, tout en minaudant des amabilités, surveillait avec mélancolie les tournées de punch, d'orangeade frappée et de champag^ne. Elle supputait ce qui resterait des pyramides du buffet, de ces ruineuses assiettes où des mets froids, des friandises s'empilaient, de quoi nourrir une année entière leurs gourmandises rationnées, de quoi satisfaire à peine, ce soir, la faim désœuvrée, le grignotement de toutes ces bouches! Hélas! que les lois du monde étaient dures aux pauvres veuves ! Qu'il en coûtait d'établir une fille! Par quelles privations ensuite, par quelles semaines d'abstinence, vêtements retapés jusqu'à la corde, repas sans desserts, rattraper cette ruine, combler ce gouffre?

Mme de Josserant, elle, se laissait aller au plaisir, depuis tant d'années désappris, de recevoir avec faste. Briller, voir briller sa fille, dans ce bel hôtel qui était le leur, jouir de ces lumières, de ces musiques, de ce luxe, — dont une autre acquittait la note, et dont en surplus

elles consentaient de bonne grâce à payer, demain, leur quote-part en lésineries, — être entourées d hommag^es, parader en robe neuve leur était une joie sans mélang^e. Mme de Josserant se retrouvait dans son élément, n'avait qu'un chagrin, c'était que déjà ce fût le second bal, et que la raison s'opposât à ce qu'on en donnât d'autres. Mais patience, l'affaire allait bien. D'autres beaux soirs éclaireraient encore les salons de la rue Herbière.

Elle jeta un coup d œil satisfait vers Hélène, qui, moulée dans sa jupe de crêpe de Chine rose, dansait avec Pierre Urtrel un pas de quatre. L'animation de plaire, de se sentir belle, mettait aux veux de la jeune fille un éclat charmant. Les dents luisaient dans le rouge sourire. Le buste, des dentelles floues du corsage collant à la taille sous une haute ceinture d'un rose plus vif, jaillissait nu, avec l'éclatante candeur rosée d'un grand camélia de chair. Pierre, tout en glissant avec grâce sur le parquet luisant, ne pouvait détacher ses regards du mouvement de la poitrine, ou des épaules pleines, tombant en courbe harmonieuse. Sous la caresse de ce désir, elle allait, venait, au rythme sur de la danse, sans l'ombre d'une gêne et d'une rougeur.

Mme Luguehais-Vaugloy, de sa place, — le salon des vieilles dames, — la contemplait aussi.

Tout en battant lég^è rement la mesure sur son genou, de la nacre de son éventail fermé, elle écoutait une histoire contée par Mme Trapier, l'ouverture prochaine d'un nouveau refuge de nuit, au Champ des Oiseaux... Mais, quelque intérêt que cette nouvelle eût pour la charitable femme, elle ne pouvait, elle non plus, détourner ses regards du décolleté d'Hélène, des bras nus, des gorges blanches de ces jeunes filles, de ces jeunes femmes qui passaient, abandonnées, aux mains frôleuses, aux libres coups d'œil de leurs danseurs. Elle se demandait par quelle étrange convention, par quel incohérent accord, de telles habitudes étaient admises, licites, semblaient naturelles au point que pas une mère, pas un mari ne songeât à s'en indigner, à s'en offusquer seulement. Les femmes, mon Dieu, elles étaient libres, c'était à elles, à leurs maris, à tolérer cela, à le trouver bon... Mais les jeunes filles!... Fallait-il que la force de la routine régnât, ou que le désir de trouver un épouseur fut grand, pour que des mères honnêtes, vigilantes, — qui se fussent révoltées à l'idée qu'en un autre moment, en un autre lieu, leurs enfants pussent seulement entrebâiller leur col ou se serrer la main, — trouvassent bon de les exposer, à demi-dévêtues, sous la lumière d'un bal, comme en une espèce de marché, aux yeux, aux mains du premier venu !

Elle eut une seconde la velléité de faire part de sa remarque à sa voisine. Mais, justement, une fierté heureuse rayonnait sur le sec visa(je de Mme Trapier. Elle adressait un bonjour amical à Charlotte, qui dans Tencadrement de la porte se dessinait, g^racieuse malgré sa maig^reur, la tète penchée, en un joli pliement du cou, vers Boireaux, le substitut, dont le monocle, indécrustable, étincela.

— Vous ne désirez rien, chère madame? Un doig^t de champag^ne?... Mme de Jossant, melliflue, s'inclinait vers Mme Urtrel, qui, sanglée dans une cuirasse rutilante de paillettes, étalait avec science, dans un large fauteuil au coin d une table, les cassures de sa jupe de satin feuille morte. Elle savourait, comme si la fête avait été donnée en son honneur personnel, la tiède atmosphère parfumée, la scintillation des lustres, le brouhaha des voix que les bruyants violons, le piano parfois couvraient d'une bouffée sonore. C'était pour elle que fleurissaient les roses, que s'éployait la verdure des arbustes, la frêle dentelle des capillaires. C'était pour elle que luisait, dans la mousse des compotiers, la rondeur juteuse des fruits, que s'alignait, sur les assiettes à filets d'or, le glaçage des fins gâteaux multicolores. C'était pour elle, la magnificence des toilettes claires, la correction des habits noirs, tous

les frais d'amabilité, de richesse, que Rouen faisait, ce soir. Son œil, exercé pourtant, mais dont un désir inconscient de ne voir que sous un certain angle, faussait la justesse, ne distinguait pas, sous les couleurs du brillant spectacle, l'envers. Elle se laissait prendre au mensonge de tout ce luxe, n'en perçait pas, sous l'éphémère effort, le fond de médiocrité. Toute à l'attention du plan qu'elle poursuivait, elle ne se rendait pas compte qu'elle donnait dans un identique panneau : son propre piège lui cachait celui d'autrui.

Affectueusement, Mme de Josserant, tirant de dessous la table un pouf sur lequel elle se laissa choir au plus vite, pour en cacher une déchirure imprévue, s'enquérait de sa santé, de ses désirs. N'avait-elle pas trop chaud? Ne voulaitelle rien?... Un court silence tomba. Leurs regards allaient ensemble vers le groupe tournoyant de Pierre et d'Hélène.

Mme de Josserant murmura :

— Les chers enfants! Comme ils s'amusent!

Les deux mères, de l'air le plus franc, se sourirent d'amitié, comme si un trait d'union subit, irrésistible, les attendrissait, d'une sympathie complice. Mais, leurs pensées, tout en s'accordant, n'en demeuraient pas moins, au fond, sur la défensive et le guet.

A la fin de février, un soir qu'il devait diner à Amfreville, a^ec Mme Urtrel, dans Tintimité, Pierre, revenu de bonne heure du Palais de Justice, trouvait l'appartement vide. Sa mère? Ah? oui, elle avait été prendre Mme Lug^uehais- Yaugloy à l'œuvre de la Maternité ouvrière, pour profiter de la voiture, et toutes deux avaient dû rentrer ensemble... Il jeta sur la table de chêne ciré sa serviette légère.

Le maroquin s'usait. ]^^on, certes, que trop de dossiers le bourrassent! Depuis trois mois, Pierre n'avait pas eu à plaider une seule cause. Il ju^o^eait bon, cependant, de se montrer au Palais, à l'heure ou, sous le haut plafond de bois de la salle des Pas-Perdus, l'affluence est la plus g^rande, où, dans les vastes embrasures g^othiques, des groupes en robe discutent, où sur les bancs de pierre séculaires, usés, les plaideurs s'affalent. Bottines vernies dépassant le bas de la robe, — non point une de ces robes, jaunes d'usage, déformées, mais d'étoffe fine, aux noirs plis élégants et sévères, — toque crânement penchée

LE PRISME m

sur Toreille, il allait, venait, saluait, affairé. Sa belle barbe frisée, son attitude froide, sa parole mesurée inspiraient de la considération, une réserve. Des journaux, le dernier roman paru gonflaient, juste ce qu'il fallait, — la nuance! — sa serviette de cuir riche. Il lisait maintenant, à tort et à travers, prétendait, réussissait à ce qu'on répétât de lui : avocat disting^ué, g^rande culture littéraire, de l'avenir.

Soit! Présentement, c'était moins g^ai. Le souvenir de son porte-monnaie plat et de certaine vitrine, rue Grand-Pont, toute brillante de nickels, de sobres objets de précision, le peina. Pas moyen d'acheter un kodak dernier modèle, qui le tentait, — (il jouait maintenant au photog^raphe amateur; excellent moyen de flatter, par une abondance d'épreuves g^ratuites, les caprices, la coquette curiosité des dames) .

Avec une lassitude désabusée, il embrassa les murs de la chambre, dénommée par Mme Urtrel avec pompe, par la bonne avec respect : « le bureau de M. Pierre » — le cartonnier d'acajou, où des fiches, d'A à Z, étiquetaient onze tiroirs vides sur quatorze, — les rayons de livres étalant, à côté des ouvragées sérieux, à la reliure incassée (espèce d'enseig^ne de la profession) , leurs brochag^es clairs, volumes à scandale, poètes de chapelles, étrang^ers en vogue, tout ce qui faisait dire

aux (jens : >' Gomme M. Urtrel est au courant, quel esprit large!... » Le feu mort dans Fâtre froid, la vue de sa table, où nulle habitude de travail ne le rattachait, le rendirent morne. Pas de rencontre, aujourd'hui vendredi, avec Hélène. Personne d'ag^réable qui reçût, familièrement. Le plus simple était encore de partir tout de suite pour Amfreville.

D'autant... il s'en souvint brusquement, et fouetté par l'attente de ce réel plaisir, aussitôt se rag^aillardit,... d'autant que c'était un des jours où Mlle Yvelain et sa sœur se rendaient à l'usine, pour ces cours que depuis les long^ues soirées de l'hiver, aux nuits vite venues, Mme Lug^uehais- Yaugflov leur avait demandé de venir faire, deux fois par semaine, aux g^arçonnets et aux fillettes de la cité, entre la sortie de l'usine et l'heure du diner. Il les rencontrerait peut-être!

En quelques minutes, sa toilette réparée, il était en bas, avait la chance de sauter au passag^e dans le tramway électrique. Calé en un coin du compartiment de premières, — rien que des « pouilleux " dans l'autre, — doucement, aux sursauts, aux bourdonnants glissements du tram, il se laissait bercer par ses songeries habituelles. Une tiédeur l'engourdissait. Un autre monde s'étendit, qu'il façonnait, mouvementait à mesure, jusque dans les plus minutieux détails. Ce do-

maine, cette vie chimériques, où tout s'ordonnait selon ses volontés souveraines, c'était pour lui le complément, la puérile rehaut du jour à jour mesquin. Que de fois il s'était donné ces triomphes ! D'éclatantes fortunes, des amours princières étaient alors l'équitable rehaut de sa destinée. Et lorsqu'il en descendait, pour des combinaisons plus humbles, où le réel s'alliait, sa satisfaction de soi demeurait telle qu'elle lui enlevait, sinon toute netteté de vision, au moins le juste équilibre, le sens moral des rapports.

Hélène? Eh bien! la chose allait de soi. Elle l'aimait. Ce serait une très g^entille femme, extrêmement honorable. Évidemment, il eût pu souhaiter mieux. Trois cent mille francs n'étaient pas le Pérou. Mais avec ce que donnerait la tante, — et nul doute qu'elle donnât... Combien? Mystère. Mais bien... — on pourrait attendre l'héritag^e périg^ourdin... Il se remémora, avec une joie vive, certains détails de la dernière soirée, la pression de main tendre d'Hélène, tandis qu'ils dansaient, et le baiser surpris, — oh! ce n'était pas le premier, — sur la nuque fraîche et tiède, à l'endroit où dans la neig^e dorée de la peau un grain de beauté pique sa mouche brune, parmi les frisons châtains. Pas pimbêche pour un sou, Hélène. Ils s'entendraient très bien ! Ils avaient beaucoup de g^oùts communs... A

lu LE Pr.ISME

quand le mariage? Bientôt, s'il ne tenait qu'à lui. Du moment qu'on est d'accord, à quoi bon traîner ces affaires-là? Il en parlerait à sa mère. Dès demain, il n'y aurait qu'à faire la demande. Mme de Josserant verserait sa petite larme; Mme Buzeau sourirait avec aménité, de son air le plus vénérable; on réglerait aussitôt après les questions d'intérêts, on prendrait date... Et hue cocotte ! . . .

