‹ Le prix de la vieChapitre 25 sur 108 · L'IDÉE DE L'HOMME · texte numérisé non relu

L'IDÉE DE L'HOMME

autres, se dévouant à un chef, à un dieu, se sacrifiant pour un peuple, sachant lutter, sachant souffrir, et, s'il le faut, mourir pour quelque cause étrangère à lui, supérieure à lui, et identifiée avec lui parce qu'elle est l'objet de son estime passionnée, de son amour ardent, de son culte.

Il serait curieux de rechercher et de suivre ces deux traits à travers l'histoire de l'humanité. On les verrait, avec toutes sortes de modifications et de nuances, tantôt grossiers et tantôt raffinés, tantôt presque effacés et tantôt éclatants, mais persistant toujours, dans l'homme sauvage, dans l'homme héroïque et presque fabuleux, dans l'homme des grandes époques historiques, dans le Sémite, dans le Grec, dans le Romain, dans le Barbare; on les retrouverait à l'époque des grandes invasions, au moyen âge, au temps de la Renaissance, au dix-septième siècle, avant, pendant et après la Révolution française. Si l'on avait le temps de faire des monographies, on montrerait ces traits dans le gentilhomme et dans l'homme de cour, comme dans le paysan et l'artisan. Le Christianisme les a profondément modifiés : il ne les a pas détruits. Les événements qui

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bouleversent le monde depuis cent ans, y ont introduit bien des changements : ils ne les ont pas supprimés*.

Certes, voilà une persistance bien digne d'être remarquée. Elle témoigne de V importance de ces traits*.

Mais ce que je veux surtout considérer ici, c'est ce fait que l'homme à toutes les époques, sous toutes les latitudes, à tous les degrés de culture, se fait, dès qu'il compte, une certaine idée de la nature humaine.

Notons-le bien. ïl ne s'agit pas ici de la notion scientifique. Celle-ci est de formation tardive, puis elle est d'une remarquable inefficacité pratique, enfin elle est le résumé de l'expérience, ou,

1. Caro, dans un cours de 1R85-18S6, a fait une série de leçon» très nourries, très neuves, sur les ÈvUnlions de la amscifnce morale, tilles ont laissé un souvenir durable, et l'on a été heureux d'en retrouver le pro^'rauiriie et des frH};iiients d'après les unies du maître, dans un article de iM. Jariel sur M. Caru [)hil(>su[»he. Hfvue Bleue, 12 déceuabre ISST. La leçon qu' avait (lour titre particulier les Évolutions de la conscience morale et *elle sur \ Idée et le tentiment de l'honneur, apparaissent vivantes dans ces notes où Ton saisit si bien la sérieuse méthode de travail du professeur et où l'on devine son éloqnt'nte parole. — Il taut aussi rappeler ici les pages célèbres de la Révolution, t. lil, liv. Il, cb. ii, p. 123 et 8U1V., au t. IV des Origines de la France contempnraine, où Taine fait l'analyse de l'i^ine moderne et étudie les ditfereuts ap- |»orts qu'il y n<»te.

2. Oo reconùiill ici le lauj?age de Taine dans sa Philosophie (U ^Art^ L 11, cinquième partie, de i Idéal dans CArt, cù. u et m.

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si l'on veut, l'extrait des faits donnés, et c'est précisément ce qui explique pourquoi elle ne se forme que tardivement et pourquoi elle est dépourvue d'efficacité. Savoir les caractères essentiels de l'homme, physiologiquement et psychologiquement, c'est l'ambition du savant. Mais pour vivre, l'homme n'attend pas d'avoir cette science de sa propre nature. Cette science ne vient que tard. Une fois faite, elle ne sert pas à grand'chose pour vivre. Elle résume, dans une formule exacte, les faits observés. (Euvre de raison, puisqu'elle substitue à la multiplicité des détails la généralité de la notion, elle a pourtant pour mesure l'expérience qui sert à la cunstiiuer, et, parce qu'elle ne dépasse pas les faits, elle est, par elle-même, sans vertu pratique. Dans le domaine de la nature, savoir c'est pouvoir. Dans le domaine pratique, cela n'est plus littéralement ni directement vrai. Les sources de l'action sont ailleurs.

