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NOTRE TACHE AUJODRD'HDI ET DEMAIN. 419
n'est pas le plus grand nombre qui pense sérieusement, qui travaille, au sens profond et plein du mot : il faut donc oser d'abord être du petit nombre de ceux qui conçoivent la vie de la façon la plus sérieuse et qui l'arrangent en conséquence. Ce n'est pas le grand nombre non plus qui a l'intelligence de l'heure présente, qui en connaît les besoins, les maux, les ressources : il faut encore à cet égard être du petit nombre de ceux qui tâchent de connaître leur temps, et de le comprendre, et d'en être enfin, non pour s'y asservir, mais pour le servir. Ce n'est pas le grand nombre qui échappe à la routine ou à la fièvre de nouveauté : il faut, une fois de plus, être du petit nombre, du petit nombre de ceux qui sont résolus à. reconnaître que ce qui est fini est fini, et qu'il y a à porter dans ses vues sur les hommes et sur les choses et dans ses procédés d'action un esprit de 'îlairvpyante et salutaire nouveauté, sans ivresse, sans faiblesse.
J'ajoute qu'à de certaines heures l'ordinaire De suffit plus *
1 . J'emprunte cette pensée à un discours de M^r Ireland, archevêque de Satnl-Paul, aux États-Unis, discours intitule ^ÈqlUe st le SiècU (tbe Cburcb aod the Agej, proQOQCé dans la catbe-
li- b
Il faut alors savoir penser, dire et faire des choses qui étonnent, non par un vain désir d'étonner, mais par une plus entière et courageuse docilité à la vérité, laquelle va loin, mène loin, et, poussée jusqu'au bout d'elle-même, choque ceux-ci, déconcerte ceux-là, en rebute plusieurs, en attire d'autres aussi et justement parce qu'elle les étonne, leur apparaissant si différente de ce qu'ils la supposaient. Si donc, en déployant ainsi la véfrité tout entière, on paraît étrange, et si faire cela, c'est se singulariser, c'est un courage qu'il faut avoir.
Deux tâches surtout semblent s'offrir, ou plutôt s'imposer, aux jeunes gens intelligents, généreux et décidés.
Il y a beaucoup à faire pour pacifier les intel-
Au]f de Baltimore, le 18 octobre 1893, à l'occasion du 25« an- QivMrsaire de la consécration épiscopale du cardinal Gibbons. L'abbé Rleir. a eu l'heureuse idée, on le sait, de recueillir cinq discours de Mri ireland, les uns traduits de Tanfrlais, les autres prononcés eo fr^iicais, et ce volume intitulé lui-même V Église et le ^ècle (LecuUie, 1894) a un succès considérable.
ligences. Il y a beaucoup à faire pour pacifier la société.
Je voudrais que chaque jeune homme qui 86 sent quelque talent vît que ce qu'il a de talent lui crée un devoir très précis. Et n'eût-il, sans ce qui s'appelle talent, que de l'éducation, de l'instruction, du savoir, de la culture, je dirais la même chose, à un degré moindre seulement. Or, ce devoir, je voudrais que, bien pénétré qu'il existe et qu'il est grand, on cherchât une façon déterminée de le remplir. Les vues vagues, les bonne» intentions trop générales sont inefficaces. Il y a telles ignorances à dissiper, telles lacunes à combler, telles erreurs à détruire, tels préjugés à surmonter. Il y a des conquêtes à faire. Leàquelles? Cela regarde chacun. A chacun de choisir. Les sciences de la nature, les sciences historiques, la critique, la philologie, l'érudition sous toutes les formes, sont là devant nous ; et dans toutes ces régions, il y a quelque chose à faire, quelque chose dont la pensée proprement dite peut s'emparer ensuite et user. Selon les circonstances, faites de cette étude déterminée un surcroît qui s'ajoute à l'accomplissement de vos devoirs d'état, un heureux emploi de ce surplus
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d'activité que certaines professions très préciser laissent sans usage; ou bien, si vous avez un talent particulier et si vous êtes dans une situation particulière, faites de cette étude votre affaire principale, et votre noble métier, et vôtre profession même. En tout cas, travaillez à la pacification des esprits par la lumière croissante. Et, pour y réussir, gardez-vous de vous absorber jamais en une étude spéciale. Les considérations en l'air, les généralisations hâtives sont dangereuses ; les vues trop courtes ne le sont pas moins, et se confiner dans une trop étroite province du savoir humain est d'autant plus périlleux que l'esprit, ayant du mouvement pour aller plus loin, étend à beaucoup de choses, à toutes choses les conclusions recueillies dans ce domaine resserré : en sorte que le danger de la généralisation prématurée reparaît par cela même qu'on s'est comme enfoncé dans un trou.