Mais voici qu'une autre figure se dressait dans sa rêverie, hautaine et chaste, et confuse, mêlée, non point à la précision d'actes, mais au jeu obscur des sentiments, à l'ombre secrète de l'àme ; et ce n'était ni le brun visage de Luisa Ferre, ni le fin profil de Charlotte ïrapier. Épousables, elles s étaient effacées en lui, du choix même qu il avait fait d'Hélène. L'aspect sous lequel il les avait considérées n'était plus. Elles rentraient dans la vague foule féminine, dont le hasard d'une minute, le désir d'une seconde les avaient fait sortir. La charmante forme qui devant Pierre Urtrel souriait, comme une lumineuse apparition, était au contraire une de celles, entre cent mille, que jamais, au grand jamais, il n'avait eu l'idée de ranger dans la catégorie des jeunes filles dont il s était dit : « Celle-là aussi, je l'épouserais bien. » .lacqueline Yvelain était pauvre.

C était pourtant avec une sympathie douce,

une tendresse d'instinct que Pierre en recréait rimag^e, dans sa mémoire. Il ferma les yeux; elle surg^it. Moins g-rande que lui, et que sa sœur Rose, Jacqueline avait une plus touchante beauté. Parfaitement prise dans ses robes simples, ces jolis costumes tailleur où le charme féminin se relève d'un rien d'actif, de décidé, elle avait les justes proportions mignonnes d'un de ces saxes élancés, dont la santé g^ermaine s'affine de g^ràce française. L'éclat du teint, le délié des traits disaient l'équilibre d'une riche et résistante nature, comme le franc, le délicat reg^ard droit une jolie âme frémissante et fière. Pierre, à chacune de ses rencontres, rares en somme, malg^ré l'affection déclarée, et le mariag^e proche de Jacques Letanneur et de Rose Yvelain, avait ressenti une impression étrange. Aucune autre femme ne la lui avait donnée. Les vieilles, — sa mère comprise, qu'il chérissait d'une affection filiale mais despotique, — ce n'étaient point des femmes. Et quant aux jeunes, il ne les avait reg^ardées, jamais, qu'à son point de vue d'homme, à travers la supériorité de son indifférence ou la brutalité de son désir. Jacqueline, au contraire, lui causait une sorte de trouble. Elle lui semblait loin, presque au-dessus de lui; des courts moments où il avait eu à lui parler, il conservait un charme, un attrait. Loin de l'effleurer d'une de ces pensées

brusques, dont il touchait aux autres, il se sentait pour elle un vag^ue, mais réel respect.

A côté d'Hélène, la relég^uant même en ce moment à Tarrière-plan, Jacqueline, aux yeux clos de Pierre, évoluait, comme un fantôme doux dans une nuit claire. Infidélité platonique, à laquelle il ne song^eait même point, et qu'il eût au demeurant trouvée la plus naturelle du monde. Hélène nétait-elle point déjà sa femme? Il ouvrit les yeux. Tout s'évanouit. Il était seul, sur la banquette de moleskine crasseuse. Et le tramway sarrêtait, au poteau terminus.

Une pluie fine tombait, pénétrante, noyant de son filet g^ris la route aux maisons pauvres, entre le coteau nu et la Seine brumeuse. Le soir s'obscurcissait, ce serait tout à l'heure nuit complète, les ténèbres humides et noires. Il restait une centaine de mètres encore avant d'atteindre les premiers bâtiments de l'usine, puis l'interminable mur, rechampi de frais, derrière lequel s'espaçaient les docks, les hautes cheminées empanachées d étincelles, les baies éclairées de la cité ouvrière, de la salle de cours. Pierre imag:ina, derrière la clarté jaune des vitres, au milieu du peuple attentif des bambins, les deux jeunes femmes parlant, d'une voix douce et g^rave... Puis les arbres du parc, leurs grands squelettes bruissants d'un faible murmure, la rondeur

LK PIIISMK m

sombre, au bout d'une branche, d'un bouquet de g^ui... Enfin, la gorille d'entrée, le bonjour jeté aux concierg^es : « Ne vous dérangiez pas, mère Jacquet! » et le g^ravier criant sous les pas, l'allée mouillée le long; de la pelouse, où les massifs d'arbustes verts ne se disting^uent plus, dans l'ombre dense...

— Bonjour, monsieur Pierre.

C'est la gentille femme de chambre qui a entendu venir, et a ouvert. Elle prend le parapluie ruisselant, aide à enlever les caoutchoucs. Son cou s'incline, rond et blanc, sur le col de neige et le corsage noir. Pierre pense, une fois de plus : « Elle en vaut bien d'autres... » et s'abstient de le lui dire... Le sentiment des distances... la gêne de l'endroit... la facilité peutêtre de la conquête, ou bien ses risques?... Tous deux se bornent à sourire. Et c'est entre eux une latente complicité, l'équivoque sous-entendu de ce silence.

La porte du salon, poussée, laisse voir la vaste pièce, recueillie sous l'égale lueur des lampes, égayée par le flamblant feu de bûches, le pétillement des pommes de pin. Mme Urtrel lit, au coin de la cheminée, un des journaux du matin. Les faits divers la passionnent. Mme Luguehais-Vaugloy et Jacques Letanneur, debout près de la grande table ronde où s'empilent les

revues françaises et étrangères, les nouveautés d'un intérêt véritable, causent, de cet air d'intellig^ence vive, de décision paisible qui leur est coutumier.

— Bonjour, ma tante... Bonsoir, Jacques. Pierre serre la main de son ami Letanneur,

baise, avec Thabituelle cérémonie, le bout des doig^ts de Mme Luguehais-Vaug^loy, qui à cette formalité de mode sourit, — elle est pour la franchise du shake-hand, où les caractères se livrent, puis pose, affectueusement, ses lèvres sur le front penché de son neveu.

— Bonjour, Berryer!

Il sourit, aigre-doux, et profita de ce que Letanneur reprenait la phrase commencée, pour tourner les talons. Non, ce quil s'en moquait, de la Maternité ouvrière !

— Alors, disait Mme Luguehais-Vaugloy, vous avez fait délivrer à cette pauvre fille les pièces voulues? C'est très bien. Je suis allée aujourd'hui à rOEuvre. Henriette ne s était pas présentée encore... elle entrera demain, sans doute.

Il était question d'une ouvrière employée aux services de l'emballage, une enfant de dix-huit ans, jolie orpheline qu'une heure d'oubli, après des années de solitude et de misère, avait condamnée à être mère, et qui, chassée de la filature où elle travaillait, avait été recueillie, enceinte

de cinq mois, dans un des services les plus doux de l'usine. Sur le point d'accoucher, elle allait trouver du moins, g^ràce à l'admirable maison créée, patronnée par Mme Lug^uehais-Vaug^loy, la tiédeur d'un refu(>e, les soins indispensables à sa faiblesse. Le petit être qu'elle portait ouvrirait librement les yeux à la vie.

Cette misérable condition des ouvrières, mariées ou non, — car pour Mme Luguehais-Vau- (]loy, il n'y avait pas d'exception devant la douleur, devant le premier souffle sacré de l'enfant innocent;, — cette nécessité du pain à g^a(jner, courbant jusqu'aux dernières minutes, sur l'éreintante besog^ne, les femmes g^rosses, les forçant à reprendre sitôt debout, exténuées, blêmes, leurs travaux forcés après le cruel intervalle où, tandis qu'elles mettaient au monde, elles demeuraient sans ressources, réduites à des générosités hasardeuses, souvent à rien, — c'avait été, long^temps, une de ses préoccupations les plus vives, et, en dépit de ses charités largues, un de ses sujets d'étonnement et de peine. Gomment, réglant les conditions du travail, une loi n'assurait-elle pas, par un moyen quelconque, salaire réduit ou secours fixe, un suffisant repos aux femmes aci^ouchées? Gomment la société se souciait-elle aussi peu de l'existence de l'être nouveau, en qui allait se perpétuer la force

future de la race? Pourquoi ne le protég^eait-elle pas dans les flancs fatig^ués de la mère, ne le secourait-elle pas à sa naissance? C'était, pour lexcellente femme, une des lacunes du code et des mœurs, le triste oubli d'un peuple civilisé. Alors, dans la mesure de ses forces, elle avait tenté de réagir contre cette dureté. D'où sa création de l'œuvre de la Maternité ouvrière, où les employées de l'usine, et bien d'autres malheureuses encore trouvaient, à Iheure lamentable des couches, quelques semaines de répit, l'aumône d'un peu de bien-être, du pain, un lit blancs.

— Combien avez -vous secouru de pensionnaires, l'an dernier? demanda Mme Urtrel, en abaissant son journal, émerveillée encore par le récit d'un beau cambriolag^e. Elle faisait mine de s'intéresser à l'œuvre, ne fût-ce que pour payer, par cette marque de svmpatliie, son retour en voiture, depuis là... — Deux cent dix!... C'est merveilleux.

Elle s'étonnait toujours qu'on put distraire de ses revenus autant d'arg^ent, — car des institutions pareilles mangeaient des milliers et des milliers de francs! — et, pour un peu, eût qualifié le don de ces sommes de gaspillage, d'indélicat préjudice aux intérêts, respectables, des héritiers. Que diable! en quoi l'aventure de ces femmes était-elle si émouvante? Celles qui étaient

LE PUISME 121

en ménagée rég^ulier, leurs maris n'avaient qu'à les soutenir. Et quant aux autres... Et puis, il y avait charité et charité ! Mme Urtrel jugeait la sienne suffisante quand elle avait donné, tous les dimanches, deux sous à quelque pauvresse, en sortant de la messe, ou, de loin en très loin, deux sous encore, pour se débarrasser d'un mendiant tenace, dans la rue.

— Ah ! voilà Jules ! s'exclama Mme Luguehais- Vaugloy. Gomment se porte M. l'archiviste?

L'oncle Vaugloy venait d'entrer, souriait, de tout son bon visage heureux, à la plaisanterie coutumière de sa belle-sœur, qui, main tendue, allait à sa rencontre. Elle taquinait ainsi, de mots une fois adoptés, ceux qui tenaient une place dans son affection. Et tout autant que pour le neveu, aimé comme un grand fainéant, à qui l'on pardonnait sa veulerie en faveur de sa gentillesse, — « ce garçon-là est capable de bons mouvements, » se disait-elle, — elle avait une tendresse pour l'oncle, pour sa modestie studieuse, pour le contraste de cette vie sédentaire, dont la sienne, tout énergie, tout action, différait tant. Et puis, dans les calmes dehors de l'oncle Jules, dans ses regards baissés, elle sentait le dévouement d'une soumission sans bornes, une existence entière de silencieuse adoration, — effacée, mais vivace.

- — Et voilà mes petites amies! s'écria de nou-

veau Mme Lu(jLieliais-Vaug^loy. Nous sommes au complet... Elle désig^na, d'un g^este amical, deux jeunes femmes qui franchissaient le seuil, s'avançaient avec une simple aisance... — Mlles Yvelain nous font le plaisir de dîner avec nous, ce soir.

— Quelle bonne surprise! dit l'oncle Jules.

Mme Urtrel, confortablement appuyée au dossier courbe de son fauteuil, attendait avec dig^nité que ces demoiselles approchassent, pour répondre, d'une poignée de main condescen- j dante, « aux protég^ées de Joséphine... » Elle n'aimait pas qu'elles se rencontrassent avec Pierre. Ce n'était point qu'il y eût à redire, certes, contre ces personnes... Mais les hommes | les plus fins sont parfois, en matière de femme, si naïfs... Elle reg^arda son fils, lui trouva l'air naturel.

