Voir Préface de [Instruction sur tes étais d'oraison
i. Vue déjà indiquée plu« baut, p. 378. Lire dans 1« P. Faber le
40G CHAPITRE IXVIII.
et faux : dire que le monde actuel n est qu'un cachot, que tout n'y est que piège, c*est excessif. Je rejette cette doctrine. Je ne rejette pas moins la doctrine opposée, celle du relâchement. Chacun de ces points de vue, dès qu'il devient doctrinal, devient exclusif. On exclut doctrinalement ce que l'on ne comprend pas, ce que Ton n'aime pas, ce que Ton ne fait pas. Porté à la rigueur, on exclut tout ce qui est doux, on le nie, ou on le néglige, ou on le déforme. Porté à la douceur, on exclut tout le sévère, on le nie, ou on le néglige, ou on l'altère. La rigueur ou l'indulgence, devenues doctrinales, 'sont exclusives, doctrinalement exclusives, et partant fausses. Mais ne s'agit-il que de tendances, de dispositions, d'habitudes? Ni je ne condamnerai ni ne louerai absolument. Par tempérament, celui-ci est porté à la rigueur, celui-là à l'indulgence; les circonstances aidant a»r tempérament, celui-ci a, dans les occasions, des indignations violentes, des cris de Tâme qui se ré-» volte, qui se soulève, celui-là des pitiés infinies, des cris de compassion partis d'une âme qui se
chapitre intitulé le Monde (Ihe World), p. 349 de l'édit. anglaise de 1886, de sod beau livre <léià cité» Le Créateur et La créature.
fend, qui se fond. Sentir vivement le nfial, l'affreuse inutilité de tant de vies, de tant de pensées, de tant de préoccupations, pour ne point parler des crimes et des atrocités ; puis, dans la vue de Tincomparable et souveraine excellence du Bien et de l'incomparable importance de la moralité, et pour les chrétiens, du salut, condamner, foudroyer; dire alors : «La philosophie ne vaut pas une heure de peine; » ou encore : Approfondir les sciences, « cela est inutile, et incertain, et pénible* n Que dirai-je de ces expressions outrées si elles ne sont point doctrinales? Je dirai que ces façons d'exagérer par le discours le vrai ôont très humaines, qu'elles ont du bon, qu'elles ont leur utilité, qu'elles peuvent convenir à un traitement moral, qu'elles peuvent porter dans les âmes un « trouble salutaire' ». Salutaires aussi, à leur heure, à leur
1. Pascal, Pensées. « Il faut dire en gros : Cela se fait par figurt et mouvement, car cela est vrai. Mais de dire quels, et composei la machine, cela est ridicule; car cela est inutile, et incertain, et pénible. Et quand cela- serait vrai, nous n'estimous pas que toute la ph:lv)Siipùie vaille une heure de peine. » — « Je trouve bon qu'on n'approfondisse pas l'opinion de Copernic; mais ceci!... Il importe I toute la vie de savoir si l'âme est mortelle ou immortelle. »
2. Pîiàcal, Discours sur la conoersion du pécheur. « Elle (l'âme) •aire dans une coiifusion, et dans ua étounement qui liu porto i^i Wuuble bien taluiaire. •
408 CHAPITRE IXVIII.
place, les tendresses des autres, le sentiment de la faiblesse des hommes, la vue de ce qui les excuse, la confiance en l'infinie miséricorde, le courage d'espérer contre toute espérance. Nous ne pouvons pas voir tout à la fois, tenir toujours sous notre regard et les côtés sombres et sévères et les côtés doux et tendres de la morale ni du Christianisme. Voyant ceux-ci, nous pensons, nous sentons, nous parlons, nous agissons comme si ceux-là n'existaient pas. Ce comme si, non réduit en décisions et définitions doctrinalement exclusives, sera corrigé précisément parce qu'on pourra, en d'autres occurrences, se placer sur l'autre terrain et regarder les choses de l'autre point de vue. A nous, quand nous promenons notre pensée dans l'entre-deux, de nous ménager l'accès au point simple et dominant d'où l'on voit les deux points de vue opposés, et d'oii on les voit se conciliant. Ainsi, dans les montagnes, un sommet inférieur en cache d'autres; mais, au point culminant, à la cime, l'œil retrouve tout, et tout s'harmonise sous le regard ravi.
C'est encore cette largeur et simplicité d'esprit
LA FORME DB LA VIE. iOV
et d'âme qui nous permettra de juger comme il faut des voies communes et des voies e^ù^aordinaires,
La règle est certaine : avant tout, la pratique complète, exacte, sévère des préceptes, de tous les préceptes; Taccomplissement entier des devoirs d'état; avec résolution, avec humilité, car cela passe nos forces à nous tout seuls, de les pratiquer tous, et toujours, ces préceptes et ces devoirs; et, en certains cas, il faut, pour y demeurer fidèle, de l'héroïsme ; et dans la vie journalière, il y a des défaillances, des faux pas, des chutes, et la vertu consiste non à aller toujours également d'une démarche fière, raide, hautaine, mais à avoir la constante pensée et résolution et intention d'aller droite quoi qu'il en coûte, quoi qu'il arrive, et en dépit des langueurs, des erreurs, même des fautes. Savoir se relever de ses chutes, c'est une partie de la vertu.