Quoi que vous fassiez, sachez tenir votre esprit au-dessus de votre ouvrage. Quoi que vous étudiiez, réservez-vous le temps et la force de dominer l'objet de votre étude. Ne vous y épuisez pas. Gardez de quoi penser, j'entends penser proprement et véritablement, c'est-à-dire saisir les
rapports des choses entre elles, subordonner les détails à l'ensemble, ramener les faits aux principes, savoir trouver dans les vérités primordiales les raisons dernières de tout et l'explication qui vraiment explique, celle qui ne va pas seulement du même au même, pour ainsi dire, faisant rentrer l'inconnu dans un cadre connu, mais qui va de la surface au fond, ou encore du bas au sommet, rattachant ce qui paraît à quelque profonde réalité, ou l'inférieur au supérieur, et ainsi répandant sur toute chose une plus pure et plus décisive lumière. C'est par cet effort d'esprit que tout homme qui pense ou travaille à penser, contribuera pour sa part à la paciûcation intellectuelle. Je voudrais donc que quiconque sait et peut se ménageât ces moments de recueillement et de méditation, et se rendît capable, dans le tumulte de mots et d'idées oii nous sommes, de débrouiller ses pensées, d'ôter aux mots leurs masques, de faire évanouir les vaines formules, de ressaisir les idées simples et lumineuses et féconde?, sans lesquelles l'esprit se dissipe et le savoir même semble augmenter la discorde et la confusioD.
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Vf
L'autre ordre de questions qui sollicite Tatteiition, qui la captive, ce sont les questions sociales.
Tout le monde presque a ce mot à la bouche, 81 la jeunesse contemporaine est de plus en plus préoccupée de ce que ses devancières ignoraient totalement. Tant mieux. Mais il faut les étudier, ces questions, et savoir les étudier; il faut aussi •s'en occuper pratiquement, savoir s'en occuper pratiquement.
On rencontre, dans ce domaine, plusieurs sortes de dangers. Regarder avec une curiosité froide, ou se contenter de s'émouvoir beaucoup ; parler et écrire sans compétence, sans prudence ; appliquer indiscrètement des principes vrais : autant de périls, très divers, très redoutables. Pour les éviter, deux choses sont excellentes : Tune, c'est de s'engager dans quelque étude précise d'économie sociale, par exemple; l'autre, c'est de mettre la main à quelque œuvre déterminée.
Une étude spéciale, menée avec conscience et
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courage, bien approfondie, outre Tavaniage des clartés sûres qu'elle peut procurer, et de la compétence restreinte, mais certaine, qu'elle fait acquérir, donne le sentiment et la vue des difficultés : ce qui est un bienfait considérable. Je ne me contredis pas : il faut avoir soin, comme nous le marquions tout à l'heure à propos des recherches spéculatives, il faut avoir grand soin de ne pas s'enfermer toutes portes closes dans cette étude spéciale, ou de n'en pas sortir par une généralisation précipitée. Mais précisément, si l'on sait s'y prendre, une étude dont l'objet est déterminé devient le meilleur préservatif contre Icj rêves, contre les idées hasardées, contre les assertions téméraires et brouillonnes : car enfin, engagé dans ce détail vif et précis, aux prises avec cette matière difficile, comment ne pas voir qu'il y a beaucoup à faire, beaucoup à apprendre ? On •s'en convainc par soi-même; on expérimente son insuffisance, son ignorance; on voit que les questions ont des replis, des complications, des enchevêtrements, des ramifications à l'infini, et on sait au moins, de science certaine, cette chose importante, je veux dire que ni les théories ni les remèdes ne s'improvisent.
