Revue des Deux Mondes, 15 février 1861, Hegel el tHégé
lianisme.
LUS OPINIONS CONTKMPOÎiAiNRS. t%
30phie, nous fait saisir, d'une manière vive et dans un fait visible, l'état des esprits et des âmes dans le monde qui pense ou qui fait profession de penser. C'est l'attention croissante donnée à Spinoza. Certes, la pensée de Taine, pour ne citer qu'un très grand nom, était spinoziste à bien des égards, et par là elle dépassait le positivisme oii elle semblait se complaire : malgré une prédilection marquée pour l'expérience, malgré une estime singulière pour Condiilac et une théorie des idées générales qui n'est guère qu'un condillacisme rajeuni, la philosophie de Taine est une métaphysique, et une métaphysique où est sensible l'inspiration de Spinoza. Aujourd'hui, le philosophe étudié par les jeunes avec le plus de faveur peut-être, c'est Spinoza, précisément; et l'on en aime tout, et notamment le mysticisme que Taine négligeait. Aussi bien ne se fait-on pas faute de l'interpréter avec toutes les idées et préoccupations contemporaines. Il semble les avoir si bien devancées I Et ne donne-t-il pas satisfaction aux aspirations les plus vives et les plus diverses de notre temps? On trouve chez lui le déterminisme scientifique exprimé avec une étrange énergie, poussé aux dernières limites ; il est rationaliste, il est natura-
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liste, autant qu'on peut l'être ; et, avec cela, on a pu dire de lui qu'il est ivre de Dieu. Ajoutons que le dessein de sa philosophie si hardiment, si hautainement spéculative, est d'ailleurs pratique : c'est la conduite de la vie qu'il a en vue, et sa métaphysique est exposée dans un ouvrage qu'il intitule Y Éthique. Mais c'est une morale oij le devoir, la responsabilité, la distinction du bien et du mal n'ont pas de valeur. Avec lui donc on a comme une inoffensive revanche de l'intellectualisme*, une revanche qui ne coûte rien aux plus chères ambitions du temps présent; et si la vie est pour le penseur l'intérêt suprême, c'est sans donner, d'ailleurs, à une raison pratique impérative une suprématie incommode. Vraiment, on dirait, à certains moments, que, dans ce siècle finissant, Spinoza va remplacer Kant comme maître des intelligences et de la vie.
1. Je me plais à signaler ici le bel ouvrage de M. Victor Delbos, le Problème moral dans la philosophie de Spinoza (Alcan, 1893) et à en ciler les presque dernières lignes : « Quel rapport y a-t-ii entre ce qui est absolument et ce qui doit être pour nous et pai nous? Comment la Vérité absolue qui, par définition, doit se suffire, prenil-elle dans la conscience la forme d'une vérité à réaliser on à conquérir? Devant la difficulté et les complications d'un tei problème, l'intelleciualisme n'a pas à abdiquer; mais il se doit i lui-même de reconnallre que la solution vivante du problème peiA ID précéder et eo inspirer la solution spéculative... <•
LES OPINIONS CONTEMPORAINES. 3l
Cependant la philosophie de la volonté issue de Kant tient bon encore. Et le fait important à notei ici oij je me propose, non une revue des doctrines philosophiques, mais la constatation des courants ambiants et des influences dominantes, des plus nouvelles surtout, c'est la forme de phis en plus concrète du problème de la vie chez des penseurs qui, malgré leur aversion pour les doctrines intellectualistes, n'en étaient pas moins des intellectuels. Ainsi c'est bien tout le système des idées et des choses que prétendait embrasser M. Secrétan, à la suite et souvent à la façon de Schelling. Le titre de son grand ouvrage, paru en 1849, renouvelé en 1879, est significatif, c'est une philosophie de la liberté. Cette métaphysique, morale et religieuse, entre dans les profondeurs de la vie, cela va de soi. Néanmoins elle restait surtout une haute spéculation. La voici maintenant qui, de pluFi en plus, arrive à un détail vif et précis des questions présentes, pressantes, poignantes, et un récent ouvrage de M. Secrétan, la Civilisation et la Croyance\ est le témoignage éclatant d'une préoccupation commune aux esprits dont il dit que
l. La Civilisation et la Croyance, Alcan, 1887, 2« éd., 1892..' Voir aussi les Droiti de l'humanité, Alcan, 1890.
n CHAPITRE Iî{
« Qon moins dépouillés d'eux-mêmes qtie les plus purs amants de la vérité, ils s'attachent surtout à la vie^ ». Une philosophie de la liberté encore, mais combien différente! celle de M. Renouvier nous offre une leçon analogue. L'auteur des Essais de Critique générale* est sans doute de ceux dont les spéculations sévères, j'allais dire impitoyables, interdisent aux puissances étrangères, si je puis parler ainsi, toute ingérence dans le domaine de la pensée. Sa très remarquable théorie de la certitude, laquelle procède tout à la fois, selon lui, de la raison, du cœur et de la volonté*, n^est-elle pas suivie de la théorie du « vertige mental »? et « visant au rationnel », selon sa propre expression, ne poursuit-il pas avec acharnement tout « illuminisme », toute « mysticité » ? Or, dans un de ses derniers écrits, M. Renouvier nous dit : « L'évolution morale des esprits, que Vévolutionisme soi-disant scientifique n'a pas prévue, pourrait les ramener