Bède le Véoérable, Bût, ecclés. angl., u
billons de pluie ou de neige font rage. Alors, parfois, on voit un passereau traverser d'un vol rapide toute la salle, entrant par une porte et disparaissant par l'autre. Pendant ce court trajet, il est à l'abri des fureurs de la tempête, mais cet instant de sérénité n'a que la durée d'un éclair, et bientôt, échappant à tes yeux, de l'hiver il rentre dans l'hiver. Telle est la vie humaine : elle brille un instant, et nous ignorons ce qui l'a précédée et ce qui la suivra. Si donc la doctrine nouvelle nous apporte un peu plus de certitude., elle mérite que nous l'embrassions*. »
C'est une délibération analogue qui s'institue dans les esprits de nos contemporains. La doctrine, non pas nouvelle mais ancienne, qui se nomme le Christianisme, continuera-t-elle de régner? ou l'empire passera-t-il à une autre puissance? On se demande si la vieille doctrine n'est pas celle après tout qui, sur ce grand mystère des choses et de la vie, apporte le plus de certitude, mais on hésite à l'embrasser parce qu'elle semble incompatible avec la science et que, si cela est, la
1. Je reproduis le discours d'après la traduction de Godefroy Korth, dans soa bel ouvrage sur les Origines de la civilisation moderne, ch. vui, t II, p. 18 de la 3« éditiou (Bruxelles, 1892).
W0TR8 TACHE AUJOURD'HUI ET DEMAIN. 44l
certitude qu'elle offre n*est plus qu'une prétendue et fausse certitude.
C'est le moment d'en avoir le cœur net, si je puis parler ainsi. Aujourd'hui il faut regarder la question dans sa poignante précision; aujourd'hui il faut répondre^ aujourd'hui ou au moins demain.
La jeunesse qui aborde aujourd'hui la vie ne peut échapper à l'alternative, et il faut qu'elia choisisse ou se mette en état de choisir.
Que dira-t-elle au Christianisme, qui est là devant elle, la disputant à la science? Lui dira-t-elle que c'est fini; que, malgré toutes les merveilles qu'il a enfantées, toute la sympathie qui porte vers lui, tout le bien qu'il semble pouvoir faire, elle ne peut vouloir de lui parce que sa prétention fondamentale contredit la science? ou, tout au contraire, que malgré toutes les merveilles accumulées par la science, malgré la confiance de tous en de nouveaux progrès, on ne peut ni ne veut attendre d'elle le dernier mot des choses et de la vie, à cause de son insuffisance radicale à cet égard, et que c'est lui, le Christianisme, toujours ancien et toujours nouveau, qui seul a les paroles de la vie éternelle, et, par cela même, de la vie présente?
UJ CHAPITRE IIIX.
Descartes dit quelque part « qu'il est très nécessaire d'avoir bien compris une fois en sa vie les principes de la métaphysique, à cause que ce sont eux qui nous domif^nt la connaissance de Dieu et de nos âmes* ». Aujourd'hui il est très nécessaire d'avoir une fois en sa vie envisagé la question religieuse. Et d'abord cet^e opposition, cette incom-' patil^ilité entre la science et le Christianisme, en quoi consiste-t-elle au juste? Est-elle apparente seulement? Est-elle réelle? C'est sur ce point qu'il faut avant tout savoir à quoi s'en tenir.
Or, il me semble que si de plus en plus nous prisons les résultats de la science et l'esprit scientifique, de moins en moins nous sommes disposés à confondre avec la science une philosophie s'inspirant d'elle, je le veux bien, mais à elle surajoutée. Le vrai esprit scientifique nous met en garde contre la prétention de regarder une conception des choses d'après la science comme la conception d'après nature. La science définitive se réduit à peu de choses, et sur les points où elle existe, elle n'atteint ni le fond ni le sommet, et plus nous comprenons ce qu'est ia science, plus
