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demande si je puis me livrer ainsi aux suggestions de la conscience. La science m'arrête. Sans doute le fait de l'obligation est un fait indéniable : j'ai aujourd'hui, j'ai actuellement, dans ce pays civilisé oii je vis, héritier de longs siècles de civilisation, le sentinîent et l'idée de l'obligation morale. Il ne s'agit pas de mettre en question ce fait. Mais s'en tenir là, et prétendre que, devant l'obligation, il n'y a qu'à s'incliner et à se taire, n'est-ce pas renoncer à la science? De tout fait il y a lieu de chercher l'explication, et expliquer une chose, n'est-ce pas la ramener à une autre par une analyse qui en détaille les éléments, les composants, les ingrédients? Prétendre que l'obligation en ellemême échappe à toute explication, vouloir qu'elle défie toute tentative de la ramener à autre chose, qu'est-ce donc, sinon renoncer à en avoir une idée distincte? ou encore, renoncer à ce qui est le procédé scientifique par excellence, l'analyse? donc, se mettre en opposition avec l'esprit scientifique ? Et si l'on met ainsi à part, comme dans une situation privilégiée, l'obligation posée en dehors des prises de la méthode scientifique, à tire de chose simple^ primitive, irréductible,
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' n'est-ce pas singulièrement grave ? Entre la conscience morale et la science positive, on élève un conflit. Conflit oii la science ne peut succomber, ce semble. Elle est encore imparfaite, elle n'explique pas tout, mais elle essaie de porter de plus en plus* loin ses explications, et elle a la confiance qu'elle y réussira. Par l'obligation morale, elle a la clef du mystère. Il n'y a qu'à recourir à l'évolution, et alors se dissipe l'illusion d'une idée simple, primitive, irréductible, défiant l'analyse et se dérobant à toute explication. Par c6 moyen, on découvre la formation, la genèse, l'origine première du sentiment actuel et de la notion actuelle. Alors on voit clair dans ce qui semblait inintelligible. Au lieu d'un fait étrange on a un fait qui se range sous la même loi que tout le reste. Au lieu d'un mystère posé d'emblée au seuil de la vie morale^ on a de la vie morale même une explication scientifique, et la conscience apprend de la science le secret de son humble naissance et de son empire grandissant.
Tout est-il donc remis en question? Tout, sauf ceci, que le fait de l'obligation morale, au moins hic et nunc, est un fait incontestable.
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Ce fait échappe-t-il, oui ou non, à Tanalyse telle que les sciences positives» la pratiquent? Voilà le point précis à examiner.
Pour cela, je veui me pénétrer le plus possible de l'esprit scientifique. Or, si je dis que l'esprit scientifique exige que tout fait donné rentre dans les faits déjà connus, est-ce là une assertion vraiment scientifique? Point du tout, car c'est affirmer ce que je ne sais pas. Ce que l'esprit scientifique exige, c'est de prendre les faits comme ils sont et de ne leur faire jamais aucune violence. Ce qu'il exige encore, c'est d'en essayer, d'en poursuivre, et avec acharnement, l'explication; mais comme cette seconde exigence ne saurait contredire la première, il suit de là que l'esprit scientifique exige enfin que l'explication tentée ne supprime pas le fait à expliquer, qu'elle ne le dénature pas, qu'elle ne le déforme pas, que pour en rendre raison en le faisant entrer dans un cadre connu elle ne lui substitue pas quelque chose qui n'est plus lui.
Tout cela est manifeste et certain, en même temps que tout à fait élémentaire. C'est l'a b c de la méthode scientifique, et renoncer à ces ar-^ ticles fondamentaux de la charte de la science,
c'est renoncer à l'esprit même de la science. Or, je me sens et me déclare obligé, c'està-dire lié, mais d'un lien ne ressemblant à aucun autre : je dois faire ceci, c'est que je puis faire ou ceci ou cela; et précisément, j'aurais tort de ne pas faire ce que je dois parce que je dois le faire et que je pourrais ne pas le faire. Ce que je dois faire demeure ce que je dois faire, alors même que je ne veux pas le faire et que je ne le fais pas. Voilà donc une loi qui est reapectable même quand elle n'est pas respectée, inviolable même quand elle est violée. En lui désobéissant, je fais en sorte qu'elle ne soit pas pour moi, je la supprime, je l'anéantis autant qu'il est en moi, je veux qu'elle ne soit plus et je fais tout pour qu'elle ne soit plus en effet; et cependant elle me domine encore. En dépit \ de tous mes efforts pour la détruire et malgré le démenti que mon acte lui donne dans le fait, elle subsiste : elle est la loi, et tellement qu'elle me condamne. Je ne puis l'empêcher de me donner tort. D'un autre côté, quand même je l'accomplirais en fait, si ce n'est pas par respect pour elle que je lui obéis, mon esprit et ma volonté intime lui étant contraires, je ne puis pas di^re que je
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lui obéisse vraiment : elle n'est obéie, que si on lui obéit avec respect et par respect, fl faut vouloir qu'elle soit et se conformer à elle en fait par respect pour elle, pour l'amour d'elle.