426 CHAPITRE XIIX.
D'autre part, une œuvre déterminée met en contact avec le mal ou le malaise social : on voit de ses yeux les plaies, de ses mains on les touche; on voit des hommes qui souffrent, des intelligences dégradées, des âmes abruties, le sens moral absent ou perverti, et d'incroyables misères de toutes sortes, et aussi quelques restes, quelques vestiges de nien, des débris à réparer, des étincelles à ranimer. Cela rend impossible l'indifférence ou la simple curiosité ; cela met en garde contre les phrases vides qui ne remédient à rien, contre les déclamations qui excitent des espérances illusoires et font de décevantes promesses; cela encourage à travailler, à prendre de la peine pour procurer quelque soulagement, quelque amélioration, pour opérer ou préparer de salutaires réformes, pour amener sur tel point précis un changement heureux dans les idées, dans les mœurs, s'il se peut dans les institutions, et quelquefois dans les lois. Ainsi d'une manière effective on se rapproche des petits, des humbles, des souifrants, on les sert, on fait quelque chose pour eux.
L'étude, mais sérieuse, approfondie, Tactioa,
mais sérieuse aussi, et précise : voilà ce à quoi chaque homme qui pense et qui avec cela peut quelque chose, est tenu, sous des formes diverses, à des degrés divers, mais indispensablement. Si la jeunesse studieuse et généreuse arrive à multiplier le nombre des gens compétents dans les questions sociales et des gens occupés d'une œuvre déterminée, précise, en vue de faire du bien, comment ne pas espérer que peu à peu les idées étant moins embrouillées et les efforts moins fagues, on aura fait un pas vers la paix sociale ? C'est au petit nombre à commencer, c'est au petit nombre à exceller ; il ne faut pas attendre qu'une chose soit devenue commune et banale pour s'y mettre : ceux qui ne savent que faire comme tout le monde sont bons à grossir la troupe en marche; il faut des initiateurs, il faut des chefs ; il faut des hommes résolus qui commencent, petitement, modestement, mais avec une vue nette et une indomptable confiance : ils vont loin, et ils entraînent et guident les autres ; ils créent un mouvement d'opinions, un mouvement d'idées, ou One œuvre d'autant plus durable et efficace que les débuts sont plus humbles et les premiers efforts plus précis dans la sphère restreinte où ils
s*accomplissent. Savoir faire, avec aes vues hautes et amples, des choses précises et d'abord petites, c*est le secret de faire grand et de durer.
Une fois en marche, il faut avoir le courage de ne pas se laisser arrêter par de vains scrupules. Il y a des âmes très délicates que la peur de faire un faux pas condamnerait, si elles n'y prenaient garde, à l'immobilité; à peine ont-elles commencé d'agir, qu'elles se demandent si elles n'ont pas tort : ce qu'elles font est-il assez pur? le fontelles assez bien? Et l'idéal qu'elles rêvent leur paraît si fort au-dessus d'elles qu'elles trouvent tout effort, tout essai indigne et méprisable ; elles y renoncent de dépit et comme par pudeur : faire si peu ou si mal ne vaut pas la peine que cela donne ; tout ou rien : la perfection ou le néant, néant d'activité, d'effort, de volonté. C'est une tentation spécieuse à laquelle sont exposées de belles âmes. 11 y a beaucoup d'excellentes raisons à leur opposer pour les combattre ; mais, entêtées de leur idée, elles n'écoutent guère les raisons, ou, si elles parviennent à les entendre, elles ne les goûtent pas. Je crois que le mieux est de mettre ces âmes en présence d'un mal précis à
soulager, d'un bien précis à faire : ne verrontelles pas alors, ne sentiront-elles pas au moins que là il y a des choses qui ne peuvent attendre, qu'il faut donc agir comme on peut, du mieux que Ton peut, sans s'inquiéter de la poussière qu'on amasse en marchant, sans se troubler non plus de la disproportion qui demeure entre l'idéal poursuivi et la chose faite, entre la noblesse du but et ce que nos passions ou nos faiblesses mêlent d'imparfait à nos motifs dans les meilleures actions.