1. Lettre à la princesse Elisabeth^ 1643, édit. Coasin, t. JX. p. 134; éd. Garnier, t III. p, 251.
nous en restreignons la portée, car nous comprenons précisément que le fond et le sommet soin hors de ses prises. Ce n'est donc pas la science qu est incompatible avec le Christianisme, mais un» certaine philosophie qui dépasse la science et qui, n'en ayant pas les étroites hmites, n'en a pas l'irréfragable autoi:ité. Ce n'est pas le mode scientifique ou moderne de penser qui est démenti par k Christianisme ou le dément, mais une certaine façon de penser suggérée par la science sans être par elle autorisée et se rencontrant chez beaucoup de modernes sans être pour cela la forme nécessaire, authentique et légitime de la pensée moderne ^
C'est assez dire que si aujourd'hui et surtout demain, il y a urgence de prendre parti, le sens dans lequel se décidera l'humanité cultivée, peniante et savante se laisse apercevoir. Je ne méconnais ni les étroitesses persistantes ni les fureurs croissantes peut-être des sectaires acharnés à déchristianiser les âmes et les institutions. Je ne méconnais pas non plus cette peur que fait
{ Voir, snr re su|«;t. les paj^es d'un^ si remsrqnahie vi(riieiir <H ,. rabbf fie Rr ijfli*» d«n» -joti f»e;ni livre fiwm»' (i'ariirjes publies (laos le Corvfsjiondanl : ie Présent et l'Avenir du cathoiicMfme, fico, 18\)2.
4U CHAPITRE XXÎX.
encore à des hommes ne manquant d'ailleurs ni d'intelligence ni de cœur le fantôme de la théocratie : ils ne comprennent les choses humâmes que sécularisées, on dit maintenant laïcisées, et pour garder ou accroître cette inestimable conquête, ils s'unissent aux pires ennemis de la religion et de la liberté même. Mais, dans la région de la lumière, je veux dire, quand les prétentions de la science et celles du Christianisme sont considérées d*une manière calme, sereine, on mcline à dire au moms : Pourquoi la pensée moderne ne redeviendrait- elle pas chrétienne? Pourquoi pas? C'est déjà très considérable, et demain, ce semble, il y aura à dire plus et mieux.
Je n'ai pas à traiter ici des moyens de garder la foi chrétienne ou de la recouvrer. Je ne veux point parler de ce qui est proprement affaire d'âme, affaire de conscience, de ce qui se passe dans le for intérieur entre la personne morale et Dieu. Ce ii'est point l'objet que j'ai en vue
NOTRS TACaE AUJOURD'HUI ET DEMAIN. 445
ici. Je parie de ce que je nommerai le devoir humain envers la lumière. Que cela constitue un préservatif de la foi ou une sorte de préparation à la foi, et pourquoi, et comment, c*est ce qu'il y aurait lieu d'examiner ailleurs. En ce moment je considère l'homme, plus particulièrement le jeune homme rencontrant la question religieuse telle qu'elle se pose aujourd'hui, avec la netteté que j'ai dite, en ces termes précis que j'ai essayé de définir; et qu'il soit d'ailleurs chrétien lui-même ou qu'il ne le soit pas, je lui montre qu'il a tout d'abord un devoir de clairvoyance, de sincérité, de droiture : c'est là le devoir envers la lumière.
La clairvoyance consiste à saisir le sens et la portée de la question. Chrétien ou non, voyez donc qu'il y va de la pensée, qu'il s'agit, non d'un accommodement temporaire, mais d'une décision de fond à prendre, d'une décision oii la pensée même est tout de bon et tout entière engagée.
La sincérité consiste, voyant cela, à ne se dissimuler rien des difflcultés qui peuvent se rencontrer. Chrétien ou non, tâchez de vous donner \ vous-même une vue complète et de l'idée
chrétienne et de l'idée contraire, tâchez d'entrer entièrement et dans Tune et dans l'autre, en sorte que rien ne vous soit caché de ce qui y satisfait l'esprit ou de ce qui l'y embarrasse.
La droiture consiste à aller devant soi, toul droit, c'est bien le mot, sans permettre aux passions de faire dévier, sans avoir peur de quoi que ce soit, avançant jusqu'au bout, avec une hardiesse pénétrante, avec un courage que l'importance et la gravité de la conclusion ne fassent pas reculer. Chrétien ou non, soyez dans cette disposition d'aimer assez la vérité pour la suivre là où elle mène, ayez cette allure franche, ayez le courage qui ose et sait conclure.