Ce sentiment est dans l'humanité, cette notion est dans rhumanité : actuellement, chez vous qui lisez ces lignes, comme chez moi qui les écris. Cela est un fait, et un fait positif. C'est cela qu'on veut expliquer. Soit. Mais c'est cela qu'il faut ne pas supprimer, ne pas dénaturer, n'altérer en rien par l'explication. L'esprit scientifique et la méthode scientifique exigent que l'explication du fait le conserve en son intégrité et en sa forme propre.
On me propose d'y voir le dercner degré» d'une évolution lente. A priori, ie ne m'y refuse pas. Seulement, a priori aussi, et au nom de l'idée nette, précise, exacte de l'évolution elle-même, je déclare que si l'on me parle d'évolution, il faut qu'au début il y ait un germe d'oii le temps ait fait sortir par développements successifs le produit final. Autrement ce produit est une nouveauté, une chose d'un autre ordre qui survient; il y a épigenèse^ il y a création. Vous me promettez une transition insensible, et je vois un
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saut brusque. L'évolution explique le grand arbre avec ses fruits, mais parce que dans le germe il y a déjà, d'une certaine manière, ce qui sera le grand arbre. Otez le germe, semez à la place une pierre : vous n'aurez rien.
Que rien de tel que l'obligation ne soit au début, vous aurez beau ajouter le temps au temps : cette longue série de ^siècles ne donnera à la fin rien de tel que l'obligation. Elle n'est pas dans le germe, elle ne sera pas au terme du développement.
A l'heure qu'il est, l'obligation n'est pas la contrainte, et la crainte n'est pas le respect. Comment ce qui primitivement était contrainte serait-il devenu obligation, et ce qui primitivement était crainte serait-il devenu respect? Par ' quel raffinement? par quelle transformation contraire à toutes les lois des choses? Raffinement n'est pas changement de nature, et si la transformation substitue ou ajoute à la donnée pri- ; mitive une nouveauté d'un autre ordre, c'est l'équivalent d'une création : ce n'est plus déve- j loppement, épanouissement, floraison, jeu fécond | ' de la vie, d'une richesse infiniment variée, je le veux bien, mais à partir d'un point donné, et
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loujours dans le sens donné et dans la direction donnée; c'est production de ce qui n'était pas, c'est apparition, au terme, de ce dont le début ne contenait en aucune façon la promesse.
On peut, grâce à Texpérience de la \ie, entendre son intérêt d'une façon plus éclairée; certains sentiments peuvent prendre par l'hérédité une force croissante, prévaloir sur d'autres, et à cause de cela paraître nouveaux; certaines habitudes peuvent se transmettre de génération en génération et ainsi se former, s'établir, se fixer dans la race même; certaines idées peuvent s'épurer, et d'autres se compliquer. Dans la sphère de la moralité, certaines formes nouvelles du devoir peuvent naître : les devoirs vont se modifiant, s'étendant, se définissant, se multipliant, se compliquant; la délicatesse de la conscience s'affine. Voilà des développements que nous pouvons suivre soit dans les individus, soit dans tels et tels groupes humains, soit dans l'humanité même. Que l'on nomme cela évolution morale, je n'y contredis pas. Mais que là oij il n'y avait primitivement que des penchants, des instincts, des tendances, et una aptitude à raisonner tout cela, il se produise
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celle chose étrange : l*obligation^ et Tobligation de se retenir, de se contenir, ou encore de se donner, et jusqu'à mourir, s'il le faut : est-ce admissible? est-ce concevable? Qn^'^^d vous mettriez, à l'origine, une tendance dite altruiste à côté de la tendance dite égoïste^ cela ne rendrait pas compte de l'obligation de sacrifier l'une à l'autre. Et quand vous ajouteriez les siècles auï siècles, vous n'assureriez point par là le succès de l'opération. Car des entraînements, même successifs, multipliés, accumulés, transmis et perpétués, et renforcés par cette transmission et cette perpétuation, ne seraient toujours que des entraînements : l'intensité croîtrait, la force deviendrait irrésistible, la nature des choses ne changerait pas, et cette force sans cesse accrue ne deviendrait pas autorité, devoir, obligation. L'illusion même de l'obligation morale ne se concevrait pas. Comment le pur instinct aurait-iJ pris des apparences si étranges, si peu conformes à ses origines? Et, le jour oIj la raison, réfléchissant sur le travail inconscient des siècles, aurait dissipé l'illusion, en montrant, par exemple, la folie, — au regard de l'intérêt, — du désintéressement et du sacrifice impliqués dans l'obliga-
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tion morale, comment celte môme raison rétablirail-eile une quasi illusion en montrant les raisons et les avantages du désinlcressement môme, du dévouement, du sacrifice? Les avantages, si importants qu'iL^ soient, si humains qu'on les suppose, ne sont toujours que des avantages : l'obligation est tout autre chose. La conformité même aux luis naturelles de lavie, ce n'estpas l'obligation.