'Pierre, qui était en train de causer avec Jacques Letanneur, s'étonnait précisément, à cette seconde, de la transfiguration de tout son être, tourné dans un regard vers l'aînée des deux sœurs... Il estimait peu compatible avec la supériorité masculine un tel bouleversement. Commander à son visage un détachement parfait, la pure politesse d un galant homme, — mais, sapristi! maître de lui, — à la bonne heure... Et, tandis que Jacques, avec une joie par trop évidente, serrait

la main de Mlle Rose Yvelain, il s'inclina devant Jacqueline, dans un salut de bon g^oùt, — la perfection même, constata Mme Urtrel, qui sans en avoir Tair surveillait.

— Gomme vous êtes g^entilles, reprenait Mme Lu(juehais-Vaugloy, comme elles sont bonnes, — attesta-t-elle en prenant à témoin les trois hommes qui les entouraient, — de venir de si loin, et à ces vilaines heures, et par tous les temps, donner un peu de leur esprit et de leur cœur à mes bambins!

— Mais c'est la moindre des choses, madame ! . . . Ils sont si gentils, ces petits... Ils mettent tant de bonne volonté à apprendre, répondit modestement Rose Yvelain.

— Oh! les mignons ! appuyait Jacqueline. C'est un plaisir que de les voir écouter, avec leurs petits becs en l'air... et leurs oreilles qui se tendent, et leurs yeux étonnés ou malins qui cherchent à comprendre... Gomment ne pas aimer les enfants?

Ces cours du soir, où régulièrement, en dehors de leurs propres travaux, — et ceux de la direction de son école eussent suffi à absorber Rose Yvelain, — les deux sœurs s'efforçaient, à ces heures vides de la tombée du soir, de se mettre à la portée des mioches désœuvrés, des trente ou quarante enfants de la cité, d'ouvrir ces nais-

santés intelli(jences au jour élémentaire de sciences utiles, à d'embryonnaires, mais tang^ibles leçons de morale, par l'exemple de tableaux coloriés, par des historiettes frappantes... ces cours bi-bebdomadaires d'hiver, c'était encore une des inventions dont Mme Urtrel ne saisissait pas « l'urg^ente nécessité » et dont Mme Lug^uehais-Vaug^loy était sincèrement reconnaissante à Rose et à Jacqueline de lui faciliter, avec un vrai dévouement, le bienfait.

« Gomment ne pas aimer les enfants? » se répétait Mme Urtrel, avec une indig^nation, qui g^randit encore, lorsqu'elle entendit Mme Lug^uehais-Vaug^loy répondre :

— Ils vous le rendent, ma chère Jacqueline.

« Gomment ne pas aimer les enfants ! » Voilà une phrase déplacée dans la bouche d'une jeune fille qui se respecte. Pouvait-on concevoir une invite plus claire? Autant dire crûment : « Quelle excellente mère je ferais, épousez-moi seulement, vous verrez ! ... » Ainsi raisonnait Mme Urtrel. Elle était pour les vieux principes d'éducation : toute demoiselle bien née devait ig^norer absolument, jusqu'au mariage, certains ordres de choses, ou tout au moins, si le spectacle de la nature l'en avait avertie, feindre, par un naturel sentiment de pudeur, de les ignorer. Elle ne voyait point, dans de telles réserves à la sainte nitouche, l'hy-

pocrisie qui les entachait, mais une marque du « comme il faut » . La franchise de Mlle Yvelain pouvait être conforme à « l'esprit nouveau » . Eh hien! il était joli, l'esprit nouveau, — voilà tout! Qu'est-ce que de pareilles mœurs préparaient, mon Dieu! On ne le savait que trop. Et, maussade, elle dut subir les amabilités de l'oncle Jules, qui, assis près d'elle, couvait d'un reg^ard sympathique les deux g^roupes que formaient, au coin de la table, Jacques Letanneur et sa fiancée, et dans un ang^le du salon où Mme Lug^uehais- Vaug^loy l'avait attirée, Jacqueline, bientôt rejointe par Pierre. « Il est de fait qu'elles sont charmantes, remarquait à voix basse M. Vaugloy, et d'une distinction, d'un esprit... » Mme Urtrel g^ardait le silence d'un patient sous une douche, mais lui, sans se rendre compte, allait toujours, ne tarissait pas d'éloges.

C'était un beau couple en effet que celui de Jacques et de Rose. Grande, d'un élancement de taille qui la faisait paraître un peu plus haute que lui, dont la stature avait quelque chose de carré, elle avait le buste le plus fier, des jambes longues dont on devinait le jet noble, sous le simple drap de la jupe, un de ces corps où le jeu des mouvements, la g^ràce native révèlent, avec l'équilibre des sens, la riche harmonie d'une âme pondérée. Elle avait un teint frais, qui faisait

songer à la neige saine du bon pain, d'admirables cheveux d'or sombre tordus à la nuque, en une touffe lourde. Mais les yeux surtout parlaient, ces yeux où elle était toute, dans la clarté d'une pensée forte, le rayonnement paisible d'une volonté. En ce moment, elle écoutait son fiancé, et à le voir près d'elle, animé d'une joie grave, le feu noir du regard éclairant le front haut, le visage loyal, sous les cheveux en brosse, Jacques semblait bien un frère d'âme, en même temps que le compagnon élu, celui dont le pas égal était digne de doubler le sien, dont le bras solide devait l'étayer, pour la marche commune, sur la route large.

— Ils sont faits l'un pour l'autre! déclarait l'oncle Jules.

— Amen! ponctua Mme Urtrel. sans entrain. Cette virilité de caractère, jointe à ce charme

sans apprêt, c'était une des raisons qui lui avaient attaché, par d'infrangibles liens, le cœur de Jacques. Fils de ses œuvres, — car c'était à force de sagesse, d'application tenace, d'incessant labeur, que de l'échoppe paternelle l'enfant s'était élevé jusqu'au-dessus de l'école, l'adolescent s'était préparé seul aux examens de Centrale, le jeune homme était devenu un savant, — il aimait, en Rose, le courage avec lequel, seule au monde après une maladie soudaine qui empor-

tait son père, puis sa mère, elle avait, réduite au plus strict (les siens, comme tant de familles bourg^eoises, n'ayant pour vivre que les appointements médiocres du petit fonctionnaire) , tenu tète à la situation trag^ique, refait en quelques années sa vie, celle de sa sœur. Les diplômes d'excellentes études, sortis du tiroir où ils dormaient, complétés par d'autres, qu'elle obtenait de haute lutte par un travail pris sur la journalière besogne d'une humble place, lui avaient, g^ràce à de rares qualités d'énergie, ouvert cette carrière. Si elle n'y était point riche, du moins menait-elle une existence qui 1 intéressait, une existence vaillante, obscurément belle, parce qu'utile. Elle aidait Jacqueline à terminer elle aussi, mais avec plus de facilité, une éducation forte; elle la poussait vers la licence d'anglais, puis l'ag-rég^ation. Ainsi, la petite pourrait avoir, jeune, une jolie place de professeur, l'indépendance. Toutes deux, en attendant, se passionnaient pour leur métier de semeuses d'idées, cette besog^ne ing^rate au début, mais bien vite féconde, de l'enseig^nement, la joie de voir des cervelles d'enfants porter la naissante moisson, comme autant de terres inconnues, bientôt famihères, fertilisées.

Jacques, depuis deux ans, avait pénétré, admiré le secret de cette vie si droite et si belle.

Rose venait à peine d arriver à Uouen. Ils avaient fait connaissance à propos d'une « Maison du Peuple » que contribuaient alors à fonder des amis de Letanneur, auxquels le directeur de l'usine Lug^uehais-Yaugloy s'associait. La « Maison » fermée, après avoir végété six mois, faute d'habitants qui en vinssent animer les salles, — la population du quartier Martainville, auquel sadressait l'institution, préférait s'en tenir aux bouges à rideaux rouges, où l'alcool pur, les " bolées » coulent à flots, — de cordiales, puis tendres relations avaientsubsisté, s'étaient nouées, entre Rose et Jacques. Lorsqu'ils avaient été sûrs que leur affection était de celles qui durent, remplissent la vie, lorsque, à force de se connaître en toute franchise et pureté, ils s'étaient appréciés à leur réciproque valeur, — sans grandes phrases, d'un mot, leur destin s'était résolu. A la demande tremblante de Jacques, un cri spontané, de tout cœur, avait répondu. Et l'on avait pris date. Au printemps, ils s'épouseraient. D'accord, ils avaient retardé leur bonheur jusque-là. D'importantes déterminations leur restaient à prendre, auxquelles ils voulaient réfléchir. Jacques devait tout à Mme Luguehais-Vaugloy, si elle lui devait beaucoup. Depuis dix ans que, frais émoulu de TÉcole, il était à la tête de l'usine, les bénéfices avaient été proportionnelle-

ment partagées, à mesure que, g^râce aux inventions et à l'activité du directeur, ^grandissait le chiffre d'affaires; or, il songeait à passer la main à sou second, ingénieur des plus capables. De grands projets, un voyage lointain, un champ plus vaste le tentaient. Il y fallait préparer Mme Luguehais-Vaugloy, décider une orientation de vie autre, pour Rose même, pour Jacqueline...

Il se tut. Leurs regards allèrent ensemble à la vieille femme et à la jeune fille, qui causaient gaiement avec Pierre. L'avocat était en verve; il contait, non sans malice, une histoire de plaideurs et d'héritage, un procès dont les lenteurs étaient telles que le légataire universel, au bout de cinq ans, venait de mourir, dans la misère, d'épuisement et de douleur. De richissimes et vagues cousins, du plus lointain degré. — lesdits plaideurs, — contre tout droit, allaient entrer en possession... Pierre, sous l'ironie du récit, mettait une révolte sobre, la tristesse d'une conscience blessée. Jacqueline sympathisait; leurs rires bafouèrent l'absurde, la dérision des procédures surannées. Mme Luguehais-Vaugloy approuvait, d'un silence songeur. Elle aussi regardait les deux jeunes gens, les enveloppait d'un indistinct sourire. On eût dit qu'elle se complaisait à les voir l'un près de Fautif, appariés

de tournure... Elle avait croisé ses deux mains, semblait contempler, par delà la minute présente, une très lointaine et très douce vision, à laquelle allait le vag:ue, l'imprécis de son sourire.

— Et sais-tu que Pierre et Jacqueline feraient aussi une assez jolie paire? murmura, juste à cet instant, l'oncle Jules, à l'oreille de Mme Urtrel... Elle vaut bien ton Hélène !

Mme Urtrel, qui /guettait à la dérobée, tressaillit comme si un serpent l'eût piquée* Elle toisa son beau-frère d'une œillade furieuse, dit avec mépris :

— Tu es fou, ma parole!

Elle se leva, brusque, en même temps que le vieux maitre d'hôtel ouvrait à deux battants la porte de la salle à manger. Et ce geste, rompant la tiède atmosphère, l'espèce d'invisible intimité qui ravonnait des deux jeunes ^^ens, des lampes égales, de Tàtre rougeoyant, dissipa la minute heureuse, suspendue dans le salon clair.

— Où ai-je mis ce livre ? Ah! je me souviens... Je vais le chercher...

— Veux-tu que je monte, mère?

Hélène jetait, pour la forme, cette question. Mais Mme de Josserant, qui, déjà au bout du petit salon, s'apprêtait à disparaître, non sans un . oup d'œil protecteur et furtif, jeta :

— Non, merci! tu ne trouverais pas.

Doucement, clac ! elle refermait la porte. Là !.. .

bien seuls, cette fois, et tranquilles!... Hélène pourrait s'expliquer librement avec Pierre, avancer définitivement les choses... Ça traînait un peu, la demande ! . . . Et Mme de Josserant adressa, du bas de l'escalier, au sévère visage de Mme Buzeau anxieusement penchée sur le palier du premier, un signe de tète confiant, un muet : « Ça y est! » Elle ajouta, quand elle fut à la dernière marche : « La cuisinière ne bougera pas du soussol. Et j'ai envoyé la femme de chambre coudre en haut, à la lingerie... » Alors, après s'être concertées, toutes deux redescendirent à pas de loup, vinrent se tapir dans le fumoir, — pièce

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déserte et poussiéreuse, du temps de M. Buzeau, sans porte sur le petit salon, mais d'où, grràee à la minceur de la cloison, on pouvait à la rigfueur entendre, en prêtant T oreille, ce qui se passait derrière le mur.