Ajoutons que toute lumière dans l'ordre des vérités morales et religieuses oblige à agir d'une certaine manière qui lui soit conforme, et dans une certaine mesure qui dépend du degré de lumière lui-même. C'est pour cela que, chrétien^ on doit mettre son Christianisme dans sa vie. C'est pour cela que, détourné du Christianisme, n'étant plus chrétien ou pensant ne plus l'être, mais voyant dans le Christianisme quelque chose qui attire, et comme un rayon de vérité, on ne doit point laisser inutile cette petite lumière. Il faut
NOTRE TAHHB AUJOURD'HUI BT DSMAIN 4iT
Qjarcher quand on a la lumière et selon ce qu'on a de lumière. Vous avez peu : mettez à profit ce peu, et par votre fldélité à en user, mettez-vous en état d'en avoir davantage. Respectez la lumière, aimez la lumière, désirez la lumière, employez la lumière. Cela dit beaucoup et a des suites considérables.
Il faut remarquer d'ailleurs que, lorsque la foi s'est perdue par l'abus de l'esprit, c'est d'ordinaire une nécessité de travailler beaucoup de l'esprit pour la retrouver. Non qu'elle dépende essentiellement de ce travail, non qu'elle ne soit, comme le savoir proprement dit, que le fruit de l'effort intellectuel ; non que la simplicité du cœur et la bonne volonté, la grâce divine aidant, ne Boient requises plus que tout le reste. Mais des études mal eonduites ayant peu à peu affaibli la foi et fini par l'éteindre, d'autres études, mieui entendues et demandant de sérieux efforts, doivent en règle ordinaire servir à la ranimer et à rallumer le flambeau. Et ce travail est souvent long et pénible. Les obstacles semblent se multiplier devant les yeux et sous les pas. Pour qui a perdu le gens chrétien, tout est difficulté. C'est justice. Revenir est donc malaisé, laborieux, dans io?
commencements surtout, et puis à la fin, quand il faut conclure, décider. Dans Tentre-deux il y a une période d'accalmie oii il serait dangereux de se complaire. Tout semble s'aplanir parce qu'on a commencé à recouvrer le sens chrétien ; mais c'est à la condition de demeurer dans cette région indécise, et quelques-uns y trouvant une fausse paix, s'y attardent si bien qu'ils n'en peuvent plus sortir : demi-chrétiens perpétuels qui ne disent jamais le mot décisif, ils se savent gré d'être arrivés jusque-là, et ils y restent, ayant l'avantage trompeur de ne pas accomplir le sacrifice final : ils croient jouir du Christianisme sans s'y assujettir tout de bon. Les âmes généreuses ont horreur de ces atermoiements. Pour redevenir chrétiennes elles ont à remonter des pentes. Elles trouvent que c'est juste, puisqu'elles ont eu la faiblesse de descendre. Elles tâchent donc de reinonter. Dieu aidant, ayant la crainte, non de prendre de la peine, mais de ne pas arriver, et se demandant, avec une délicatesse de conscience déjà chrétienne, si elles n'ont pas négligé une grâce, un appel de ce Christ vers qui elles tendent. Sur les lèvres d'hommes oiî notre temps aime à se reconnaître, on peut alors retrouver, je le
sais, cette parole d'un saint : Cave Jesiim prœtereuntem, et 7ion redeuntem. Il faut prendre garde à Jésus qui passe, et craindre de ne le point remarquer : qui sait s'il reviendra? Les négligences prolongées, réitérées, ne rempêcheraient-elles pas de revenir?
Il reste un dernier point à considérer. C'est Tattitude du chrétien à l'égard des hommes et des choses. Voilà encore sur quoi il faut avoir réfléchi une bonne fois et s'entendre. C'est plus que jamais nécessaire aujourd'hui, à cause des exigences d'aujourd'hui, et en vue de demain.
Comprenons bien ce qu'il y a à faire. Ce n'est pas un modus vivendi qu'il s'agit de chercher et de trouver. Petite manière d'entendre les choses, bonne pour certains chrétiens honteux qui ne songent qu'à vivre en bonne intelligence avec les mécréants et les indifférents sans pourtant se rendre coupables de trahison envers leur foi. Encore une façon d'être chrétien qui passe de mode. Ce n'est pas cela que j'ai en vue.
iSO CHAPITR8 IXII. •
Je songe que pour beaucoup de gens la plupart non chrétiens, le chrétien est un être qui méprise ou hait tout ce qui n'est pas chrétien.
Assurément il méprise ou hait tout ce qui est obstacle à Dieu et au Christ, en tant qu'obstacle. Sans cela, il ne peut être le disciple de Jésus- Christ. Mais que Ton tire de là d'absurdes et pernicieuses conséquences!
Plaçons-nous dans la vérité, et alors nous verrons, avec une netteté décisive, la conduite à tenir, dans la lumière même des principes qui la déterminent.