Ainsi, l'évolution dite morale ne donnera, à la fin, quelque chose de proprement moral que si, au début, il y a déjà en germe quelque chose de proprement moraL
Et ce qui est proprement moral, c'est ceci : agir, ou plutôt vouloir, par respect pour une loi rationnelle, mais une loi qui commande, une loi qui énonce non ce qui est, mais ce qui doit être, et exige de la volonté que, par son acte, elle fasse être ce qui doit être.
Pascal dit : « La raison commande bien plus impérieusement qu'un maître : car en désobéissant à l'un, on n'est que malheureux, et en désobéissant à l'autre, on est un sot. » La raison pratique, la conscience morale commande plus impérieusement encore ; et en lui désobéissant, on est un malhonnête homme.
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On peut bien faire des systèmes pour expliquer la moralité, et ces systèmes la compromettent et risquent de la ruiner. Mais, toutes les préoccupations de système mises à part, prend-on son parti d'être un malhonnête homme? Non pas. Je répète ici ce que je disais plus haut : je ne déclame pas, je ne fais pas de phrases. Nous sommes dans l'ordre des choses morales : en appeler à la conscience de chacun, mettre chatun en face des choses mêmes, en nommant les choses par leur nom et en substituant aux notions purement abstraites des réalités concrètes, dire par exemple, ceci : entre être honnête homme ou être malhonnête homme, lequel voulez-vous choisir? presser ainsi le sens des mots, amener la question sur le terrain pratique et, là, préciser en présence du détail vivant et poignant : c'est scientifiquement régulier, légitime ; cette façon de procéder est bien à sa place : la méthode scientifique demandant de prendre les faits comme ils sont, je traite les choses morales moralement.
Pour plus de précision encore, je me restreindrai à un seul point; et, m'adressant au penseur qui cherche l'explication de l'obligation, je lui dirai : Vous voici au début de vos recherches.
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et m*y voici avec vous. Si vous n'êtes pas ud charlatan, il y a une chose que vous mettez audessus de toute discussion : c'est que la sincérité, le sérieux, la droiture sont choses dignes d'estime, et vous vouiez, dans votre étude, procéder avec sincérité, sérieux, droiture, vous voulez que moi, qui vous suis, je procède de même.
Or, qu'est-ce que cela? Ne voyez-vous là qu€ conventions sociales, convenances, bienséances, préjugés?- Accepteriez-vous l'idée qu'un monde pût se constituer où la sincérité et la droiture ne fussent plus dignes d'estime? Supporteriez-vous la pensée que la science pût un jour découvrir le moyen de s'en passer?
Il y a donc quelque chose qui doit être, quoique n'étant pas toujours en fait. Et c'est un fait que nous concevons quelque chose qui doU être.
C'est là, par rapport à tout le reste, une nouveauté. L'obligation morale est d'un autre ordre que tout le reste. Et c'est un fait, un fait positii, qu'il y a quelque chose précisément qui est d'uic autre ordre que les autres faits.