Pierre, correctement assis, sa canne entre les jambes, s'était levé, d'un élan, comme le pêne jouait, d'un bruit net, dans la serrure. Et saisissant à la taille Hélène, qui, un bras tendu vers la porte, faisait des yeux signe d'attendre, guettait une seconde le bruit décroissant des pas, il couvrait d une chaude pluie de baisers le visage, le cou rougissant.,. Elle se dégagea, feignit de la colère :

— C'est très mal, monsieur! vous abusez de ma faiblesse... Vilain Pierre, qui savez qu'on ne vous refuse rien !

Un sourire de soumission tendre corrigeait le ton irrité des paroles, encourageait l'immédiat avantage de l'amoureux. Mais, pratique, encore que la scène ne lui déplût pas, elle l'arrêta court, d'une tape sèche :

— Je vais me fâcher, dit-elle.

Et, le bout des pieds rentré sous la jupe très droite, l'air méchant, elle prit place sur le canapé, désigna à Pierre le siège, le long duquel sa canne gisait :

— Asseyez-vous là! Et soyez sage... Nous

LE l'KISME 133

n'avons qu'nn instant. J'ai à vous parler de choses sérieuses.

— Et moi aussi, dit-il.

Il tira de la poche de sa jaquette un portefeuille luisant neuf et de la pochette de moire verte deux modèles de lettres de part : l'une, sur papier blanc glacé, en anglaise joliment gra^ée, l'autre sur papier de Hollande jauni à l'ancienne. Des caractères gothiques y écrasaient leurs enjolivements. Il les tendit avec fierté :

— Laquelle préférez-vous?

Elle lut rapidement à voix basse. Son plaisir se mélangeait de dépit :

— C'est bien, très bien. Mais...

— N'est-ce pas?... Et reprenant l'une des feuilles, la gothique, il lut à son tour, à voix haute : « Mme Buzeau et Mme de Josserant ont l'honneur de vous faire part du mariage de Mlle Hélène de Josserant, leur petite-fille et fille, avec M. Pierre Urtrel, avocat à la Cour d'appel de Rouen... »

— Il n'y a qu'un malheur, mon ami. C'est que vos modèles, — je les trouve parfaits, l'anglaise et papier glacé surtout, c'est plus sobre, — sont légèrement en avance. Vous m'aimez et je ne vous déteste pas, c'est entendu. Notre mariage est chose faite, ou presque; nos parents sont d'accord. . . du moins, je le suppose ! Car. . .

l.;4 LE PK13ME

— Eh bien?

— Votre mère, sans reproche, n a pas encore fait, auprès de la mienne, la démarche officielle. Ne trouvez-vous pas qu'il serai! temps, Pierre?. le sais bien que cène sont que des paroles à échanger, une formalité à remplir, puisque... puisque nos cœurs ont parlé...

Elle baissait les yeux, confuse, intimidée, — mais non sans que d'une onllade en coulisse elle interrog^eât le fiancé de son choix, le mari de demain, cet enjeu de la partie que depuis trois .mois elle livrait, avec l'autorisation et le tacite encouragement des siens... D'autant plus volontiers elle avait poursuivi l'aventure, que Pierre, à tous égards, lui semblait apporter un avenir enviable. Insensiblement, — et moins par calcul de s'attacher davantage le jeune homme que parce qu'elle satisfaisait la douceur d'un penchant, — la familiarité avait grandi entre eux. Du respectueux baiser au poignet, pour l'accueil ou l'adieu, on en était venu, tel soir de bal, au baiser furtif, dérobé sur 1 épaule. Un autre jour, 0)1 avait eu plus d'audace... Et comment refuser, à celui qui bientôt pourra tout exiger de vous, à qui Ion appartiendra, corps et âme, la faveur d'insignifiantes caresses?... Gomment avoir la cruauté de ne point rendre, quand on a reçu? G est ainsi qu'Hélène, jour à jour, était ariivée à

donner un peu, puis un peu plus d'elle. Maintenant, il était sag^e de s'arrêter... Ou qu'alors les choses définitivement se décidassent, que l'union fut proclamée (aussi bien n'était-ce pas maintenant le secret de Polichinelle?) oui, (ju'on prit date !

Impétueusement, Pierre s'était relevé, s'agenouillait devant Hélène :

— Bète que je suis!... J'aurais dû commencer par vous conter ça... Mainan doit venir aujourd'hui même avant diner, elle m'a chargé de demander à Mme Buzeau si elle était sure de la rencontrer... Ce n'est qu'une formalité, comme vous dites... Mais le moment en est venu... J'en ai parlé hier soir moi-même à ma mère... Vous voyez comme nos cœurs sont à l'unisson!... Mais c'était tellement convenu, chère, notre mariage est si certain... Il est évident que nous sommes faits l'un pour l'autre, il était évident que nous serions l'un à l'autre... Les adorables semaines que nous venons de goûter nous ont permis de nous apprécier, m'ont donné la joie exquise de vous mieux connaître... Ne regretteriez-vous pas qu'elles n'eussent pas existé? Ne devons-nous pas être reconnaissants à nos chers parents de l'avoir compris;, de faciliter ainsi notre bonheur?

Il avait enfermé dans ses coudes les genoux d'Hélène, levait vers le buste penché, ^ers le

tendre visage illuminé de plaisir, un ardent, un suppliant reg^ard. Ses mains emprisonnaient la taille flexible dont il sentait, sous ses doigts serrés, la rondeur frémir. Elle souriait et se taisait, il n'attendait pas de réponse, savourait Tinstant précieux. Souvent déjà, seuls, ils avaient, à grands renforts de chiffres, échafaudé leur vie future. Tant de pension de la tante Luguehais-Vaugloy : douze mille; tant de Mme Urtrel : trois mille; tant d'Hélène : neuf mille (la rente des trois cent mille francs Buzeau. Lui, pressurant, jusqu'au dernier sou de l'escompte, la tendresse et la générosité familiales, elle, se gardant bien de préciser sa dot (il serait toujours temps), ils s'étaient organisé une bonne petite existence sur un roulement de vingt-quatre mille de rentes. Ce qu'il pourrait gagner alimenterait les menus plaisirs. Des espérances, par une sorte d'honorable malaise, ils n'avaient point parlé. Et c'était, au reste, le plus naturellement du monde, convaincus tous deux que la question de chiffres s'arrangerait toujours, qu'ils opposaient, dans une apparente franchise, leur réciproque tromperie. Mais, à cette minute où les sympathies physiques s'enflammaient Tune l'autre, rinstinct seul parlait. Ravis, ils écoutaient en eux retentir profondément sa voix trouble ; elle se prolongeait, en une sensation d'extase, jusqu'au bout de leurs nerfs, sans que

réa(|it contre cet abandon le moindre scrupule, en leurs consciences débiles. Quoi qu'il put désormais arriver, Pierre se souviendrait toujours de ce doux visage empourpré, de ces yeux à la fois rayonnants et voilés, de cette divine seconde où, dans le don silencieux d'un regard s'évanouissait la jeune fille, s'épanouissait la femme.

— Hélène! soupira-t-il... Chère Hélène.

Elle murmura :

— Pierre !

A ce moment précis, la porte s'ouvrit. Et Mme de Josserant, le livre prêté à la main, et Mme Buzeau, dressant une figure imposante, parurent. Elles demeuraient immobiles, comme figées sur le seuil ; une expression de stupeur indignée, en même temps que d'indulgence attendrie, hésitait sur leurs faces composées; mais, vite, une compréhensive clémence l'emporta, et, dignes, elles attendirent. Pierre gêné était debout. Hélène, des mains cachant sa rougeur, — mais elle voyait suffisamment, à travers un discret écartement des doigts, — larmoyait à petit bruit. Il cessa du coup, quand elle vit son « fiancé M s'élancer vers les deux femmes, prendre la main de Mme de Josserant, et la baiser, en disant :

— Chère madame, je ne faisais que répéter à Hélène ce que ma mère viendra vous dire ce

soir : il dépend de vous que je sois, dès que vous le voudrez, le plus heureux des hommes!... Mais ce dont je ne pourrai jamais assez vous remercier moi-même, cest de l'exquise délicatesse, c'est de la maternelle honte qui m'ont donné 1 espoir, la certitude de ce honheur.

— Dites à madame votre mère, mon cher Pierre, que ma mère et moi, — Mme de Josserant désigrna, avec respect, Mme Buzeau, dont les joues ridées (un sourire pinçait les lèvres) avaient une expression de satisfaction narquoise (ah! jeunesse!; — oui. dites-lui hien (jue nous serons charmées de la voir...

Un silence suivit. Pierre, subitement, se sentit loin dHélène. La présence des mères mettait entre eux la distance des âges, le mur des intérêts. Si le jeune regard chantait triomphe, il lui semhla que les yeux dont les vieilles femmes Tcnvisageaient, n'avaient déjà plus la même expression. Hier, ils étaient tout miel, retenaient comme glu. Maintenant, — sensation bien légère, presque indéfinissable, mais qu'en vrai gendre, il perçut, — ils reflétaient une réserve; ils devenaient, d'alliciants, sinon hostiles, c'était trop, du moins comme armés d'une froideur, d'une suspicion vagues... C'était qu'hier on le convoitait, aujourdhui on l'avait. Sous le riche plumage de la proie venait d apparaître le chasseur, sous le

fiancé le mari, l'homme qui bientôt allait leur ravir leur fille, de Fargent... Mme Buzeau et Mme de .losserant, mères jusque-là, sortaient de leur rêve, s'éveillaient belles-mères. Il prit congé. Dehors, Tair ^if, le ciel pur lui firent du bien. Il était étourdi. Il regardait avec étonnement les vieux hôtels de la rue Herbière, leurs faîtages d'ardoise pleins de nids, autour desquels des oiselets tournoyaient, ivres du soleil de mars. Sa tiède cludeur, où fermentait le printemps, adoucissait la vivacité un peu aigre de ce beau jour d'hiver finissant. Pierre hâta le pas. Les lieux lui semblaient changés. Il en ressentait quelque surprise, ne parvenant pas, — plus il se scrutait à fond, — à se découvrir différent de ce qu'il était lui-même tout à Theure, en venant, ou la veille. Petit à petit son émotion se dissipait. Quand il arriva rue Jeanne-d'Arc, il avait retrouvé tout entier son équilibre. Y avait-il lien de modifié dans sa vie? Il s'interrogea sincèrement. Quand il parvint au quai, il formula sa réponse : non, rien... c'était comme si rien ne se fût passé. Cet événement, qui allait modifier, bousculer sa vie, il n'en gardait pas plus de trouble que si quelque autre en avait été le témoin, Facteur, — par exemple ce portefaix qui passait, là, dandinant de Fépaule, sous la statue de Boïeldieu. Et ce fut avec un parfait détachement d'esprit qu'il alluma une

cigarette, dispersa la fumée, d'un souffle allègre. La matinée était belle. Il faisait bon vivre. Le long de la terrasse du café Victor, une voix d'ami le héla. Il s'assit gaiement et commanda :

— Un porto blanc.

— Tu viens ce soir au diner de la Basoche?

— C'est vrai! j'avais oublié...

— Express de -4 heures 12 !

— Entendu...

Dans les spirales odorantes, lancées d un rvthme lent, une vision gourmande passa : — amusantes, ces réunions de jeunes maîtres (Fespoir du barreau; autour de la bonne cuisine d'un restaurant de luxe... Ensuite, ce serait une heure passée au théâtre, à quelque ballet... Des flonflons résonnèrent, un défilé de formes blanches, d'élégantes nudités... A petits coups, Pierre humait le porto, et, se souvenant de la grâce d'Hélène, sincèrement il se félicita de son sort.