Paul Orose a dit : « En quelque lieu que je porte mes pas, je suis un Romain parmi des Romains, un chrétien parmi des chrétiens, un homme parmi des hommes. » Ainsi, dirai-je volontiers, en quelque région que se promène notre pensée, nous n'avons à renier rien de ce que nous sommes, et personne non plus ne doit nous méconnaître ni nous diviser d'avec nous-mêmes.
Chrétien, je ne cesse point d'être Français ni d'être homme; et nulle part non plus ni jamais je ne cesse d'être chrétien. Qu'est-ce à dire? que ce qui préoccupe les Français, ceux d'aujourd'hui, me préoccupe, et que ce qu'il suffît d'être homme
pour comprendre, pour rech«nher, pour approuver, est Tobjel de mon alleiitiun, de mou^ adhésion, de ma sympathie. Et encore? que partout et toujours, étant un Français et un homme qui pense, je suis chrétien.
Précisons en entrant dans un certain détail. Vous êtes passionné pour la science? Le chrétien l'est autant que vous, et plus peut-être. Pourquoi pas? Vous avez le souci des questions sociales? Il l'a comme vous, et davantage peut-être. Pourquoi pas? Vous mettez au rang de vos soins les plus chers les intérêts de la patrie, sa grandeur, sa régénération, sa prospérité matérielle et morale? Il le fait comme vous, et qui sait? plus que ?ous. Tout ce q\je vous êtes, il l'est comme vous, autant que vous, et encore une fois rien n'empêche qu'il ne le soit plus que vous. Donc, quand pour penser et agir, il n'y a qu'à être Français et qu'à être homme, il pense et agit comme tel sans crier : Je suis chrétien. Par respect humain? Nullement. Par priwience? Nullement, mais par respect pour la vérité. C'«st la vérité que ce qu'il pense et fait là, il le pense et le fait parce qu'il est Français et qu'il est homme. A quoi bon donc ajouter : Je suis chrétien? C'est inutile, et ce serait
45Î CHAPITKK XXIX.
trompeur, puisque ce serait donner à croire que Ton ne peut penser et faire cela sans être chrétien. Mais, en môme temps, pensant et faisant cela, il ne se détache pas de lui-même, c'est un chrétien qui pense et fait cela, et si, grâce à ce Christianisme inséparable de sa personne, de son être, il pense et fait ceJa plus complètement, plus purement, plus parfaitement, avec des vues plus hautes, une générosité plus ardente, une délicatesse plus exquise, tant mieux. Ainsi ni il ne donne comme le fruit immédiat de son Christianisme ce qui est tout simplement le fruit de l'humaine nature, ni il ne se prive du surcroît de force que dans l'accomplissement de ces fonctions humaines lui communique son Christianisme, et, dans l'occasion, il le dit : il n'a ni l'ingratitude ni la faiblesse de le cacher.
Veut'On un détail plus précis encore? 11 g'oocupe d'une science particulière, je ne dis pas seulement de géométrie, de physique, mais de biologie, mais d'histoire môme : il traite de cette science «n homme, avec les ressources à la disposition d'un Français en cette fin du dix-neuviènie siècle; il s'nvance donc en homme qui observe, en homme qui pense, et il va, il va tant qu'il peut aller sans
NOTRB TACHB AUJOURD'HUI KT DKMAIN. 453
avoir recours à son Christianisme qui, aussi bien, n'est point en cause; il ne dissimule rien, il n^étale rien ; il se sert de son esprit, tout bonnement et de son mieux; ce que fait Thomme purement homme, il le fait tout comme un autre, en homme purement homme. Avec cela il ne cesse jamais d'être chrétien. Il est toujours un chrétien, un chrétien qui pense en homme purement homme, tant que cela suffit, et qui, de» que cela ne suffît plus, monte plus haut sans avoir besoin de sortir, pour ainsi dire, de soi-même. Il n'est jamais séparé de son Christianisme, et son Christianisme n'est jamais pour lui une chose appliquée du dehors, un vêtement étranger qu'on prend ou laisse à volonté. Chrétien, il l'est en tout lui-même, pw tout lui-même, pour tout lui-même; et parce qu'il est un homme, mais un homme christianisé, il se trouve qu'il accomplit tout naturellement sa fonction d'homme, mais qu'avec une parfaite aisance aussi son Christianisme l'inspire, le soutient, le dirige ou le corrige partout où il faut, et transparaît partout, et éclate quand il y a lieu.