L'essai d'analyse appliqué à l'obligation morale montre qu'il y a en fait quelque chose qui résiste aux procédés ordinaires d'analyse. Ou i'obliga-
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tion morale n'est pas un composé, une oomttnaison, une association d'éléments antérieurs, un résultat, ou elle n'est rien du tout. C'est une donnée simple, irréductible, primitive, ou elle s'évanouit, elle périt. La tentative même de l'analyser fournit l'irrécusable preuve de cette assertion.
C'est alors on ne sait quelle idée mystique? Voilà le grand mot employé si souvent aujourd'hui : je l'écarté, ne sachant au juste ce qu'il veut dire ici. Et j'essaie de déterminer, avec une précision croissante, le fait singulier, incomparable, unique en son genre, que je nommerai maintenant le fait moral.
Ce fait consiste, d'un mot, en ceci que l'homme sent et voit qu'il doit faire, qu'il doit vouloir telle chose, et que ce commandement impérieux, d'ordre rationnel, demande l'assentiment et le consentement intimes, la loi devant être accomplie avec respect, par respect pour la loi même.
Ce fait réel, positif, certain est irréductible à tout autre. Ici, toute analyse, au sens ordinaire du mot, est impuissante; toute explication mécanique ou d'espèce analogue est impossible.
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Cela veul-il dire qu'il n'y ait pas à étudier ce fait? Nullement.
L'analyse qui Recompose un tout donné en éléments plus simples ne peut réussir ici, car tous ces éléments prétendus seraient hétérogènes au tout. Mais il y a une autre analyse : c'est celle qui, dans le sein d'une chose donnée, distingue ce que cette chose renferme. On expose, on exhibe, on déroule en quelque sorte, on développe le contenu d'un fait ou d'une idée qui est elle-même, d'une certaine manière, un fait ou donnée dans un fait. On rend explicite, au moyen de plusieurs mots nets, ce qui est renfermé dans le raccourci d'un seul mot; on éclaircit par là le fait et l'idée, on obtient de la donnée primitive une notion distincte. C'est bien là une analyse ; on ne dissout pas le tout pour le réduire à des éléments plus simples; en ce sens, il est indécomposable, étant un tout primitif; mais on l'ouvre pour en faire apparaître le contenu, et cette seconde sorte d'analyse est possible, et souhaitable, et nécessaire. ,
L'obligation morale est susceptible d'une étude de ce genre.
Parce qu'il apparaît clairement que la première
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sorte d'analyse n*est pas applicable à l'obligation, suit-il de là que l'obligation ne soit qu'un rêve poétique? ou qu'elle soit chose arbitraire, supposée ou posée de par la volonté morale, au gré de besoins pratiques oii la raison n'a rien à voir? Ce sont là de fausses manières de la concevoir. C'est oublier qu'elle est donnée en fait. Plus on l'examine, plus on se convainc qu'elle est en dehors de ce qu'on appelle la nature; donc, qu'elle est d'un autre ordre, et d'un ordre supérieur; donc encore, qu'elle est chose transcendante, et que c'est, si l'on veut, un principe métaphysique. Sans aucun doute. Mais alors, si elle est quelque chose de supérieur à nous en môme temps que d'intérieur, elle est mystérieuse. Sans doute encore, mais en ce sens que de son origine métaphysique, de son fondement métaphysique je ne puis rien dire encore et qu'apparemment je ne pénétrerai jamais le dernier fond des choses. Mais l'obligation n'en est pas moins elle-même claire et distincte : claire, car c'est un fait, et un fait positif, dont les caractères propres sont visibles; distincte, car l'étude en développe le contenu de manière à en laisser apercevoir à la réfleiion les appartenances, les dépendances, les
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SU Ut». Voilà donc un fait à part : c*est le fait proprement moral. Il est d*un autre ordre que ce qu'on appelle nature, alors qu'on considère les sciences proprement dites de la nature et que Ton parle des lois de la nature. C'est un fait, et c'est quelque chose de transcendant, dont on a une idée claire, nette, distincte.
En quoi nous sommes-nous mis en opposition avec l'esprit scientifique? Je ne le vois pas. Je vois plutôt que rien n'est plus conforme au véritable esprit scientifique que de prendre les faits comme ils sont et de rejeter toute explication qui ne les conserverait point en leur intégrité et en altérerait la forme. S'il y a un fait qui diffère de tous les autres et nous place sur le seuil d'un autre monde que le monde accessible à la science proprement dite, c'est être fidèle à l'esprit de la science que de savoir, en reconnaissant ce fait, dépasser la science.