‹ Le prix de la vieChapitre 24 sur 108 · Horace, Ep., II, i · texte numérisé non relu

Horace, Ep., II, i

expansion, fécondité, l'homme a été homme : il a vécu d'une vie intense, abondante, débordante; il a reçu et il a donné. Est-ce assez? Vais-je dire : 11 a traité la vie comme une chose sérieuse, il a agi, il a fait quelque chose; c'est bien un homme; il a fait son œuvre?

J'hésite, je suis embarrassé. Et, chose étrange, devant tel personnage historique, je dis tout de suite : c'est un grand homme; et je n'ose décider que c'est l'homme. Il a fait de très grandes choses. Je le reconnais, et je n'ose dire qu'il a fait son œuvre d'homme.

Ce que je cherche, en effet, c'est l'œuvre que toutes ces diverses formes d'activité énumérées tout à l'heure expriment, sans qu'aucune soit vraiment elle ; et chacune l'exprime plus ou muiFis heureusement, plus ou moins fidèlement; quelques-unes l'expriment mal et la faussent.

Très diverses et très variables sont les circonstances où l'homme déploie ses facultés. Je cherche ce qui demeure dans toutes, ce qui ne tient k aucune, ne dépend d'aucune, mais au contraire les domine toutes, s'exprimant dans Uiutes et par toutes, plus on moins, se faisant

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d'elles toutes des moyens et, an besoin, tournant en moyens les obstacles mômes. Alors, ce que je considère, ce n'est plus l'ouvrier, ni le conquérant, ni Tbomme d'fltat, ni le père de famille, ni le savant, ni l'écrivain, ni l'artiste, ni le penseur. C'est l'honnue, en tant qu'il est homme et parce qu'il est homme.

Aristote a dit un beau mot, difficile à traduire en notre langue: To âvOpu)7:co£<jeat * . Faire L'homme ^ dirons-nous, et faire œuvre d'homme.

Mais qu'est-ce que faire l'homme et faire œuvre d'honmie?

Je vois que c'est être homme et non animal, vivre et se conduire en homme et non en animal, et avec la conscience que c'est ce qui co[)vient.

Je vois aussi que c'est être bien soi., puisque toute vie forte et puissante est une vie recueillie et non dispersée, comme la pliy>iologie même le montre, n'y ayant de vie puissante que là oij l'organisme est constitué d'une manière solide et nette, et l'individu bien tranché.

Je vois encore que c'est sortir de soi, puisque toute vie forte et puissante est par cela même

i Eth. Nie., X, 1118 6'. Faire bien thomme, Montaigne,* Es iau, ili, xiii.

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une vie gf^îTiérense el féconde, comme la physîo- À lo^ie aussi le mmilre, n'y ayant pas de vie compote. HrrïvÀt i la ii;alnrité, à l'apo^^ée, qui ne sou pnrt^e à se coinmurnqiier, et le vivant, une fois parvenu à la plénitude de la vie, eu^^^endrant un antre vivant.

Je vois que devenir pour autrui source de bien, source de vie et d'être, c'est le de^ré le plus intense et le plus parfait épanouissement de la vie; et, dès lors, je conçois celui qui fait bien rhornme comme vivant d'une vie intense et proportionnée d'abord, déployant, développant les puis>ances humaines, tontes, mais chac^une en son rang et selon la mesure qui convient; et, quand il est liiisi lui-même d'une façon complète, agissant autour de lui, menant les choses et, quand il le faut, les hommes mcMne, en la manière qui lui est possible, tirant des événements et de ses ressources propres le meilleur parti, faisant de la matière qjie sa nature et les circonsUmces lui fournissent l'œuvre la plus belle, suscitant par son action d'autres actions, énergiques et fécondes comme la sienne, suscitant des hommes parce qu'il sait être homme luimême, et faisant tout cela avec le sentmient vif,

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que dis-je? avec la conscience claire que c'est faire ce qui convient, car c'est faire honneur à sa nature d'homme.

Serait-ce donc là l'œuvre vraiment humaine? serait-ce là Toeuvre de la vie? Mais que d'obscurités encore, ei que de diflicuites, que de questions!

CnAPITRE VII

L'IDA! DE l'hOUMB

Toutes les vues que nous venons d'indiquer supposent des afGrinations qu'il faut énoncer d*une manière explicite et examiner scrupuleusement.

L'homme vaut mieux que Fanimal : première affirmation. Parmi les facultés humaines, il y en a qui valent mieux que les autres : seconde affirmation. Telle façon d'être homme vaut mieux que telle autre : troisième affirmation.