Il suit de là que le chrétien n'éprouve aucun embarras à s'unir avec ceux qui ne sont pas chrétu*ns comme, d'ailleurs, aucune hésitation à se
séparer d'eux dès qu'il le faut. Il s*unît à eux, il marche avec eux, il est avec eux, tant que la chose à penser, à dire, à faire, est de celles où il suffit d'être homme pour penser, dire et faire ce qu'il faut, encore qu'avec le Christianisme on y puisse mettre plus de perfection. Il accepte donc, il recherche môme le concours de -tous les hommes éclairés et droits, de lous les hommes de sens, de tous les hommes honnêtes; il prise la compétence partout où il la trouve ; il loue ce qui est louable, en toute circonstance ; et quand les ho^)meï^, ses coUahorateurs, ne seraient qu'à demi chrétiens ou ne seraient pas chrétiens du tout, il respecte ce qu'ils ont d'inteUigence et de savoir, ce qu'ils ont d'honnêteté, de probité, de droiture, il les aime pour cela, il entretient avec eux de cordiales relations, il profite de leurs lumières, do leur expérience et il met en commun ses etForts avec les leurs, tant que l'œuvre entreprise et poursuivie en commun n'implique aucune négation de la conception chrétienne comme elle n'en réclame aucune expresse application. Il est donc là, à titre de Français, d'homme, et d'homme qui est un savant, ou un lettré, ou un homme d'affaires, ne reniant jamais son Christianisme
îfOTRB TACHE AUJOURD'HUI ET DRMAIN. 455
qu'il porte en soi, ne le produisant point sans nécessité, puisque ce n'est pas l'objet de Tao îion présente, s'en inspirant toujours, et sachant le dire quand il y a lieu. Il n'y a dans cette coopération avec des hommes demi-chrétiens ou non chrétiens aucune faiblesse, aucune miprudence. Le chrétien est homme, et ce sont des hommes : par là, lui et eux se rejoignent, s'adaptent entre eux, s'unissent sans effort comme sans danger.
Mais, dès que ce n'est plus assez d'être homme pour voir bien et pour bien agir, le chrétien dépasse la sphère où se tiennent les hommes purement hommes : il va plus loin, plus haut, et il le dit. Sans quoi, il manquerait à la vérité. S'il le faut, il va d'un autre côté, et, s'il le faut encore, il combat ceux dont il se sépare, fidèle d'ailleurs au précepte de saint Augustin : Noh vitium propter hominem diligere neque hominem pr opter vitium odisse^. Haïr teliemeot les vices et les errt urs, qu'on n'aille pas les aimer à cause des personnes; mais aussi aimer les personnes de telle manière qu'on n'aille pas, à cause des vices
t. Saiat Auy;uitiD, Sermo xux« 15
466 CHAPITRK XXIX.
et des erreurs, les prendre en haine : la règle est excellente, et le vrai chrétien tâche de n*y manquer jamais.
Ainsi, portant en soi et la nature humaine et ce qui s'y ajoute, mais qui, en s'y ajoutant, s'y adapte, le chrétien ne rejette rien, ne méprise rien, ne hait rien de ce qui est humain comme tel, et, par suite, il est à la fois le plus accommodant et le plus intraitable des hommes. Jamais, ayant affaire à un principe, il ne transige ; et alors ce n'est pas seulement sa foi chrétienne, c'est sa raison, c'est sa conscience, c'est son honneur même qui le trouvent inébranlablement résolu à les maintenir envers et contre tous : il a dans ce respect et dans cette fidélité pour tout ce qui est vrai, bon, honnête, juste, sacré, toutes les délicatesses, toutes les jalousies, si je puis dire, et toutes les audaces. Son énergie est indomptable. Mais là oii les principes ne sont point en cause, il est facile, et d'ailleurs pour les hommes, il a tous les égards possibles^ même toutes les indulgences: n'a-t*il pas de sa faiblesse propre le sentiment le plus profond? Cette humilité intime le rend clairvoyant, juste, bon ; et, par respect pour la vérité, par esprit de
NOTHE TACHK AUJOURD'HUI KT DEMAIN. 457
justice, par charité, il tâche de comprendre hh autres, de comprendre jusqu'à leurs erreurs ot à leurs fautes, et sachant condamner le faux et le mal, il n est jamais pour le^ personnes d* mépriiiant ni amer.