Un dernier danger à éviter, c'est une sorte de peur qui empêche d'aller jusqu'au bout de sa vue. C'est surtout en présence du Christianisme que cette peur se produit. Beaucoup d'esprits aujourd'hui sont frappés de la vertu sociale du Christianisme et le jugent éminemment salutaire. Osent-ils conclure? Mais, si c'est à propos du mal social que la nécessité et l'obligation de regarder en face le Christianisme apparaissent le plus, et aux plus distraits, la question en ellemême est plus large ; elle intéresse tout l'homme, tout l'ordre humain, et elle vaut la peine qu'on la traite tout entière, qu'on tâche d'en embrasser la portée totale, et qu'on mette tous ses soins à dire
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sur un sujet si grave quelque chose de net, de ferme, de décisif.
Le temps est passé où le Christianisme ne comptait plus, où Ton affectait du moins de penser et de parler comme s'il ne comptait plus. Il s'est emparé de l'attention publique, la forçant ou l'attirant. On a vu que, réputé mourant presque à certaines époques, bientôt il refleurit et triomphe. Une si extraordinaire vitalité a étonné, frappé. U faut bien tenir compte de ce qui vit et agit. On a vu que ce Christianisme, qui a la force de rejeter les germes délétères qu'il semble porter dans son sein, a une autre puissance, étrange, et singulièrement bienfaisante, celle de convenir en quelque sorte aux époques les plus diverse^ et de devenir pour les sociétés qu'il pénètre un principe de vie nouvelle parce qu'il refait les esprits et les âmes. C'est ainsi que dans ce xix* siècle finissant qui a eu de si vastes ambitions, qui a fait de si diverses expériences, qui a vu et opéré tant de choses, qui en a espéré ou rêvé tant d'autres, le Christia-
nisme, renouvelé sans cesser d'être le même et renouvelant tout sans se commettre avec rien, se montre comme ce qu'il y a de plus propre à soulager nos maux, à diriger nos aspirations, à assurer les réformes indispensables, à procurer la paix intellectuelle et la paix sociale. Il a pour tout cela des ressources incomparables que l'on ne soupçonnait pas. On le croyait condamné à conserver péniblement un passé sans avenir, et voilà que, gardant du passé ce qui, étant éternel, est de tous les temps, il s^applique au. présent avec une merveilleuse intelligence de tous les besoins et de tous les maux, et prépare l'avenir avec une audace sereine : il a pour aujourd'hui des baumes réparateurs qui ne sont qu'à lui, il a pour demain le secret de la vie. Il le sait, et il a l'ambition de conquérir, pour le faire vivre d'une vie plus paisible et plus haute, le monde moderne comme il a conquis, pour leur souffler une âme nouvelle, le monde romain d'abord et bientôt après le monde barbare.
On voit cela, et ce grand fait jette dans l'admiration, dans l'anxiété : car on se demande comment conclure.
Réfléchissons. D'abord, si le Christianisme a
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cette puissance, il est clair qu'il faut prendre au moins la peine de le bien connaître. Apprenez ce qu'il est, tout ce qu'il est : c'est la preniière chose à faire. Ensuite, si le Christianisme a cette puissance, il est clair aussi qu'il ne saurait être le remède qu'à condition d'être accepté pour ce qu'il est. Lui emprunter ceci ou cela, et s'imaginer que divisé, déchiré, séparé du dogme, par exemple, il va opérer encore, c'est se leurrer d'une espérance vaine. Il ne fera rien pour nous, j'entends rien de vraiment efficace ni de durable, si nous demeurons à son égard dans une attitude d'admiration platonique et de confiance défiante, voulant les salutaires effets qu'on en peut attendre, mais ce voulant pas les conditions sans lesquelles ces effets ne se produiront pas.
Mais alors, il faut conclure ? Sans doute, et c*est l'honneur de l'esprit en même temps que les intérêts les plus pressants de l'humanité qui l'exigent. Seulement c'est aussi et c'est précisément ce qui effraie. Il faut vaincre cette peur. Il faut oser.
Oser d'abord conclure à la nécessité d'étudier à fond. Soit, cela va, en théorie du moins, car l'application en est laborieuse et U y faut des effort? qui coûtent.
Oser ensuite conclure à la nécessité de laisser pratiquement, dans la société, à eetto grande force toute la liberté dont elle a besoin et qu'elle mérite, au lieu de lui opposer des entraves mesquines et, d'ailleurs, vieillies. Soit encore, cela va, pourvu du moins que la politique mal entendue n'embarrasse pas les esprits par d'encombrantes théories ou par des procédés surannés, sans parler des intérêts de partis ou de personnes, qui aveuglent ou qui paralysent.
