‹ Le prix de la vieChapitre 17 sur 108 · LES OPINIONS CONTEMPORAINES · texte numérisé non relu

LES OPINIONS CONTEMPORAINES

les hommes dans le temps présent. Grâce à cette enquête, je ne risquerai pas de me perdre en des méditations solitaires, sans intérêt. En même temps j'aurai l'avantage de mieux saisir, dans le progrès de ma pensée, les secrets motifs qui me porteront de tel ou tel côté. Je retrouverai donc dans l'occasion ces idées contemporaines dont je viens de considérer le tumultueux et discordant ensemble. Ainsi renseigné par avance sur les divers mouvements d'opinion sur la vie à l'heure présente, je me mets à l'œuvre. La vie est-elle chose vaine, comme tant de gens le prétendent, ou est-elle sérieuse^ comme mes premières réflexions me le donnaient à croire? C'est ce que je vais examiner.

U SâP.IEUI DE LA VJE

Je veux faire œuvre de philosophe. lî faut donc que je fasse œuvre de raison, que* j'emploie des procédés méthodiques pour arriver à un jugement sûr, que j'aie recours à h discussion. Discuter I c'est un bien gros mot et une bien lourde chose, quand il s'agit de certaines idées très légères, très délicates, ennemies de la consistance, toutes en nuances fines et en à peu près spécieux, comme celle que j'ai en vue en ce moment. Mai? enfin cette réponse quelque peu fuyante à la question de la vie est susceptible de se fixer en une proposition qui est bien une thèse ; et cette thèse, il faut la regarder en face, Texaminer, la discuter.

Si je me bornais ici à étudier des intérieurs

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d'âmes, à m'y intéresser, à m'en amuser, à les décrire de mon mieux, je ne procéderais pas en philosophe. Je parlerais du dilettantisme en dilettante. J'ai à voir si la solution qu'il propose est fondée.

Considérons la formule où semble s'exprimer le mieux cette conception : La vie est chose vaine, mauvaise peut-être. Qui sait? Mais qu'importe? Qu'est-ce autre chose, en effet, qu'un spectacle ? Voir, comprendre, et jouir de voir et de comprendre, n'est-ce pas le tout de l'homme?

Ainsi la grande affaire de la vie, c'est de voir et de comprendre. Le reste va comme il peut. On en prend son parti, théoriquement. On ne s'attarde pas à se plaindre de la vanité de la vie. Pour qui sait traverser la vie en fin connaisseur, en amateur, en spectateur curieux et amusé, tout se vaut ou tout est sans valeur foncière; tout lui est égal, pourvu qu'il voie et jouisse de voir.

Qu'il y ait dans cette façon de prendre les choses un bel effort d'intelligence et de la délicatesse, et que ce soit faire honneur à la penséa de l'homme de prétendre que voir et com- '}rendre procurent la seule jouissance qui fasse

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qu'il vaille la peine de vivre : je ne le nie pas.

Mais il faut procéder à un examen vraiment philosophique..

Cette conception de la vie reconnatt-elle ou méconnaît-elle les conditions de la vie V Voilà ce qu'il faut voir.

D'abord, ce qui nous est proposé là ne peut 8*adresser qu'à une élite. C'est mauvais signe.

En un sens, quand on veut parler de l'homme et parler à l'homme, il faut considérer l'élite; en un autre sens, il ne le faut pas.

Pour juger de la vraie nature d'un être, il faut regarder cet être accompli, achevé, parfait, parvenu au terme que comporte et qu'appelle son essence. Parlant de l'homme, c'est dans ses échantillons les plus excellents qu'on doit le prendre ; c'est de l'homme vraiment homme — et il est tel par la culture et la civilisation — qu'il s'agit, et c'est à l'homme vraiment homme que s'adresse le discours.

Mais si par l'élite on entend une portion de l'humanité placée dans des conditions très particulières de culture, si ce que l'on dit ne convient qu'à un petit nombre de gens fortunés et raffinés, cela m'inquiète. Cette vie proposée à

DOS regards et à nos souhaits, je n'ose dire è DOS efforts, puisque nous considérons une conception oii l'effort n'a guère de place, mais je dirai cette vie que Ton nous dit d'ambitionner et de nous ménager par nos soins, en arrangeant de notre mieux le^ circonstances, c'est un idéal. Or, ne faut-il pas que l'idéal humain soit accessible à tous, qu'une théorie de la vie humaine ou, si l'on aime mjeux, une formule résumant la vie humaine, ne soit m étroite, ni dédaigneuse, qu'elle soit susceptible d'être universalisée? Celle-ci ne s'ajuste qu'à une très petite partie de l'humanité, et l'on ne voit pas comment elle pourrait jamais s'appliquer à l'homme même.

Maintenant, laissons cette considération et, prenant la maxime en elle-même^ voyons si là où elle est applicable elle tient compte, oui ou non, des conditions de la vie. J'entends ici ces conditions générales sans lesquelles la vie ne serait plus.

D'abord, la théorie en question oublie que pour tout homme, en quelque rang de la société qu*il soit, si fortuné et si cultivé qu'on le suppose, H y a des moments difficiles à traverser. Tout ne va pas tout seul. On rencontre des obstacles, on

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