Voilà ce que nous avons plus que jamais, vnieux que jamais à voir et à faire. La jeunesse contemporaine semble s'essayer à en acquérir rmteiligence et la pratique. Elle aspire aux idées nettes, précises, fortes, et elle les veut larges ; elle parle de sympathie, de concorde, d'union, et elle veut que les âmes ouvertes en quelque sorte à tout et à tous soient néanmoins vigoureuses. Elle «ntend qu'on soh ferme sans être terme. Renoncer aux vues flottantes comme aux vues étroites; ae garder des aigreurs, des colères, conmje des molles et banales complaisances: c'est un beau programme. Si la jeunesse contemporaine fait vers le Christianisme un pas décisif, elle aura à prendre, à maintenir, à re~ commander, à prêcher, par l'exemple surtout, cette attitude du chrétien à l'égard des hommes et des choses, que j'ai essayé de définir, et il faudra que, par ses efforts, les derniers reste* du malententiu dont nous souffrons se dissipent :
458 CHAPITRB XXTX.
il restera la faiblesse humaine ; du moins le préjugé aura disparu.
Mais vous aurez beau faire, me dira-t-on : vous établissez entre les hommes d'un même temps, d'un môme pays, la plus profonde des séparations. Il y a pour vous les chrétiens et ceui qui ne le sont pas ; c'est par l'esprit, par le fond de la pensée, par Tâme que vous les opposez les uns aux autres. Et comme en définitive, pour qui sait voir et comprendre, l'Église catholique seule contient le Christianisme complet et vivant, entre les catholiques et ceux qui ne le sont pas, vous creusez un abîme. Vous parlez de paix, mais, malgré que vous en ayez, en ramenant les regards sur la question religieuse, en disant qu'il faut prendre parti, vous rouvrez l'ère des guerres de religion.
Non, je suis convaincu que je travaille à la fermer. J'ai l'espoir que la crise contemporaine se dénouera au profit de la vérité et du genre humain; je crois que le prochain siècle aura pour mission de faire la paix dans toutes les régions où souffle aujourd'hui le vent de la guerre, et j'aime à me dire qu'il y réussira pour de longues année» peut-être. Or, pour préparer cet avenir,
NOTRB TACHB AUJOURD»HUI ET DEMAIN. i^^
je ne sais rien de plus sûr que la lumière. Je le disais, l'an dernier, à la jeunesse d'un grand collecte où je présidais la distribution des prix. Qu'il me soit permis de le répéter ici : k Préparez-vous à être des hommes de paix. Mais comment? Allez-vous assoupir les questions? Non pas, vous les tiendrez toutes vives sous vos yeux et sous les yeux des autres. Allez-vous éviter tout heurt entre les intérêts ou les pensées, et mettre des coussins ou des tampons partout? Non pas, mais plutôt vous regarderez en face et les choses qui divisent les hommes et les hommes que ce« choses divisent. La paix se fera par la lumière et par la franchise. Hommes de paix, vous aurc/^ donc une attitude hardie, et non pas incertaine, très droite, et non pas courbée ou fuyante. Vous aurez dans le jugement cette netteté qui est le courage de l'esprit. Vous saurez ce que vous voulez et ce que vous ne voulez pas ; vous saurez à quoi et à qui dire non, à quoi et à qui dire oui. Empressés à accueillir les incomplets, vous maintiendrez que le vrai remède n'est que dans la vérité complète. Vous ne diminuerez donc jamais la vérité conmie jamais vous ne diniu)uerez en voui» la dignité du caractère ni Thomieur de la
