L£S LOIS DE TOUTB VIS
môme; elle aspire, elle travaille à se faire partager : partage bienheureux qui ne la diminue pas, qui, tout au contraire, semble l'augmenter. C'est un rayonnement. fMus le foyer rayonne au loin, plus c'est le signe qu'il est ardent et puissant. La naturelle aspiration de l'intelligence et son triomphe, c'est de devenir pour d'autres intelligences lumière et force, cause de connaissance, cause d'intellection.
Considérons la science, qui est le produit brillant et solide de l'iritelligence. Elle est soumise à ces mêmes lois de la vie; En un sens, elle n'est jamais achevée, et en elle il y a, à côté d'acquisitions et de possessions incontestées, un recommencement perpétuel. Si elle devenait stagnante, elle ne tarderait pas à périr. Avec cela, elle a une force d'expansion incessante. Celui qui sait a le désir d'engendrer, étant un homme qui sait, d'autres hommes qui sachent.
Nous retrouvons dans l'art véritable les mêmes lois encore. Il faut bien distinguer l'artiste du connaisseur et de l'amateur. Ce sont ceux-ci qui se bornent à contempler et à jouir. Ils sont stériles. Ils unissent par n'être plus que des collectionneurs, et pourvu qu'ils forment des espèces de
nécropoles où les objets d'art, isolés de tout milieu vivant, se rangent pour s'offrir commodément aux regards curieux, ils sont contents. Mais bien différent est l'artiste. Déjà la vraie adnjiration des belles choses est vigoureuse et féconde. Elle ne fait pas de tout homme qui admire la beauté un créateur de beauté; du moins elle suscite dans l'âme un désir d'agir harmonieusement, si je puis dire, une ambition généreuse de réaliser, en quelque manière, en soi et autour de soi, quelque idée noble. C'est que l'art, si l'on va au fond, est puissance et énergie. Il consiste, avant tout, à façonner, à former, à ïdWe : il fait être ce qui n'était pas, il produit, il crée. Son nom qui nous vient du latin, ars^ était primitivement synonyme d'activité, b^t dans une langue bien différente, la langue allemande, c'est l'idée de pouvoir qu'éveille d'abord le terme par lequel on le désigne : Kunst ne vient-il pas de kOnnen? L'artiste est généreux et fécond. Il n'absorbe en soi tout ce qui lui vient de la nature, des autres hommes, du passé et du présent, que pour le rendre transformé par l'action de son génie. Il ne reçoit que pour donner. En lui apparaît, à un degré émment, ce grand caractère de la vie : la générosité avec la fécondité.
LES LOIS DR TOUTE VIR. «i
Maintenant que nous avons constaté, dans l'ordre physiologique, les lois de la vie, et qu'ensuite nous en avons vu l'analogue ailleurs, dans l'intelligence, par exennpie, dans la science, dans l'art, h'avons-nous pas le droit de considérer toute la vie humaine, et de dire qu'à n'examiner que le seul fait de vivre et ce qui est requis pour vivre, bon pour vivre, et enfin ce à quoi porte le seul instinct de vivre, sans faire intervenir encore aucune notion morale proprement dite, la vie humaine a pour loi élémentaire, ou mieux pour loi fondamentale, de ne pouvoir subsister ni dans la langueur et la stagnation, ni dans l'isolement et l'égolsme?
Or, prendre la vie en pur connaisseur, en pur amateur, en dilettante^ c'est précisément se condamner à la stagnation et à Tégoïsme ; c'est donc se condamner à l'impuissance et à la stérilité; et, par con>équent, c'est aller contre la loi môme de toute vie.
On croit que cette contemplation intelligente, qui va jusqu'à nous identifier avec l'objet de notre contemplation, multiplie la vie. C'est une erreur. Cela tarit les sources de la vie. Parce qu'on n'agit plus, s'étant réduit à regarder et à jouir, on finit
par ne vivre que peu, on rinit par ne vivre plus. Parce qu'on est égoïste, s'étanl réduit à soi et à sa prnpre jouissance, on vit de nnoins en moins, et finalement on cesse de vivre. L'instinct de sociabilité est bien autrement puissant qu'il ne le paraît d'abord. Nous n'avons pas seulement besoin du secours d'autrui pour nous soutenir dans la vie. Nous ne demandons pas seulement aux autres les ressources qui nous manquent. Bien plus profond encore, bien plus vital est l'instinct qui rend l'homme nécessaire à Thomme. Chacun a besoin de faire quelque chose pour autrui, d'être pour autrui cause ae quelque bien, de quelque degré d'être, de quelque surplus d'être, si je puis dire, | et sans cette générosité qui nous fait sortir de nous et donner de notre vie à d'autrf'S que nous, nous ne sommes pas bien nous-mêmes : notre vie, qui ne se dépense pas, languit et s'use. Nous dépérissons pour avoir voulu enfouir en nous la vie comme un avare son trésor, tandis que c'est une source qui se renouvelle à condition de se répandre. Non, il n'y a pas d'individu qui n'ait rien à faire^ en ce monde, rien à donner. Et proposer à l'humanité comme un bel idéal de faire comme un négociant qui se retire, sa fortune faite^ et ne
LBS LOIS DB TOUTB VIB. 03
songe plu? qu'à en jouir, c'est condanfiner l'humanité à languir et à descendre, degré par degré, vers la mort.
