‹ Le prix de la vieChapitre 37 sur 108 · ESSAI D'UNB MORALE SAN» OBLIGATION · texte numérisé non relu

ESSAI D'UNB MORALE SAN» OBLIGATION

tandis que la bonté par tempérament ne la pas, ce n'est point précisément parce que pour être bon par vertu il faut se vaincre,: c'est parce que l'on agit par respect d'une loi supérieure, et par un amour qui est acte d'âme et non passion, et qui, en définitive, va à quelque chose de supérieur et de sacré. Se laisser aller à sa nature, en suivre l'impulsion, même bonne, sans vue d'autre chose, ce n'est point vertu, ce n'est point moralité, et cette expansion de la vie, qui n'est qu'un besoin, un instinct, n*a rien de moral. Mais comment parler de la vie humaine et de la moralité humaine et oublier cette pente à régoïsme qui existe en toute âme d'homme, et cette nécessité de le refouler qui est comme le premier article et la première condition de l'action morale*? Chose singulière : dans les nouvelles écoles de morale, on a de l'homme une

1. C'est ce que PlatoD déjà exprimait éDergiquemeot dans la République et dans le PhMon. Depuis le Chnstianisnie, c'est partout. Ed voici quelques exemples. Malebrancbe, Traité de morale^ ch. V : « Dans certains moments que le corps parle et que les passions sont émues, on est prêt, si cela se pouvait, à sacrifier l'univers à sa gloire et à ses plaisirs. » — Gratry, Connaissance de Came, dans l'admirable chapitre intitulé les Deux Foyers : « Puis-je ne pas voir que je me préfère à autrui, à l'ordre, à la justice et à la vérité, par conséquent à Dieu ; que non seulement je me préfère à mes semblables, mais que j'accepte, pour un peu de bonheur, une grande souffrance d'aulrui?... Que cbacuD descende

I3ft CHAPITRE XII.

assez pauvre idée, on veut tout expliquer en lui sans intervention d'aucune idée supérieure; mais, en même temps, on attribue à cet animal humain je ne sais quel fonds de bonté oiî Ton place une confiance indéfinie : on imagine qu'avec le temps V altruisme, comme on dit, prévaudra contre tout, triomphera de tout, et dans l'âge d'or que l'on rêve et que prépare la science, l'humanité n'aura plus besoin de vertu : le bien se fera sans effort \ Le mouvement même de la vie va au bien naturellement. Encore une fois, c'est méconnaître étrangement l'homme, et

en 5on cœur. Qui n'a pas eu, dans sa vie, quelque heure de féroce passion où l'on eût accepté la deslrucUon du genre humain pour vivre dans sa concupiscence satisfaite à ce prix?» Et dans les Sources, II» partie, p. 42 : « Évidemment tous les hommes naissent dans la passion, dans la pente vers soi contre tous... » Pascal a dit la même chose dans un passage célèbre, et Kant le répète à sa manière avec beaucoup de force.

1. Herbert Spencer, Data of Ethics : u Sous sa forme dernière, l'altruisme consistera dans la jouissance d'un plaisir résultant de la sympathie que nous avons pour les plaisirs d'autrui que produit l'eiercice heureux de leurs activités de toutes sortes : plaisir sympathique qui ne coûte rien à celui qui l'éprouve, mais qui s'ajoute par surcroit à ses plaisirs égoïstes. » Et ailleurs : « Le véritable honnête homme, que l'on rencontre quelquefois, non seulement ne songe pas à une contrainte légale, religieuse ou politique, lorsqu'il s'acquitte d'une dette; il ne pense même pas à une obligation qu'il s'imposerait à lui-même. Il fait le bien avec un simple sentiment de plaisir à le faire, et, en vérité, il soufl'rirait avec peine que quoi que ce fût l'empêchât de le faire. » Oui, je le veui bien, mais à force de vertu, et la loi morale supposée, mais non par la simple pente naturelle.

KSSAl O'UNK MORALB SANS OBLlfiATlON. 137

oeil« morale, d*où tout caractère propre à contrarier la nature tend à disparaître, est une utopie démentie par Texpérience journalière.

Mais arrivons à la théorie du risque. Vous avez recours au risque pour expliquer le dévouement, le sacrifice définitif, comme vous aimez à dire*.

Vous mettez en lumière certaines ressources inaperçues de la nature humaine, vous découvrez dans les éléments les moins remarqués et, en un sens, les plus humbles de cette nature des auxiliaires inattendus pour la morale. Vous montrez ingénieusement comment, ici encore, il y a évolution, en sorte que le risque physique devient le risque moral et métaphysique; vous étudiez avec finesse le risque spéculatif et le risque pratique, et vous déclarez que tout cela, grandes hypothèses philosophiques ou héroïsme moral, est, en définitive, de même famille que le goût des aventures et l'attrait du péril.

Mais, quand il n'y aurait pas sur tous ces points les plus importantes réserves à faire, une chose est manifeste : c'est que toute cette théorie

1. Esquisse d'une morale sans obligation, p. 218 et passim. Cf. p. 327 : « Ud acte de charité pure et déâcitive. »

13S CHAl'lTRE XII.

n'explique en aucune façon l'obligation elle

même du dévouement et du sacrifice.

Et j'arrive ici à ce que j'appellerai la vue pro»

fonde impliquée dans celte philosophie. Vous

dites qu'au fond, vie et devoir c'est la môme

chose : la vie suggère, soutient, explique le

devoir, et le devoir n'est que l'expression de la

vie.

Il y a là une a âme de vérité », et c'est ce

qui donne à la théorie une apparence séduisante et un semblant de force. Oui, entre le devoir et la vie il y a une harmonie secrète. Oui, même quand le devoir mortifie, à vrai dire et dans le fond il vivifie. Prenons les mots dans le grand sens, il sera vrai de dire que le devoir est l'expression de la vie, de la vie véritable. Et parce que, entre le devoir et la vie, il y a cette harmonie profonde, des analogies aussi existent entre les différents règnes de la nature, et, par exemple, il est loisible de trouve dans telle plante qui meurt après avoir donné son fruit une image de la merveilleuse fécondité du sacrifice. Soit. Mais, si le devoir est l'expression dé la vie, c'est à la condition de regarder la nature d'une certaine façon qui n'est pas la vôtre. Pour

Page 1