460 GHAPITRB XXIX.
^e. La paix est à ce prix. Puisqu'elle est ordre et union, et au fond amour, ou du moins fruit dr Tamour, elle demande, comme Tamour mêmej que ce qu'elle rapproche soit quelque chose, et soit quelqu^un. Si celui qui aime n'était qu'un fantôme d'être, que donnerait-il, n'étant rien^ en se donnant soi-même? et si celui qu'on aime n'est, à son tour, qu'un semblant d'être, qu« peut-on aimer en lui? Je le sais, Tamour, quand il est pitié, quand il est bonté, va vers ce qui n'est pas : mais cette condescendance a pour objet d© le faire être ; et si vous aimez ce rien, c'est pour en faire quelque chose, de môme que la Bonté créatrice et souveraine a aimé le néant pour lui donner l'être. En sorte qu'il demeure certain que Tamour suppose la parfaite distinction dans Tunion parfaite. Et de là je conclus que la paix par effacement des idées ou par annihilation des personnes, si c'était possible, ou du moins par oubli de ce qui les sépare, n'est point une vraie paix. C'est plutôt en allant jusqu'à la cime de toutes vos pensées, et, dans vos rapports avec les personnes, jusqu'au bout et au haut d'autrui et de vous-mêmes, à force d'idées précises et justes, à force de sincérité et de franchise, que, voulant
NOTRE TACHB AUJOURD'HUI BT DEMAIN. 40i
iapâit; Vous la ferez, et que, vraiment pacifiques, vous posséderez la terre*. »
Ainsi la déciBion danâ les idées et dans la cotii»' duite, bien loin de rendre les dissidences irrémédiables, prépare l'entente et le rapprochement; et, tant que les dissidences durent, elle permet de voir les points de contact qui subsistent néanmoins. De toutes les manières elle est favorable à la vraie pail : elle l'entretient ou la prépare.
J'aimerais encore à montrer ce que peut pouf fœuvre de rénovation que je rêve une ample et solide philosophie. Mais je m'adresse ici à tous ceux qui se piquent de penser, non aux philo* iophes en particulier. Je me propose de dire ailleurs les services que la philosophie peut rendre à Thumanité au milieu des nécessités, des besoins, des périls de l'heure présente. Ce n'est pas ici le lieu.
Je ne veux plus dire qu'un mot. Le siècle qui s'achève et celui qui va commencer semblent inspirer parfois plus de découragements que d'es* pérances. Je remarque qu'un mot réservé autrefois
i. DifttrtbuUoo des ynt du «eliéne SUiiisUs, iê !•>- août iih'i»
♦«t CHAPITRE XXTX.
à la langue cTirétîenne, est maintenant employé très volontiers par les philosophes, par les critiques, par toutes sortes d'écrivains. On parle beaucoup d'humilité. Mais sait-on bien ce que c'est? J'ai peur qu'on ne confonde l'humilité avec je ne sais quelle défaillance de l'esprit ou de l'âme reculant devant la grandeur de la tâche. Fausse et dangereuse humilité. Rester au-dessous de ce que l'on peut et doit faire, ne pas user de ses ressources, refuser de tenter un effort, s'enfoncer en quelque sorte dans sa faiblesse et s'y abîmer en méconnaissant sa force et en la laissant sans usage, ce n'est pas humilité, c'est pusillanimité, petitesse d'esprit et de cœur, et saint Thomas à qui j'emprunte tous ces traits*, n'hésite pas à dire que c'est très mauvais, pire peut-être que la présomption même, car se retirer en arrière quand il y a de grandes choses à faire, quelle honte et quelle faute! L'humilité vraie consiste à avoir le sentiment et la vue de sa faiblesse propre, mais aussi du principe de la force. Aussi n'empêche-t-elle pas de faire grande le mot encore est de saint Thomas. Elle est précisément ce qui met en état
1. Summa thêologica, 2* 2*. 4- ^^^* a. t et 2. et q. 134, a.1 ft S.
NOTRB TACHB AUJOURD'HOI ET DEMAIN. 4fi3
de faire grand : avec l'aide de Dieu, qui est fort et fortifiant, le vrai humble travaille à rennplir tout son devoir et mène à bonne tin de grandes choses.
En présence de notre tâche d'aujourd'hui et de demain, n'est-il pas bon de nous encourager et d'encourager les jeunes par ces pensées? Grande et ardue est la tâche : ayons l'heureuse humilité qui met en état de faire grand.
LK ! ffU^CMIOPHIR IM» I^ ^/TK
Nous sommes au terme de notre étude. Nous avons essayé de faire une philosophie de la vie.
« La philosophie n'étant que la raison, on ne peut suivre en ce genre que la raison seule *. » C'est une excellente parole de Fénelon. Mais le même Fénelon ajoute, non moins excellemment î « Cette philosophie naturelle, qui irait sans préjugé, sans impatience, sans orgueil, jusqu'au bout de la raison purement humaine, eàt un roman de philosophie *. »
Nous avons étudié la vie en essayant de déployer entièrement notre raison, et nous n'avons rien dit qui ne nous ait paru fondé en raison.
1, lettres sur divers sujets concernant la fiftigior^ et La Uétaphy-tfpie, leUrfî l\\ au .ifhnt.