LES OPINIONS CONTEMPORAINES. Î
vis toutes sortes de vies; à force de comprendre et de jouir en comprenant, tu te multiplieras comme à l'infini, tu seras pour ainsi dire toutes choses, dominant tout, n'étant retenu par rien, détaché de tout, trop clairvoyant pour être dupe de rien comme pour rien dédaigner, demandant à l'intelligence une source inépuisable d'illusions scéniques que l'intelligence même donne sans cesse le moyen de dissiper. Ainsi accomplis en toi-même l'universelle évolution, et, si par hasard tu allais être fasciné par le spectacle, vite romps le charme par un sourire, hbère-toi par l'ironie.
Ces formules résument l'usage de la vie tel que le souhaitent aujourd'hui beaucoup de gens instruits et cultivés. Et avec cela il y a dans l'atmosphère intellectuelle des courants étranges et d'ailleurs contraires. Un vent de pessimisme envahit les âmes, les abat, les dessèche. En même temps je ne sais quels souffles viennent des régions supérieures et y emportent les âmes. On songe à ce qu'on appelle si volontiers « i'au delà ». On déclare qu'on ne sait ce que c'est, qu'on n'en peut rien savoir. Mais quand la con- Qaissance cesse, la croyance va encore, va tou-
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jours; el si croire n'est plus guère possible, on peut du moins rêver, et le rêve a ses espérances. Découragements amers ou attendris, désespérances raisonnées ou poétiques, ou bien croyances vagues et presque sans objet, rêves vains mais sublimes, espoirs sans fondement aucun pour la raison mais agréables et stimulants, TArt s'enchante de tout cela, la Science le suggère presque ou du moins le tolère, et la Critique y trouve un nouveau sujet d'étude qui la captive et la charme.
Voici maintenant une autre réponse à l'énigme de la vie, un autre but proposé à l'humaine activité. J'entends retentir un grand mot bien vibrant, et il fait fortune : la Pitié! Au nom de la Pitié, on nous prêche l'action, l'espérance, le courage. On condamne le dilettantisme et ses langueurs, le savoir sans entrailles, les projets inefficaces d'universelle réforme, les vaines discuï^sions et querelles d'école, les négations procédant de l'analyse à outrance. On regarde, on touche, on panse de ses mains, on console avec son cœur l'humanité souffrante. On ne se borne pas à promettre aux hommes, comme daqs le?
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philosophies nées des sciences, une amélioration lointaine, ou à la préparer lentement par des moyens scientifiques; on y travaille tout de suite, et soi-même, et pour chacun, et Ton proclame que le beau de la vie, le tout de la vie, c'est de se dévouer pour les humbles, pour les petits, pour tous ceux qui souffrent; c'est de s'user, de se dépenser, de mourir s'il le faut, pour procurer leur soulagement par les œuvres qu'inspire une cordiale et efficace pitié. ,
Et pourtant, presque partout, règne ce que je pourrais nommer une grande désillusion morale. Même avec des sentiments nobles et une doctrine généreuse, on craint le plus souvent de donner aux termes qui désignent les choses morales leur sens plein, qui est aussi leur sens usuel et consacré. Le langage semble se vider, et c'est avec un scepticisme secret ou avec une hésitation venant de je ne sais quel respect humain que beaucoup de gens, et même ou surtout des philosophes prononcent les mots de devoir et de responsabilité.
Jamais peut-être la question de la vie n'a été
Tobjet d'une plus générale attention; jamais non plus les fondements de la morale n'ont été plus violemment secoués. Un regard jeté sur les catalogues de nos libraires suffirait pour en convaincre l'observateur le plus superficiel. La vie entre dans l'intitulé des livres les plus divers, et d'autres titres non moins significatifs déclarent, avec éclat, la crise de la morale. Kant, dont l'influence maîtresse dure encore, a enseigné la défiance à l'égard de toute réalité transcendante, et la confiance dans le seul absolu que sa critique de la connaissance épargnât, ou plutôt, peut-être, dans celui qu'elle avait pour but de mettre hors de pair, V Impératif catégoriguCy le Devoir. Or, cette con- * fiance s'ébranle, et cet absolu tend à disparaître à son tour : beaucoup d'esprits, que les choses de la morale préoccupent, n'y veulent plus rien que de relatif, des faits^ là comme ailleurs, et non des principes^ des mœurs^ mais plus de morale^ ainsi que le disait Schérer, dès 1861, dans uu article célèbre*.
Une nouveauté très remarquable, la plus remarquable peut-être de ces derniers temps en philo-