CHAPITRE PREMIER
fruits. Le jeune prince fut admis au camp de Thun, dans le canton de Berne, où les Suisses s'assemblaient chaque année pour s'exercer, sous la direction d'un des plus habiles officiers de l'Empire, aux manœuvres de l'artillerie et du génie. Les manœuvres s'y faisaient jusqu'au sommet des glaciers, et le prince y assistait le sac au dos, partageant son pain avec le soldat, plus assidu que personne aux excursions les plus rudes. Louis Napoléon puisa dans une éducation forte cette vigueur de volonté et cette persévérance qu'il montra depuis en toute chose, u Mon fils, écrivait la reine Hortense, est » encore avec les élèves de Thun occupé à faire » des reconnaissances militaires dans les monta- » gnes. Ils font dix à douze lieues par jour, h pied, » le sac sur le dos. Ils ont couché sous la tente » au pied d'un glacier. »
Ainsi grandissait à l'ombre de la liberté suisse le jeune homme né sur les marches du trône impérial, lorsque l'orage de juillet vint ébranler l'Europe. Les princes Bonaparte furent appelés par les patriotes italiens et ne pouvaient rester sourds à cet appel. C'était leur devoir d'apporter à cette cause l'appui de leur nom et de leurs talents. Ils
n'hésitèrent pas; au moment où le prince Louis
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allait partir avec son frère pour rejoindre, à Bologne, les amis de la liberté et marcher contre les Autrichiens, il écrivit à sa mère : « Votre affection » comprendra nos sentiments ; nous avons contracté » des engagements que nous ne pouvons manquer » de remplir, et le nom que nous portons nous » oblige à secourir les malheureux qui nous appel- >» lent. » Leur mère , tout affligée , se hâta de les rejoindre, avide du bonheur de revoir ses enfants qu'elle aimait avec tendresse et orgueil. « Soyez » fière , madame , disait le général Armandi à la » reine Hortense, dont il comprenait les angoisses, » soyez fière d'être la mère de tels fils! Toute leur » conduite, dans ces tristes circonstances, est une » série de généreux sentiments dignes de leur nom, » et l'histoire ne l'oubliera pas. » Pleine de trouble et d'angoisses, le cœur serré par des pressentiments funèbres, elle était en route pour Ancône lorsqu'à la première poste, après avoir quitté Foligno, une voiture s'arrêta près de la sienne et un étranger lui dit que le prince Napoléon était malade et désirait la voir. A Pesaro elle rencontra son fils Louis. Il avait perdu son frère, son meilleur ami, subitement emporté par une inflammation de poitrine!... L'Europe connaît l'issue de
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cette insurrection mal organisée... rêve héroïque dont l'avenir contient peut-être la réalisation.
Les Autrichiens venaient de prendre Anoône, où le prince Louis était resté malade, sous l'accablement de ses chagrins de frère et de patriote; il fallut toute la présence d'esprit et la force de caractère de la reine Hortense pour sauver le seul fils qui lui restait. Elle fit courir le bruit que le prince était allé chercher un refuge en Grèce , et elle réussit, malgré le voisinage immédiat du quartier général, à dérober son fils aux yeux et à la recherche de tous. Dissimulant sa position et, ce qui est plus difficile encore pour une femme , cachant l'état cruel de son cœur, elle le conduisit, sous la protection d'un passe-port anglais, et non sans courir de grands risques, h travers l'Italie, occupée par les forces autrichiennes , et pour lui procurer un abri sûr en Suisse, elle ne craignit pas <ie braver la loi de proscription qui l'excluait du sol de France. « A la fin, écrivait-elle, j'arrivais ' u la barrière de Paris, et je mettais une sorte " d'amour -propre à montrer par son beau côté - cette capitale à mon fils qui devait à peine s'en » souvenir. Je dis au postillon de nous conduire par » le boulevard jusqu'à la rue de la Paix et de s'ar-
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» rêter au premier hôtel venu. Le hasard nous con- » duîsit à l'hôtel de Hollande, où j'occupais un ap- » partement au premier étage. De mes fenêtres je » voyais la colonne de la place Vendôme, et au » sein de mon isolement, je trouvais une sorte de «joie amère à pouvoir contempler encore une » fois cette ville que j'étais destinée à quitter pour » toujours, sans parler à personne et sans être dis- » traite de la profonde impression de ce passager » retour ! »
On se rendit en Angleterre, où la reine employa son temps à compléter l'éducation de son (ils et à visiter, avec lui, les vastes établissements d'indus* trie et de science qui font une partie de la gloire et de la prospérité de la Grande-Bretagne. Le prince dut ainsi à ses malheurs le bienfait d'une éducation libérale. Éloigné des splendeurs du trône, il apprit à savoir la valeur du mérite personnel et ù comprendre que la vraie distinction naît du caractère et des études acquises. C'est avec ces nouvelles idées fortement établies qu'il suivit sa mère h Arenenberg, dans leur paisible retraite de Thurgovie.