Ce que je nomme Vidée de l'homme est chose bien différente de la notion scientifique. L'idée ici, c'est Vidée-type^ ou encore Vidéal : comparée à la notion, elle est de formation antérieure; elle a une inlluence pratique ; elle procède, elle aussi, de l'expérience, mais d'une certaine façon qui lui

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est propre, et eliC dépasse l'expérience, elle va au delà des faits donnés.

Je ne fais pas de théorie, je constate simplement un fait. C'est un fait que Vidée de l'homme ou de la nature humaine est comme cela, est cela. Ce n'est pas seulement une formule contenant les caractères constitutifs de l'être humain. C'est l'expression, non pas précisément de ce que l'être est, ni même de ce qu'il faut qu'il soit pour être, mais de ce qu'il convient qu'il soit pour être largement et pleinement, et pour être bien.

La distinction entre ce qui est requis pour être et ce qui est requis pour être bien, est une distinction élémentaire que nous faisons sans cesse, à tout propos, en jugeant des produits de l'industrie humaine ou de l'art, en considérant les choses de la nature, les plantes, les animaux. Discerner -un cheval des autres bêtes, et puis parler d'un beau ou d'un excellent cheval, c'est fort différent. Le cheval a tout ce qui lui est nécessaire pour être un cheval. C'est clair. Mais le beau ou l'excellent cheval a aussi ce sans quoi ce ne serait plus un cheval. C'est également clair. Seulement celui-ci a tout cela excellemmejit. Il est cheval, mais plus et mieux que d'autres, il est le

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pms cheval et le mieux cheval de tous. Si je dis qu'il Test le plus possible et le mieux possible» ïidée ne sera plus seulement impliquée dans mon jugement, elle sera exprimée. Tout à l'heure, en énumérant les caractères qui font d'un cheval un cheval et en les enfermant dans une formule précise et exacte, j'énonçais la notion scientifique. Maintenant j'énonce l'idée ou l'idéal.

C'est la vérité que donne la notion. L'idée donne Vexcellence. Entre la vérité et l'excellence il peut y avoir conflit, mais conflit apparent, non réel, conflit momentané, non durable. Développer trop dans un être tel caractère qui importe à sa beauté, c'est rendre cet être impossible; mais c'est du même coup en détruire la beauté, ou, ce qui revient au même, c'est substituer une beauté de convention, une beauté artificielle et fictive, à la beauté naturelle, à la beauté vraie. Du moins, cela prouve que l'idée n'attend pas, pour se former, la notion scientifique ; et, si ensuite elle s'en aide avec raison, elle continue néanmoins à en demeurer distincte.

L'idée devine et met en relief ce qui est le plus propre caractère de l'être ; et cela , non pas en supprimant le reste, mais en le subordonnant.

comme il convient, à ce point principal, ou plutôt et mieux, en le pénétrant d'un souflle émané de ce point principal.

Voilà ce qu'est l'idée quand elle est saine et forte.

Et il se trouve que la vie à son tour, quand elle est saine, elle aussi, et forte, tend d'elle-même à réaliser ce qui, pour un esprit, serait son idée. La vie, en son développement, en son évolution, aspire à réaliser quelque chose de cette idée d'elle-même, de cet idéal d'elle-même, qu'elle est incapable de saisir par la réflexion.

Volontiers, je me servirais ici de l'admirable expression si connue de Claude Bernard, et je dirais que, dans tout être vivant, ce que je nomme l'idée est idée directrice de l'évolution vitale.

Homme, j'aspire à être homme, c'est ma loi. C'est un instinct.