Voilà la règle. Puis, avec cela, être prêt à plus et à mieux, s'il y a appel.
Or, il n'y a pas de vie où, sur un point ou sur un autre, il n'y ait pas, à tel et tel moment, à taire plus que le devoir strict. On ne s'ingère pas de soi-même dans ces vcles rares et hautes.
410 CHAPITRE XlflII.
Mais, appelé, on va en demandant à Dieu la force d'aller.
Cela une fois bien entenflu, nous comprencfrons ^es excès qui, selon ce mot de Descartes que je me plais à citer, « rendent les choses meilleures de bonnes qu'elles étaient* ». Nous comprendrons les vertus extraordinaires, celles qui semblent sortir des règles, celles qui semblent des folies : folies de l'abnégation, du renonce ment, du dévouement, de la charité, du sacrifice. Dans le Christianisme surtout se rencontrent ces excès, ces folies. Ce n'est pas étonnant, puisque le Christianisme est fondé sur le Christ, et le Christ crucifié ; et saint Paul a pu parler de la folie de la Croix. Dieu même a voulu expérimenter, goûter la souffrance et la mort. Jésus-Christ, THomme-Dieu, est mort sur la croix. A cette divine folie répondent les folies des saints. Il faut, en toute vie, un peu de cette folie. Dans l'ordre moral tout seul, il y a déjà des choses que la raison vulgaire ne comprend pas, qui lui semblent folies. Tâchons de monter assez haut pour comprendre ce qui passe les sens, puis ce qui passe
1. Lettre à la princesa Elisabeth, i646. Bd. CouBÏfl, t. U, p. 366; éd. Garaier, t. UI, p. 2û«.
la raison vulgaire, enfin ce qui passe toute rai son même, la raison humaine étant toujours courte par quelque endroit. Sachons apprécier ce que nous ne comprenons pas. Sachons qu'il y a des choses admirables plutôt qu'imitables : admirons-les. Les contempler, les priser est bon. Il vient de là un souffle qui soulève :
... Si qua me quoque possim Tollere humo.
N*avons-nous donc pas assez de choses qui nous rabaissent et nous dépriment? Regardons celles qui donnent du souffle et de l'élaji.
Ainsi, ni il n'y a une forme unique de vie, nous avons vu pourquoi, ni il ne faut rétrécir sa pensée, son cœur, son action. Il faut tellement prendre de la moralité et de la religion Y esprit, qu'on le retrouve pénétrant, animant toutes les formes de vie, et qu'à force de simplicité d'âme, on juge des hommes et des choses, si je l'ose dire, avec l'esprit même de Dieu.
IfOTRB TACHE ADJODRD HDl KT DEMAIN
Faire bien l'homnie, selon le mot d'Aristote traduit par Montaigne ; collaborer à l'œuvre de Dieu*, selon la grande parole de saint Paul : ce pourrait être la formule de la tâche humaine dans tous les temps. Il est clair que les circonstances diversifient, non pas le fond, mais la forme de ce labeur. Les besoins, les nécessités, les difficultés, les questions, les aspirations, les ressources de toutes sortes qui donnent à notre temps sa physionomie, son caractère, exigent de nous des efforts particuliers : aujourd'hui étant ce qu'il est, il y a aujourd'hui certaines choses à faire, et une certaine façon de les faire qui tient à ces
1. i Cor., ni, 9. « Dei adjutores sumus. ^oO yop ccvlsv vuvc^
circonstances mêmes. Mais, s'il est vrai que pour comprendre le présent il faut savoir le rattacher au passé, il est vrai aussi que pour en faire un emploi' utile, il faut savoir regarder l'avenir, au moins cet avenir proche, contigu au présent, qui s'appelle demain. Or, demain appartient surtout aux jeunes, à ceux qui aujourd'hui abordent la vie avec leurs forces entières. Je voudrais leur dire, sur l'usage et l'emploi de la vie à l'heure présente, quelques paroles nettes. Je voudrais définir ce qui me paraît être notre tâche et la leur aujourd'hui même, ce qui sera surtout et proprement la leur demain.
Il y a un Sermon célèbre de Massillon sur les Devoirs des Grands. Je pourrais intituler de la même manière ce chapitre. Les grands aujourd'hui, ce sont ceux à qui l'instruction, l'éducation, la culture, en quelque rang de la société qu'ils soient placés, donnent une action dirigeante, ou simplement une influence, ce sont très particulièrement ceux qui pensent ou prétendent penser, ceux qui parlent, ceux qui écrivent. A ces a grands y> d'un nouveau genre il y a quelque chose à dire : il est bon de leur parier de La tâche qu'ils doivent accomplir.
