‹ Le prix de la vieChapitre 106 sur 108 · ètd., lettre VI · texte numérisé non relu

ètd., lettre VI

Mais pour aller hu bout de la raison, nous avons eu recours à autre chose qu'elle, et alors nous ftvons fait plus : nous l'avons dépassée elle-même. C'était encore la suivre, c'était encore lui être fidèle.

Nous avons tâché de voir ce qu'est la vie, quel en est le sens, quel en est le but, quelle en est la valeur, quel en doit être Temploi.

C'est le développement même de la notion de la vie que nous avons essayé de suivre.

Nous avons vu la vie monter pour ainsi dire. Elle monte et elle se complique, elle s'enrichit; puis eUe se simplifie sans s'appauvrir.

D'abord, dans l'ordre physiologique, la vie au plus bas degré, mais déià avec les caractères qui seront ceui de toute vie, et telle que les lois de toute vie y sont comme dessinées. Ensuite, penser, aimer, agir proprement : quelle complication, quelle complexité ! que d'aspects variés de la vie 1 car tout cela, c'est toujours vivre, et vivre davantage, et mieux.

Mais cela se simplifie. D'abord, la vie se règle, se modère. Cela la simplifie, car cela y met de l'unité, en y introduisant harmonie et hiérarchie. Plus haute est l'unité qu'y met l'amour du Bien,

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et plus haute encore l'unité qu'y met l'amour de Dieu. Voilà un acte où se ramasse tout Thomme, et un Objet unique où tout se rapporte. Mais cette unité suprême est le modèle de l'union entre les hommes, et ainsi, toutes nos affections étant réunies en Dieu, il reste de quoi aimer les hommes, de quoi aimer le créé.

A ces hauteurs, la \raie loi de la vie se montre : donner et recevoir, recevoir et donner.

Il y a une image de cela au plus bas degré ; puis, à mesure que l'on s'élève, l'image est plus nette ; enfin, quand on arrive à l'amour et à la bonté, on a, dans toute sa réalité, cette chose excellente : donner.

Le principe, la source, le modèle aussi est en Dieu. Et Dieu donne, sans rien perdre.

L'économie de l'univers est de transmettre le don de Dieu, et la créature raisonnable, imitant Dieu, se donne elle-même.

Ici apparaît une autre loi : celle-ci tient à l'essence du fini, du créé, d'abord, et ensuite au péché. C'est la loi du renoncement, du sacrifice, de la mort. Le Christianisme nous montre Dieu y trouvant une beauté telle qu'il a voulu pouvoir soulTrir et pouvoir mourir. Cela encore va à la

vie. Le renoncement, le sacrifice, la mort, sont moyens de vie, procurant la vie par la suppres- ?ioo de l'obstacle à une vie plus haute et plus pleine. Qui cherche sa vie, la perd ; qui consent à la perdre , à la perdre pour Dieu qui est la Vie par excellence, la trouve.

Sortir de Tégoïsme, en tout, c'est une condition de la vie véritable. Une autre condition, qui est au fond la même, c'est, en renonçant au fini, au petit, au partiel, d'ôter en quelque sorte de nos pensées, de nos affections, de tout ce qui est nôtre, et, d'une certaine manière, du corps même, tout ce qui est périssable, tout ce qui est mortel, pour y développer ce qui est propre à se perpétuer, quœ habent aptitudinem ad perp€iuitatem\

Ainsi c'est l'amour, lequel est don, qui, en définitive, explique tout. Dieu, essence excellente et parfaite, libérale et comraunicative, donne tout, et il appelle à la perfection et à la félicité, c'est-à-dire à soi, la créature raisonnable; et celle-ci va à lui, recevant de lui par nature bX déjà capable, en recevant, de lui donner en

1. Saiol Thomas d'Aquia. Summa eontra gentiles, IV, lxxxvc, à la ÛQ. Texte déjk cité plus baut, p. 378.

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quelque manière, par la reconnaissance et la gratitude ; puis imitant son Principe, et donnant comme il donne, donnant autour (f elle, au-dessous d'elle, et se donnant elle-même ; donnant au-dessus d'elle, tout étrange que cela paraisse, puisqu'elle donne son estime, son amour, à la Vérité, au Bien, à Dieu. Aimer ou donner, se dépenser de bon cœur pour le bien des hommes, et pour Dieu, c'est le dernier mot de la vie. Dieu donne afin que l'être créé soit, et qu'il soit bon, et que pour lui tout soit bien, ut bene sit tibi\ La créature donne pour la même fin. L'amour va au bien, à Têtre, à la vie, et il est vie. Aimer, c'est vouloir que quelque chose soit. C'est consentir à l'être de Dieu, c'est travailler à augmenter, à accroître, à développer, à enrichir, à élever l'être créé. C'est dire encore et toujours : Ut bene sit tibi.

Ainsi envisagée, la vie est précieuse. Elle est précieuse parce qu'on y a à être homme, c'està-dire un être raisonnable, moral, membre de la cité des esprits. Elle est précieuse parce qu'elle prépare une autre vie. Elle est précieuse

i. Deutér., IT. 40; v, 33; vi, 24; uu, 1.

parce que aans ce monde même il ) a pour ainsi dire à coopérer avec Dieu. Au fond tout revient à aimer Dieu et le reste pour Dieu et à vouloir ce que Dieu veut. Là est le prix de la vie. Ne disons pas alors que la vie ne vaut pas la peine de vivre et que le « vouloir-vivre » est mauvais. Sans doute, la misère humaine est grande, et souvent nous sommes tentés de nous écrier avec le poète qu'il est bien juste que l'homme entre dans ce monde en pleurant, lui à qui il reste tant de maux à traverser dans la vie.

Vagituque locum lugubri complet, ut îequum est, Cui taolum in vila reslet transire malorum.

Mais regardons mieux la ^'le, et nous dirons qu'il la faut accueillir avec confiance : nous avons, en la traversant, tant de bien à faire I Si nous avons une grande ambition, celle d'employer la vie à aimer Dieu et les hommes, et celle de conquérir par là la vie pleine et parfaite, nous ne serons pas déçus. La vie, à vrai dire, ne irompe que ceux qui n'attendent pas assez d'elle.

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