CHAPITRE DIXIÈME. o
Le lendemain, il remit à M. Poggioli la lettre ! suivante, destinée à M. Odilon Barrot.
«Ham, 2 février 1846.
i » Monsieur ,
> Avant que je m'explique sur la lettre que » vous avez eu la bonté de m'adrpsser, permettez- | i» moi* de vous remercier, ainsi que vos amis poli- » tiques, pour l'intérêt que vous m'avez montré » et pour les démarches spontanées que vous avez » regardées comme compatibles avec vos devoirs , » dans le but d'alléger le poids de mon infortune. " Soyez assuré que ma reconnaissance ne man- » quera jamais aux hommes généreux qui m'ont » tendu une main amie.
» Je dois maintenant vous dire que je ne crois » pas pouvoir mettre mon nom au bas de la lettre » dont vous m'avez envoyé le modèle. L'honnête » homme qui se trouve seul en face de l'adversité, » seul en présence d'ennemis intéressés à avilir » son caractère, doit éviter toute espèce de sub- » terfuge, toute espèce d'équivoque, et prendre >* toutes ses mesures avec franchise et décision ; >- comme la femme de César , il ne doit pas même
» être soupçonné. En signant cette lettre , suivant » le conseil qui m'en est donné par vous et plu- » sieurs de vos collègues, je demanderais, en réa- » lité, pardon, sans aveu de la faute; je me réfu- » gierais à l'abri de la requête de mon père, sem- » blable , en cela , au poltron qui se cache derrière » un arbre pour échapper au feu de l'ennemi. Je » regarde ce procédé comme indigne de moi. Si » je regardais un recours en grâce comme com- » patible avec mon rang et mon honneur, j'écrirais « simplement au roi : Sire , je vous demande » pardon.
» Telle n'est pas mon intention. Pendant six » années j'ai subi, sans me plaindre, un empri- » sonnement qui est la conséquence de mes ten- » tatives contre l'ordre établi , et je le subirai dix " années encore , s'il le faut , sans accuser ni ma » destinée ni ceux qui me détiennent. Je souffre, » mais je me dis tous les jours que je suis en » France; j'ai gardé mon honneur intact; je vis » sans joies , mais aussi sans remords , et chaque » soir je repose d'un sommeil paisible. Je n'au- « rais pas imaginé de troubler le calme de ma » conscience et le repos de ma vie, si mon père » ne m'eût témoigné son vif désir de m'avoir en-