HOTRK TACHg AUJOURD'HUI IT DEMAIW. ♦iS
Je leur dis d'abord ceci :
N'avoir qu'une vie unie, médiocre, sans grandes fautes, je le veux bien, sans secousses, sans crises violentes, mais oisive, inutile, c'est un mal. Il faut voir que c'est un mal, et le sentir, et se le dire, et le dire à tous. Assurément, c'est bien de ne point pécher, ou de ne pécher guère; mais ce n'est pas assez, et si l'on se persuade que c'est assez, là est le mal. Je veux dire qu'outre le péché déterminé, il y a l'état, j'entends la manière d'être ordinaire, permanente, l'habitude, et ici quelle habitude? Celle du non-emploi de la vie. Une vie languissante, inoccupée, ou remplie seulement de choses futiles, une telle vie, encore que correcte et, pour ainsi dire, innocente, est très certainement mauvaise. C'est une vie manquée.
11 faut donc faire quelque chose, selon sa condition, selon les circonstances, selon ce qu'il faut nommer sa vocation. Et il faut exceller en ce qu'on fait. Malheur à qui n'a pas d'ambition ! Il y a une
4I« CHAPITRE XXIÎ.
ambition belle et nécessaire, celle d'accomplir en perfection tout ce à quoi l'on s'applique.
Cela est vrai dans tous les temps. En celui-ci, l'obligation n'est-elle pas plus pressante ? Nul n'a rien, nul n'est rien par la naissance seule ni par le seul fait de l'héritage ; se dispenser d'agir, de faire effort, de prendre de la peine, eût-on la plus belle fortune du monde avec un grand nom, c^'est se condamner à l'insignifiance, à la nullité, c'est vouloir périr. Heureuse nécessité de ce temps qui prémunit contre la paresse et l'inertie et qui rend, pour ainsi dire, plus facile d'être homme en forçant à l'être. D'ailleurs, les périls de toutes sortes qui nous environnent nous font un devoir de ne pas nous endormir : de rien personne n'a la possession incontestée ; dans le domaine de la pensée, garder des convictions in ébranlées, c'est les conquérir presque, tant il y a à faire pour les défendre contre ce qui les menace au dehors et au dedans même ; dans tout le reste, c'est la même chose : on ne maintient rien, on ne préserve rien, on n'améliore rien non plus, jamais, ni nulle part, sans avoir à multiplier les efforts, les labeurs, les combats. Si, pour conserver saine notre pensée, il faut lutter, lutter es*, nécessaire pour raffermir
la société attaquée par tant d'ennemis, et c'est encore par une lutte incessante que se détruisent quelques abus et que s'accomplissent de nécessaires réformes. Cette lutte, plus que jamais indispensable, plus que jamais aussi regarde chacun, est Taffaire de chacun. Si chacun attend d'un homme ou de tous le salut, demeurant lui-même les bras croisés, nous sommes perdus. A chacun d'agir, pour sa part, pro virili pai^te^ en homme de sens, en homme de cœur. Comment, dès lors, l'abstention, la langueur, l'indolence, la nonchalance ne prendraient-elles pas un caractère particulièrement redoutable et, disons-le, singulièrement odieux? Car, enfin, on est plus coupable de gaspiller ses forces vives quand le devoir de les employer emprunte aux circonstances plus de gravité. Si tout allait tout seul, si le mouvement réguher de la vie sociale assurait chacun et tous contre les heurts dangereux, quelque indulgence serait permise pour d'aimables somnolents ; mais, quand tout est en question et en péril, quand tout est à faire, ne pas le voir, ou, le voyant, ne rien faire, c'est une impardonnable faute.
iiS CHAPITRE ZZIX.
Il faut agir. J'ajoute quMl faut savoir oser.
Toute vie morale demande du courage. Toute vie chrétienne demande du courage. Cela va de soi : dire qu'il faut agir et qu'il faut du courage, c'est tout un. Mais j'ai en vue ici une espèce de courage très particulière.
M'adressant aux jeunes gens cultivés et rél!échis, je leur dis : osez être du petit nombre.
Vais-je leur prêcher je ne sais quelle aristocratique vertu, bonne pour une élite? Nullement, et je serais étrangement infidèle à l'esprit de tout ce livre si j'avais, en le finissant, une telle pensée. Yais-je flatter en eux ce goût, ce besoin de sortir des voies ordinaires qui risque de jeter dans les aventures? Nullement. Sur ce point encore, tout ce livre proteste contre une pareille idée, et ailleurs j'ai stigmatisé l'envie de se singulariser dans l'ordre de la pensée et en
philosophie*. Ce que je veux dire, le voici. Ce