Oser enfin conclure que c'est la vérité seule qui sauve, donc que ce Christianisme si profondément salutaire est vrai. Yoilà le difficile. C'est là que les esprits se partagent^our des raisons oii la paresse, où la politique ne sont plus, sans doute, pour rien. Qu'est-ce donc qui empêche de conclure? On n'ose pas : de quoi a-t-on peur ?
La pensée, la pensée que nous appelons moderne, est là, avec tout son savoir, avec ses conquêtes, avec ses ambitions, en présence de ce Christianisme où elle a été nourrie. Ses origines sont chrétiennes, c'est visible, et elle ne le nie pas. La question est de savoir si, remplie aujourd'hui de ce qu'on nomme science, elle se détachera, plus qu'elle n'a fait encore, du Chriï^tia-
nisme, ou elle s'y rattachera ? Entre elle et lui des conflits s'élèvent : est-ce le signe d'une incompatibilité radicale ? Faut-il en venir à un irrémédiable divorce ou, au contraire, procéder à un rapprochement? Mieux éclairée sur ses propres tendances, la pensée moderne va-t-elle renoncer définitivement au Christianisme ou y retourner? Cessera-t-elle d'être chrétienne, ou redeviendrat-elle chrétienne? '
Voilà bien la question. Et Ton voit tout ce qu'elle renferm»*. Il s'agit de savoir si l'humanité pensante et savante, regardant les choses de la vie, a assez de soi pour les expliquer et les gouverner; ou s'il lui faut encore une autre lumière et une autre règle. Sera-t-elle chrétienne, oui ou non? Cela veut dire : Avouera-t-elle, oui ou non, son insuffisance, et recourra-t-elle, oui ou non, à ce qu'on nomme la révélation positive? A.cceptera-t-elle donc, oui ou non, au pied de la lettre, ceci, à savoir que Dieu a parlé, et ensuite que l'Église est l'organe de Dieu? Tant qu'elle n*ira pas jusque-là, eût-elle du Christianisme la connaissance la plus pénétrante et professët-elle pour lui la plus fervente admiration, fût-elle enfin d'accord avec lui sur dix, vingt, cent points, mal-
NOTRK TACHB ADJODRD'flDI KT DKMAL
gré toute cette intelligence et toute cette sympathie et cette conformité même au dogme, ici ou là, chrétienne elle-même ni elle ne serait m elh ne saurait être.
C'est ce qu'on aperçoit de mieux en mieux aujourd'hui ; et c'est pour cela que l'heure est solennelle. En présence de ce Christianisme vivant, agissant, gênant sans doute mais bienfaisant, que la science ne détruit ni ne remplace, il y a un parti à prendre, et un parti décisif. Le Christianisme et la science se disputent la pensée même. Il y a un mode moderne de penser, et il y a le mode chrétien. Lequel triomphera?
C'est pour cela encore qu'être chrétien pour soi seulement n'est plus possible. Je m'explique. Chrétien dans le for intérieur, chrétien par la profession de sa foi et dans la pratique, on a pu cependant agir comme si ce Christianisme, que l'on trouvait bon pour soi, n'était en somme bon h rien. 11 y a eu un temps où des hommes intelliéients et sincères ont pu se tenir dans cette position. S'ils avaient analysé leur état, ils auraient dit : Mon Christianisme demeure renfermé dans le anctuaire, dans celui de mon âme, dans celui des temples. Ou, si je le laisse rayonner quelque peu
au dehors, je m*en excuserai presque,* me gardani comme d'une témérité, de toute affirmation sur sa vertu sociale, par exemple, sur sa portée qu'on peut appeler humaine. Je gémis de lui compter si peu d'adeptes, mais je ne ferai rien pour lui en amener de nouveaux, du moins de ces partisans bruyants qui voudraient l'introduire partout. Si je lui gagne quelques adhérents, ils seront réservés, discrets comme moi. Dans ma philosophie je ne lui ferai aucune place. Dans l'étude des questions sociales, je ne dirai pas un mot de lui. Partout mes attitudes et mes démarches seront telles que le Christianisme, auquel je crois et que je professe et pratique, sera pourtant comme s'il n'était pas. Le monde et la pensée vont comme si le Christ n'était pas venu. N'est-il pas vrai qu'un pareil Christianisme, tout subjectif, a été possible à certains moments, qu'une telle façon d'être chrétien a été concevable et réalisée? Mais n'est-il pas vrai aussi qu'à l'heure qu'il est cette même façon d'entendre les choses et d'agir est hors d'usage, même un peu naïve ou ridicule? C'est qu'on sent bien et l'on sait bien tout ce que le Christianisme a d'exigences. Il prend la pensée tout entière. Il lui demande si, oui ou non, elle