Il ne s'a^^it donc ici de prosrrire ni le repos, ni le loisir, ni même le badinage; tout cela est utile à son heure, — mais il s'agit de dire qu'une conception de la vie qui la réduit à regarder et à jouir la compromet, la ruine, la tue, parce que cette conception méconnaît les lois fondamentales de toute vie. La vie se maintient par l'action et tend à l'action. Vigoureuse, puissante, elle est expansive et féconde. Le vivant semble tirer tout à soi; mais, qua.nd il est bien soi, il sort de soi. Recevoir et damier, telle est la double loi de la vie. Pourquoi ne me servirais-je pas de ces mots simples, expressifs, déimés de toute pré* tention scienî-ifique, mais si propres à rendre vivement ce que le sens et même la science des choses vivantes nous apprennent? Recevoir et donner; et j'entrevois qu'il vaut mieux donner que recevoir. Plus l'être est fortement organisé et vit d'une vie puissante, plus il donne. J'entrevois que le vivant qui serait tout par soi, ne recevant rien, aurait la vie pleine, la vie parfaite, et que, plus et mieux que tout autre être imparfait,
il donnerait, tant il est vrai que donner est chose i belle et excellente, et convenant à la vie! Mais ^ n'anticipons pas. De ce que nous avons vu des lois de la vie, telles que la précédente étude nous les a montrées, bornons-nous à conclure pour le moment que nous ne pouvons pas admettre que la vie ne soit qu'un jeu ou un spectacle. Celui qui ne songerait, comme l'antique Narcisse, qu'à se mirer dans l'eau transparente des choses, comme Narcisse périrait; car, cessant d'agir, il devrait bientôt cesser de vivre. Les lois de la vie ne sont pas méconnues impunément o
L CEUVRB DE LÀ VIB
Nos premières études n'établissent encore qu'un point, mais un point important : c'est / que la vie est chose sérieuse. La vie est action. Je ne suis pas en ce monde à une fête, j'ai autre chose à faire qu'à me divertir et à m'amuser. J'ai une occupation, une fonction, une tâche, comment dirai-je? une œuvre à faire*. Et cela est grave. Negotium^ et non pas otium^ ces mots résumeraient assez bien l'idée que ces premières réflexions me laissent de la vie. J'ai quelque chose à faire, je ne suis pas de luisir, j'ai sur les
1. Aristole, Po/t7.,I, 1254 a"^. 'q h ^(q^ ^p^Çi^^ q^ icofT.aû <<ttiv. — E//». .Vie, X. 6, im a*. Aouïi &â 6 itiÔaiixwv ^lo; xat* d^fTijv •Ivou' ouToc 6i (istà aicobô^C
M CEAPITRS VI.
bras une afîaire qui n'est pas pour rire et qui exige de moi attention et énergie.
Onelle affaire? quelle tâche? quelle œuvre?
Suffira-t-il que j'agisse et que par mon action je produise autour de moi certains etï'ets, pour que je juge que j'ai rempli ma tâche, accoujpii mon œuvre, mené à bonne fin l'allaire qui me regarde? Pourvu que je dise que je suis en ce monde pour agir, penserai-je de la vie ce qu'il en faut penser? Et pourvu que j'agisse, ferai-je de la vie ce qu'il en faut faire?
Il y a bien des formes différentes de l'activité, de l'énergie et de l'efficace. Ont-elles toutes même valeur? Manifestement non. Laquelle alors sera celle qui permettra de dire que la vie vaut la peine de vivre?
Je travaille pour gagner ma vie, et puis pour fonder une famille, et l'entretenir. Il y a là énergie, expansion, fécondité.
Je sers mon pays. C'est dans l'armée, dans l'administration, dans l'enseignement. Je me soumets à un labeur incessant, et j'arrive à quelques résultats notables. Là encore il y a énergie, expansion, fécondité.
Je travaille à l'avancemenî; des sciences. Que
de labeurs d'une autre sorte! et grâce, à un travail infatigable, à une énergie persévérante, quelle fécondité I
Je suis un écrivain. Je fixe dans la prose ou dans le vers les images mouvantes ou les idées solides. Je travaille de l'esprit, et, dans la mesure de mes forces, je tente ou de charmer, ou d'instruire. Quel déploiement d'activité, si humblf que soit l'ouvrage ! et quelle fécondité, si médiocre que soit le résultat! J'ai mis en œuvre mes facultés, j'ai employé mes ressources, et j'ai produit quelque chose où il y a comme une part de mon âme, de ma vie, de mon être, et qui porte en dehors de moi, plus ou moins loin dans l'espace et dans le temps, des sentiments par moi éprouvés^ des idées nées dans mon esprit, un peu de mes réflexions, de mes joies ou de -mes peines, de mes espérances ou de mes déceptions, de mes désirs, de mes ambitions, de mon vouloir!
Que si maintenant je regarde autour de moi, je trouve la plupart des hommes occupés affairés^ et quelques-uns plus que d'autres, car ils portent comme le poids de toutes les aflaires, st la vie de tout un peuple, la vie même de
Tunivers semble dépendre d'eux, reposer sur
eux.
Quum tôt sustineas et tanta negotia solus<.^
Dans rhistoire, dans le passé lointain ou proche de rhumanité, je ne vois que mouvement, agitation, affaires de toutes sortes, œuvres projetées, entreprises, poursuivies avec ardeur, abandonnées souvent, manquées souvent aussi, mais ordinairement fécondes quand même, quoique d'une autre façon que ne l'avaient rêvé leurs auteurs. C*est un travail incessant, un incessant labeur, une universelle et perpétuelle activité. Et, au premier rang, il y a des législateurs, des conquérants, des hommes de génie qui ont mené leur pays et même l'univers, ou qui ont donné au monde leurs inventions. Ce sont les princes de l'humanité. Ils sont premiers dans leur ordre.
Partout je vois des œuvres humaines. J'en vois de mesquines et d'obscures, de grandes et d'éclatantes, d'utiles aussi ou de nuisibles, de bienfaisantes ou de malfaisantes. S'il y a eu énergie,