On prétend donc discerner ce qui convient à rhomme et ce qui ne convient pas; ce qui convient plus et ce qui convient moins; ce qui est digne de l'homme et ce qui ne Test pas.

C'est donc qu'il y a une certaine idée de l'homme, de l'homme comme il faut qu'il soit

H CHAPITRB VU.

de J'homme complet et parfait, ou, sî l'on veut, de l'homme le plus homme et le mieux homme.

C'est ce que je veux examiner maintenant, e1 examiner à fond.

Dire : ceci vaut mieux que cela, c'est porter un jugement qui peut impliquer bien des choses.

Ceci vaut mieux que cela : est-ce parce que ceci est plus agréable pour moi que cela? ou est-ce parce que ceci m'est plus utile et plus avantageux? ou encore, est-ce parce que ceci m'apparaît comme plus consistant, mieux fait, plus apte à durer, à garder sa forme?

Si je compare une matière quelconque à une autre matière, une étoffe à une étoffe, un vêtement à un vêtement, un meuble à un meuble, je préférerai ceci à cela pour l'une des trois raisons que je viens de dire. Ce vêtement, par exemple, me plaît plus qu'un autre, sa couleur ou sa forme m'agrée davantage; ou bien je le trouve plus commode, plus chaud, plus facile à porter; ou encore je le juge plus résistant, plus solide, plus •] propre à durer sans se déformer, sans s'user.

Mais si, en disant qu'une chose vaut mieux qu'une autre, je compare des objets de nature dillerente, d'ordre diflerent, si je passe d'une

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classe à une autre, ia comparaison n*est plus si aisée à expliquer et la préférence n'est plus toujours fondée sur l'agrément prévu, sur l'avantage espéré, sur l'aptitude propre des choses à demeurer dans l'existence ou à garder leur forme. Il y a des cas où dire : ceci vaut mieux que cela, a une autre signification encore et une autre portée.

Va/nir mieux ne veut plus dire offrir plus (Tayrénient ni procurer plus d'utilité, ni même avoir en soi de quoi persister aavantage dans son être et dans sa forme. C'est lêtre même qui est jugé meilleur, c'est la forme aussi qui est jugée meilleure, et ce qui est mieux fait, ou ce qui est mieux, n'est plus seulement ce qui présente plus de garanties de durée et comme de constance avec soi-même et de conformité à sa propre nature ou essence; mais c'est cette nature, c'est cette essence qui est déclarée supérieure à une autre, et cela indépendamment de nous, sans relation avec notre plaisir ou notre avantage, indépendamment aussi de toute condition d'existence extérieure à elle, sans relation avec l'espace et avec le temps où elle est placée, mais en soi, parce qu'elle apparaît comme plus nobUf comme

plus excellente^ selon la raison. Optabilius ciim ratione^ comme dit quelque part Leibniz'. Si, nous qui regardons cette chose, nous nous y intéressons davantage, si nous nous y plaisons plus, si nous l'aimons mieux, si nous jugeons bon qu'elle soit et si nous vouions qu'elle soit, et cela plutôt qu'une autre en cas ae conflit, c'est que, prononçant sur sa valeur avec notre raison, nous lui découvrons en effet une sorte de dignité : nous la déclarons donc souhaitable, plus souhaitable qu'une autre, mais par raison, à cause de ce qu'elle a en elle que la raison approuve. Optabilius cum ratione.

Lors donc que je dis que l'homme vaut mieui que le pur animal, et que vous le dites avec moi, car je ne vois personne qui, sérieusement et avec réflexion, osât dire le contraire, que voulons-nous dire? et pourquoi le disons-nous?

Une réponse se présente : L'homme vaut mieux que le pur animal, parce que l'homme pense.

Soit; mais entendons-nous. Il reste à savoir ce que nous prisons dans la pensée et pourquoi nous la prisons. La même question revient : est-

1. Correspondance avec Eckhardt, éd. Gerhardt, 1S75, t. I, p. 222. « Melius autem interpretor^ cum ratione optabilius. »

L'IDÉE DK L'HOMMR. Tl

ce ragrémenl, est-ce l'utilité que nous cherchons dans la pensée? est-ce je ne sais quelle force, je ne sais quelle cons\stance et persistance que nous y admirons?