prétend se suffire pour donner le dernier mot des choses et de la vie. Si oui, que seraient alors une conviction et une profession chrétiennes juxta posées à une telle négation radicalement destructive du Christianisme même? Si non, comment la pensée, convaincue de sa propre insuffisance, et chrétiennement éclairée et orientée, pourrait-elle laisser de côté cette lumière et cette règle et ne point concevoir et tâcher de régler, selon le type chrétien, l'humanité même et toutes choses? Non, quand on parle de revenir au Christianisme, il ne s'agit pas d'une petite combinaison heureuse et salutaire pour celui-ci, pour celui-là, offrant à une pauvre âme fatiguée peut-être et meurtrie un abri d'un jour : si c'est le refuge, si c'est l'asile pour celui-ci, pour celui-là, c'est que le grand édifice est là, le grand édifice oii il y a place pour tous en définitive et oii tous ont le devoir de prendre place. L'admettez-vous? C'est à cette condition seulement qu'il y a adhésion foncière au Christianisme, parce que c'est à cette condition seulement (il n'y a plus moyen de ne pas le voir) qu'en se disant chrétienne, la pensée s'engag-e elle-même, vraiment et à fond, avouant, avec son insuffisance, à elle, la suffisance, et par cela
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même la vérité de la révélation déclarée divine. Ta! ne parle d'un tableau des choses et de la vie selon la science, et d'un autre tableau des choses et de la vie selon le Christianisme*. Il s'agit pour nous, à l'heure présente, soupçonnant, voyant même que le tableau selon la science ne sufiit pas, de prononcer sur la valeur de l'autre tableau. II s'agit de porter sur le Christianisme un radical et définitif jugement. Le Christianisme est-il vrai? C'est-à-dire d'abord et surtout est-il compatible avec les exigences^ de la science? ou, au contraire, le seul fait d'être une conception d'une provenance autre que la science, ne le condamne-t-il pas à n'être point à' après nature^ à déformer les choses et la vie? Le reste des questions qu'il peut soulever ou n'est rien devant celle-là ou se ramène à celle-là. Revenir au Christianisme, est-ce, oui ou non, renoncer à la science ? Si oui, il faut dire au Christianisme un respectueux, un triste adieu, mais résolu, mais définitif. Si non, pourquoi le Christianisme, qui est bienfaisant et éminemment salutaire, ne seraiL-il pas vrai? Cette difliculté radicale ôtée,
1. Lei Oriqinfts de la France contemporaine, t. VI (t. il du Bé^mc oioderae, p. 130, 2* éd. 4804).
i'incompatibilité fondamentale avec la science ievée, qu'est-ce qui l'empêcherait d'être vrai, étant si bien lié, répondant à tant de besoins, offrant tant de ressources, et d'ailleurs appuyé de tant de raisons qui en garantissent la solidité, et se présentant à tous les yeux comme un fait à part, d'un caractère incomparable, unique? Mais, si le mode chrétien de penser et le mode moderne s'excluent, comment renoncer à ce mode moderne, sans renoncer à la science et à la pensée même?
Noustlisons dans un vieil auteur que, lorsque l'Evangile fut prêché dans la Northumbrie, le roi Edwin assembla ses guerriers; il voulut consulter les sa^es de la nation sur l'accueil qu'il convenait de faire à ia doctrine nouvelle. L'historien rapporte ainsi qu'il suit, les paroles d'un vieillard* ; « Voici, ô roi, comment je me figure la vie de l'homme ici-bas, en comparaison de l'éternité qui est pour nous un mystère. Quand, en hiver, tu es assis au banquet avec tes chefs et tes serviteurs, le feu brûle au milieu de la salle, et une douce chaleur y règne pendant qu'au dehors les tour-