ON ESSAI DB FONDER ONB AIORALK SANS 0 BUS 1 HOU
n me faut, avant d*aller plus loin, considérer un dernier effort tenté de nos jours pour conserver la morale sans y rien reconnaître de transcendant.
C'est un des caractères du siècle présent d'unir à des négations matérialistes ou, si l'on aime mieux, naturalistes le goût des choses idéales. Épris tout à la fois de la science et de l'art, il voudrait trouver dans les sciences de la nature l'explication universelle des choses, et cela l'amène ou l'incline à ramener tout à l'ordre physique ; mais il voudrait aussi conserver tout ce qui est supérieur, le ramenant, pour l'expliquer, à l'inférieur, mais lui gardant néanmoins, pour en jouir intellectuellement et moralement, sa fleur
de beauté. Il entend cueillir le fruit exquis de la moralité sur le môme arbre qui produit tou< le reste. C*est un essai d'esthétique morale au sein d'un naturalisme complet.
Examinons cet essai, car il ne faut laisser aucun doute sur le caractère absolument orignal et transcendant du devoir, par où nous entrons dans le monde moral.
La formule de cette théorie est très nette : c*est une morale sans obligation* qu'il s'agit d'édifier. Point d'obligation, parce que parler d'obligation, c'est admettre quelque chose de transcendant ; une morale néanmoins, et par conséquent le désintéressement, le dévouement, dans certains cas le sacrifice définitif : tout cela conservé, montré possible, expliqué sans recours à l'obligation.
C'est très clair, très précis. Le point de vue est tout naturaliste, tout scientifique au sens devenu vulgaire de ce mot. Et, en se bornant à la nature, on prétend conserver ce qui la dépasse, précisément parce qu'on prétend trouver
1. C'est dans le titre même du livre de Gnyau, dont tout ce cba« pitre est Texposé et l'examen critique : Esquisse d'une morale taru obligation et sans sanction.
SS8AI fi'DNS MOEALB SANS OBLIGATION. 129
de Tordre moral maintenu tout entier une explication qui n*a rien de moral.
Pour cela, il s*agit de montrer que l'obligation que nous appelons morale et que Ton aime mieux, dans ce système, appeler mystique t^X une illusion : illusion dont il est aisé d'expliquei la naissance; illusion que Ton prétend dissipe? sans entamer la morale même.
L'illusion naît par la combinaison de ces. trois choses : l'évolution, la métaphore et les lois naturelles de la vie. Cette combinaison bien comprise, on explique, pense-t-on, et comment se forme l'illusion, et comment, sous l'apparence trompeuse, il y a quelque chose de solide. Ce qui est solide, en effet, ce qui demeure, une fuis l'illusion dissipée, ce sont précisément les lois de la vie. Ainsi, on ne sort pas de la nature, et Ton explique ce qui paraît la dépasser. Pour préciser plus encore, on explique, sans sortir de la nature, la genèse de l'illusion métaphysique et mystique qui consiste précisément à croire qu'on en sort; on explique la formalion historique de cette illusion par l'évolution; on dégage, au moyen de l'analyse de l'esprit, les éléments psychologiques que cette illusioD
implique ; enfin, on trouve dans les lois de la vie. c'est-à-dire dans la nature encore, le fondement objectif de l'illusion même : d'où il suit qu'en l'expliquant on réussit tout ensemble à la dissiper et à conserver ce qui en était le bénéfice, puisque, elle évanouie, ce qui subsiste sufût à garantir la morale , et est solide d'une solidité toute scientifique.
Ai-je rendu comme il faut ce qu*a d*original cette théorie ? Ai-je bien montré ce qu'est ce point de vue naturaliste, qu'on aime à appeler scientifique, défendu avec tant d'art et avec un si vif souci de demeurer respectueux, j'allais dire amoureux de la plus haute et de la plus pure moralité* ?
Je l'espère, et, si j'entre un peu plus dans les détails de la théorie, on verra de plus en plus et de mieux en mieux où en est l'originalité très propre à séduire dans l'état mental de cette fin de siècle.
L'obligation , avec ses corollaires, la responsabilité d'une part, le désintéressement et le sa-
1. Esquisse d'une morale sans obligation, p. 230 : « La mors<le, naturaliste et positiviste à sa base, vient, par sod sommet, M luspeodre i aot libre métaphysique. »
SSSAl D'UNE MORALE SANS OBLIGATION. 131
crifice d'autre part, est expliquée de manière à ce que tout le transcendant, tout le mystique, comme on dit, soit supprimé, et que, malgré cela, les effets réels, les faits pratiques soient conservés. Tout revient à « régler la vie par la vie même* ». Je veux dire que la vie étant de sa nature expansive et féconde, une sorte de pression se produit dans l'être vivant par la surabondance même de vie qui est en lui et qui demande à s'exercer. Le voilà pressé d'agir, et comme l'être humain vit en société, il a une tendance habituelle à se représenter les choses à l'image de la société humaine : par métaphore donc, il parle de loi intérieure et de responsabilité. Grâce au temps, grâce à l'évolution, les origines primitives des sentiments et des idées s'effaçant peu à peu, il finit par ne plus rien paraître do cette pression de la vie d'une part, ni de ces faits sociaux d'autre part, et l'obligation morale semble quelque chose de simple et de primitif quand ce n'est que la pression de la vie en nous, combinée avec des images de provenance sociale. C'est la môme loi de 1 ex-