Mme Urtrel, mise au fait en déjeunant, ne s'en félicita pas moins. La veille, au retour d'Amfreville, ils avaient convenu de la démarche suprême. Politiquement, elle n'en avait soufflé mot jusque-là. Il valait mieux laisser courir. Le raisonnement qui faisait aveugle Mme Buzeau avait fait muette Mme Urtrel. Plus s'engageaient, se compromettaient aux yeux du monde les deux

jeunes gens, plus le mariage s'Imposait, serait impossible à rompre. Chacune, à mesure qu'elle se laissait prendre à l'hameçon doré, pensait tenir l'autre plus serrée. Aucun remords, puisque Hélène et Pierre se plaisaient, et qu'ainsi, les lier plus court, c'était assurer leur bonheur!

Que la ligne cassât, c'était ce que ni l'une ni l'autre ne s'attardaient à prévoir, certaines, dans le désir que les choses fussent ainsi, de l'accomplissement final, selon le mirage des fortunes qu'elles se supposaient, Mme Buzeau comptant sur la munificence Luguehais-Vaugloy, Mme Urtrel comptant sur l'apparente richesse d'Hélène.

— Chut! fit-elle, en montrant à son fils la bonne qui rentrait avec un plat de nouilles gratinées. Et d'un ton détaché : — « Une véritable journée de printemps, n'est-ce pas? » — Puis, la porte refermée, vivement : — Alors, ton impression?

• — Chose faite.

— Tu ne sais rien de plus?... La dot?

— Tu comprends que je n'ai jamais osé poser de questions précises à Hélène; mais souvent nous avons organisé notre vie future. Et mes calculs, contre lesquels elle n'a élevé aucune objection, partaient toujours du chiffre que nous avons dit.

— Je verrai ta tante demain. J'espère qu'elle

142 LE PRISMK

fera bien les choses. Ce mariag;e ne peut que lui plaire...

— Nous aurions peut-être dû lui en parler déjà?

Mme Urtrel réfléchit :

— Tu crains que ce silence ne lui semble un manque de confiance, la peine?

— Non! dit Pierre, je n'y songeais pas. Mais si elle avait dautres vues... Nous dépendons délie.

— Bah! elle nest pas sans avoir entendu parler du projet ! Toutes nos amies lui en auront dit leur mot. Si elle avait eu une objection quelconque à faire, elle l'aurait faite.

— Je le crois, fit Pierre.

La porte battit. Un compotier de raisins secs, de fig^ues et d'amandes parut, aux mains crevassées de Mélanie. Dans le silence de Mme Urtrel et de Pierre, un spectacle réconfortant planait, douze larges billets de banque étalés en éventail, la douce sécurité, Fespoir de la rente mensuelle.

— Je dine à Paris ce soir, petite mère, tu sais?

— Gomment!

— Mais oui, notre réunion trimestrielle...

— Tu devrais rester... Une circonstance aussi g^rave... Comment apprendras-tu?.. . Ma visite, le résultat...

— Puisqu'on le connaît d'avance... Tu me le

diras demain matin, voilà tout... A propos, tiens, reg^arde.

Il tirait de sa poche les modèles de lettres de part :

— Qu'en dis-tu? Hélène préfère l'angolaise... Admirative, Mme Urtrel leva les yeux, chercha

le beau reg^ard paisible de son fils :

— A la bonne heure! toi... tu ne perds pas de temps.

Il souriait, modeste.

L'après-midi s'envola ; les courtes minutes rapprochaient le moment solennel. Tandis que Pierre, inaugurant un complet de demi-saison, s'acheminait pimpant vers la gare de la rue Verte, Mme Urtrel, avec lenteur, achevait de revêtir la robe de soie noire des grandes occasions. Le cœur lui battait. Cet instant, depuis des éternités prévu, et qu'en sa tendresse maternelle elle avait ardemment souhaité, tout en en redoutant l'approche, il sonnait donc! Bientôt ce serait la séparation, la définitive coupure de tout un passé, vingt années de vie commune, de sacrifices pour le cher petit, le meilleur de sa vie! Le bonheur dont jeune fille elle avait joui sans en comprendre le fugace, irréparable charme, le bonheur que jeune femme elle avait regretté, dans la solitude de sa vie conjugale et les malheurs sanglants qui en avaient marqué la fin, ce pauvre, ce précaire bonheur

humain, c'était dans ia pratique, parfois pénible, mais alors même si douce, dans le quotidien souci de ses devoirs de mère, qu'elle Favait trouvé. Elle avait façonné Pierre à son imagée, et avec une naïveté qui avait son côté touchant, le trouvait beau. Ce g^rand garçon, dont la paresse déguisait tant de précieux dons , si élégant, capable , s'il le voulait, et digne, en tout cas, de tous les succès, — c'était son œuvre! N'avait-elle pas le droit d'en être fîère?... Ou il fût heureux, elle ne demandait rien d autre à la Providence, sa destinée à elle serait remplie! De bon cœur, au bras de la femme qu'elle lui avait choisie, elle le verrait partir, créer un foyer à son tour. Elle était sûre qu'il n'irait pas bien loin, lui garderait la place à laquelle elle avait droit, dans son affection, — la plus ancienne, la plus sûre! De quelque amour que pût jamais Tentourer une femme, — et il ne semblait pas quHélène fût d'un caractère bien exalté, — jamais Pierre ne pourrait se passer de sa mère, ne l'oublierait. Mme Urtrel était tranquille. Contre la puissance d'un tel sentiment, Hélène, pas plus que toute autre belle-fille, ne prévaudrait.

Elle agrafa, sur le col du corsage ample, sa broche d'or et de malachite. Pierre avait beau dénigrer la valeur de ces vieux joyaux, sous prétexte qu'ils dataient du second Empire ; elle en

aimait la lourdeur riche, vestig^e de la splendeur d'autrefois. Elle donna un souvenir à ces temps qui n'étaient plus, aux êtres qui les avaient animés. Le pastel de sa mère rappela, dans le cadre terni, une jeune figure contemporaine de Louis-Philippe, alors qu'Alice Lemarquand n'était pas encore la majestueuse Mme Vaugloy... Et Mme Urtrel, tout en escomptant la tendresse sans réserve de son fils, son attachement inaltérable en dépit du tournant proche, cachant l'avenir, ne se souvenait pas de la règle fatale, de celte évolution obligée de l'individu qui, un jour, l'avait elle-même détachée de sa mère, l'avait isolée en une famille nouvelle. Sans doute, par de souterraines racines, cette famille-là tenait à l'ancienne, comme un chêne de la forêt tient au chêne qui l'avoisine. Mais, à côté de l'arbre vieillissant monte la jeune tige, verdoyante à mesure que se dessèche l'autre, semblable et différente. Loi de la vie que chacun éprouve, à son heure.

— Là! dit Mme Urtrel, en achevant de boutonner son gant... Mon porte-cartes... mon encas... Je suis bien?

Le miroir, consulté, lui renvoya une satisfaisante réponse. Tenue parfaite. Ce chapeau avait de la noblesse. La voilette, neuve ainsi que les gants, marquaient l'importance de la démarche. Elle toussa, éprouva sa voix : « Chère madame,

j'ai rhonnenr de vous demander... » P)ien! Mme Urtrel se sentit prête. Elle pouvait entrer en scène, soutenir, avec tous ses avantages, le rôle considérable que son fils, Tintérêt de la famille, la curiosité du monde attendaient d'elle. La pièce touchait au dénouement.

— Madame Buzeau?

— Madame est au salon, avec Mmode.Tosserant. La femme de chambre s'effaça. .Mme Urtrel,

d'un pas mesuré, plein d'élan et de retenue à la fois, faisait son entrée. Elle alla à Mme de Josserant. les mains tendues. Bonne pâte, celle-ci répondait d'une étreinte molle, attendrie déjtà. Mme Buzeau opposa des doig^ts secs et dit, avec aménité :

— Chère madame, qu'est-ce qui nous vaut le plaisir de votre visite?

Mme Urtrel se recueillit... Finaude! pensat-elle. Elles étaient à deux de jeu... Une confiance sans borne et une débordante joie lui parurent de mise :

— Ah ! chère madame, chère amie. — elle reprit les mains de Mme deJosserant, — qiif" j^ •'^"is heureuse! Bien que nous ne nous soyons jamais expliquées encore ouvertement de nos désirs, je savais que votre sentiment était le mien... Et Pierre m'a dit qu'Hélène, ce matin... Chères amies, puisque le bonheur de nos enfants peut

se réaliser d'un mot, laissez-moi le prononcer vite... J'ai Fhonneiir, j'ai la joie de vous demander, pour mon fils, la main de votre fille!

— Chère amie, balbutia, joyeuse, Mmede Josserant, vous devinez qu'en ce qui me concerne...

— Pardon! Adélaïde, trancha la voix nette de Mme Buzeau, ce n'est pas de vous qu'il s'agit... Et, tandis que Mme Urtrel la contemplait, de l'air le plus affectueux, mais où une antipathie inquiète perçait, elle continua, volubilc et décidée : — Il s'agit de l'avenir d'Hélène. Si nous n'écoutons que le conseil de notre cœur et le vœu de nos chers enfants, ma réponse est faite : — Oui, en principe nous ne demandons pas mieux que de mettre la main d'Hélène dans celle de votre cher Pierre. Mais vous ne l'ignorez pas, chère madame et amie, l'amour, c'est très beau, cela ne suffit pas à fonder un ménage. On ne vit pas d'amour, ni d'eau claire. La dot d'Hélène sera ce qu'elle doit être, conforme à ce qu'on attend de son nom et de notre situation. Qu'apportera M. Urtrel, dans la corbeille de noces?.. Si brillant que soit son talent, et si certain le succès qui l'attend au barreau, je ne sais si ses ressources personnelles, et celles dont votre affection si grande ne peut manquer de l'aider, suffiront à assurer à nos enfants la position qui leur convient, qu'Hélène est en droit d'espérer...

Mme Urtrel. suffoquée moins de la remarque, — elle s'y attendait, — que du tour un peu désoblig^eant donné par Mme Buzeau. dans son sens pratique, jeta avec vivacité :

— Si je ne puis moi-même doter Pierre, comme son rang^ social m'eût permis de le souhaiter faire, sa tante est là, Dieu merci, dont les intentions à son égard, la g^énéreuse tendresse, non seulement é^jaliseront la différence, mais encore, chère madame, achèveront de faire pencher si bien la balance en sa faveur, que, des deux apports, — si considérable que puisse être celui de Mlle de Josserant, — bien des familles sans doute envieraient l'autre.

Le visage de Mme Buzeau s'éclaira. Celui de Mme de Joseerant marquait une exaltation résignée, douloureuse, la tristesse d'être exclue du débat, le plaisir aussi de voir tomber à plein, dans le filet tendu, la riche proie, le mari de leurs rêves.

— Voilà précisément, chère madame, reprenait avec autorité Mme Buzeau, où je voulais en venir? Quelle donation Mme Luguehais entendelle consentir à son neveu, ou tout au moins quel chiffre de rentes lui consentira-t-elle?

Ces mots tombèrent, pesants.

L'aïeule, redressant sa petite taille, dominait la négociation, de toute la supériorité de sa pru-

dence avare et de sa réserve condescendante. Elle avait, depuis le soir où devant leur maigre feu d'hiver sa fille et elle avaient discuté le plan à suivre, beaucoup song^é à la meilleure tactique. Sa première idée, sonder Mme Luguehais- Vaug^loy, elle Favait écartée, par crainte que celle-ci n'y vît une hâte, le soupçon d'une convoitise; on avait le temps. Avancer le plus possible l'intrigue amoureuse, pour mieux tenir son homme, c'était le plus pressé. Soit, mais en même temps, éluder toute conversation d'affaires définitive, tout aveu réel de chiffres jusqu'à ce que le prétendant se fiit le premier découvert, jus- (ju à ce que l'on sût la somme exacte qu'il représentait, les espérances certaines. Alors seulement révéler la dot d Hélène. Quand on serait sûr que les douze mille francs de rente, annoncés à l'extérieur, seraient bel et bien versés en poche, figureraient au contrat, par un engagement signé Luguehais-Vaugloy, alors on pourrait risquer l'aveu, la désagréable confession des légendaires trois cent mille, ramenés à cent cinquante. Et encore Mme Buzeau se réservait-elle de bien faire sonner son dévouement, — elle se dépouillait pour ^a petite-fille, s'ùtaitle pain de la bouche!... Ne serait- il pas équitable que le futur d'Hélène, touché de tant de magnanimité, et par égard pour Tancicn prestige des Buzeau,

reconnût même, alors, à la pauvre petite les cent cinquante autres mille francs? Ainsi les trois cent raille francs deviendraient la plus honorable des réalités... Mais, à ce sujet, on verrait... L'essentiel était d'abord détre fixé, argent sur table, sur cette valeur marchande : Pierre Urtrel. Ensuite... Et de ses petits yeux glacés, Mme Buzeau interrogeait ladversaire, esquissait un geste d'invite, un muet : — J "écoute...