Si je réfléchis, je me rends compte de mon aspiration. Je vois que je veux être homme le plus' possible et le mieux possible, et cela, en étant, s'il le faut, autrement que je me vois et me sais être. L'idée de l'homme, de la nature humaine, de l'œuvre humaine n'est pas tout entière issue de l'expérience. Elle domine, elle dépasse Texpé-

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rience. Elle permet de juger des apports de Texpérience, elle les rectifie, elle les épure, elle y opère une sélection. Elle a donc en soi quelque chose par où elle la dépasse. Ou du moins elle suppose dans l'homme même une certaine faculté de concevoir toujours mieux que ce qu'il a, mieux que ce qu'il est. S'il peut augmenter ses qualités, les porter à un degré inconnu de perfection, c'est que rien de ce qu'il a et de ce qu'il est ne le contente ; et si rien de ce qu'il est et de ce qu'il a ne le contente, c'est que rien de réel ne répond à cette excellence dont il n'a pas une idée arrêtée, mais que sans cesse il conçoit grandissante et propre à susciter de nouveaux efforts pour la réaliser*.

Il y a donc au moins une vis ampliativa inexplicable par la seule expérience, même par l'expérience accumulée des siècles.

Si je ne craignais d'être mal compris, je dirais qu'il y a un certain platonisme indispensable, encore que souvent inaperçu, au fond de toute

1. C'est le lieu de se rappeler la remarquable lettre de Desrarte» à Regius, où il montre que, si nous nous formons une idée de Dieu en étendant à l'infini les petites perfections qui sont en nous, cet etfort n'est possible que parce que l'Etre infini existe. Ed Garnier, L III, lettre 31. Ed. Cousin, t. Vlil, p. 220.

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explication un peu pénétrante de la pensée ou de l'action. La vie humaine suppose une idée de l'homme, une idée de la nature humaine, sans laquelle on ne s'expliquerait ni les jugements les plus simples que nous portons sur la valeur dé la vie, ni cette ambition qu'a tout homme qui compte d'être à sa manière le plus et le mieux homme qu'il peut. Et encore une fois je ne prétends encore faire aucune théorie, je ne rattache ces affirmations à aucun système. Je ne veux que constater des faits visibles et tâcher de les faire voir.

CIIAPlTRIi Vin

LA VERTU PRATIQUE M l'iDÉE DE l'hOMMÏ

L'idée de l'homme ou de la nature humaine est ce qui justifie nos jugements sur l'homme et sur la vie. C'est aussi ce qui règle la conduite à tenir Rt dicte l'emploi à faire de la vie.

La nature d'un être vivant, c'est 1 ensemble des raractères constitutifs de cet être, c'est aussi la loi de son développement et le principe même du mouvement propre par lequel il se développe. On peut donc considérer la nature d'un vivant soit d'un point de vue tout statique^ et alors c'est la forme de son devenir, soit d'un point de vue dynamique^ et alors c'est le principe interne de ce même devenir. Dans les deux cas, c*en est la loi.

Mais, comme dans un être quelconque il y ♦

lieu de distinguer ce qu'il est, ce qu'il sera, ce qu'il peut être, ce qu'il faut qu'il soit, ce qu'il conviendrait qu'il fût, la nature de tout être enveloppe dans sa riche complexité et le fait présent et le fait futur, et les virtualités, et les conditions nécessaires d'existence, et enfin les convenances relatives à l'excellence et à la perfection. La nature, c'est tantôt ce qui est exprimé dans le fait actuel, natura ectypa, et tantôt ce qui semble régler le fait, natura archetypa. Là, c'est le fond d'oti sort ce gui est, et le type semble se former d'après la réalité donnée ; ici, c'est l'idéal auquel essaie de se conformer ce qui devient, et la réalité future ou commençant d'exister se modèle sur le type.

L'être vivant a une forme, celle de son espèce, cTSoç, qu'il tend et travaille à réaliser par une certaine force qui est en lui. C'est une idée, non pour lui, si nous entendons par là une représentation mentale, quelque chose dont il ait conscience, mais du moins pour nous qui la considérons. C'est rJSoç au sens d'Aristote, eîaoç non pas transcendant ni séparable, x^pt^^'^ov, mais dSo; xb xarà xov Xoyov, expression de l'essence qui rend l'être concevable, expression de toutes les raisons d'être,

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