‹ Le prix de la vieChapitre 44 sur 108 · LE MONDE MORAL · texte numérisé non relu

LE MONDE MORAL

cièrement en opposition avec la morale : car ce qui est proprement et excellemment moral, est vie. Et la nature est vie.

Tout va donc à la vie. Tout, même le sacrifice, je l'entrevois maintenant. La mort n'est la raison ni le terme de rien. La mort est moyen. La mort supprime l'obstacle, et, quand il le faut, elle brise les liens, elle en dégage.

Ta n'anéantis pas, tu délivres i

dit le poète, s'adressant à la mort. Ainsi de tout renoncement, de tout sacrifice, tout renoncement et tout sacrifice étant mortification et mort au moins partielle. Tout vient de la vie et tout va à la vie. Seule, la volonté qui se détourne de la vio par le péché va à la mort. Peccatum générât mov' tem*. Cela, c'est la vraie mort. Mais le renoncement, mais le sacrifice, mais toutes ces morts qui tuent le désir, la passion, même le corps, quand il le faut, et quand il le faut aussi, l'esprit propre avec ses petitesses et ses enflures, la volonté propre avec ses étroitesses et ses extravagances, toutes ces morts-là sont moyen de vie.

1. Lamartine, Premières Méditations^ l'Immortalité. 8. ÈpUre de saint Jacques, i, 15.

iôft CnAPlTRR XIII.

Rien de plus profond, de plus substantiellemem et pratiquement vrai, de plus efficace et fécond que cette parole évangélique qui est, si je puis dire, une des formules de la vie : a Qui cherche sa vie, la perd; qui perd sa vie, la gagne*. »

Et comme tout se rejoint, sous l'œil de qui sait voirl N'avons-nous pas remarqué déjà que la vie, même en sa> forme inférieure, la vie organique tend à se dépenser, à se donner? Vivre, c'est employer ses forces, les consumer, donc les perdre; c'est mourir; et mourir, c'est vivre : car c'est en employant la vie, en la consumant, qu'on a la joie de vivre. Élevons nos pensées. De ces basfonds de la vie passons dans les régions hautes. La loi de la vie est toujours la même. Quitte! la vie partielle, la vie égoïste, la quitter et la perdre, c'est aller à la vraie vie. Mourir, c'est vivre, et pour vivre il faut mourir. L'abnégation, le renoncement, la mortification a une vertu vivifiante.

La morale donc, quand elle contient, refrène, refoule, tue, ne fait cela que pour que nous ayons la vie.

i. SaJDt Matthieu, x, 39; ivi, 25; saint Marc« vin, 35; saint Luc. IX, 24; saint fean. m, 23.

ht MONDE MORAL. 167

La vie qui n'est que vie, tel est le principe, teJ est le terme de tout. C'est au Vivant éternel et parfait que tout est suspendu. De lui tout vient, à lui tout va, selon lui tout se règle, par lui tout se soutient; en lui est le premier et le dernier mot de tout.

Le voilà donc, dans son ensemble, cet ordre moral où nous introduit l'idée d'obligation. Quelle richesse, et quelle harmonie!

L'obligation posée, un monde s*ouvre devant nous, monde que les sens n'atteignent pas. La raison en reconnaît, en démontre l'existence. Mais la raison qu'on peut appeler raisonnante, qui est la raison vulgaire, demeure dans la région des idées abstraites. Ici, nous sommes dans le réel suprasensible. C'est tout l'être humain qui s'y porte. Une raison séparée, isolée des sources de la vie, ou n'y entre pas, ou ne s'y maintient pas.

Et dans ce monde réel et vivant, nous avons un Maître : c'est tout à la fois notre Législateur, notre Juge, et le Bien souverain, et le Vivant parfait, Celui pour qui l'on vit et pour qui, s'il le faut, on meurt/ Celui par qui l'on vit.

ffi8 CHAPITRB Xlll.

C'est là précisément ce dont le temps présent semble ne plus vouloir. « Ni Dieu, ni Maître » : cri de quelques-uns, c'est aspiration secrète de plusieurs. Rien au-dessus de l'homme. Plus de dogmes religieux. Plus de dogmes moraux. Plus de morale mystique, comme on dit. Rien de transcendant. Vérité, loi, devoir, si tous ces mots gardent leur sens usité, c'est encore quelque chose de supérieur à l'homme que tout cela signifie, et la libération convoitée ne s'opère pas. On voit bien que la vieille morale ou, pour mieux dire, la morale conserve en soi et ramène invinciblement le principe supérieur sans lequel elle n'est plus. Et on renverse la morale, et, ce qui revient au même, on en imagine une nouvelle où il n'y a plus rien de moral. Vains efforts. L'homme ne peut se passer de maître. Il ne veut plus de celui d'en haut, il tombe sous le joug de ceux d'en bas. Il veut émanciper la vie, il la détruit. S'il consentait à la réduire sous l'empire du Maître légitime, il la sauverait. Quand il n'y a plus de morale proprement dite, que peut-il y avoir? la nature, et la nature au sens bas et tyrannique du mot. L'homme dépend des éléments. C'est littéralement vrai. Il est en tout, dans sa

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pensée, dans sa science, dans la pratique, le résultat d'une lente évolution, et, à son origine, il n'y a rien que des éléments, des éléments matériels. Il est soumis à un absolu déterminisme. Pour briser ce joug, il faut qu'il accepte l'autre : celui de la raison et de la conscience, de la vérité et du devoir, c'est-à-dire, pour qui sait voir et comprendre, celui de Dieu. In regno nati sumus : Deo parère libertas est^ »

t. Sénèque, De vita beata^ xv, 7.

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