Mme Urtrel, que la précision de la demande déconcertait, — elle ne supposait pas avoir à parler chiffres la première, et sur-le-champ, — répliqua, digne :

— Mon Dieu, chère madame, je ne puis vous dire, à cent francs près, la somme que ma bellesœur compte consacrer à rétablissement de son neveu. Mais ce que je puis vous assurer, c'est que cet établissement sera conforme à ce que réclame le nom des Urtrel et des Luguehais-Vaugloy.

■ — Je n'en doute pas, chère madame et amie, dit Mme Buzeau en se levant rapide, et en courant prendre les mains de Mme Urtrel, je n'en ai jamais douté!... mais sans doute saurez-vous bientôt?...

— Demain, proféra Mme Urtrel, laconique, presque dédaigneuse.

— Eh bien! chère amie, nous reprendrons de-

main ces ennuyeuses, mais nécessaires conversations d'affaires... Soyons tout au bonheur jusque-là, au légitime orgueil de voir s éclaircir le ciel, devant ceux qui sont maintenant notre dernière joie et notre dernier orgueil, devant ces chers petits, si bien faits pour s'unir...

Des phrases vagues suivirent. Elles sonnaient faux dans la pièce vaste, évoquant, avec son luxe démodé, ses ors éteints, ses tentures légèrement fripées, quelque conventionnel décor, un froid salon de comédie. Mme Urtrel en ressentait une gène, brusquait son départ, en d'amicaux « au revoir », de bruyantes politesses. Sa considération, devant l'attitude de Mme Buzeau, croissait de toute sa légère déconvenue. Elle n'en concevait qu'un désir plus vif d'assurer à son fils ce riche parti. Demain, elle aurait vu Joséphine... Elle ferait tinter l'or, elle triompherait à son tour... Ses hauts talons sonnèrent sur le pavé verdi de la rue Ilerbière. Par le rideau soulevé, Mme Buzeau la regardait partir. Le front ridé s'écrasait sur la vitre glauque. Une triomphante expression de ruse desserrait les lèvres minces, pareilles aux cordons d'une bourse plissée. Et avisant Mme de Josserant, qui, soucieuse, guettait aussi, elle dit brièvement :

— Nous les tenons.

— Eh bien?

Ce fut le premier mot de Pierre, au seuil de la chambre à coucher de Mme Urtrel. Elle était restée tard au lit, avec une mig^raine... Pierre la surprenait devant sa glace, en camisole flottante, les cheveux gris de ses bandeaux roulés en papillote, et lair songeur. Elle eut une moue :

— Eh bien... le meilleur accueil ! ... Chose faite. On désire seulement savoir ce que la tante donnera, exactement.

— Mais, dit Pierre, si ce n'est que cela!... La prétention ne me semble pas excessive... qu'as-tu répondu?...

Mme Urtrel avoua :

— J ai été un peu embarrassée... ïu comprends... nous supposons bien ce que Joséphine... mais enfin, on me demandait un chiffre précis. Jai dit que je répondrais aujourd'hui. Je vais aller chez la tante aussitôt après le déjeuner. Ensuite je retournerai rue Herbière. Ces dames lie bougeront pas de l'après-midi. Tu as ton

Palais, aujourd'hui? A quatre heures, pour ton retour, nous serons fixés.

— Bon! fit Pierre.

Il s'assit au pied du lit. Il était las et satisfait. Son voyage l'avait mis de bonne humeur. Il bâilla, et s'enquit :,

— Et de leur côté, qu'est-ce qu'elles donnent, au juste?... As-tu abordé la question!...

— Oui... c'est-à-dire... Mme Buzeau n'a pas donné de chiffre non plus. Mais, là-dessus, on peut être tranquille. L'abbé Randain à qui j'en ai parlé, hier soir, m'a dit textuellement : « Mais, chère madame, j ai tout lieu de penser que la dot de Mlle de Josserant n'est pas inférieure à ce que vous en avez, comme moi, entendu dire. » Il a la confiance de ces dames. C'est clair.

Pierre se levait, en s' étirant :

— Je te demande pardon, petite mère... Mais si je veux pouvoir plaider le procès Gaudin à la reprise d'audience, où on l'appellera, il faut que je m'en aille un peu repasser le dossier.

— Fais, mon ami.

Il lui tendit le front. Elle le baisa affectueusement, huma l'odeur des cheveux. Un parfum très doux, inhabituel, se mêlait au relent du tabac, à cette exhalaison un peu acre dont les habits, le corps s'imprègnent lorsqu'ils ont traversé l'atmosphère spéciale, la fumée des music-halls.

154 LE PKISME

— Ahî scélérat! reprociia-t-elle, en ag^itant un doigt menaçant, et en même temps elle souriait, fière des conquêtes de son fils, si faciles fussentelles. Elle admirait sa vigueur, le reposé de son teint, et qu'après cette nuit fatigante, il se retrouvât frais, nerveux, prêt au travail.

— Oh! protesta-t-il, modeste, non... un diner bien simple, une heure aux Capucines... Et j'ai passé la nuit à Terminus, pour être plus près de la gare, ce matin...

— Bien, bien. ïu es assez grand garçon. Et, d'ailleurs, tu es libre... Du moins tu Tes encore.

L'image d Hélène se dessina. Pierre la revit telle qu'hier, penchée vers lui, se donnant des veux, et sourit, intérieurement. Il lui serait fidèle, sans doute, lorsqu'elle serait sa femme! Jusquelà... Et encore, fidèle dans la mesure où la plupart des hommes le sont. D'ailleurs, de la part des hommes, est-ce quun oubli, de temps à autre, avait tant d importance? Pierre, à la réflexion, ne le croyait pas. Tandis que de la part des femmes... Là-dessus .ses idées étaient nettes. On parlait toujours, dans certains milieux, d'égalité, d'équivalence. Une bonne blague! Eh bien! non, de la part des femmes, ce n'était pas du tout la même chose !

— A propos, dit-il, j ai voyagé, en allant, avec Mme de Glosseville et Mlle Ferro.

— Ah!

— Elle est toujours bien jolie, Mlle Ferro. D'un coup d'œil, Mme Urtrel tenta de sonder

sa pensée... Pourquoi ce rapprochement, et n'y avait-il qu'une remarque fortuite, dans le ton convaincu de Pierre? Luisa Ferro, oui, elle était bien joli-e. Et après? Mais Pierre dissimulait un second bâillement :

— A tout à l'heure. Je vais travailler un peu. Il passa dans son bureau, ferma, par précaution, la porte à clef. Le dossier Gaudin, sur la table bien rangée, bombait sa chemise de carton bleu, sous une levrette de bronze. Il y jeta un regard hostile. Il aurait le temps, après déjeuner... La porte ouverte de sa chambre, l'eau froide d'une ablution le tentèrent. . . Onze heures. . . Est-ce qu'un petit somme?... Et mollement il se jeta sur son lit, la peau heureuse, rafraîchie, l'esprit bourdonnant de sa soirée et de sa nuit. De fines silhouettes féminines dansaient en une brume légère comme la fumée d un tabac d'Orient. Et par une de ces contradictions que rien n explique, celle qui de préférence revenait plus vive, ce n'était pas la fiancée entre toutes choisie, mais le brun visage, le svelte corps de Luisa Ferro... Moulée dans sa robe de drap beige, elle avait la grâce d'une de ces statuettes longues, race exoiî que et lointains pays. Elle parlait d'une voix

gazouillante, enfantine un peu, et dont la puérilité contrastait avec l'ardent regard sombre, ces veux de brûlure et de caresse. Mme de Glosseville, dans le coin du wagon, somnolait. Et tous deux, au roulement endormeur du train, caquetaient, coquetaient, dans un rapprochement d'intimité soudaine, dont Pierre, au saut du train, gardait, emportait Fodorant souvenir. Vague résonance d'intonations, ébauche de gestes, touts'effaçaitpeuà peu, sombrait... Pierre s'était assoupi. Lorsque des heurts discrets, à la porte du bureau, le réveillèrent, il se releva machinalement, d un bond. Il rentrait du même coup dans sa personnalité, comme dans un veston familier. Il était tout à la préoccupation du moment, à la visite dAmfre ville, qui allait décider de son sort. Instant grave. Dans la salle à manger, Mme Urtrel attendait, sous les armes. Ils déjeunèrent en hâte, se quittèrent sans avoir échangé vingt mots. Leurs pensées étaient d accord.

— Ici. à quatre heures, jeta Mme Urtrel, et, nouant ta voilette derrière les giroflées de sa capote, elle partit.

Elle était sûre de rencontrer Joséphine. Mme Luguehais-Vaugloy s'attribuait d'habitude deux heures de congé, après les repas. C'était le moment réservé par la tante à parcourir les journaux, dont elle recevait une dizaine, choisis avec

LE PRISMK 157

impartialité dans les opinions adverses. La violence de l'an corrigeait celle de Fautre. Ainsi, par le contrôle des quotidiennes déformations, arrivait-elle à faire la moyenne, à se constituer une opinion modérée. Elle songeait parfois : « Gomment voulait-on que la plupart des gens eussent des idées libérales, quand ils se bornaient au Credo d'une seule feuille, presque toujours sectaire?... » Demi-repos, pour elle, que ces heures où elle lisait encore, dans le roman, la poésie, les sciences, l'histoire, ce que les lettres modernes produisaient de meilleur, sans préjudice souvent, — car elle avait l'esprit aussi orné que vaste, — de quelques chefs-d'œuvre de la littérature passée. Détente, néanmoins, dans le ressort toujours bandé de son énergie et de son activité. Le matin, c'était la rapide surveillance, la mise en branle de sa maison, puis le dépouillement, et l'entretien d'un courrier jamais inférieur à une dizaine de réponses, où les affaires, l'amitié, la charité trouvaient place; enfin la minutieuse visite de l'usine, un jour tel service, demain l'autre, avec cette égale entente pratique, cette intelligence haute, cette bonté avertie, qui la faisaient respecter, mieux, aimer de tous. L'après-midi s'envolait en courses, en visites, qui des laboratoires au musée, des salons aux taudis, montaient, descendaient toute l'échelle sociale,

toute la gramme de l'esprit et du cœur. Elle dînait avec ses parents ou des amis ; elle se couchait, et se levait tôt. Toute sa vie était dans ces mots : équilibre, harmonie.

Elle était étendue dans la vérandah vitrée, attenant au salon, quand, par les lar/jes baies, elle aperçut Mme Urtrel, contournant la pelouse. Qu'est-ce qui pouvait lui valoir, à cette heure insolite, la visite de Sophie? Serviable. elle pensa, comme d'ordinaire, à quelque demande facile à satisfaire. Car, pour que Mme Urtrel apparût en dehors des rendez-vous convenus, ou des vendredis, ou des soirs de diner, il fallait quelque motif dintérêt personnel, — laffection que cette bonne Sophie lui manifestait, n'allant pas d'ordinaire jusquà des témoig^nag^es de tendresse spontanée.

