CHAPITRE QUATRIÈME
L'iDÉAL DE SCHILLER.
O temps heureux de ma jeunesse , veux-tu donc me quitter sans retour ! Veux-tu t'enfuir sans pitié avec tes joies et tes douleurs, avec tes sublimes illusions? Rien ne peut -il donc ^arrêter dans la fuite perfide ? Tes flots vont-ils inévitablement se perdre dans l'éternité ?
Les astres brillants qui éclairèrent mon matin dans la vie ont perdu leur éclat; l'idéal qui gonflait mon cœur, ivre d'espérance, s'est enfui. Elle est anéantie, cette douce croyance en des êtres créés par mon imagination ; ces rêves si beaux t si divers , ils sont tombés en proie à la triste réalité.
De même qu'un jour Pygmalion étreignit la pierre, de ses brûlants transports, jusqu'à ce que le sentiment eût coulé brûlant dans la fibre glacée du marbre ; de même j'enlaçais la nature , de mes bras amoureux , avec une ardeur juvénile, jusqu'à ce qu'elle eût commencé à respirer et à se réchauffer sur mon cœur de poëte.
En partageant mes transports, elle s'animait à ma
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voix, me rendait mes baisers d'amour, et comprenait les battements de mon cœur, La fleur, l'arbre, tout vivait pour moi ; le murmure des ruisseaux chantait à mon oreille; même les objets inanimés paraissaient sensibles au retentissement de ma vie.
Mon étroite poitrine se dilatait par un effort tout-puis* sant dans un cercle immense, et je voulais entrer dans la vie en paroles et en actions par les illusions comme par le bruit. Gomme il était grand ce monde , tant qu'il ne fut pas éclos à mes yeux ! mais comme j'ai vu peu de chose s'épanouir, et ce peu, comme il était petit et mesquin !
Avec quelle audace il s'élançait dans la vie , transporté par une noble ardeur, le jeune homme que le délire de ses rêves rendait heureux , et dont aucun souci n'avait encore arrêté la fougue ! Le vol altier des projets l'enlevait jusqu'au sommet du firmament ; rien n'était trop élevé, rien n'était trop loin, parce que, dans son ivresse, il a cru pouvoir l'atteindre.
Avec quelle facilité il était transporté ! qu'y avait-il de trop difficile à son bonheur? Gomme, sur lé chemin de la vie , il était joyeusement accompagné ! L'amour, avec son doux retour; la fortune, avec son brillant
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diadème ; la gloire , arec sa couronne ctincclanlc ; la vérité, avec lVclat du soleil.
Mais , hélas! à peine au milieu de sa route , ses compagnons fidèles l'avaient déjà abandonné, et, l'un après l'autre , ils s'étaient enfuis précipitamment. Le bonheur, au pied léger, avait déjà disparu. La soif de la science n'était pas apaisée, et les sombres nuages du doute obscurcissaient l'image brillante de la vérité.
J'ai vu la couronne sacrée de la gloire flétrie sur des fronts vulgaires. Hélas ! le temps heureux de l'amour n'a eu qu'an trop court printemps, et ma route devint bientôt de plus en plus déserte; le silence s'accrut, et c'est à peine si l'esprit jette encore une faible lueur sur mou obscur sentier.
A la fin , le voile du secret va être levé et le prmec va paraître devant la chambre des pairs , constituée en tribunal de haute justice. Nous aurions voulu pouvoir détourner nos regards de cette scène, où n'apparaîtront plus ni émotion généreuse, ni un simple sentiment de souvenir fidèle; où la servilité, ne se couvrant même pas du manteau des passions politiques, va s'armer du glaive de la loi.
Les ducs Decazes et Pasquier vinrent, avec le maréchal Gérard, interroger monsieur Louis Bonaparte, car c'est ainsi qu'ils appelaient le neveu de l'Empereur, sans qu'ils pussent cependant réprimer les sentiments de respect involontaire que leur inspirait sa présence *.
Le président présenta les membres de la commission, un par un, à l'accusé, et lorsqu'il disait : « M. Decazes, » il eût pu ajouter : « Ancien secrétaire du roi de Hollande, votre père. « En présentant le maréchal Gérard, il eût pu dire : c Lieutenant chéri de Napoléon; et moi-même, aurait-il dû dire, je suis ce Pasquier que Sa Majesté l'Empereur s'est plu à nommer successivement auditeur, maître des requêtes, officier delà Légion d'honneur, baron, directeur général des ponts et chaussées, préfet de police, et qui, dans chacune de ces fonctions, a juré fidélidé à sa personne et à sa dynastie. »
Conduit devant ses juges, le prince prononça quelques nobles paroles d'explication. M. Berryer
* N'ai-je pas vu refuser à mes enfants ces titres nés de l'élection populaire, ces titres qui étaient inscrits dans l'acte de leur baptême aussi bien que dans les annales de la gloire française.... Qui pourrait croire que ce refus venait surtout des hommes qui devaient le plus à Napoléon? {Mémoire* de la reine Horiense, chap. XIII.)
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le défendit avec toute la dignité de son caractère et l'élévation de son talent. «Dites, s'écria-t-il , » dites devant Dieo et devant votre conscience, » devant nous qui vous connaissons, que, si Louis » Napoléon avait triomphé, vous l'auriez renié, » vous auriez refusé toute participation à son pou- » voir et repoussé toutes ses avances!.,. Pour moi » j'accepte cet arbitrage, et je suis prêt à m'en te- » nir au jugement de celui qui se lèvera pour faire » cette affirmation solennelle. »
Le prince Napoléon-Louis Bonaparte fut condamné à l'emprisonnement perpétuel , et le Journal des DébaU annonça cette dure sentence avec la môme joie qu'il avait fait éclater naguère (lorsqu'il se nommait Journal de F Empire ) en annonçant l'heureuse naissance de Son Altesse Impériale Charles-Louis Napoléon qu'il pressentait, plus tard, devoir être le digne héritier du nom de V Empereur et de ses sentiments et de sa grandeur *.
Le prince, comme nous l'avons déjà dit, était tout résigné à sa position, et s'il montra quelque inquiétude dans le cours de cette afl'aire, ce fut seu-
* Journal de l'Empire du 10 novembre 1810.
I émeut pour le sort de ses amis. Son passage dans les prisons de Paris ne fut marqué que par des actes de pieux souvenir pour les dernières volontés de sa grand'mère l'impératrice Joséphine et de sa mère la reine Hortense en faveur d'anciens serviteurs pensionnés par elles.
M. Pasquier remplit à la lettre ce qu'il appelait ses redoutables fonctions. 11 y mit, comme toujours, ces formes doucereuses qu'il applique à chacun, princes impériaux , partisans fidèles de la branche aînée des Bourbons , républicains farouches , honnêtes gens ou assassins, peu lui importe. Sa manière et ses phrases resteront célèbres dans les annales judiciaires : « Accusé, vous vous compromettez. . . 0 prenez garde d'aggraver voire position....
» M.Lagrange 9 voudriez-wii8un bouillon?» etc. M. Pasquier ne doit pas avoir d'ailleurs la prétention d'être pris au sérieux par l'histoire; mais avecson menu bagage de procès politiques, de discours d'apparat et de dévouement aux fortunes naissantes, il est devenu chancelier, duc, et même académicien.