Si ce n'est que cela, qu'aurons-nous à répondre à ceux qui nous diront que la pensée est la source de be;uacuup de maux? et à ceux qui nous diront que l'homme étant animal par un côté, ils s'en tiennent à ce côté de l'homme, y trouvant des jouissances, des satisfactions qui leur suffisent? Que répondrons-nous encore à ceux qui nous diront que, si la pensée doit à sa nature d'échapper à ce qui corrompt, ruine, détruit les cho&es matérielles, et paraît ainsi bien autrement apte à durer, et dure en effet à travers les siècles avec une persistance merveilleuse et un immortel éclat : néanmoins, cette consistance tout idéale n'empêche pas qu'elle ne soit chose ténue, délicate, fragile à bien des égards, et que Ton ne lui puisse préférer de plus épaisses et de plus grossières réalités, comme celles où l'animal semble trouver de quoi se satisfaire?

Otez à ces mots valoir mieux toute signification d'excellence, de noblesse, de difjniié^ on ne comprend plus rien à ce jugement qui paraît si

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simple et si certain : l'homme vaut mieux que ranimai parce que l'homme pense. "

La pensée est le signe d'une vie plus haute, plus noble, ou la préférence qu'on lui accorde n'est pas ju^tiliée. Assurément pour l'être plus noble, la meilleure jouissance et le suprême intérêt seront de vivre d une façon noble. La vue de cette valeur supérieure ramènera donc la vue de l'agrément et celle de l'utilité, mais la nohlnsse de l'être une fois supposée, et seulement alors.

Si donc je sais que l'homme vaut mieux que ranimai, et si je sais ce qui vaut mieux pour l'homme, c'est que j'ai une certaine idée de V homme ou de la nature humabie^ à laquelle je compare tous les échantillons que je rencontre. Cette idée renferme ce que la nature humaine exige et ce qu'elle appelle y et par cela même en marque le rang parmi les êtres ; Vexcellence fonde la dignité^ et dès lors, comparant l'homme à l'animal et l'homme à l'homme, je dis que ■ Thomme vaut mieux que l'animal, et aussi que ceci convient à l'homme mieux que cela : deux jugements connexes qui ont dans cette idée de la nature humaine leur raisou, leur l'ondemeiit, leur justification.

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Mais il importe d'approfondir ces affirmations et dVn mesurer la portée.

L'idée de l'homme, va-t-on me dire, est le produit de la culture^ de la civilisation.

Assurément, répondrai-je. Je ne dis pas qu'elle soit toute faite, et qu'il n'y ait qu'à regarder en soi pour la trouver et qu'à être homme pour la voir en ce sens qu'elle serait en nous comme une éto»'e au firmament et que la formation en serait possible sans aucun travail de notre part.

Je dis simplement deux choses, et voici ces deux choses.

La première, c'est qu'en fait, au milieu de toutes les variations tenant aux temps, aux lieux, au degré de culture, quelques éléments se retrouvent partout et toujours.

La seconde, c'est que la faculté de se faire une idée de la nature humaine est considérable et mérite une attention particulière.

Partout où il y a des hommes qui comptent^ si peu qu'ils comptent, des jugements, des habitudes, des mœurs, des coutumes qui méritent de coni/iter^ si peu que ce soit, il y a, dans les esprits, d'une façon plus ou moms vague, et aussi dIus ou moins vive, une certaine idée de l'homme

le plus homme et le mieux homme, et cet homme idéal apparaît avec deux ou trois traits toujours

et partout les mêmes, car ce qui s'en rapproche

devient l'objet de l'admiration, de la vénératioD

même, et quiconque aspire à primer tâche de les reproduire en soi autant que possible.

Que l'on considère des races oii l'humanité ne semble qu'ébauchée, que l'on en examine d'autres où de pauvres restes et de lamentables débris seuls semblent subsister, s'il y a là quelque chose qui compte, l'homme vraiment homme, l'homme noble, c'est celui qui est fort et qui est généreux^. L'homme fort, c'est celui qui peut et qui sait être soi, et partant se conserver, se garder, s'imposer même, qui, pour cela, use de ses forces physiques et aussi de son esprit (uoXu-jiriTiç 'OSucaeuç), fécond en ressources de toutes sortes, et par là supérieur aux obstacles, capable de se hbérer et de vivre respecté. Et en même temps l'homme généreux, c'est celui qui peut et qui sait sortir de soi, agissant pour sauver, pour protéger, pour venger les

1. J'aime é rappeler ici de belles pages écrites dans la Revue Bleue, il y a (jnelcjues aiitiées, au sujet de rédiicalKni, par M. Ka- ▼aisson, qui, eti <levfeiu(.paiit ses idées àui la j;eiier<»sile, cite et commente el(»qiiemmeMl de célèbre» [la^sages de Deticartes et de Pascal. i^Revue tileue da 23 avra 1887.)

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