Le véritable motif de la visite, Mme Luguehais- Yaug^loy ne le prévoyait pas. Sans doute, le flirt de Pierre et d'Hélène n'avait pas échappé à sa perspicacité, et les papota.oes divers qui avaient suivi, les racontars soig^neusement colportés jusqu'à elle l'eussent avertie du manèg^e, si elle n'en a\ait saisi 1 idée, constaté l'évidence, dans les réticences de son neveu, comme dans les allusions de sa belle-sœur. Mais jamais ils ne s'étaient expliqués encore franchement, tous trois, de la possibilité, à plus forte raison, de l'imminence

rrim tel mariage. Mme Urtrel et son fils en étaient demeurés à d'anciennes promesses, Faccord tacite que lorsque Pierre prendrait femme, ce jour-là Josépliine assurerait, libéralement, sa vie. Qu'était-ce que douze mille francs par an, pour une femme qui en ^a^nait bien cent soixante, et ne dépensait pas, pour son train, ses besoins personnels, le tiers de ses revenus? Gbarité pour cbarité, puisque tout le reste s'en allait en cette fumée, n-était-il pas juste que la tante commençât par les siens, sa famille directe, son béritier?

îManière de voir qu'au reste Mme Lu/}uebais- Yaug^loy eût été fort capable de mettre en pratique, autant par bonté naturelle et tendresse pour Pierre, que par un sentiment de famille, chez elle profond, et qui, depuis la mort de M. Urtrel, s'était si souvent manifesté. Le malbeur était que si elle chérissait, d'une affection instinctive moins peut-être que par habitude, cette belle-sœur, ce neveu que les liens du san^' rapprochaient d'elle, la divergence de leurs idées, de leur concept moral, avait creusé, jour à jour, un fossé d'àmes entre eux. Il s'approfondissait, invisible, sous le pont quotidien des relations. On se serrait la main, on s'embrassait, on s'aimait, — on ne se comprenait pas. Il y avait des sujets de conversation interdits, d'une commune et

tacite retraite. Le mariag^e, la façon dont la plus g^rande partie de la bourg^eoisie française l'entend, — association d'intérêts, de convenances, plus que de hauts sentiments, — était un de ces sujets réservés.

Il allait de soi que le jour où Pierre se marierait, Mme Lugfuehais-Vaug^loy se montrerait bonne, comme toujours; mais c'était avec Tarrière-pensée, très nette en elle, de n'aider son neveu que si. avant toute considération, l'amour, et un amour désintéressé de la question d'arp^ent, dictait son choix. Elle ne s était donc pas autrement souciée du flirt avec Hélène, ni des projets de Mme Urtrel, chaque jour plus près de se réaliser pourtant. Elle avait deviné, avec cette intuition sag^ace que la connaissance du cœur humain donne à certains êtres privilég^iés, le superficiel et le précaire de la passionnette de Mlle de Josserant et de son neveu. Elle avait percé à jour le mobile secret de Mme Urtrel. Aussi, certaine que le fait seul de son refus, — non, jamais elle n'encourag^erait une union engag^ée sous de pareils auspices, — suffirait à tout arrêter, net, avait-elle continué à contempler de haut, amusée, et sans intervenir, la comédie qui se jouait. Aussi bien, point ne serait besoin, sans doute, de recourir à ce g^rand moyen. Quand Sophie apprendrait la vraie situation de fortune de

Mme Buzeau...Gar Mme Luguehais-Vaug^loy, malicieusement, — elle se souvenait de certaine conversation tenue à Arnfre ville même, l'automne dernier, — avait fait recueillir en Périg^ord tous les renseig^nements voulus, les fameux renseig^nements tant prônés par Mme Urtrel, et que pourtant elle avait né(jligés, prise au fallacieux rayonnement de la dot et des espérances, ainsi qu'une alouette au miroir!

Une des raisons qui l'éloignaient d'un tel mariage, et la plus forte, — encore que Mme Luguehais-Vaug^loy ne s'en fût pas bien expliquée avec elle-même, — c'était un rêve vag^ue, pourtant déjà tenace au fond de ses désirs informulés. Jacques Letanneur, qu'elle aimait pour ses précieux services, pour sa loyale nature, son simple et largue esprit, allait épouser bientôt Rose Yvelain. Et ce mariag:e-là, c'était un des mariages selon son cœur. Elle portait à Rose, comme à Jacqueline, un intérêt tendre, elle admirait leur courage et leur gaie humeur à vivre, elle avait été conquise par ce charme qui, pour cacher de mâles qualités, ne les en parait pas moins de cet apanage suprême de la femme : la grâce. Pourquoi, de même que Jacques épousait l'aînée, Pierre ne penserait-il pas à la cadette? C'est alors que spontanément, elle le récompenserait de ce brave, de ce bon choix! elle assurerait, au delà même de

son désir, des rêves de Sophie, Texistence d'un tel ménage... Oui, ce serait une belle union que celle-là...

C est vers cet horizon confus que Mme Lug^uehais-Vaug^loy s'élançait, — en une des courtes minutes de rêverie où cette femme active, rarement, s'attardait, — lorsque Mme Urtrel lui était apparue, long^eant la pelouse. Aussi tomba-t-elle de haut lorsque, sa belle-sœur entrée, les premiers mots la mirent au fait. Elle sursauta :

— Gomment! Tu as fait la demande sans avoir cru devoir m'en avertir! Et tu viens maintenant me dire : Ma bonne Joséphine, Pierre se marie, paye ! Absolument comme tu passerais au gfuichet de ton banquier, où tes fonds attendraient ton bon plaisir. ..

Surprise, Mme Urtrel balbutia :

— Mais, Joséphine, tu te méprends, tu me fais beaucoup de peine. J'avais cru... Tu as toujours été si g^énéreuse pour moi, pour Pierre... Nous avions pensé que nous pouvions compter...

Piquée, Mme Lug^uehais-Vaug^loy la reg^arda bien en face. Elle ne song^ea plus à confier d'abord à sa belle-sœur ce qu'elle savait de l'exacte fortune des Buzeau. Une autre, moins bonne, eût commencé par lui enfoncer ce poig^nard. Tout eût été dit. Mais une telle déconvenue n'était plus que l'accessoire. L'essentiel était de s'expliquer

franchement, une fois pour toutes, de pousser à fond, avec loyauté, la conversation mal eng^agée.

— Je ne me dédis de rien, dit Mme Luguehais- Vaugloy. J'aiderai Pierre ; mais je ne veux l'aider que dans certaines conditions. Autrement, je ne serais pas logique avec les idées qui règlent ma vie. J'estimerais que je me conduis mal. Je croirais, s'il faut aller jusqu'au bout de ma pensée, prêter les mains à une vilaine, oui, à une mauvaise action.

L'étonnement de Mme Urtrel tournait à la stupeur. Elle suivait du regard sa belle-sœur qui s'était levée, marchait à grands pas, s'arrêta enfin, plantée droit :

— Oui, oui, tu me crois folle... tu ne comprends pas... Voilà... Tu as eu tort de ne pas m'interroger plus tôt. Je t'aurais dit... Maintenant, il faut que tu saches! Les Josserant, ou tous autres, de la même espèce, jamais, jamais je ne ferai rien pour aider Pierre à se fourvoyer dans un mariage pareil... une impasse... un cul-desac!... Si tii n'as que des partis semblables à dénicher pour ton fils, s'il consent à engager sa vie sur des appeaux aussi grossiers, et sans amour encore, c'est bon, il n'aura rien de moi, rien, pas un sou. Pourquoi? Ah! voilà... Parce que!... Mais, toi, dis-moi d'abord, est-ce qu'ils s'aiment seulement, ces enfants que vous allez, de gaieté de

cœur, lier pour la vie?... Oui? Tu dis oui? Tu oses dire qu'ils s'aiment vraiment, quils se connaissent, qu'ils savent à quoi ils sengag^ent?. . . Tu crois que leur pauvre flirt, fait de curiosité sentimentale, d'amour-propre flatté, de libertinage, tu crois qu'une phrase galante, un baiser dérobé sont de l'amour? Sous ces sensations à fleur de peau, je ne vois, moi, que la hâte chez Hélène de se libérer d'une chaîné pour une autre, moins tendue et mieux dorée, que le plaisir, chez Pierre, de posséder une jolie femme, comme on cueille une fleur, pour la boutonnière. Chez tous deux et, chose plus grave, en Mme Buzeau et en toi, qui êtes derrière, et tenez les ficelles, je ne vois qu'un dérisoire orgueil de famille, le souci d'extraire, les uns des autres, le plus d'argent possible... Vous ne pensez qu'à des intérêts matériels! Au moment de lancer dans l'existence, comme une coquille de noix sur une mer inconnue, ces deux destinées qui désormais n'en doivent faire qu'une, vous ne vous occupez pas même de savoir si la barque est capable de flotter. Elle vous semblera bien construite et solide, parce qu'elle sera peinte à neuf, avec un nom reluisant en lettres d'or, et qu'elle contiendra suffisamment de vivres. Mais que ce frêle esquif soit pourri au cœur des planches, mais que les deux passagers, de l'union de qui le vovage

dépend, ces êtres qui sont le meilleur de vous, le fruit de votre chair et de votre pensée, que ces deux êtres là, assortis par caprice, par lucre, véritables compag^nons de hasard, puissent se découvrir, le lendemain du départ, des étran^jers, bientôt des ennemis irréconciliables, — qu'ils doivent néanmoins demeurer rivés au même banc de haine et de souffrance, jusqu'à ce que l'un des deux, ou tous deux cherchent ailleurs des consolations et l'oubli, voilà qui ne vous tracasse génère ! Et pourtant, on sait ce que Mme de Josserant ettoi avez payé pour faire l'expérience de mariag^es conclus dans ces conditions. Mais, vous avez été élevées ainsi, vous vous êtes mariées ainsi. Vos enfants en feront autant ! Et vous vous estimez quittes en pensant : ils seront plus heureux sans doute. . . Or, j'estime moi, ma bonne Sophie, que chacun est plus ou moins ici-bas l'artisan de son bonheur, ou de son malheur. J'estime que toutes nos actions, même celles qui semblent le plus infimes, comportent une responsabilité, parce qu'elles déterminent, dans le flottement obscur des effets et des causes, un eng^rena{je d'événements inéluctables, une mystérieuse et mathématique série de résultantes. Le mariag^e, pour moi, ce n'est pas le simple accouplement de deux convoitises et de deux lég^èretés : c'est l'acte le plus important de la vie, puisque par lui se perpétue la vie!

Pour fonder un foyer, pour construire le tiède réfugie où mari et femme connaîtront ensemble la bonne et la mauvaise saison, où ils vieilliront, avec leurs joies et leurs peines, tandis qu'à la chaleur du nid naîtront, g^randiront l'homme et la femme de demain, il faut une tendresse réfléchie, une connaissance, une acceptation entière des devoirs réciproques, la volonté d'aller jusqu'au bout la main dans la main, la confiante certitude de s'appartenir l'un l'autre... Gomprendstu maintenant pourquoi je ne veux pas m'associer à ton désir? Mon Parce que te semble-t-il raisonnable, juste? Devines-tu que c'est par affection véritable, par parenté bien comprise, que je refuse de contribuer à ce que je considère comme le malheur de Pierre? Réponds. Tu semblais avoir tant d'objections à faire...

Mme Urtrel, accablée, g^ardait le silence. A diverses reprises, elle avait essayé de couper le discours de sa belle-sœur, protesté par des interjections indig^nées. Dans la sincérité de sa candeur, elle se jugeait méconnue, outragée. L'argument direct, tiré de la faillite personnelle de sa vie, lui semblait une indélicatesse gratuite, et tout le reste n'était qu'un reproche injuste. Pouvait-on dire qu'elle n'aimait pas Pierre, sa seule adoration?... Elle qui n'existait que pour lui, n'avait d'autre intérêt que le sien!... Avec Tillo-

gisme de la log^ique féminine, elle biaisait, détournait les assertions imprévues, en infirmait, à ses yeux, le sens et la portée. La voix lui revenait enfin. Elle repoussa, d'un mouvement hautain du menton, Finacceptable leçon :

— Ton intransig^eance m'étonne moins qu'elle ne m'afflig^e. Tu n'as jamais apprécié, au point où il méritait de l'être, le caractère réel de ton neveu. Et je puis dire qu'en ce qui me concerne, tu te trompes si totalement que je ne m'abaisserai pas à me disculper. Mlle de Josserant et mon fils se conviennent à merveille, il n'y a rien à dire contre les Buzeau. L'alliance est des plus honorables, des mieux assorties, à tous les points de vue. Tu as beau sourire !...

Elle cachait, sous une dig^nité d'emprunt, le ressentiment amer, cette douloureuse stupeur à laquelle, le premier émoi dissipé, il lui fallait bien revenir : Joséphine ne donnerait pas un sou ! Ce fait brutal lui saig^nait en plein cœur, effondrait, d'un coup de pioche inattendu, le cher édifice de ses rêves. Elle n'y put tenir, éclata, supplia, avec une vraie douleur :

— Joséphine, toi qui es si bonne ! On t'a ég^arée, je te jure, tu ne sais pas ! Ces enfants s'aiment. Auras-tu la cruauté de ruiner l'avenir de Pierre? d'empêcher ce mariag^e? Effaceras-tu en un jour, d'un seul coup , ving^t années de g^énérosité ,

d'entente familiale?... Parle, je ne comprends plus. .

Le sourire de Mme Lug^uehais-Vaugloy, devant les larmes contenues de sa belle-sœur, prêtes à jaillir, avait disparu. G est vrai! elle parlait une autre langue. Sophie n'avait pas compris, elle ne comprendrait jamais peut-être. Plus tard, une autre fois, il faudrait pourtant reprendre, cela en valait la peine, cette conversation, cette conversion-là. En attendant, on ne ferait qu'envenimer la plaie. Mme Lug^uehais-Vaug^loy ne reg^rettait pas de l'avoir ouverte. Elle savait qu'elle la pouvait presque refermer, d'un seul mot.

— Écoute, Sophie... Tu me dis que l'alliance est des plus honorables, soit. Je ne veux pas te chicaner en ce moment sur ce point, où beaucoup d'ailleurs peuvent penser comme toi. Mais des mieux assorties à ton point de vue, halte-là ! . . .

— Pardon ! dit vivement Mme Urtrel, la fortune des Buzeau...

— Tu as pris des renseig^nements ? s'enquit Mme Lugfuehais-Vaugloy d'un ton naïf. Je connais tes opinions là-dessus : " On ne saurait s entourer de trop de g^aranties. . . »

— Mon Dieu, je...

— Eh bien ! jeta, pour couper court à l'embarras, Mme Luguehais-Vaug^loy assez vengée,

j'en ai pris, moi. Hélène aura, en tout et pour tout, cent cinquante mille francs de dot...

— Ah! balbutia Mme Urtrel, blême. Tu es sûre ?... Mais il y a les espérances...

— Oui, l'héritag^e de la cousine du Périg^ord! Une chaumière et un champ, valeur cent cinquante francs... Voilà la lettre du notaire de Périg^ueux...

^ Oh ! s'écria Mme Urtrel, avec un désespoir rag^eur, les coquines!... Mais c'est impossible !

— Lis!...

A mesure que s évanouissait en ombre le bel avenir, hier tout resplendissant de la lueur du prisme, le visag^e de la pauvre femme exprimait tant de furieuse humiliation, elle demeurait, la lettre aux mains, dans un silence si abattu que Mme Lug^uehais-Vaug^loy eut pitié, d'un élan lui prit, lui soutint la taille. Mme Urtrel secouait la tète. Prostrée encore, elle contemplait la ruine autour d'elle, l'échafaudag^e grisant. Une colère irrésistiblement ^montait en elle, non contre elle, mais contre ces mensong^ères coureuses de dot, ces misérables qui avaient voulu la duper, réussi, oui, réussi à la prendre au piège ! De celui qu'elle avait tendu, nul souvenir, partant nul remords. Elle répondit, affectueusement, à l'étreinte de sa belle-sœur; elle ne lui en voulait plus. Elle voyait avec d'autres yeux. Tout apparaissait, se dérou-

lait, SOUS un ang^le nouveau. Elle allait ag^ir : « Ah! mais ! elle ne se laisserait pas exploiter de la sorte... Elle leur dirait au moins leur fait... "

— Tu es lasse, dit Mme Lug^uehais-Vaugloy... Attends d être remise... Non?... Prends au moins la voiture... Jean va te reconduire...

Un quart d'heure après, Mme Urtrel, renco« g^née dans un coin du confortable coupé, hâtait^ de tout l'élan de sa défaite ulcérée, de sa revanche org^ueilleuse, le trot cadencé des trotteurs. Les adieux entre les deux belles-sœurs avaient été cordiaux. Mme Luguehais-Vaug^loy était lindulgence personnifiée. Mme Urtrel avait détourné sa rancune. A hauteur de Bon-Secours, elle se pencha à la portière, ordonna :

— Jean, mettez-moi rue Herbière, chez MmeBuzeau...

La Seine entre les massifs d'usines, le champ de manœuvres nu au pied du Mont Garg^an, le quai avec sa vie marinière, les cafés, le Théâtre, elle ne voyait rien, n'entendait rien que la scène imminente, les répliques méditées, sonnantes déjà, d'un cinglant dédain. Elle eut une palpitation de cœur quand le bruit des sabots ferrés, sur le pavé de la rue Herbière, tinta, devant Thôtel. L'attelage stoppait, s'arrêtait... Sur! on guettait aux fenêtres, elle perçut le tremblement d'un rideau. Une joie pure Fenivra, à l'idée qu'on la

voyait descendre, altière, du coupé luxueux. Elle se sentit calme, maîtresse d'elle-même et de la situation.

Elle franchit du même pas noble que la veille, devant la servante effacée, le seuil du salon austère. Mme de Josserant et Mme Buzeau eurent le même accueil empressé, prirent sur leurs fauteuils raides les mêmes poses d'attente affable. Mais, sous l'identique début de la comédie, quel dénouement elle leur réservait! Elle en passa, comme une chatte g^ourmande, sa lang^ue sur ses lèvres sèches, et aussitôt commença avec assurance. Elle s'adressait à Mme de Josserant, fei- ([nant de tenir pour secondaire, nég^lig^eable presque, Mme Buzeau :

— Avant de pousser plus loin nos pourparlers, chère amie, je tiens à vous dire que j'ai long^uement causé avec ma belle-sœur. Nous sommes pleinement d'accord toutes deux, et mon cher Pierre n'aura qu'à se louer des dispositions de sa tante. Mais peut-être conviendrait-il que vous me fissiez savoir, de votre côté, la dot que...

Mme de Josserant se tourna vers sa mère, et déclara :

— Je laisse la parole à celle dont Hélène, comme votre fils de sa tante, attend tout ce que voudraient pouvoir leur donner nos cœurs de mères.

Mme Urtrel dédaig^na rinsinuation. Il n'y avait que de lointains rapports entre la façon dont toutes deux avaient été ruinées : Mme de Josserant, passionnée et servile; elle, victime innocente et dig^ne. Là encore, elle avait le beau rôle. Elle fit face à Mme Buzeau, répéta sa question.

La vieille dame lui opposa un visage de bois, laissa tomber de sa voix fluette :

— Il me semble, chère madame, que c'est vous qui avez une réponse à nous faire.

— Je vous l'ai faite, je joue cartes sur table, moi! Et je m'étonne que vous vous retranchiez derrière un silence qui... \

Elle se tut. Le ton s'était subitement haussé, g^ros de railleries et de menaces. Mme Buzeau pâlit à ce point que son teint, de g^ris, devint j cendreux, absolument exsang^ue. Les ailes de son j nez se pincèrent. Mme de Josserant se trémous- , sait, pourpre, avec une g^êne indicible. L'air de supériorité, de tranquille interrogea tion, dont a Mme Urtrel, tout comme si elle eût senti sous | elle la pesante base des millions de sa belle-sœur, ; la dominait, — intimidait Mme Buzeau au point J qu'elle faillit perdre contenance, balbutier... Elle | voyait Mme Urtrel et son fils resplendir, à travers | la fortune de Mme Lug^uehais-Vaugloy, comme un intangible, un fuyant trésor, tandis que s'effondrait son propre prestige. Sûrement, cette

femme, pour être aussi arrogeante, savait tout!... Mme Buzeau, ig^norant le dessous des cartes dont 1 adversaire, cachant le vide de son propre jeu, faisait parade, imag^ina que tout était perdu : les avances d'Hélène, la tendresse avouée de Pierre, rien ne tenait contre ses calculs, devant la réalité lémasquée, l'insuffisante dot, les fausses espérances. . . — C'était trop certain ! Mme Urtrel était u fait... Une seule ressource, se taire, payer 'audace... Le chag^rin d'Hélène, sa réputation compromise, eh bien! c'étaient les frais de la ;Tuerre. On y parerait ensuite. En attendant, ne pas s'avouer battu, c'était encore n'être qu'à demi vaincu, sauver la mise, c est-à-dire l'essentiel : la façade.

Mme Buzeau fit front :

— Mon silence, chère madame, est celui d'une g^rand'mère avisée qui, si elle sait fort bien ce que la sag^e g^estion de l'intérêt des siens lui commande, en est encore à chercher le vrai mobile du vôtre, en la circonstance...

— Madame, dit en se reng^org^eant Mme Urtrel, très rouge... Mais elle se domina immédiatement, et, railleuse : — Le mien, eh! madame, le mien est pourtant des plus clairs... U consiste à ne point donner tout, contre rien...

— Contre rien? g^lapit Mme Buzeau, tandis que sa fille, terrifiée, levait les bras au ciel, puis

debout, intercédant, allait de l'une à l'autre.

— J'appelle rien, reprenait Mme Urtrel, 1 avenir que peut espérer votre fille, quand, réduite aux cent cinquante mille francs d'une dot dont on faisait sonner plus haut le chiffre, elle ne devra plus compter que sur vos teiTes du Périg^ord... J'appelle cela rien, en comparaison de ce qu apporterait Pierre, de la fortune colossale qui sera sienne un jour...

— Vous nous insultez, madame! cria l'aïeule. Vous dég^uisez sous des inventions louches, sous des calomnies odieuses, une conduite dont la raison m'échappe... La fortune des Buzeau esta l'abri de toutes les médisances, comme sa vieille honnêteté au-dessus de tout soupçon... On n'en saurait dire autant de toutes les familles...

— Maman! suppliait Mme de Josserant...

— Est-ce pour la mienne que vous parlez? tonna Mme Urtrel. Je ne roug^is pas de ma pauvreté. Les tristesses de mon veuvag^e n'ont rien à envier aux calamités de certain autre...

Mme Buzeau ricana :

— Il n'y a du moins pas de tache de sang^ sur le nom de Josserant, comme sur celui d'...

Mme Urtrel, par un violent effort, recouvra le sang^-froid nécessaire, et, solennelle, avec la fierté d'une conscience qui ne lui reprochait rien :

— Brisons là! madame, si vous ne voulez pas que je qualifie votre conduite des noms dont le public, averti, saurait la flétrir... Je ne me commettrai pas ici plus longtemps...

Sous les hauts lambris, les voix résonnaient, furieuses. La comédie s'achevait en drame : la vérité crue trouait le mensong^e du fard. Le vernis social craquait, s'écaillait par larg^es plaques. Le nu du visag^e soulevait, hideux, le carton des masques.

Mme Urtrel, sous la ruée menaçante des deux femmes, qui proféraient des sons incohérents, elle-même hors de sens, battait précipitamment en retraite. La lourde porte cochère, derrière elle, retomba sonore. Elle eut du moins la dernière satisfaction de monter, avec majesté, dans le coupé, de s'éloig^ner, en un piaffant départ. Mais à ses oreilles bourdonnantes de la g^rossière dispute, retentissait encore, retentirait long^temps ce bruit sourd de la porte, scellant tout au fond d'elle beaucoup de ses illusions et de ses espérances, toute une part morte de sa vie, comme de la pesante retombée d'une dalle.

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